(15 janvier)
Paul fut le premier ermite, ainsi que l’atteste saint Jérôme, qui a
écrit sa vie. Pour échapper aux persécutions de Décius, il se retira
dans un immense désert, et là, au fond d’une caverne, il demeura pendant
soixante ans inconnu aux hommes.
Ce Décius se nommait aussi Gallien, et avait commencé de régner en l’an
256. Il tourmentait cruellement les chrétiens. Il fit un jour saisir
deux jeunes chrétiens, fit enduire de miel le corps de l’un d’eux, et le
fit exposer, sous un soleil torride, aux piqûres des mouches, des
abeilles et des guêpes; l’autre jeune homme fut placé sur un lit
moelleux, dans un lieu charmant où l’air était doux, rempli du murmure
de l’eau, du chant des oiseaux, et du parfum des fleurs; et ce jeune
homme fut lié, avec des cordes enguirlandées de fleurs, de façon à ne
pouvoir remuer ni les pieds ni les mains. Le méchant empereur fit venir
auprès de ce jeune homme certaine femme aussi impure que belle, qui
reçut l’ordre de souiller la chair de ce jeune chrétien, rempli du seul
amour de Dieu. Mais celui-ci, dès qu’il sentit dans sa chair des
mouvements contraires à la raison, n’ayant point d’arme pour se
défendre, coupa sa langue avec ses dents et la cracha au visage de
l’impudique, échappant ainsi à la tentation par l’excès de la douleur,
et se préparant un trophée à jamais admirable.
Effrayé de tels supplices et d’autres encore, saint Paul s’enfuit au
désert. Et lorsque saint Antoine vint à son tour au désert, s’imaginant
être le premier ermite, un songe lui apprit qu’un autre ermite, meilleur
que lui, avait droit à son hommage. Aussi saint Antoine s’efforça-t-il
de découvrir cet autre ermite. Et comme il le cherchait par les forêts,
il rencontra d’abord un centaure, à demi-homme, à demi-cheval, qui lui
dit d’aller devant lui. Il rencontra ensuite un animal qui portait des
dattes, et qui, par le haut du corps ressemblait à un homme, avec le
ventre et les pieds d’une chèvre. Antoine lui demanda qui il était: il
répondit qu’il était un satyre, c’est-à-dire une de ces créatures que
les païens prenaient pour des dieux des bois. Enfin saint Antoine
rencontra un loup, qui le conduisit jusqu’à la cellule de saint Paul. Or
celui-ci, pressentant l’arrivée d’un homme, avait fermé sa porte. Mais
Antoine le supplia de lui ouvrir, affirmant qu’il mourrait sur place
plutôt que de se retirer. Et Paul, vaincu par ses prières, lui ouvrit;
et aussitôt les deux ermites se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.
Et comme l’heure de midi approchait, un corbeau vint apporter un pain
formé de deux parties. Et comme Antoine s’en étonnait, Paul lui dit que
Dieu le nourrissait tous les jours de cette façon: il avait seulement
doublé la ration, ce jour-là, à cause de la visite d’Antoine. Là-dessus
s’engagea une pieuse dispute pour savoir qui des deux serait le plus
digne de diviser le pain. Paul voulait que ce fût Antoine, en sa qualité
d’hôte, Antoine voulait que ce fût Paul, en sa qualité d’aîné. Enfin
tous deux prirent le pain, et le divisèrent en parties égales.
Et comme Antoine s’en revenait vers sa cellule, il vit passer au-dessus
de lui deux anges portant l’âme de Paul. Il retourna aussitôt sur ses
pas, et trouva le corps de Paul agenouillé dans l’attitude de la prière,
de telle sorte qu’il crut qu’il était vivant. Le saint, cependant, était
mort; et Antoine s’écria: «O âme sainte, ce que tu faisais dans la vie,
tu en gardes le signe jusque dans la mort!» Et pendant qu’il songeait au
moyen d’ensevelir Paul, voici qu’arrivèrent deux lions qui creusèrent
une fosse, aidèrent à la sépulture, et s’en retournèrent dans leur
forêt. Et Antoine prit le manteau de Paul, fait de feuilles de palmier:
il le revêtit, depuis lors, aux jours de fêtes. La mort de Paul eut lieu
vers l’an 287.