(12 mars)
La vie de saint Grégoire, écrite d’abord par Paul, historiographe des
Lombards, a été ensuite soigneusement résumée par le diacre Jean.
I. Grégoire, fils de Gordien et de Sylvie, était de famille sénatoriale.
Bien que, dès l’adolescence, il eût atteint au plus haut sommet de la
philosophie, et bien qu’il fût, en outre, fort riche, il résolut de
renoncer à tous ses biens et de se consacrer au service de Dieu. Mais
comme il ajournait sa conversion, pensant pouvoir servir le Christ tout
en remplissant les fonctions d’un juge laïque, le goût des choses
séculières commença à grandir en lui à tel point qu’il fut tenté de
servir le monde non seulement en acte, mais aussi en esprit. Enfin,
après la mort de son père, il fonda six monastères en Sicile, et un
septième à Rome, dans sa propre maison; et là, ôtant ses vêtements de
soie ornés d’or et de pierreries, il vécut sous l’humble habit du moine.
Et il arriva bientôt à un état de perfection qu’il se rappelait, plus
tard, en ces termes, dans l’introduction d’un de ses _dialogues_: «Mon
âme malheureuse, accablée sous le poids de ses occupations, aime à se
rappeler le bonheur qu’elle avait jadis pendant mon séjour au monastère;
alors tout le cours des choses fugitives lui était indifférent,
accoutumée qu’elle était à ne penser qu’aux choses célestes; et souvent
elle sortait, par la contemplation, du cloître de la chair; et la mort
même, qui presque toujours apparaît comme une peine, lui apparaissait
comme l’entrée dans la vie, et la douce récompense de toutes les
peines.» Et Grégoire infligeait de telles privations à son corps que son
estomac s’était paralysé, et qu’il souffrait fréquemment de ces arrêts
de vie que les Grecs appellent des «syncopes».
II. Un jour, comme il était occupé à écrire dans une cellule du
monastère dont il était abbé, un ange lui apparut sous la forme d’un
naufragé et lui demanda l’aumône. Grégoire lui fit donner six deniers
d’argent; mais, quelques heures après, le naufragé revint, disant qu’il
avait beaucoup perdu et trop peu reçu. Grégoire lui fit de nouveau
donner six deniers d’argent; et une troisième fois le mendiant revint,
sollicitant l’aumône avec plus d’insistance que jamais; alors l’économe
du monastère dit à Grégoire qu’on n’avait plus rien à donner, sinon une
écuelle d’argent dans laquelle la mère de Grégoire avait coutume
d’envoyer des légumes à son fils. Aussitôt Grégoire fit donner cette
écuelle au mendiant, qui la reçut avec joie et disparut. Et ce mendiant
était un ange qui, comme nous le dirons plus loin, se révéla ensuite
lui-même à saint Grégoire.
III. Certain jour, saint Grégoire, passant sur le marché, vit de jeunes
esclaves, d’une extrême beauté de forme et de visage, qui étaient à
vendre. Il demanda au marchand d’où étaient ces jeunes gens. Le marchand
répondit qu’ils étaient de la Grande-Bretagne, et que tous les habitants
de ce pays avaient les mêmes cheveux blonds et la même beauté de figure.
Grégoire demanda s’ils étaient chrétiens. Et, apprenant qu’ils étaient
païens, il s’écria: «Hélas, faut-il que d’aussi beaux visages
appartiennent encore au prince des ténèbres!» Il demanda comment
s’appelait ce peuple, et le marchand lui dit qu’on l’appelait le peuple
«anglique». Et le saint dit: «Bien nommés sont-ils, ces Angliques, ou
plutôt Angéliques, car ils ont vraiment des visages d’anges!» Alors il
se rendit auprès du Souverain Pontife et obtint de lui, à grand’force de
prières, d’être envoyé en Bretagne pour convertir les Anglais. Mais à
peine s’était-il mis en route que les Romains, troublés de son départ,
dirent au pape: «En renvoyant Grégoire, tu as offensé saint Pierre et
détruit Rome!» Si bien que le pape, effrayé, ordonna que l’on courût à
sa poursuite pour le ramener. Et comme Grégoire, ayant déjà fait trois
jours de route, s’occupait à lire en certain lieu, et que ses compagnons
dormaient, une cigale survint qui le força à se distraire de sa lecture
et lui dit qu’il eût à rester dans ce lieu. Aussitôt Grégoire exhorta
ses compagnons à le quitter au plus vite, et, reprenant sa lecture, il
resta immobile jusqu’à ce que les messagers du pape, l’ayant rejoint, le
forcèrent à rentrer avec eux. Il rentra donc à Rome, bien malgré lui; et
le pape le fit sortir de son monastère, et le nomma son cardinal-diacre.
