(23 avril)
I. Georges était originaire de Cappadoce, et servait dans l’armée
romaine, avec le grade de tribun. Le hasard d’un voyage le conduisit un
jour dans les environs d’une ville de la province de Libye, nommée
Silène. Or, dans un vaste étang voisin de cette ville habitait un dragon
effroyable qui, maintes fois, avait mis en fuite la foule armée contre
lui, et qui, s’approchant parfois des murs de la ville, empoisonnait de
son souffle tous ceux qui se trouvaient à sa portée. Pour apaiser la
fureur de ce monstre et pour l’empêcher d’anéantir la ville tout
entière, les habitants s’étaient mis d’abord à lui offrir, tous les
jours, deux brebis. Mais bientôt le nombre des brebis se trouva si
réduit qu’on dut, chaque jour, livrer au dragon une brebis et une
créature humaine. On tirait donc au sort le nom d’un jeune homme ou
d’une jeune fille; et aucune famille n’était exceptée de ce choix. Et
déjà presque tous les jeunes gens de la ville avaient été dévorés
lorsque, le jour même de l’arrivée de saint Georges, le sort avait
désigné pour victime la fille unique du roi. Alors ce vieillard, désolé,
avait dit: «Prenez mon or et mon argent, et la moitié de mon royaume,
mais rendez-moi ma fille, afin que lui soit épargnée une mort si
affreuse!» Mais son peuple, furieux, lui répondit: «C’est toi-même, ô
roi, qui as fait cet édit; et maintenant que, à cause de lui, tous nos
enfants ont péri, tu voudrais que ta fille échappât à la loi? Non, il
faut qu’elle périsse comme les autres, ou bien nous te brûlerons avec
toute ta maison!» Ce qu’entendant, le roi fondit en larmes, et dit à sa
fille: «Hélas, ma douce enfant, que ferai-je de toi? Et ne me sera-t-il
pas donné de voir un jour tes noces?» Après quoi, voyant qu’il ne
parviendrait pas à obtenir le salut de sa fille, il la revêtit de robes
royales, la couvrit de baisers, et lui dit: «Hélas, ma douce enfant,
j’espérais voir se nourrir sur ton sein des enfants royaux, et voici que
tu dois me quitter pour aller servir de pâture à cet horrible dragon!
Hélas, ma douce enfant, j’espérais pouvoir inviter à tes noces tous les
princes du pays, et orner de perles mon palais, et entendre le son
joyeux des orgues et des tambours; et voici que je dois t’envoyer à ce
dragon qui doit te dévorer!» Et il la renvoya en lui disant encore:
«Hélas, ma fille, que ne suis-je mort avant ce triste jour!» Alors la
jeune fille tomba aux pieds de son père, pour recevoir sa bénédiction;
après quoi, sortant de la ville, elle marcha vers l’étang où était le
monstre.
Saint Georges, qui passait par là, la vit toute en larmes, et lui
demanda ce qu’elle avait. Et elle: «Bon jeune homme, remonte vite sur
ton cheval et fuis, pour ne pas mourir de la même mort dont je vais
mourir!» Et saint Georges: «Ne crains point cela, mon enfant, mais
dis-moi pourquoi tu pleures ainsi, sous les yeux de cette foule qui se
tient debout sur les murs?» Et elle: «A ce que je vois, bon jeune homme,
tu as le cœur généreux, et tu veux périr avec moi! Mais, je t’en
supplie, enfuis-toi au plus vite!» Et Georges: «Je ne partirai point
d’ici que tu ne m’aies dit ce que tu as!» Alors, la jeune fille lui
raconta toute son histoire, et Georges lui dit: «Mon enfant, sois sans
crainte, car, au nom du Christ, je te secourrai!» Mais elle: «Vaillant
chevalier, hâte-toi de te secourir toi-même, pour ne point périr avec
moi! C’est assez que je sois seule à périr!»
Et pendant qu’ils parlaient ainsi, le dragon souleva sa tête au-dessus
de l’étang. La jeune fille, toute tremblante, s’écria: «Fuis, cher
seigneur, fuis au plus vite!» Mais Georges, après être remonté sur son
cheval et s’être muni du signe de la croix, assaillit bravement le
dragon qui s’avançait vers lui et, brandissant sa lance et se
recommandant à Dieu, il fit au monstre une blessure qui le renversa sur
le sol. Et le saint dit à la jeune fille: «Mon enfant, ne crains rien,
et lance ta ceinture autour du cou du dragon!» La jeune fille fit ainsi,
et le dragon, se redressant, se mit à la suivre comme un petit chien
qu’on mènerait en laisse.
Mais, en le voyant s’avancer vers la ville, les habitants épouvantés
prirent la fuite, bien certains que tous allaient être dévorés. Saint
Georges leur fit signe de revenir, et leur dit: «Soyez sans crainte, car
le Seigneur m’a permis de vous délivrer des méfaits de ce monstre!
