(17 janvier)
La vie de ce saint a été écrite par saint Anastase.
I. Antoine avait vingt ans lorsqu’il entendit lire, à l’Eglise, les
paroles de Jésus: «Si tu veux être parfait, vends ce que tu possèdes, et
donnes-en le produit aux pauvres!» Aussitôt Antoine vendit tous ses
biens, en donna le produit aux pauvres, et alla se faire ermite au
désert. Il eut à y soutenir des tentations innombrables de la part des
démons. Un jour qu’il avait vaincu par sa foi le démon de la luxure, le
diable lui apparut sous la forme d’un enfant noir, et, se prosternant
devant lui, se reconnut vaincu. Une autre fois, comme il était dans une
tombe d’Egypte, la foule des démons le maltraita si affreusement qu’un
de ses compagnons le crut mort et l’emporta sur ses épaules; mais comme
tous les frères, rassemblés, le pleuraient, il se releva et demanda à
l’homme qui l’avait apporté de le rapporter à l’endroit où il l’avait
trouvé. Et comme il y gisait, accablé de la douleur que lui causaient
ses blessures, les démons reparurent, sous diverses formes d’animaux
féroces, et se remirent à le déchirer avec leurs dents, leurs cornes, et
leurs griffes. Alors, soudain, une lumière merveilleuse remplit le
caveau, et mit en fuite tous les démons; et Antoine se trouva aussitôt
guéri. Et alors, comprenant que c’était Jésus qui venait à son secours,
le saint lui dit: «Où étais-tu tout à l’heure, bon Jésus, et pourquoi
n’étais-tu pas ici pour me secourir et guérir mes blessures?» Et le
Seigneur lui répondit: «Antoine, j’étais là, mais j’attendais de voir
ton combat; et maintenant que tu as lutté avec courage, je répandrai ta
gloire dans le monde entier!» Et telle était la ferveur du saint, que
lorsque l’empereur Maximien mettait à mort les chrétiens, il suivait les
martyrs jusqu’au lieu de leur supplice, espérant être supplicié avec
eux; et il s’affligeait fort de voir que le martyre lui était refusé.
II. Etant venu dans une autre partie du désert, il y trouva un grand
disque d’argent; et il se dit: «D’où peut venir ce disque d’argent, en
un lieu où ne se voient nulles traces d’hommes? Si un voyageur l’avait
perdu, il serait revenu le chercher, et l’aurait certainement retrouvé,
grand comme est ce disque. Satan, c’est encore un de tes tours! Mais tu
ne parviendras pas à ébranler ma volonté!» Et, comme il disait cela, le
disque s’évanouit en fumée. Il trouva ensuite une énorme masse d’or;
mais il l’évita comme le feu, et s’enfuit sur une montagne où il resta
vingt ans, éclatant de miracles. Un jour qu’il était ravi en esprit, il
vit le monde tout couvert de filets étroitement unis. Et il s’écria:
«Oh! qui pourra s’échapper hors de ces filets?» Et une voix lui
répondit: «L’humilité!» Une autre fois, comme les anges l’emportaient
dans les airs, les démons voulurent l’empêcher de passer en lui
rappelant les péchés qu’il avait commis depuis sa naissance. Mais les
anges: «Vous n’avez pas à parler de ces péchés, que la grâce du Christ a
déjà effacés. Mais, si vous en connaissez qu’Antoine ait commis depuis
qu’il est moine, dites-les!» Et, comme les diables se taisaient, Antoine
put librement s’élever dans les airs et en redescendre.
III. Saint Antoine raconte qu’il a vu, un jour, certain diable de haute
taille qui, osant se faire passer pour la Providence divine, lui dit:
«Que veux-tu, Antoine, afin que je te le donne?» Mais le saint, s’armant
de sa foi, lui cracha au visage, se jeta sur lui, et aussitôt le diable
s’évanouit. Une autre fois le diable lui apparut dans un corps d’une
taille si haute que sa tête semblait toucher le ciel. Antoine lui ayant
demandé qui il était, il avoua qu’il était Satan, et ajouta: «Pourquoi
les moines me combattent-ils, et pourquoi les chrétiens me
maudissent-ils?» Et Antoine: «Ils ont raison de le faire, car tu ne
cesses de les tourmenter!» Et le diable: «Ce n’est pas moi qui les
tourmente, mais ce sont eux qui se tourmentent eux-mêmes: car moi je ne
puis plus rien, depuis que le règne du Christ s’est répandu sur toute la
terre.»