IV. Le Tibre, étant sorti de son lit, avait grossi d’une façon si
démesurée qu’il avait coulé jusque par-dessus les murs de Rome, et avait
renversé plusieurs maisons. Puis, quand l’inondation avait pris fin, une
foule de serpents, dragons, et autres monstres, apportés par les flots
et laissés par eux, avaient corrompu l’air de leur pourriture, et ainsi
s’était produite une peste si meurtrière que l’on croyait voir des
flèches tombant du ciel et tuant les Romains. La première victime de
cette peste fut le pape Pélage; après quoi, le mal prit une telle
extension que, par la mort des habitants, il vida un très grand nombre
des maisons de Rome. Mais comme l’Eglise de Dieu ne pouvait rester sans
chef, le peuple entier élut pour pape Grégoire, bien que celui-ci s’en
défendît de toutes ses forces. Le jour où il devait être consacré, il
parla au peuple, organisa une procession et des litanies, et exhorta les
fidèles à prier Dieu avec plus de ferveur. Et pendant que le peuple,
rassemblé autour de lui, priait, la peste fit périr, en moins d’une
heure, quatre-vingt-dix personnes, parmi les auditeurs; mais Grégoire
n’en continua pas moins à prêcher, exhortant le peuple à ne se relâcher
de sa prière que quand la peste aurait disparu. Puis, la procession
achevée, il voulut s’enfuir de Rome, pour empêcher qu’on le consacrât
comme pape. Mais il ne le put, car les portes étaient gardées jour et
nuit afin qu’il ne pût sortir. Il obtint enfin de certains marchands
d’être transporté hors de la ville dans un tonneau; et, se réfugiant
dans une caverne, au fond des bois, il y resta caché pendant trois
jours. Mais les hommes envoyés à sa recherche aperçurent une colonne
lumineuse qui descendait du ciel jusque sur l’endroit où il était caché;
et un moine reconnut, dans cette colonne, des anges qui montaient et
descendaient. Aussitôt Grégoire fut pris et traîné à Rome par le peuple
tout entier, et consacré en qualité de souverain pontife.
La peste continuant à sévir, il ordonna que, le jour de Pâques, on
promenât en procession, autour de la ville, l’image de la sainte Vierge
que possède l’église de Sainte-Marie Majeure, et qui fut peinte, dit-on,
par saint Luc, aussi habile dans l’art de la peinture que dans celui de
la médecine. Et aussitôt l’image sacrée dissipa l’infection de l’air,
comme si la peste ne pouvait supporter sa présence; partout où passait
l’image, l’air devenait pur et vivifiant. Et l’on raconte que, autour de
l’image, la voix des anges se fit entendre, chantant: «Reine des cieux,
réjouis-toi, alléluia, car ton divin fils est ressuscité, alléluia,
comme il l’a dit, alléluia.» Et aussitôt saint Grégoire ajouta: «Mère de
Dieu, priez pour nous, alléluia!» Alors il vit, au-dessus de la
forteresse de Crescence, un grand ange qui essuyait et remettait au
fourreau un glaive ensanglanté; et le saint comprit que la peste était
finie; et en effet elle l’était. Et depuis lors cette forteresse prit le
nom de Fort-Saint-Ange. Après quoi saint Grégoire, réalisant son ancien
désir, envoya en Angleterre Augustin, Mélitus, Jean, et quelques autres
prêtres, et convertit les Anglais, par leur entremise, comme aussi par
ses prières et par ses mérites.