Croyez au Christ, recevez le baptême, et je tuerai votre persécuteur!»
Alors le roi et tout son peuple se firent baptiser; on baptisa, ce
jour-là vingt mille hommes ainsi qu’une foule de femmes et d’enfants. Et
saint Georges, tirant son épée, tua le dragon, qui fut emporté hors de
la ville sur un char attelé de quatre paires de bœufs. Et le roi fit
élever, en l’honneur de la sainte Vierge et de saint Georges, une
immense église, de laquelle jaillit une source vive dont l’eau guérit
toutes les maladies de langueur. Le roi offrit aussi à saint Georges une
grosse somme d’argent; mais le saint, sans rien prendre pour lui, la fit
distribuer aux pauvres. Il enseigna ensuite au roi quatre choses: Il lui
apprit: 1º à avoir soin de l’église de Dieu; 2º à honorer les prêtres;
3º à suivre assidûment les offices divins; 4º à garder toujours le
souvenir des pauvres. Après quoi, ayant encore embrassé le vieux roi, il
prit congé de lui.
D’autres auteurs racontent cependant l’histoire d’une autre façon. Ils
disent que, au moment où le dragon s’avançait pour dévorer la jeune
fille, saint Georges, ayant fait le signe de la croix, se jeta sur lui
et le tua du coup.
II. En ce temps-là, sous le règne de Dioclétien et Maximien, le préfet
Dacien ouvrit contre les fidèles une persécution si violente que, dans
l’espace d’un mois, dix-sept mille d’entre eux reçurent la couronne du
martyre, et que beaucoup d’autres, à force de souffrir dans les
tourments, fléchirent et se résignèrent à sacrifier aux idoles. Ce que
voyant, saint Georges, éperdu de douleur, se dépouilla de tous ses
biens, rejeta ses habits guerriers pour revêtir le manteau des
chrétiens, et, s’élançant au milieu de la place publique, s’écria: «Tous
vos dieux ne sont que des démons; et c’est notre Seigneur qui a créé le
ciel et la terre!» Le préfet, irrité, lui dit: «Comment oses-tu,
présomptueux, blasphémer contre nos dieux! Qui es-tu, et d’où viens-tu?»
Et saint Georges: «Je me nomme Georges, je descends d’une famille noble
de la Cappadoce et, avec l’aide de mon Dieu, j’ai combattu en Palestine;
mais maintenant j’ai renoncé à tout pour servir plus librement le Dieu
du ciel.» Alors le préfet, ne pouvant le fléchir, le fit étendre sur un
chevalet et ordonna que tous ses membres fussent déchirés, l’un après
l’autre, par des ongles de fer; il lui fit aussi brûler le corps avec
des torches ardentes, et fit frotter avec du sel les plaies par où
sortaient ses entrailles. Mais, la nuit suivante, le Seigneur apparut à
saint Georges avec une grande lumière, et le réconforta si doucement,
par sa vision et par ses paroles, que toutes les souffrances lui
parurent légères. Et Dacien, voyant que les tourments n’avaient point de
prise sur lui, fit venir un magicien, et lui dit: «Ces chrétiens ont des
sortilèges qui leur adoucissent les tourments et les rendent
intraitables.» Et le magicien répondit: «Si je ne parviens pas à avoir
raison des sortilèges de Georges, je consens que tu m’ôtes la vie!» Sur
quoi, après avoir invoqué ses dieux, il versa du poison dans du vin, et
fit boire ce vin à saint Georges: celui-ci le but en faisant un signe de
croix, et n’en souffrit aucun mal. Le magicien mit alors dans le vin une
dose plus forte de poison; le saint fit un signe de croix, et but le vin
sans avoir aucun mal. Ce que voyant, le magicien se prosterna à ses
pieds, le supplia en pleurant de lui pardonner, et demanda à devenir
chrétien: le préfet lui fit couper la tête peu de temps après. Quant à
saint Georges, il le fit placer sur une roue qu’entouraient de toutes
parts des glaives à deux tranchants; mais la roue se brisa au premier
mouvement, et saint Georges fut retrouvé sain et sauf où on l’avait mis.
Dacien le fit alors plonger dans une chaudière de plomb fondu; mais lui,
ayant fait le signe de la croix, il n’éprouva que la sensation d’un bain
rafraîchissant.
