LA PASSION DE NOTRE-SEIGNEUR

La passion du Christ fut, en premier lieu, ignominieuse. Elle eut lieu

sur le mont du Calvaire, où l’on châtiait les malfaiteurs. Elle eût lieu

au moyen de la croix, qui était le supplice le plus honteux de tous. Et

elle eut lieu dans une compagnie ignominieuse, puisque le Christ fut

crucifié entre deux larrons. L’un d’eux, celui qui était à droite, et

s’appelait Dismas (d’après l’évangile de Nicodème), se convertit et fut

sauvé; l’autre, appelé Gesmas, fut damné pour l’éternité.

En second lieu, la passion du Christ fut injuste: car il n’avait point

péché, et l’on n’avait point trouvé de ruse dans sa bouche. On

l’accusait surtout de trois choses: de s’opposer à ce qu’on payât le

tribut, de se dire roi, et de se prétendre le Fils de Dieu.

En troisième lieu, la passion de Christ fut d’autant plus douloureuse

qu’elle lui fut infligée par les hommes de sa race, qui auraient dû être

ses amis, et à qui il avait rendu d’innombrables services.

En quatrième lieu, la passion du Christ fut douloureuse à cause de la

délicatesse de son corps, et parce qu’il eut à la subir en chacun de ses

sens. Il la subit en effet dans les yeux, car il pleura. (Il pleura deux

autres fois, en voyant pleurer la famille de Lazare, et en prévoyant la

ruine de Jérusalem: mais, dans le premier cas, ce furent des larmes

d’amour, dans le second des larmes de pitié, tandis que les larmes de sa

passion furent des larmes de douleur.) Il subit sa passion dans son

ouïe, car il eut à entendre toutes sortes d’opprobres et de blasphèmes.

Il eut à la subir dans son odorat: car le calvaire où il fut crucifié

était infecté de la puanteur des cadavres qu’on y laissait après le

supplice. Il subit la passion dans son goût: car, ayant demandé à boire,

il obtint du vinaigre mêlé de myrrhe et de fiel. Le vinaigre, dit-on,

faisait mourir plus vite les crucifiés; le fiel avait pour objet de

faire souffrir Jésus dans son goût. Et Jésus subit la passion dans son

toucher: car il n’y eut pas une partie de son corps depuis la plante des

pieds jusqu’au haut de la tête, qui n’eût à souffrir de la cruauté des

bourreaux.

Mais autant cette passion fut douloureuse pour le Christ, autant pour

nous elle fut fructueuse. Et son utilité est triple, à savoir par la

rémission des péchés, la collation de la grâce, et la démonstration de

la gloire céleste.

La passion du Christ eut trois auteurs, qui tous furent justement punis

de leurs crimes. C’est d’abord Judas, qui livra le Christ par avidité,

puis les Juifs, qui le livrèrent par envie, enfin Pilate, qui le livra

par lâcheté. Mais le récit du châtiment de Judas se trouve dans

l’histoire de saint Mathias, celui du châtiment des Juifs, dans

l’histoire de saint Jacques le Mineur. Quant au châtiment et à toute la

vie de Pilate, le récit suivant nous en est donné par une histoire, qui

est, en vérité, apocryphe.

Un roi nommé Tyrus, ayant séduit une jeune fille nommée Pyla, fille d’un

meunier nommé Atus, eut d’elle un fils; et Pyla donna à son fils un nom

composé du sien propre et du nom de son père, à savoir Pylatus. Et

lorsque Pilate eut trois ans, sa mère le transmit au roi, qui le donna

pour compagnon de jeux à son fils légitime, à peu près du même âge. Mais

le fils légitime, de même qu’il était plus noble de naissance que

Pilate, était encore plus habile que lui à tous les exercices de son

âge: de telle sorte que Pilate, miné par la jalousie jusqu’à ressentir

une douleur dans le foie, tua son frère. Ce qu’apprenant, le roi

convoqua son assemblée pour la consulter sur ce qu’il devait faire du

meurtrier. Tous furent d’avis de le mettre à mort; mais le roi, rentrant

en lui-même, ne voulut point doubler un crime d’un autre crime, et

envoya son fils à Rome, en otage du tribut annuel qu’il devait à

l’empire.

Or se trouvait à Rome, en même temps, le fils du roi de France, envoyé

de la même façon, en otage. Pilate l’eut pour compagnon, et, le voyant

supérieur à lui tant pour les mœurs que pour le talent, en fut jaloux et

le tua. Et comme les Romains se demandaient ce qu’ils pourraient faire

de lui, ils se dirent: «Un gaillard qui a déjà tué son frère et son

compagnon peut être très utile à la république pour dompter ses

ennemis!» Ils l’envoyèrent donc, en qualité de juge, dans l’île de Pont,

dont les habitants ne pouvaient supporter aucun juge. Et Pilate, sachant

que sa vie était l’enjeu de ses succès, fit si bien, par les promesses

et les menaces, par les récompenses et les supplices, qu’il dompta cette

race, qu’on croyait indomptable. En souvenir de quoi il fut appelé

Pilate le Pontien ou Ponce Pilate.

Or Hérode, en apprenant l’habileté de cet homme, l’invita à venir à

Jérusalem, et lui transmit son pouvoir sur les Juifs. Mais Pilate, plus

tard, obtint de Tibère, à force d’argent, de remplacer Hérode dans toute

son autorité: ce qui eut pour effet de brouiller Pilate et Hérode,

jusqu’au jour où celui-ci, pour se réconcilier, envoya à Pilate

Notre-Seigneur Jésus.