IV. Quelqu’un demanda à saint Antoine: «Que dois-je faire pour plaire à
Dieu?» Et le saint lui répondit: «Où que tu ailles, aie toujours Dieu
devant les yeux; quoi que tu fasses, obéis aux préceptes de la Sainte
Ecriture; et, dans quelque lieu que tu te trouves, restes-y! Fais ces
trois choses, et tu seras sauvé!» Un abbé ayant demandé, lui aussi, à
saint Antoine ce qu’il devait faire, le saint répondit: «Ne te fie pas à
ta justice, contiens ton ventre et ta langue, et, quand une chose est
passée, ne la regrette pas!» Et il dit encore: «De même que les poissons
meurent si on les met à sec, de même les moines qui s’attardent hors de
leur cellule et fréquentent les séculiers se relâchent de leur bon
propos.» Et il dit encore: «Celui qui vit dans la solitude est délivré
de trois guerres, à savoir: contre l’ouïe, la vue et la parole, et n’a à
lutter que contre son cœur.»
V. Saint Antoine disait que les mouvements du corps pouvaient être de
trois sortes: les uns provenant de la nature même, les autres de l’excès
d’aliments, d’autres enfin de la suggestion du démon. Un frère de son
ermitage avait renoncé au siècle, mais non pas entièrement, car il
gardait encore quelques biens. Et Antoine lui dit: «Va acheter de la
viande!» Et comme le frère revenait avec la viande, des chiens se
jetèrent sur lui et le mordirent. Alors Antoine lui dit: «Ceux qui
renoncent au monde et qui veulent garder des biens, c’est ainsi qu’ils
sont déchirés par les démons!»
Un jour qu’il s’ennuyait dans sa cellule, il dit: «Seigneur, je veux
être sauvé, et mes pensées ne me le permettent pas!» Alors, sortant de
sa cellule, il vit un inconnu qui était assis et travaillait, après quoi
il se relevait et priait. Or cet inconnu était un ange, et il dit à
Antoine: «Fais ainsi, et tu seras sauvé!»
Et un jour, comme Antoine travaillait avec ses frères, ceux-ci
l’entendirent prier Dieu de détourner du monde le malheur qui se
préparait. Puis, comme les frères lui demandaient quel était ce malheur,
il répondit, avec des larmes et des sanglots: «J’ai vu dans le ciel
l’autel de Dieu entouré par une multitude de chevaux qui foulaient aux
pieds les choses saintes; et j’ai entendu la voix du Seigneur disant:
«Mon autel sera souillé!» Et, en effet, deux ans après, les ariens
hérétiques rompirent l’unité de l’Eglise, souillèrent les choses
saintes, et foulèrent aux pieds les autels chrétiens.
VI. Un chef égyptien, nommé Ballachius, s’étant affilié à la secte des
ariens, persécutait l’Eglise de Dieu, et faisait exposer à nu et battre
de verges les moines et les religieuses. Alors saint Antoine lui
écrivit: «Je vois la colère de Dieu prête à s’abattre sur toi. Cesse de
persécuter les chrétiens, si tu veux la détourner de toi!» Le malheureux
lut la lettre, en rit, la jeta à terre, fit battre les moines qui
l’avaient apportée, et les chargea de dire à leur maître Antoine que,
lui aussi, il sentirait bientôt la rigueur de sa discipline. Or, cinq
jours après, Ballachius, ayant voulu monter un de ses chevaux, animal
d’une douceur parfaite, fut renversé par ce cheval, mordu, foulé aux
pieds; et il mourut le surlendemain.
Un jour, les frères demandèrent à Antoine le secret du salut. Le saint
leur répondit: «N’avez-vous pas entendu que Jésus a dit: «Si l’on te
frappe sur une joue, tends l’autre joue?» Et eux: «Oui, mais cela est
au-dessus de nos forces!» Et Antoine: «Alors souffrez du moins avec
patience d’être frappés sur une joue!» Et eux: «Cela encore est
au-dessus de nos forces!» Et saint Antoine: «Alors contentez-vous, du
moins, de ne pas frapper plus qu’on ne vous aura frappés!» Et eux: «Cela
même est encore au-dessus de nos forces!» Sur quoi Antoine, se tournant
vers son disciple, lui dit: «Va préparer une liqueur fortifiante pour
ces frères, car en vérité ils sont bien débiles; et quant à vous, la
prière est la seule chose que je puisse vous recommander!» Tout cela se
lit dans les _Vies des Pères_. Enfin saint Antoine, parvenu à l’âge de
cent cinq ans, s’endormit en paix après avoir embrassé ses frères: il
mourut sous le règne de Constantin, qui monta sur le trône en l’an 340.