Alors Dacien, voyant que menaces et tortures étaient sans prise sur lui,
pensa l’amollir par des flatteries et lui dit: «Tu vois, mon cher
Georges, quelle est la mansuétude de nos dieux, qui te laissent
patiemment blasphémer contre eux, et qui n’en restent pas moins prêts à
te favoriser pour peu que tu consentes à te convertir! Fais donc ce que
je te conseille, mon cher enfant, renonce à ta superstition et sacrifie
à nos dieux, afin d’obtenir d’eux et de nous d’immenses honneurs!» Et
saint Georges lui répondit en souriant: «Pourquoi n’as-tu pas, dès le
début, cherché à me persuader par de douces paroles plutôt que par des
tourments? Soit, je suis prêt à faire ce que tu me conseilles!» Dacien,
tout joyeux de cette promesse, fit annoncer à son de trompe que tout le
peuple eût à se rendre au temple, où Georges, après une longue
résistance, allait enfin sacrifier aux dieux. Toute la ville fut
pavoisée comme pour une fête, et des milliers de personnes se pressèrent
devant le temple. Et Georges, dès qu’il y fut entré, s’agenouilla et
pria le Seigneur de détruire sur-le-champ ce temple avec ses idoles. Et
sur-le-champ un feu, tombant du ciel, brûla le temple, les idoles et les
prêtres; et la terre, s’entr’ouvrant, engloutit leurs restes. C’est de
ce miracle que parle saint Ambroise quand il nous dit: «Georges, le
fidèle soldat du Christ, en un temps où le christianisme était caché,
seul osa courageusement proclamer sa foi dans le Fils de Dieu. Et la
grâce divine, lui donna en récompense, une telle fermeté qu’il brava
mille menaces et mille tortures. O bienheureux et admirable combattant
de Dieu! Et non seulement il ne se laissa point séduire par l’offre du
pouvoir temporel, mais, se jouant de son persécuteur il anéantit le
temple avec toutes ses idoles.» Alors Dacien se fit amener Georges et
lui dit: «Par quels maléfices as-tu osé, scélérat, commettre un tel
forfait?» Et Georges: «Maître, tu te trompes. Viens avec moi dans un
autre temple, et tu me verras sacrifier aux idoles!» Et lui: «Je devine
ta ruse! tu veux me faire périr, comme tu as fait déjà périr mon temple
et mes dieux!» Alors Georges: «Mais, malheureux, si tes dieux n’ont pas
pu se secourir eux-mêmes, comment pourraient-ils t’être d’aucun
secours?»
Dacien, exaspéré, dit à sa femme Alexandrie: «Je mourrai de dépit, car
cet homme est plus fort que moi!» Mais elle: «Tyran sanguinaire, ne
t’ai-je pas dit de ne plus tourmenter les chrétiens, parce que leur Dieu
combattait pour eux? Sache maintenant que, moi aussi, je veux devenir
chrétienne!» Le préfet, étonné, s’écria: «Comment? Toi-même tu t’es
laissée séduire?» Et il la fit suspendre par les cheveux et battre de
verges. Et elle, pendant qu’on la battait, dit à Georges: «Georges,
lumière de vérité, que penses-tu qu’il advienne de moi, qui vais mourir
sans avoir été régénérée par l’eau du baptême?» Et Georges: «N’aie point
de doute à ce sujet, ma fille, car l’effusion de ton sang te tiendra
lieu de baptême et te vaudra la couronne céleste!» Alors Alexandrie,
après avoir prié le Seigneur, rendit l’âme. C’est ce qu’atteste saint
Ambroise et il ajoute que «cet exemple nous prouve que le martyre
permet, à défaut du baptême, de posséder le royaume des cieux».
Le lendemain, Dacien ordonna que saint Georges fût traîné par toute la
ville, puis décapité. Et le saint pria Dieu que quiconque implorerait
son aide obtînt la réalisation de son désir; et une voix divine se fit
entendre qui lui dit que sa prière était exaucée. Puis, ayant fini de
prier, saint Georges eut la tête tranchée. Quant à Dacien, comme il
quittait le lieu du supplice pour rentrer dans son palais, le feu du
ciel tomba sur lui et le consuma avec ses ministres.
III. Grégoire de Tours raconte que des moines qui portaient des reliques
de saint Georges, et qui s’étaient arrêtés en route dans un certain
oratoire, ne purent soulever la châsse où étaient ces reliques, aussi
longtemps qu’ils n’en eurent pas laissé une partie dans cet oratoire.
IV. On lit dans l’histoire d’Antioche que, durant la croisade, comme les
chrétiens allaient assiéger Jérusalem, un jeune homme merveilleusement
beau apparut à un prêtre. Il lui dit qu’il était saint Georges, chef des
armées chrétiennes, et que si les croisés emportaient de ses reliques à
Jérusalem, il serait là avec eux. Et comme les croisés, assiégeant la
ville, n’osaient point grimper aux échelles par crainte des Sarrasins
qui défendaient les murs, saint Georges se montra à eux, vêtu d’une
armure blanche qu’ornait une croix rouge. Il leur fit signe de le suivre
sans crainte à l’assaut des murs. Et eux, ainsi encouragés, ils
repoussèrent les Sarrasins et conquirent la ville.