(22 janvier)
Le martyre de saint Vincent a été raconté, dit-on, par saint Augustin.
Prudence l’a chanté en des vers magnifiques.
I. Vincent, noble de race, mais plus noble encore de foi et de piété,
était diacre du saint évêque Valère; et comme il avait plus d’éloquence
que le vieil évêque, celui-ci lui avait confié le soin de prêcher à sa
place, afin de pouvoir mieux se livrer, lui-même, à la prière et à la
contemplation. Or, sur l’ordre du gouverneur Dacien, tous deux furent
conduits à Valence et jetés en prison. Le gouverneur les y laissa
longtemps sans nourriture; puis, quand il les crut presque morts de
faim, il les fit amener devant lui. Et, en voyant qu’ils étaient pleins
de santé et de joie, il devint furieux et s’écria: «Comment, oses-tu,
Valère, sous prétexte de religion, résister aux décrets de tes princes?»
Saint Valère se mit en devoir de répondre, avec sa douceur habituelle;
mais Vincent lui dit: «Père vénéré, ce n’est pas le moment de murmurer
d’une voix faible, comme si l’on avait peur, mais de parler haut et
librement! Si donc tu veux me l’ordonner, mon père, je répondrai pour
toi à ce juge!» Et Valère: «Fils bien-aimé, depuis longtemps déjà je
t’ai confié le soin de parler à ma place. Je te charge à présent de
répondre au nom de la foi que nous défendons.» Alors Vincent, se
tournant vers Dacien: «Sache, lui dit-il, toi qui nous accuses, que pour
nous, chrétiens, c’est un blasphème affreux de renier notre foi!»
Dacien, de plus en plus irrité, envoya le vieil évêque en exil; et, tant
pour punir le jeune diacre de son audace que pour effrayer par son
exemple les autres chrétiens, il fit étendre Vincent sur un chevalet, et
ordonna qu’on lui rompît les membres. Et lorsque l’on eut rompu les
membres du saint, le gouverneur lui dit: «Hé bien, Vincent, voilà ton
misérable corps dans un bel état!» Mais le saint lui répondit en
souriant: «C’est ce que j’ai de tout temps souhaité!» Dacien, exaspéré,
le menaça d’autres supplices, s’il persistait à ne pas céder. Mais
Vincent: «Insensé, plus tu crois te fâcher contre moi, plus en réalité
tu as pitié de moi. Laisse-toi donc aller à toute ta malice! Tu verras
que, avec l’aide de Dieu, j’aurai plus de pouvoir dans les supplices que
toi en me suppliciant!» Et comme le gouverneur criait, et frappait les
bourreaux pour les punir de leur mollesse, Vincent lui dit encore:
«Pauvre Dacien, c’est toi-même qui me venges de mes bourreaux!» Le
gouverneur écumait de rage. «Pourquoi vos mains faiblissent-elles?
dit-il aux bourreaux. Vous avez pu avoir raison d’adultères et de
parricides, et leur arracher des aveux: pourquoi, seul, ce Vincent
reste-t-il au-dessus de vos coups?» Alors les bourreaux enfoncèrent des
peignes de fer dans les côtes du saint, à tel point que, de tout son
corps, le sang coulait, et que ses entrailles sortaient entre les côtes
brisées. Et Dacien lui dit: «Vincent, aie pitié de toi! Tu peux encore
recouvrer ta belle jeunesse et t’épargner d’autres supplices qu’on
apprête pour toi!» Mais Vincent: «Langue empoisonnée, je ne crains pas
tes tourments; mais, ce qui m’effraie, c’est que tu feignes d’avoir
pitié de moi. Car plus je te vois furieux, plus grand est mon plaisir.
Garde-toi de rien atténuer aux supplices que tu me prépares, afin que
j’aie plus d’occasions de te montrer ma victoire!» Alors Dacien le fit
retirer du chevalet, fit apporter un gril, et ordonna d’allumer un grand
feu. Et le saint, par ses paroles, encourageait les bourreaux à presser
leur travail. Puis, montant de son plein gré sur le gril, il offrit au
feu tous ses membres, pendant que des pointes enflammés s’enfonçaient
dans ses chairs, et pendant qu’on jetait du sel dans le feu, pour que ce
sel, pénétrant dans ses plaies, lui rendît plus cruelle la sensation de
la brûlure. Et, après ses jointures, ses entrailles elles-mêmes furent
transpercées et se répandirent autour de lui; et lui, immobile et les
yeux levés au ciel, il invoquait le Seigneur.
