(22 février)
L’église célèbre en ce jour la Chaire de saint Pierre parce que c’est en
ce jour que ce saint, à Antioche, s’assit pour la première fois dans le
siège pontifical. Et l’institution de cette fête est due à quatre
causes.
1º Comme saint Pierre prêchait à Antioche, le préfet Théophile lui dit:
«Pierre, pourquoi corromps-tu mon peuple?» Et comme Pierre lui prêchait
la foi du Christ, il le fit enchaîner et jeter en prison, où il ordonna
qu’on le laissât sans boire et sans manger. Mais Pierre, déjà
défaillant, reprit assez de forces pour lever les yeux au ciel et pour
dire: «Jésus-Christ, soutien des malheureux, sois mon soutien dans ces
tribulations!» Et le Seigneur lui répondit: «Crois-tu donc que je t’aie
abandonné? Bientôt viendra quelqu’un qui secourra ta misère!» En effet,
saint Paul, en apprenant l’incarcération de Pierre, vint trouver
Théophile, et se présenta à lui comme un artiste d’une habileté extrême,
sachant sculpter le bois et le marbre, peindre sur la toile, etc.
Théophile le pria d’habiter chez lui. Et, peu de jours après, Paul
pénétra secrètement dans le cachot de Pierre. Voyant celui-ci presque
mort d’épuisement, il pleura des larmes amères; puis, se jetant dans ses
bras, il lui dit: «O Pierre, mon frère, ma gloire, ma joie, moitié de
mon âme, reprends tes forces!» Alors Pierre, ouvrant les yeux et le
reconnaissant, se mit à pleurer, mais sans pouvoir parler. Paul lui
ouvrit la bouche et y versa de la nourriture, qui ne tarda pas à le
réconforter. Puis, se rendant auprès de Théophile, saint Paul lui dit:
«O bon Théophile, homme aimable et hospitalier, rappelle-toi qu’un petit
mal suffit pour détruire un grand bien! Qu’as-tu fait de ce serviteur de
Dieu qui s’appelle Pierre? Faible et pauvre, il ne vit que par la
parole: et c’est un tel homme que tu as pu mettre en prison! Sans
compter que, si tu l’avais laissé en liberté, il aurait pu t’être utile;
car on dit qu’il guérit les malades et ressuscite les morts!» Et
Théophile: «Ce sont là des fables, mon cher Paul, car si cet homme
pouvait ressusciter des morts, il pourrait bien se délivrer lui-même de
sa prison!» Et Paul: «On m’a dit que, de même que le Christ, qui ensuite
est ressuscité, n’a pas voulu descendre de sa croix, de même ce Pierre,
pour suivre l’exemple de son maître, refuse de se délivrer, préférant
souffrir pour le Christ.» Alors Théophile: «Eh bien, va lui dire que je
lui rendrai sa liberté s’il ressuscite mon fils, mort depuis quatorze
ans!» Paul rapporta cette condition à Pierre, qui lui dit: «C’est là un
bien grand miracle qu’on exige de moi: mais la grâce de Dieu le fera par
moi!» Puis, conduit au sépulcre du fils de Théophile, il ordonna qu’on
ouvrît la porte, et le mort ressuscita.--Mais nous devons avouer que ce
miracle ne nous paraît pas très vraisemblable: d’abord à cause des
quatorze ans que Dieu aurait permis que le mort passât dans son tombeau;
et puis, surtout, à cause de la ruse et du mensonge que l’histoire prête
à saint Paul. Toujours est-il que Théophile et tout le peuple d’Antioche
finirent par se convertir au Seigneur, et construisirent une magnifique
église au milieu de laquelle ils mirent une chaire très élevée pour
Pierre, d’où il put être vu et entendu par tous. Il y siégea pendant
sept ans avant de se rendre à Rome, où il siégea ensuite dans la chaire
romaine pendant vingt-cinq ans. Et c’est en souvenir de cet événement
que l’Eglise célèbre cette fête, parce que, ce jour-là, pour la première
fois, les chefs de l’Eglise commencèrent à être élevés en nom et en
puissance.
Cette fête est, comme l’on sait, la troisième de celles où l’Eglise
célèbre le glorieux successeur du Christ. Saint Pierre a, en effet,
mérité d’avoir trois fêtes, d’abord parce qu’il a été privilégié, parmi
les apôtres, en trois choses: en autorité, en amour du Christ, et en
pouvoir d’opérer des miracles. De plus, saint Pierre a été le prince de
toute l’Eglise, qui est répandue dans les trois parties du monde,
l’Asie, l’Afrique et l’Europe: de là les trois fêtes où l’Eglise
l’honore. Enfin, saint Pierre, depuis qu’il a reçu la faculté de lier ou
de délier, nous délivre des trois genres de péchés, ceux de la pensée,
de la parole et de l’acte, comme aussi de ceux que nous commettons
envers Dieu, envers le prochain et envers nous-mêmes.
2º La seconde cause de l’institution de cette fête se trouve indiquée
dans l’_Itinéraire de Clément_. Comme saint Pierre s’approchait
d’Antioche, tous les habitants vinrent au-devant de lui revêtus de
cilices, les pieds nus et la tête couverte de cendres, en signe de leur
repentir, car ils avaient cru aux mensonges de Simon le Magicien. Et
Pierre, heureux de ce repentir, fit placer devant lui tous les malades
et les possédés; et dès qu’il eut invoqué sur eux le nom de Dieu, une
immense lumière apparut et tous furent guéris. Pendant la semaine qui
suivit, plus de dix mille hommes reçurent le baptême. Ce que voyant, le
préfet Théophile transforma son palais en basilique, et y fit placer
pour l’apôtre une chaire très élevée d’où il pût être vu et entendu par
tous. Et la contradiction n’est qu’apparente entre cette histoire et
celle que nous venons de raconter: car rien n’empêche que Pierre ait été
mis en prison par Théophile et délivré par l’entremise de saint Paul,
puis que, pendant un de ses voyages, les habitants d’Antioche se soient
laissés prendre aux mensonges de Simon le Magicien, et s’en soient enfin
repentis.
3º En troisième lieu cette fête,--qu’on appelle aussi le Banquet de
saint Pierre,--doit son institution à une coutume ancienne que l’Eglise
a transformée en une fête chrétienne. En effet, maître Jean Beleth
raconte que c’était l’usage chez les païens, au mois de février, d’aller
porter un repas sur la tombe des morts. Les païens croyaient que ces
repas étaient mangés par les âmes de leurs parents défunts, tandis qu’en
réalité c’étaient les démons qui s’en régalaient. Et comme les premiers
convertis au christianisme avaient peine à se départir de cette coutume,
on résolut de substituer au banquet des morts, le jour de la Chaire de
saint Pierre, un banquet célébré en l’honneur du saint.
4º Et cette fête a aussi pour objet de célébrer l’institution de la
tonsure des prêtres. Car, pendant que Pierre prêchait à Antioche, on lui
fit raser la tête en signe d’infamie; et ce signe d’infamie fut ensuite
adopté par tout le clergé, en signe d’honneur. Au point de vue
symbolique, la tonsure signifie la conservation de la pureté, l’abandon
des ornements extérieurs et le renoncement aux biens temporels. Et si la
tonsure est de forme circulaire, c’est pour donner à entendre que, le
cercle étant la plus parfaite des figures, les prêtres doivent veiller à
représenter sur terre la perfection chrétienne.