Lorsque Pilate eut transmis Jésus aux Juifs pour le crucifier, il

craignit que l’empereur Tibère ne s’offensât de ce qu’il avait condamné

le sang innocent, et, pour se justifier, il envoya à l’empereur un de

ses familiers. Tibère souffrait alors d’une grave maladie, et comme on

lui disait qu’il y avait à Jérusalem un médecin qui, d’un seul mot,

guérissait toutes les maladies, l’empereur (ignorant que ce médecin

venait d’être mis à mort par Pilate), dit à un de ses familiers, nommé

Volusien: «Va vite au-delà des mers, et dis à Pilate de m’envoyer ce

médecin!» Volusien se mit en route; mais Pilate, effrayé, demanda un

délai de quatorze jours.

Pendant ce temps Volusien, ayant rencontré une femme nommée Véronique,

qui avait connu Jésus, lui demanda où il pourrait trouver celui-ci. Et

Véronique lui dit: «Hélas, Jésus était mon maître et mon Dieu, mais

Pilate, par envie, l’a condamné et fait crucifier!» Volusien fut désolé

et dit: «Je regrette de ne pouvoir pas accomplir l’ordre de mon maître.»

Et Véronique: «Comme Jésus était toujours en route pour prêcher, et que

sa présence me manquait fort, je me rendis un jour chez un peintre pour

qu’il me fît son portrait, sur une toile que je lui portais. Or le

Seigneur, m’ayant rencontrée, et ayant su où j’allais, appuya ma toile

contre sa face, et je vis que son image s’y était gravée. Que si

l’empereur ton maître regarde pieusement cette image, il sera aussitôt

guéri.» Et Volusien: «Peut-on acquérir cette image pour de l’or ou de

l’argent?» Et Véronique: «Non, mais on peut en acquérir le bénéfice par

une piété sincère. Je vais aller à Rome avec toi, je montrerai l’image à

César, et puis je reviendrai ici!» Ainsi fut fait, et Volusien dit à

Tibère: «Ce Jésus que tu désirais voir a été injustement condamné et

crucifié par Pilate et les Juifs. Mais j’ai amené avec moi une femme qui

possède une image de Jésus, et qui dit que, si tu regardes cette image

avec dévotion, tu recouvreras bientôt la santé.» Alors Tibère fit tendre

tout le chemin d’étoffes de soie, et se fit présenter l’image et, dès

qu’il l’eut regardée, il recouvra la santé.

Ponce Pilate fut alors conduit à Rome, et Tibère, furieux, ordonna qu’on

le fît venir devant lui. Mais Pilate avait pris la précaution de revêtir

la tunique sans couture de Nôtre-Seigneur: de telle sorte que Tibère, en

le voyant, oublia toute sa fureur, et ne put s’empêcher de le traiter

avec déférence. A peine l’eut-il congédié, que sa fureur le ressaisit de

plus belle: mais, chaque fois qu’il le revoyait, sa fureur tombait, au

grand étonnement de tous. Enfin, sur l’ordre de Dieu, et peut-être sur

le conseil d’un chrétien, Tibère fit dépouiller Pilate de sa tunique,

et, pouvant désormais s’abandonner à sa fureur contre lui, il le fit

jeter en prison pour y attendre la mort honteuse qu’il lui réservait. Ce

qu’apprenant, Pilate prit son couteau et se tua. Son cadavre fut attaché

à une grosse pierre et lancé dans le Tibre; mais les esprits malins et

sordides s’emparèrent avec joie de ce corps malin et sordide; tantôt le

plongeant dans l’eau, tantôt le ravissant dans les airs, ils causaient

d’innombrables inondations, tempêtes, etc., dont tout le monde était

effrayé. Aussi les Romains retirèrent-ils du Tibre ce cadavre malfaisant

et l’envoyèrent-ils à Vienne, par dérision, pour y être plongé dans le

Rhône, car le nom de Vienne provient de _Via gehennæ_, qui veut dire:

Voie de la malédiction. Mais, là encore, les mauvais esprits

recommencèrent leurs tours, si bien que les habitants de Vienne, pressés

de se défaire de ce vase de malédiction, l’ensevelirent sur le

territoire de la ville de Lausanne. Mais les habitants de cette ville,

voulant eux aussi s’en débarrasser, le jetèrent au fond d’un puits

entouré de hautes montagnes, et l’on dit que, aujourd’hui encore, on

voit bouillonner, en ce lieu, des machinations diaboliques.

Tel est le récit qu’on lit dans la susdite histoire apocryphe: je laisse

au lecteur le soin de juger du degré de confiance qu’il mérite. Et je

dois ajouter que, d’après l’_Histoire scholastique_, Pilate fut accusé

par les Juifs, devant Tibère, d’avoir permis le massacre des Innocents,

et d’avoir fait placer dans les temples des images païennes, et d’avoir

affecté à son usage personnel l’argent déposé dans les troncs: toutes

accusations qui lui valurent d’être exilé à Lyon, d’où il était

originaire, et où il est mort, l’opprobre de sa race. D’autre part

Eusèbe et Bède, dans leur chronique, ne parlent point de son exil, mais

disent seulement que, accablé de justes calamités, il se tua de ses

propres mains.

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 114 / 371 题