SAINTE LUCIE, VIERGE ET MARTYRE

(13 décembre)

Lucie, vierge syracusaine de famille noble, voyant se répandre à travers

toute la Sicile la gloire de sainte Agathe, se rendit au tombeau de

cette sainte, en compagnie de sa mère Euthicie, qui, depuis quatre ans

déjà, souffrait d’un flux de sang incurable. Les deux femmes arrivèrent

à l’église pendant la messe, et au moment où on lisait le passage de

l’Evangile qui raconte la guérison miraculeuse, par Jésus, d’une femme

atteinte d’un flux de sang. Alors Lucie dit à sa mère: «Si tu crois à ce

qu’on vient de lire, tu dois croire aussi qu’Agathe est maintenant en

présence de Celui pour le nom de qui elle a subi le martyre. Et si tu

crois cela, tu retrouveras la santé en touchant le tombeau de la

sainte!» Aussitôt, tous s’écartant pour leur livrer passage, la mère et

la fille s’approchèrent du tombeau, et se mirent à prier. Et voici que

la jeune fille tomba soudain endormie, et eut un rêve où elle vit sainte

Agathe debout au milieu des anges, toute parée de pierreries, et lui

disant: «Ma sœur Lucie, vierge consacrée à Dieu, pourquoi me demandes-tu

une chose que tu peux toi-même accorder sur-le-champ à ta mère? Vois, ta

foi l’a guérie!» Et Lucie, s’éveillant, dit à sa mère: «Ma mère, tu es

guérie! Mais au nom de celle aux prières de qui tu dois ta guérison, je

te prie de me délier désormais de mes fiançailles, et de distribuer aux

pauvres la dot que tu me destinais!» Sa mère lui répondit: «Attends

plutôt de m’avoir fermé les yeux, et tu feras ensuite ce que tu voudras

de nos biens!» Mais Lucie: «Ce que tu donnes en mourant, dit-elle, tu le

donnes parce que tu ne peux pas l’emporter avec toi. Mais, si tu le

donnes de ton vivant, tu en auras la récompense là-haut!»

De retour chez elles, Lucie et sa mère commencèrent à distribuer, peu à

peu, tous leurs biens aux pauvres. Et le fiancé de Lucie, l’ayant

appris, en demanda compte à la nourrice de la jeune fille. Cette femme,

en personne rusée, lui répondit que Lucie avait trouvé une propriété

meilleure, qu’elle voulait l’acquérir, et que c’était pour cela qu’elle

vendait une partie de ses biens. Et lui, dans sa sottise, il crut à un

commerce matériel, et se mit à les encourager dans la vente de leurs

biens. Mais quand tout fut vendu et qu’on sut que tout était allé aux

pauvres, le fiancé, furieux, porta plainte devant le consul Paschase,

disant que Lucie était chrétienne et n’obéissait pas aux lois

impériales.

Paschase, l’ayant aussitôt mandée, lui enjoignit de sacrifier aux

idoles. Mais Lucie lui répondit: «Le sacrifice qui plaît à Dieu, c’est

de visiter les pauvres et de les aider dans leurs besoins. Et comme je

n’ai plus rien à offrir, je vais m’offrir moi-même au Seigneur!» Et

Paschase: «Ce sont là des paroles bonnes à dire à des sots de ton

espèce; mais à moi, qui garde les décrets de mes maîtres, tu les dis en

vain!» Et Lucie: «Tu gardes, toi, les décrets de tes maîtres, et moi je

veux garder la loi de mon Dieu. Tu crains tes maîtres, et moi je crains

Dieu. Tu évites de les offenser, et moi j’évite d’offenser Dieu. Tu

désires leur plaire, et moi je désire plaire au Christ. Fais donc ce que

tu jugeras t’être utile, et moi je ferai ce que je jugerai m’être

utile!» Alors Paschase: «Tu as dépensé ton patrimoine avec des

corrupteurs, et voilà pourquoi tu parles en prostituée!» Mais Lucie:

«Mon patrimoine, je l’ai placé en lieu sûr; et jamais n’ai admis auprès

de moi des corrupteurs, ni du corps, ni de l’âme.» Paschase lui dit:

«Qui sont donc ces corrupteurs du corps et de l’âme?» Et Lucie répondit:

«Les corrupteurs de l’âme, c’est vous, qui engagez les âmes à se

détourner de leur créateur; quant aux corrupteurs du corps, ce sont ceux

qui conseillent de préférer le plaisir corporel aux fêtes éternelles.»

