(17 mars)
I. Saint Patrice vivait vers l’an du Seigneur 280. Un jour, pendant
qu’il prêchait la Passion du Christ au roi d’Ecosse, il transperça par
accident le pied de ce roi avec la pointe du bourdon sur lequel il
s’appuyait. Et le roi se laissa faire et souffrit sans se plaindre,
s’imaginant que le saint évêque l’avait blessé à dessein, et que, pour
être admis à la foi du Christ, on avait d’abord à subir des souffrances
pareilles à celles qu’avait subies le Christ. Et quand le saint comprit
la pieuse erreur du roi, il en fut émerveillé. Il le guérit par ses
prières et obtint, en outre, pour tout son royaume, que nul animal
venimeux ne pût y nuire. On dit même que, grâce à saint Patrice,
l’écorce du bois, en Ecosse, a le pouvoir de guérir les venins.
II. Certain homme avait volé à son voisin un mouton et l’avait mangé.
Saint Patrice exhorta à plusieurs reprises le voleur, quel qu’il fût, à
avouer son vol et à faire pénitence; et comme personne ne se déclarait,
il ordonna un jour, au nom de Jésus, en pleine église, que, dans le
ventre du voleur, le mouton dérobé se fît connaître en bêlant. Et
aussitôt le mouton se mit à bêler dans le ventre du voleur, qui avoua sa
faute et fit pénitence. Et les autres habitants s’abstinrent désormais
de voler.
III. Saint Patrice avait coutume de saluer pieusement toutes les croix
qu’il rencontrait. Mais, un jour, il passa devant une grande et belle
croix sans la voir. Ses compagnons le lui ayant fait observer, une voix
sortit de terre et lui dit: «Si tu n’as pas vu cette croix, c’est que
l’homme qui est enterré sous elle est un païen, et indigne de l’emblème
sacré!» Et saint Patrice fit enlever la croix, qu’on avait mise là par
erreur.
IV. Prêchant en Irlande, et n’obtenant que peu de fruit de sa
prédication, saint Patrice pria Dieu de se révéler aux Irlandais par
quelque signe qui les effrayât et les amenât à faire pénitence. Alors,
sur l’ordre de Dieu, il dessina un grand cercle avec son bâton, et
aussitôt la terre s’ouvrit dans ce cercle, et un puits très profond
apparut. Et saint Patrice apprit, par révélation, que ce puits
conduisait à un purgatoire, et que ceux qui voudraient y descendre y
expieraient leurs péchés et seraient dispensés de tout purgatoire après
leur mort, mais que la plupart de ceux qui y entreraient n’en pourraient
plus jamais sortir. Et quelques-uns entrèrent dans le puits, mais, en
effet, ils ne revinrent plus.
Or, longtemps après la mort de saint Patrice, un noble nommé Nicolas,
qui avait commis beaucoup de péchés, consentit à faire pénitence en
entrant dans le purgatoire du saint. Après s’être préparé pendant quinze
jours par le jeûne et la prière, il se fit ouvrir l’accès du puits, et
se trouva dans un oratoire où des moines, vêtus de blanc et occupés à
officier, lui dirent de s’armer de constance, car il aurait à subir, de
la part du diable, de nombreuses tentations. Mais ils ajoutèrent que, au
moment où il commencerait à souffrir, il ne devait pas manquer de
s’écrier: «Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de moi malgré
mes péchés!» Puis ces moines disparurent, et Nicolas se trouva entouré
de démons qui, d’abord, essayèrent, par de douces promesses, de
l’engager à leur obéir. Puis, sur son refus, il entendit des
rugissements de bêtes féroces, et ce fut comme si tous les éléments se
fussent bouleversés. Alors, tremblant d’épouvante, il s’écria:
«Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, aie pitié de moi malgré mes péchés!»