Les bourreaux vinrent en apporter la nouvelle à Dacien. «Hélas, dit
celui-ci, il nous a vaincus! Mais pour prolonger son supplice, jetez-le
maintenant dans le plus sombre des cachots, après avoir semé sur le sol
des pointes très aiguës; et, lui ayant lié les pieds, laissez-le là!
Puis, quand il sera mort, venez me le dire!» Et les cruels serviteurs
s’empressèrent d’obéir à leur maître, plus cruel encore. Mais voici que
le Roi pour qui souffre le glorieux soldat, voici qu’il change sa peine
en une gloire nouvelle. Car les ténèbres du cachot se trouvent chassées
par une immense lumière, l’aspérité des pointes se change en un lit de
douces fleurs, les liens des pieds se brisent, et des anges viennent
consoler le martyr. Et celui-ci, marchant sur les fleurs, chante avec
les anges; l’harmonie du chant, le parfum des fleurs se répandent hors
de la prison. Les gardiens, épouvantés, regardent à l’intérieur du
cachot, par les fentes de la porte, et le spectacle qu’ils aperçoivent
les convertit à la foi du Christ. Mais Dacien, apprenant cette nouvelle
défaite, dit: «Décidément, cet homme nous a vaincus. Inutile de lutter
davantage. Qu’on le transporte sur un lit, pour le ranimer; et quand il
commencera à se remettre, nous verrons à lui faire goûter d’autres
supplices!» On transporta donc le saint sur un lit; et là, après s’être
un peu reposé, il rendit l’âme. Cela se passait vers l’an du Seigneur
287, sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximien.
Mais Dacien, en apprenant cette mort, fut saisi à la fois de frayeur et
de honte. Et il dit: «Puisque je n’ai pu le vaincre vivant, du moins je
le punirai mort et me rassasierai de son châtiment. De cette façon,
j’aurai le dernier mot sur lui!» Et il fit exposer le corps du saint
dans un champ, pour y être dévoré par les bêtes et les oiseaux de proie.
Mais aussitôt des anges vinrent garder le corps, le protégeant contre
l’approche des bêtes. Un corbeau gigantesque chassa à grands coups
d’ailes les loups et les oiseaux de proie, puis se tint immobile devant
le corps, considérant avec admiration les anges chargés de le garder. Et
Dacien, à cette nouvelle, dit: «Je crains bien que, même mort, il ne se
laisse pas vaincre par moi!» Il tenta cependant une dernière épreuve. Il
fit attacher au corps une énorme pierre et le fit jeter à la mer, pour
être dévoré par les poissons. Mais en vain les matelots essayèrent de
submerger le corps; celui-ci se mit à flotter, devançant les matelots,
et rejoignit le rivage, où il fut recueilli par une pieuse femme qui,
avec l’aide de ses frères chrétiens, l’ensevelit solennellement.
II. Saint Augustin dit de ce martyre: «Le bienheureux Vincent vainquit
dans les mots et vainquit dans les maux, il vainquit dans la confession
et dans la tribulation, il vainquit broyé et vainquit noyé.» Et saint
Ambroise, dans une préface, dit: «Vincent est rompu, écartelé, coupé,
flagellé, brûlé; mais son esprit reste indomptable, parce qu’il craint
Dieu plus que le siècle et aime mieux mourir au monde qu’à Dieu.» Et
Prudence, qui brillait sous le règne de Théodore l’Ancien, vers l’an du
Seigneur 387, nous raconte que saint Vincent dit encore à Dacien: «Les
tourments, les prisons, les pointes de fer, les flammes et la mort, tout
cela n’est qu’un jeu pour le chrétien.» Alors Dacien: «Qu’on le lie et
qu’on lui détende les bras en tous sens jusqu’à ce que toutes les
jointures de ses os éclatent et que son foie lui sorte du corps!» Mais
le soldat de Dieu se riait de ces supplices, reprochant au fer de ne pas
entrer plus avant en lui. Et plus tard, dans le cachot, un des anges lui
dit: «Lève-toi, saint martyr, et viens prendre ta place dans la troupe
céleste! Soldat invincible, le plus brave des braves, les tortures
elles-mêmes te craignent comme leur vainqueur!» Et Prudence, après avoir
raconté cela, s’écrie: «Héros sublime, tu as obtenu une double palme, tu
t’es rendu digne d’un double laurier!»