V. Telle était l’humilité de saint Grégoire, que jamais il ne permettait
qu’on fît son éloge. A l’évêque Etienne, qui l’avait loué dans ses
lettres, il répondait: «Vous m’accablez d’éloges dans vos lettres, et
cependant il est écrit qu’on doit s’abstenir de louer un homme aussi
longtemps qu’il vit.» De même, dans une lettre à Anastase, patriarche
d’Antioche: «Les éloges que vous me donnez m’embarrassent fort. Car je
considère ce que je suis, et j’ai conscience de ne rien avoir qui mérite
de telles éloges; et, d’autre part, considérant ce que vous êtes, je
n’admets point que vous puissiez mentir.» Quant aux appellations
flatteuses, il les rejetait absolument. Il écrivait à Euloge, patriarche
d’Alexandrie, qui l’avait appelé _pape universel_: «Je prie Votre
Sainteté de ne plus m’appeler de ce titre. Car ce n’est point un honneur
pour moi qu’un titre obtenu aux dépens de mes frères!» Et lorsque Jean,
évêque de Constantinople, eut obtenu par fraude du Synode le titre de
pape universel, saint Grégoire écrivit à son sujet: «Qui est celui qui,
contre les statuts évangéliques, contre les décrets canoniques, ose
s’affubler d’un titre nouveau?» Il n’admettait même point que les autres
évêques le considérassent comme leur donnant des ordres; et il écrivait
à Euloge: «Je vous prie de ne plus employer, à mon endroit, l’expression
d’_ordres_, car je sais qui je suis et qui vous êtes: en titre, vous
êtes mes frères, en sainteté, vous êtes mes pères!» Dans l’excès de son
humilité, il ne tolérait point que les femmes se dissent ses servantes.
Il écrivait à la patricienne Rusticana: «Une chose m’a fâché, dans votre
lettre: c’est que, à plusieurs reprises, vous vous y soyez appelée _ma
servante_. Comment pouvez-vous vous dire la servante d’un homme qui, en
acceptant la charge de l’épiscopat, est devenu le serviteur de tous?» Le
premier, il se proclama «le serviteur des serviteurs de Dieu»; et il
ordonna que ses successeurs porteraient le même titre. Il ne voulut pas
non plus, par humilité, publier ses livres de son vivant; et, en
comparaison des livres des autres, il tenait les siens pour dénués de
toute valeur. Il écrivait à Innocent, préfet d’Afrique: «Que vous me
demandiez communication de mes Commentaires sur _Job_, cela fait honneur
à votre application. Mais si vous désirez vous nourrir d’un aliment
délicieux, lisez plutôt les ouvrages de votre compatriote saint
Augustin, et, pouvant jouir de cet or, ne vous occupez point de mon
misérable billon!» On lit aussi, dans un livre traduit du grec en latin,
qu’un saint abbé nommé Jean, étant venu à Rome pour voir les tombeaux
des apôtres, rencontra le pape Grégoire passant par la ville. Et
Grégoire, voyant qu’il voulait s’agenouiller devant lui, prit les
devants, s’agenouilla le premier devant l’abbé, et ne se releva qu’après
que l’abbé se fut relevé.
VI. La charité de saint Grégoire égalait son humilité. Il était si
charitable qu’il pourvoyait aux besoins non seulement des pauvres de
Rome, mais aussi de pauvres des pays les plus lointains. Il avait fait
dresser une liste de tous les indigents, et leur venait largement en
aide. Il envoyait des secours aux moines du mont Sinaï, entretenait à
ses frais un monastère fondé par lui à Jérusalem, et offrait tous les
ans quatre-vingts livres d’or dont vivaient trois mille servantes de
Dieu. Il recevait tous les jours à sa table les pèlerins et autres
étrangers, quels qu’ils fussent. Et parmi ces hôtes il y en eut un qui,
au moment où saint Grégoire s’apprêtait à lui verser l’eau du
lave-mains, disparut sans qu’on sût par où il était passé. Et, la nuit
suivante, le Seigneur apparut à saint Grégoire, et lui dit: «Les autres
jours, tu me reçois dans la personne des pauvres; mais, hier, c’est ma
propre personne que tu as reçue.»