Et aussitôt le tumulte s’apaisa. Nicolas fut ensuite conduit dans un
autre lieu où une foule de démons l’entourèrent et lui dirent: «Te
figures-tu que tu puisses nous échapper? Non, certes, et c’est à présent
que nous allons commencer à te tourmenter!» Sur quoi il se trouva devant
un grand feu et les démons lui dirent: «Si tu ne cèdes pas, nous te
jetterons dans ce feu!» Et en effet ils le saisirent et le jetèrent dans
le feu. Mais lui, dès qu’il sentit la flamme, il invoqua Jésus-Christ,
et aussitôt le feu s’éteignit. Il fut ensuite conduit dans un autre
lieu, où il vit des hommes, qu’on brûlait vifs, d’autres qu’on écrasait
sur des pointes de fer rouge, d’autres qui, étendus à plat ventre,
mordaient la terre en demandant grâce, pendant que des démons les
rouaient de coups. A d’autres, des serpents dévoraient les membres; à
d’autres, des monstres arrachaient les entrailles avec des pointes de
fer rouge. Et comme Nicolas refusait toujours d’obéir aux diables,
ceux-ci se préparèrent à lui faire subir ces divers tourments. Mais, de
nouveau, il invoqua Jésus, et fut délivré de ces tourments, il fut
ensuite transporté dans un autre lieu où il vit des hommes qu’on
enfermait dans une glacière, et où se trouvait une grande roue, portant
des hommes accrochés à chacun de ses rayons; et cette roue tournait si
vite qu’elle semblait former un cercle de feu. Il vit aussi une grande
maison contenant des fosses pleines de métal en fusion; et dans ces
fosses des hommes plongeaient qui un pied, qui les deux pieds, qui le
corps jusqu’aux genoux, qui le corps jusqu’au ventre, qui le corps
jusqu’à la poitrine, qui le corps jusqu’au cou, qui le corps jusqu’aux
yeux; et Nicolas traversait tous ces lieux en invoquant Jésus-Christ. Il
vit, plus loin, un énorme trou d’où s’échappaient une fumée affreuse et
une puanteur intolérable; et des hommes s’efforçaient d’en sortir, mais
les démons les y replongeaient. Et les démons dirent à Nicolas: «Ce lieu
que tu vois, c’est le cercle de l’enfer qu’habite notre Seigneur
Belzébuth. Et si tu refuses de nous obéir, nous te jetterons dans ce
trou; et quand tu y seras entré, jamais plus tu ne pourras en sortir!»
Nicolas resta inflexible; et les démons le jetèrent dans le trou, et la
souffrance qu’il ressentit fut si vive qu’il oublia presque d’invoquer
le nom du Seigneur. Il finit cependant par s’écrier,--de cœur, n’ayant
plus de voix: «Jésus-Christ, etc.» Et aussitôt il sortit du trou, et
toute la foule des démons s’évanouit. Il fut ensuite conduit dans un
lieu où il avait à passer sur un pont très étroit, et poli comme une
glace, et sous lequel coulait un grand fleuve de soufre et de feu. Déjà
il désespérait de pouvoir franchir ce pont, lorsqu’il se rappela la
prière qui, bien souvent déjà, l’avait sauvé du danger. Et, posant avec
confiance son pied sur le pont, il s’écria: «Jésus-Christ, aie pitié,
etc.» Alors s’éleva une clameur si épouvantable que c’est à grand’peine
que Nicolas s’empêcha de tomber; mais de nouveau il invoqua Jésus, et il
répéta l’invocation à chaque pas qu’il fit sur le pont, et ainsi il put
traverser ce pont jusqu’au bout. Et quand il l’eut traversé, il se
trouva dans une prairie d’une douceur merveilleuse, où s’épanouissaient
mille variétés de fleurs admirables. Et deux beaux jeunes gens vinrent à
sa rencontre et le conduisirent devant la porte d’une ville toute
resplendissante d’or et de pierreries; et de la porte de cette ville se
dégageait un parfum si plaisant que Nicolas oublia, en le respirant,
toutes les terreurs et toutes les souffrances où il venait d’échapper.
Et les deux jeunes gens lui dirent que cette ville était le paradis.
Mais comme Nicolas voulait y entrer, les deux jeunes gens lui dirent
qu’il eût d’abord à rejoindre les siens sur la terre, en repassant par
où il avait passé; mais que, cette fois, les démons ne lui feraient plus
aucun mal, et s’enfuiraient, épouvantés, à sa vue. Et les jeunes gens
ajoutèrent que, trente jours après, Nicolas pourrait s’endormir dans le
Seigneur, et devenir à jamais citoyen de la ville céleste. Alors Nicolas
remonta sur la terre, à l’endroit d’où il était parti. Il fit part à
tous de ce qui lui était arrivé; et, trente jours après, il s’endormit
heureusement dans le Seigneur.