Et Paschase: «Tes paroles (verba) cesseront bien quand nous en viendrons

à te rouer de coups (verbera)!» Et Lucie: «Les paroles de Dieu ne

cesseront jamais.» Et Paschase: «Prétends-tu être Dieu?» Lucie répondit:

«Je suis la servante de Dieu, qui a dit: «Quand vous serez en face des

rois et des princes, etc.» Et Paschase: «Prétends-tu donc avoir en toi

le Saint-Esprit?» Et Lucie: «Celui qui vit dans la chasteté, celui-là

est le temple du Saint-Esprit!» Et Paschase: «Alors je te ferai conduire

dans une maison de débauche. Ton corps y sera violé, et tu perdras ton

Saint-Esprit!» Mais Lucie: «Le corps n’est souillé que si l’âme y

consent; et si, malgré moi, on viole mon corps, ma chasteté s’en

trouvera doublée. Or jamais tu ne pourras contraindre ma volonté. Et

quant à mon corps, le voici, prêt à tous les supplices! Qu’attends-tu?

Fils du diable, commence à satisfaire ton désir malfaisant!»

Alors Paschase fit venir des proxénètes, et leur dit: «Invitez tout le

peuple à jouir de cette femme, et qu’on use de son corps jusqu’à ce que

mort s’ensuive!» Mais quand les proxénètes voulurent l’entraîner,

l’Esprit-Saint la rendit si pesante qu’en aucune façon ils ne purent la

mouvoir. Et Paschase fit venir mille hommes, et lui fit lier les pieds

et les mains; mais on ne parvenait toujours pas à la soulever. Il fit

venir mille paires de bœufs, mais la vierge continua à rester immobile.

Il fit venir des mages; mais leurs incantations restèrent sans effet.

Alors il dit: «Quel est donc ce maléfice, qui permet à une jeune fille

de ne pas pouvoir être soulevée par un millier d’hommes?» Et Lucie lui

répondit: «Ce n’est pas un maléfice, mais un bienfait du Christ. Et tu

aurais beau ajouter encore dix mille hommes, ils ne parviendraient pas à

me faire bouger.» Paschase s’imagina alors, suivant l’invention de

quelqu’un, que l’urine détruisait les maléfices, et il la fit asperger

d’urine bouillante: mais cela encore fut inutile. Alors le consul,

exaspéré, fit allumer autour d’elle un grand feu, et ordonna de jeter

sur elle de la poix, de la résine, et de l’huile bouillante. Et Lucie

dit: «Dieu m’a accordé de supporter ces délais, dans mon martyre, afin

d’ôter aux croyants la peur de la souffrance et aux non-croyants le

moyen de blasphémer!»

Les amis de Paschase, le voyant devenir sans cesse plus furieux,

enfoncèrent une épée dans la gorge de la sainte; mais elle, loin d’en

perdre la parole, elle dit: «Je vous annonce que la paix est rendue à

l’Eglise! Aujourd’hui même, Maximien est mort et Dioclétien a été chassé

du trône. Et de même que Dieu a accordé pour protectrice à la ville de

Catane ma sœur Agathe, de même il vient de m’autoriser à être auprès de

lui la protectrice de la ville de Syracuse.» Et, en effet, pendant

qu’elle parlait encore, voici que des envoyés de Rome vinrent saisir

Paschase pour l’emmener, prisonnier, devant le Sénat: car celui-ci avait

appris qu’il s’était rendu coupable de déprédations sans nombre dans

toute la province. Il fut donc conduit à Rome, déféré au Sénat,

convaincu de crime, et puni de la peine capitale. Quant à la vierge

Lucie, elle ne bougea pas du lieu où elle avait souffert, et elle resta

en vie jusqu’à l’arrivée de prêtres qui lui apportèrent la sainte

communion; et toute la foule y assista pieusement. C’est dans le même

lieu qu’elle fut enterrée, et que fut construite une église en son

honneur. Son martyre eut lieu vers l’an du Seigneur 310.

V

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 21 / 371 题