Un autre jour, il avait demandé à son chancelier d’inviter à sa table
douze pèlerins. Et, pendant le repas, considérant les convives, il vit
qu’ils étaient treize, et le fit remarquer à son chancelier. Mais
celui-ci, après les avoir comptés, lui dit: «Croyez-moi, Saint-Père, ils
ne sont que douze!» Et Grégoire s’aperçut alors que l’un des convives,
assis non loin de lui, changeait constamment de figure, ayant tantôt
l’apparence d’un jeune homme, et tantôt d’un vieillard. Quand le repas
fut achevé, Grégoire conduisit ce convive dans sa chambre et le supplia
de daigner lui dire son nom. Et le convive lui répondit: «Eh bien, sache
que je suis ce naufragé à qui tu as, jadis, donné l’écuelle d’argent où
ta mère avait l’habitude de t’envoyer des légumes! Et sache aussi que
c’est depuis le jour où tu m’as donné cette écuelle que le Seigneur t’a
destiné à devenir le chef de son Eglise et le successeur de l’apôtre
Pierre.» Et Grégoire: «Mais toi, comment as-tu su que le Seigneur me
destinait à ces fonctions?» Et l’inconnu: «Je l’ai su parce que je suis
un ange, chargé maintenant par le Seigneur de veiller sur toi.» Et
aussitôt il disparut.
VII. Il y avait alors un ermite, homme d’une grande vertu, qui avait
tout abandonné pour se consacrer à Dieu, et qui ne possédait rien qu’une
chatte, qu’il s’amusait parfois à caresser sur ses genoux. Cet ermite
pria Dieu de lui révéler en quelle compagnie il serait admis dans la
demeure céleste, en récompense de son renoncement. Et Dieu lui révéla
qu’il y serait admis en compagnie de Grégoire, le pontife de Rome. Sur
quoi l’ermite fut désolé, se disant que sa pauvreté ne lui profiterait
guère, si elle ne suffisait pas pour le mettre au-dessus d’un homme
aussi riche en richesses mondaines. Mais le Seigneur lui dit: «Le riche
n’est pas celui qui possède la richesse, mais celui qui la désire. Et tu
ne saurais comparer ta pauvreté à la richesse de Grégoire, car tu prends
plus de plaisir à caresser ta chatte que Grégoire à posséder des biens
qu’il méprise, et dont il ne se sert que pour subvenir aux besoins de
tous.» Et le solitaire pria Dieu, depuis lors, de lui faire la grâce de
l’admettre aux récompenses réservées à saint Grégoire.
VIII. Ayant été accusé devant l’empereur Maurice et ses fils d’avoir
causé la mort d’un évêque, Grégoire écrivit à un familier de l’empereur
une lettre où il disait: «Fais entendre à mes maîtres que si moi, leur
esclave, je voulais me mêler de nuire aux Lombards, la race des Lombards
n’aurait plus aujourd’hui ni roi, ni chefs, et serait dans la confusion.
Mais je crains trop Dieu pour oser me mêler de causer la mort de
personne.» Admirable humilité: car Grégoire, qui était souverain
pontife, s’appelait l’esclave de l’empereur, et appelait celui-ci son
maître! Admirable innocence: car l’empereur lombard Maurice persécutait
Grégoire et l’Eglise de Dieu, et Grégoire se refusait à causer la mort
de ses pires ennemis! Il écrivait, entre autres choses, à Maurice: «Je
suis si plein de péchés que, sans doute, vous apaisez Dieu d’autant plus
que vous me persécutez davantage.» Mais un jour l’empereur vit se
dresser devant lui un inconnu qui, vêtu en moine, brandissait devant lui
une épée tirée du fourreau, et lui prédisait la mort par l’épée.
Aussitôt Maurice, effrayé, cessa de persécuter Grégoire, et pria Dieu de
le punir plutôt dans cette vie que de réserver son châtiment pour la vie
à venir. Et aussitôt la voix divine ordonna, dans une vision, que
Maurice, sa femme, ses fils et ses filles fussent livrés, pour être
tués, au soldat Phocas. Et ainsi fut fait: car, peu de temps après, un
soldat nommé Phocas tua l’empereur avec toute sa famille, et lui succéda
au trône impérial.
IX. Un jour de Pâques, Grégoire, célébrant la messe dans l’église de
Sainte-Marie Majeure, venait de dire: _Pax Domini!_ Et voici qu’un ange
lui répondit à haute voix: _Et cum spiritu tuo!_ C’est depuis lors que
le pape, au jour de Pâques, officie dans cette église, et, que,
lorsqu’il dit _Pax Domini_, personne des assistants n’a le droit de lui
répondre.
X. Il y avait eu autrefois à Rome un empereur païen nommé Trajan qui,
quoique païen, avait montré une grande bonté. On racontait que, un jour
qu’il se hâtait de partir pour une guerre, une veuve était venue le
trouver, toute en larmes, lui disant: «Je te supplie de venger le sang
de mon fils, tué injustement!» Trajan lui avait répondu que, s’il
revenait vivant de la guerre, il vengerait la mort du jeune homme. Mais
la veuve: «Et si tu meurs à la guerre, qui me fera justice?» Et Trajan:
«Celui qui régnera après moi!» Et la veuve: «Mais toi, quel profit en
auras-tu, si c’est un autre qui me fait justice?» Et Trajan: «Aucun
profit!» Et la veuve: «Ne vaut-il pas mieux pour toi que tu me fasses
justice toi-même, de manière à t’assurer la récompense de ta bonne
action?» Et Trajan, ému de pitié, était descendu de son cheval, et
s’était occupé de faire justice du meurtre de l’innocent. On raconte
aussi qu’un fils de Trajan, parcourant à cheval les rues de la ville,
avait tué le fils d’une pauvre femme: sur quoi l’empereur avait donné
son propre fils comme esclave à la mère de la victime, et avait
magnifiquement doté cette femme.
Or, comme un jour, Grégoire passait par le Forum de Trajan, le souvenir
lui revint de la justice et de la bonté de ce vieil empereur: si bien
que, en arrivant à la basilique de Saint-Pierre, il pleura amèrement sur
lui et pria pour lui. Et voici qu’une voix d’en-haut lui répondit:
«Grégoire, j’ai accueilli ta demande et libéré Trajan de la peine
éternelle; mais prends bien garde à l’avenir de ne plus prier pour aucun
damné!» D’après Damascène, la voix aurait simplement dit à Grégoire:
«J’exauce ta prière et je pardonne à Trajan.» Ce point est absolument
hors de doute, mais on ne s’accorde pas sur les détails qui l’entourent.
Les uns prétendent que Trajan a été rappelé à la vie, de façon à pouvoir
devenir chrétien et obtenir ainsi son pardon. D’autres disent que l’âme
de Trajan ne fut pas absolument libérée du supplice éternel, mais que sa
peine fut simplement suspendue jusqu’au jour du jugement dernier.
D’autres encore soutiennent que la punition de Trajan fut simplement
adoucie, à la demande de Grégoire. D’autres--comme le diacre Jean, qui a
compilé l’histoire du saint--affirment que celui-ci n’a point prié pour
Trajan, mais pleuré pour lui. D’autres estiment que Trajan a été exempté
de la peine matérielle, qui consiste à être tourmenté en enfer, mais
qu’il n’a pas été exempté de la peine morale, qui consiste à être privé
de la vue de Dieu.
Certains auteurs veulent aussi que la voix céleste, après avoir accordé
à Grégoire le pardon de Trajan, ait ajouté: «Mais toi, pour avoir prié
pour un damné, tu dois être puni! Choisis donc entre deux peines: ou
bien deux jours de souffrances en purgatoire après ta mort, ou bien,
pour tout le temps qui te reste à vivre, une vie de souffrance et de
maladie!» Et le saint aurait choisi ce dernier parti. Le fait est que,
depuis lors, il ne cessa plus d’être malade, tourmenté tantôt par la
fièvre, tantôt par la goutte, tantôt par des maux d’estomac
intolérables. Il écrit, dans une de ses lettres: «La goutte et d’autres
maladies me font tant souffrir que la vie me pèse, et que j’aspire au
remède que me sera la mort.»
XI. Une femme qui, parfois, offrait du pain à l’église, suivant l’usage
des fidèles, se mit un jour à sourire en entendant saint Grégoire
s’écrier à l’autel, pendant la consécration de l’hostie: «Que le corps
de Notre-Seigneur Jésus-Christ te profite dans la vie éternelle!»
Aussitôt le saint détourna la main qui allait mettre l’hostie dans la
bouche de cette femme, et déposa la sainte hostie sur l’autel. Puis, en
présence de tout le peuple, il demanda à la femme de quoi elle avait osé
rire. Et la femme répondit: «J’ai ri parce que tu appelais «corps de
Dieu» un pain que j’avais pétri de mes propres mains.» Alors Grégoire se
prosterna et pria Dieu pour l’incrédulité de cette femme; et, quand il
se releva, il vit que l’hostie déposée sur l’autel s’était changée en un
morceau de chair ayant la forme d’un doigt. Il montra alors cette chair
à la femme incrédule, qui revint à la foi. Et le saint pria de nouveau,
et la chair redevint du pain, et Grégoire la donna en communion à la
femme.
XII. Certains princes ayant demandé au pape des reliques précieuses,
Grégoire leur donna un petit fragment de la dalmatique de saint Jean
l’Evangéliste. Or les princes, tenant une telle relique pour indigne
d’eux, là rendirent dédaigneusement à saint Grégoire. Alors celui-ci,
après avoir prié, perça l’étoffe avec la pointe d’un couteau; et
aussitôt un flot de sang en jaillit, attestant ainsi miraculeusement le
prix de la relique.
XIII. Un riche Romain qui avait abandonné sa femme, et que Grégoire
avait puni de l’excommunication, voulut se venger du pontife; ne pouvant
rien par lui-même contre lui, il s’adressa à des magiciens qui lui
promirent d’envoyer un démon dans le corps du cheval de Grégoire, de
façon à faire périr celui-ci. Et voici que, au moment où Grégoire
montait sur son cheval, l’animal, possédé du démon, se mit à ruer si
fort que personne ne parvenait à le retenir. Mais Grégoire vit aussitôt
le caractère diabolique de l’entreprise; et, d’un seul signe de croix,
il apaisa la fureur du cheval, et rendit aveugles les magiciens, qui
vinrent confesser leur crime et furent ensuite admis à la grâce du
baptême. Grégoire refusa cependant de les guérir de leur cécité, de peur
qu’ils ne revinssent à leur magie, mais il les fit nourrir, leur vie
durant, aux frais de l’Eglise.
XIV. On lit encore, dans le livre que les Grecs appellent _Lymon_, le
trait que voici. L’abbé du monastère fondé par saint Grégoire vint un
jour dire au saint que l’un des moines avait en sa possession trois
pièces d’argent. Et Grégoire, pour faire un exemple, excommunia ce
moine. Or, peu de temps après, le moine mourut, et Grégoire, en
apprenant sa mort, fut désolé de l’avoir laissé mourir sans absolution.
Il écrivit du moins, sur une feuille de papier, un acte par lequel il
absolvait le défunt de l’excommunication prononcée contre lui; et il
chargea un de ses diacres de placer ce papier sur la poitrine du moine.
Et, la nuit suivante, le moine apparut à son abbé et lui dit que, depuis
sa mort, il avait été tenu en prison, mais qu’il venait enfin de
recevoir sa grâce.
XV. Saint Grégoire institua l’office et le chant ecclésiastiques, ainsi
qu’une école de chant. Et il fit élever, à cette intention, deux
maisons: l’une proche la basilique de Saint-Pierre, l’autre proche
l’église de Latran. On montre aujourd’hui encore, dans l’une de ces
maisons, le lit sur lequel il s’étendait pour composer ses chants, le
fouet dont il menaçait les élèves de l’école, ainsi qu’un antiphonaire
écrit de sa main. C’est aussi lui qui ajouta au canon de la messe les
paroles suivantes: «Et nous te prions de maintenir nos jours dans ta
paix, de nous sauver de la damnation éternelle, et de nous admettre dans
le troupeau de tes élus!»
