SAINT ANDRÉ, APÔTRE

(30 novembre)

Le martyre de saint André nous a été raconté par des prêtres et des

diacres de Grèce et d’Asie, témoins oculaires de ses derniers instants.

I. Saint André et quelques autres disciples furent appelés par le

Seigneur à trois reprises successives. La première fois, le Seigneur les

appela à sa _connaissance_. André était un jour auprès de son maître

Jean, lorsque celui-ci s’écria: «Voici venir l’Agneau de Dieu... etc.»

Et aussitôt André alla rejoindre Jésus, et resta près de lui toute une

journée. Il amena aussi à Jésus son frère Simon, l’ayant rencontré sur

son chemin. Puis, le jour suivant, il revint à son métier, qui était de

pêcher le poisson. Mais, quelque temps après, Jésus l’appela à sa

_familiarité_. Etant venu, avec une grande foule, au bord du lac de

Génésareth, que l’on appelle aussi mer de Galilée, il entra dans la

barque de Simon et d’André, et prit une masse énorme de poisson. Alors

André appela Jacques et Jean, qui étaient dans une autre barque; et ils

suivirent le Seigneur: après quoi, de nouveau, ils revinrent à leur

métier. Mais bientôt le Seigneur les appela une troisième fois, et cette

fois à son _discipulat_. Se promenant un jour sur les bords du même lac,

où André et ses compagnons étaient occupés à pêcher, il leur fit signe

de jeter leurs filets, en leur disant: «Suivez-moi, je vous ferai

pêcheurs d’hommes!» Et ils le suivirent, et jamais plus ils ne revinrent

à leur métier de pêcheurs. Une quatrième fois encore, du reste, le

Seigneur appela André; ce fut, cette fois, à son _apostolat_, ainsi que

le raconte l’évangéliste saint Marc, en son chapitre troisième. Il

appela ceux qu’il s’était choisis, et ils vinrent à lui, et il fit en

sorte qu’ils fussent au nombre de douze.

Après l’ascension du Seigneur, les apôtres s’étant séparés, André alla

pêcher en Scythie, et Matthieu en Ethiopie. Or les Ethiopiens, refusant

d’admettre la prédication de Matthieu, lui arrachèrent les yeux, le

lièrent de chaînes, et le jetèrent en prison, avec l’intention de le

mettre à mort peu de jours après. Alors un ange apparut à saint André,

et lui enjoignit de se rendre en Ethiopie auprès de saint Matthieu.

Saint André ayant répondu qu’il ne connaissait pas le chemin, l’ange lui

ordonna d’aller au bord de la mer, et, là, d’entrer dans le premier

vaisseau qu’il rencontrerait. C’est ce que s’empressa de faire André; et

le vaisseau ne tarda pas à le conduire, avec un vent favorable, jusqu’à

la ville où était saint Matthieu. Puis, sous la garde de l’ange, il

pénétra dans la prison de l’évangéliste, et, à sa vue, pleura beaucoup

et pria. Et voici que le Seigneur, à sa demande, rendit à Matthieu le

bienfait de la vue, dont l’avait privé la cruauté des infidèles. Et

Matthieu sortit de sa prison, et se rendit à Antioche. Mais André, au

contraire, resta en Ethiopie, où les habitants, furieux de l’évasion de

son ami, s’emparèrent de lui et le traînèrent par les places, les mains

liées. Son sang coulait en abondance: et lui, cependant, il ne cessait

pas de prier Dieu pour ses persécuteurs, de telle sorte qu’il finit par

les convertir. Et c’est après cela qu’il partit pour la Grèce.--Voilà,

du moins, ce que l’on raconte; mais j’ai, quant à moi, beaucoup de peine

à y croire: car le fait de la délivrance et de la guérison de

saint Matthieu par saint André impliquerait,--chose bien peu

vraisemblable,--que ce grand évangéliste n’aurait pu obtenir, par

lui-même, ce que son frère André aurait si facilement obtenu pour lui.

II. Un jeune homme de famille noble avait été converti par saint André

et s’était attaché à lui, malgré la défense de ses parents: sur quoi

ceux-ci mirent le feu à la maison où il demeurait avec l’apôtre. Et

comme déjà la flamme s’élevait, le jeune homme versa sur elle l’eau d’un

flacon, et aussitôt le feu s’éteignit. Alors les parents dirent: «Notre

fils est devenu sorcier!» Et, ayant approché une échelle, ils voulurent

y monter pour s’emparer de leur fils: mais Dieu les rendit aveugles, de

telle façon qu’ils ne pouvaient pas voir les degrés de l’échelle. Et un

homme qui passait par là leur cria: «Pourquoi vous épuiser en une tâche

vaine? Ne voyez-vous donc pas que Dieu combat pour eux? Hâtez-vous de

céder, de peur que la colère de Dieu ne tombe sur vous!» Et beaucoup,

voyant cela, crurent au Seigneur. Quant aux parents du jeune homme, ils

moururent au bout de cinquante jours.

III. Certaine femme, qui était mariée à un assassin, se trouvait en

couches et ne parvenait pas à enfanter. Elle dit alors à sa sœur: «Va

invoquer pour moi notre maîtresse Diane!» Mais, au lieu de Diane, ce fut

le diable qui répondit. «Inutile de m’invoquer, dit-il à la sœur, car je

ne puis rien pour toi. Va trouver plutôt l’apôtre André: celui-là pourra

secourir ta sœur!» Elle alla donc trouver saint André, et l’amena au lit

de sa sœur malade, Et l’apôtre dit à celle-ci: «Tu mérites ta

souffrance, car tu t’es mal mariée, tu as mal conçu, et, pour comble, tu

as invoqué l’aide des mauvais esprits. Mais repens-toi, crois au Christ,

et tu enfanteras!» Et, en effet, la femme ayant cru, elle mit au monde

un enfant mort, et sa douleur cessa.

IV. