(16 février)
Julienne était fiancée à Euloge, préfet de Nicomédie; mais elle refusait
d’entrer dans le lit d’Euloge avant qu’il eût reçu la foi du Christ.
Alors son père, furieux de sa désobéissance, la fit mettre à nu, rouer
de coups, et la livra ensuite au préfet. Et celui-ci lui dit: «Ma douce
Julienne, pourquoi m’as-tu trompé par tes promesses d’amour, puisque,
aujourd’hui, tu refuses ma main?» Et elle: «Si tu veux adorer mon Dieu,
je serai à toi; sinon, jamais tu ne seras mon maître!» Et le préfet:
«Bien-aimée, je ne puis consentir à ce que tu me demandes, car
l’empereur me ferait couper le cou!» Et Julienne: «Si tu crains si fort
un empereur mortel, combien davantage je dois craindre mon empereur à
moi, qui est immortel! Fais de moi ce que tu voudras, rien ne pourra me
fléchir!» Alors le préfet la fit battre de verges, puis, pendant une
demi-journée, il la fit suspendre par les cheveux et lui fit verser sur
la tête du plomb fondu. Et comme, de tout cela, elle n’avait aucun mal,
il lui fit mettre des chaînes et l’enferma dans une prison.
Là un diable vint la voir, sous l’apparence d’un ange, et lui dit:
«Julienne, je suis un ange du Seigneur, et mon maître m’envoie vers toi
pour t’engager à sacrifier aux dieux: car le Seigneur a pitié de toi, et
veut t’épargner un affreux supplice suivi d’une mort affreuse.» Alors
Julienne fondit en larmes et s’écria: «Jésus mon Seigneur, sauve-moi du
péril de mon âme en me faisant connaître qui est celui qui me donne un
tel conseil!» Et une voix d’en haut lui dit de saisir son visiteur et de
le contraindre à avouer lui-même qui il était. Julienne ayant donc saisi
le faux ange, et lui ayant demandé qui il était, il répondit qu’il était
un démon, envoyé par son père pour la tromper. Julienne lui demanda qui
était son père. Et le démon répondit: «C’est Belzébuth, qui nous conduit
à mal faire, et nous bat cruellement toutes les fois que nous nous
laissons vaincre par les chrétiens. Aussi suis-je sûr de payer cher
cette journée, où je n’ai pu triompher de toi!» Et, entre autres choses
qu’il lui avoua, il lui dit que les diables souffrent surtout pendant
que les chrétiens célèbrent la messe, ou pendant que se font les prières
et les prédications. Alors Julienne lui lia les mains derrière le dos,
et, l’ayant jeté à terre, elle le battit rudement avec la chaîne dont on
l’avait liée; et le diable la suppliait avec de grands cris, lui disant:
«Bonne Julienne, ayez pitié de moi!» Puis, le préfet ayant donné ordre
qu’on la tirât de sa prison, elle traîna derrière elle le démon,
toujours lié. Et le démon la priait, en lui disant: «Madame Julienne,
cessez de me rendre ridicule, ou bien jamais plus je ne pourrai avoir
d’action sur aucun chrétien! On dit que les chrétiens sont
miséricordieux, et vous, cependant, vous ne voulez pas avoir un peu
pitié de moi!» Mais la sainte n’en continua pas moins à le traîner par
tout le marché, après quoi elle le jeta dans une latrine.
Le préfet fit étendre sainte Julienne sur une roue qui lui broya tous
les os jusqu’à en faire jaillir la moelle; mais un ange détruisit la
roue et guérit la sainte. Ce que voyant, tous les assistants crurent au
Christ, et subirent aussitôt le martyre. Cinq cents hommes et cent
trente femmes eurent la tête tranchée. Le préfet fit ensuite plonger la
sainte dans une chaudière de plomb fondu; mais le plomb se refroidit
soudain au point de devenir comme un bain tiède. Alors le préfet maudit
ses dieux, pour leur impuissance à punir une jeune femme qui leur
faisait tant d’outrages. Puis il ordonna qu’elle eût la tête tranchée.
Et comme on la conduisait à l’échafaud, voici que le démon qu’elle avait
battu se montra de nouveau, cette fois sous l’apparence d’un jeune
homme; et il criait aux bourreaux: «Ne ménagez pas cette coquine, car
elle a dit les pires choses de vos dieux, et m’a moi-même battu cette
nuit! Rendez-lui ce qu’elle mérite!» Mais comme Julienne, qui avait les
yeux fermés, les entrouvrait pour voir celui qui parlait ainsi, le démon
s’enfuit en criant: «Malheur à moi, elle va encore me prendre et me
lier!» Et la sainte subit son supplice; et, quelques jours après, le
préfet, qui voyageait sur mer, périt dans une tempête avec trente-quatre
hommes. Leurs corps, que la mer avait vomis sur le rivage, furent
dévorés par les bêtes et les oiseaux de proie.