Enfin saint Grégoire, après avoir siégé sur le trône de saint Pierre
pendant treize ans, six mois, et dix jours, s’endormit dans le Seigneur,
tout plein de bonnes œuvres. Sa mort eut lieu en l’an 604, sous le règne
de Phocas.
XVI. Après sa mort, Rome et toute la région furent envahies par la
famine; et les pauvres, que Grégoire avait coutume de nourrir
généreusement, venaient trouver son successeur et lui disaient:
«Seigneur, notre père Grégoire avait coutume de nous nourrir, que Ta
Sainteté ne nous laisse pas mourir de faim!» Mais ces paroles irritaient
le pape, qui répondait: «Grégoire a toujours eu en vue la popularité et
y a tout sacrifié; mais nous, nous ne pouvons rien pour vous!» Sur quoi
il renvoyait les pauvres sans les secourir. Alors saint Grégoire lui
apparut trois fois, et le gronda doucement de sa dureté comme de son
injustice. Mais le pape ne prit aucun soin de s’amender. La quatrième
fois, Grégoire lui apparut avec un visage terrible et le frappa à la
tête: et le pape mourut peu de temps après.
Pendant que la même famine durait encore, quelques envieux commencèrent
à déprécier saint Grégoire, affirmant qu’il avait gaspillé, en prodigue,
tout le trésor de l’Eglise. Et, pour s’en venger sur sa mémoire, ils
engagèrent le clergé à brûler les écrits du saint. On en brûla
effectivement un certain nombre; et l’on s’apprêtait à brûler le reste,
lorsque le diacre Pierre, qui avait été le familier du saint, et à qui
celui-ci avait dicté les quatre livres de ses _Dialogues_, s’opposa
vivement à cette destruction. Il dit d’abord qu’elle ne pouvait servir à
rien, les écrits du saint s’étant répandus dans toutes les parties du
monde. Et il ajouta que c’était un horrible sacrilège de détruire
l’œuvre d’un homme sur la tête duquel il avait vu si souvent descendre
l’Esprit-Saint sous la forme d’une colombe. Et le diacre dit que, pour
attester la vérité de cette affirmation, il était prêt à mourir
aussitôt; et il déclara que, s’il n’obtenait point la mort qu’il
demandait, il consentirait à ce que les livres de son maître fussent
détruits. Car saint Grégoire lui avait dit que, si jamais il révélait le
miracle de la sainte colombe, il mourrait sur-le-champ. Après quoi le
vénérable Pierre revêtit son costume solennel de diacre, et jura, sur
les saints Evangiles, la vérité de ce qu’il avait affirmé; et, au moment
où il achevait son serment, son âme s’envola au ciel sans éprouver les
douleurs de la mort.
XVII. Un moine du monastère de saint Grégoire avait amassé une somme
d’argent. Alors le saint apparut en rêve à un autre moine et lui dit de
signifier à son compagnon qu’il eût à distribuer son pécule et à faire
pénitence, faute de quoi il mourrait le troisième jour. Ce qu’entendant,
le moine, épouvanté, fit pénitence et distribua son pécule. Mais il n’en
fut pas moins saisi d’une fièvre si forte que, pendant trois jours, il
parut sur le point de rendre l’âme. Ses frères, l’entourant, chantaient
des psaumes, jusqu’à ce que, le troisième jour, s’interrompant de
chanter, ils se mirent à l’accabler de reproches. Mais voici que soudain
le moine, revivant, et rouvrant les yeux avec un sourire, leur dit: «Que
le Seigneur vous pardonne, mes frères, de m’avoir si durement jugé! Et
si désormais vous voyez quelqu’un en train de mourir, puissiez-vous lui
accorder non des reproches, mais votre compassion! Sachez donc que je
viens de passer en jugement, avec un diable pour accusateur, et que,
avec l’aide de saint Grégoire, j’ai bien répondu à toutes les objections
de l’ennemi, sauf à une seule, que j’ai dû reconnaître pour fondée et à
cause de laquelle j’ai subi ces trois jours de tortures. Puis il
s’écria: «O André, André, tu périras dès cette année, toi qui, par tes
mauvais conseils, m’as exposé à un tel danger!» Et là-dessus le moine
mourut. Or il y avait à Rome un certain André qui, à l’instant même où
le moine le nomma ainsi par son nom, fut atteint d’un mal épouvantable,
mais sans parvenir à mourir malgré ses souffrances. Et ce malheureux
ayant appelé près de lui les moines du monastère, leur avoua que, sur
son conseil, le moine défunt avait volé quelques-uns des manuscrits de
la bibliothèque et les avait vendus à des étrangers. Et à peine eut-il
achevé cette confession qu’il ferma les yeux et rendit l’âme.
XVIII. En un temps où l’office ambrosien était encore employé dans les
églises plus volontiers que l’office grégorien, le pape Adrien réunit un
concile qui décida que l’office grégorien devait seul être
universellement observé. Et, conformément à cette décision, l’empereur
Charlemagne obligeait, par des menaces et des supplices le clergé de
toutes ses provinces à employer l’office grégorien, brûlait les livres
de l’office ambrosien, et mettait en prison bon nombre de prêtres qui
voulaient rester fidèles à cet office. Alors l’évêque saint Eugène
conseilla au pape de rappeler le concile; et ce nouveau concile décida
que le missel ambrosien et le missel grégorien seraient placés, côte à
côte, sur l’autel de Saint-Pierre, que les portes de l’église seraient
fermées et cachetées du sceau des évêques et du concile; et que ceux-ci,
toute la nuit, prieraient Dieu de leur révéler, par quelque signe,
lequel des deux offices devait être employé de préférence dans les
églises. Et, tout cela ayant été fait, lorsqu’on rouvrit les portes de
l’église, le lendemain matin, les deux missels qu’on avait laissés
fermés furent trouvés tous deux également ouverts. Mais une autre
version veut que le missel grégorien ait été miraculeusement divisé, et
qu’on ait trouvé ses pages éparses sur l’autel, tandis que le missel
ambrosien était ouvert, mais restait à la place où on l’avait mis: ce
qui fut considéré comme un signe pour faire entendre que l’office
grégorien devait se répandre à travers le monde, tandis que l’ambrosien
devait continuer à être employé dans l’église de Saint-Ambroise. Et, en
effet, c’est là ce que décidèrent les Pères du concile et qui est en
usage aujourd’hui encore.
XIX. Le diacre Jean, qui a compilé la vie de saint Grégoire, raconte
ceci. Un jour, pendant qu’il était occupé à son travail, un inconnu se
montra devant lui, portant les signes sacerdotaux, et vêtu d’un manteau
blanc si transparent qu’on voyait, par-dessous, le noir de la tunique.
Cet inconnu s’approcha du diacre et éclata de rire. Et comme Jean lui
demandait ce qui pouvait faire rire de la sorte un personnage aussi
grave, il lui répondit: «C’est de te voir écrivant l’histoire de morts
que tu n’as jamais connus de leur vivant!» Et Jean lui dit: «Je n’ai pas
connu personnellement saint Grégoire, c’est vrai, mais j’écris sur lui
ce que l’on m’en a rapporté.» Et l’étranger: «Au reste, peu m’importe ce
que tu fais; mais moi, je ne cesserai pas de faire ce que je puis!» Et,
là-dessus, le voici qui éteint la lampe à la lumière de laquelle
écrivait le diacre, et qui lui donne un coup si fort que le pauvre
diacre s’imagine être tué. Alors se présente à lui saint Grégoire, ayant
à sa droite saint Nicolas, à sa gauche le diacre Pierre; et il lui dit:
«Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté?» Et comme l’inconnu se
cachait sous le lit, Grégoire prend des mains de Pierre une grande
torche et brûle le visage de cet inconnu au point de le rendre noir,
comme un Ethiopien. Une étincelle tombe alors sur le manteau blanc et le
consume; et cet inconnu, qui n’est autre que le diable, apparaît noir
comme de la suie. Et le diacre Pierre dit à saint Grégoire: «En vérité
nous l’avons bien noirci!» Et Grégoire: «Ce n’est pas nous qui l’avons
noirci, nous l’avons simplement fait paraître tel qu’il était!» Sur quoi
ils s’envolent, laissant dans la cellule de Jean un grande lumière.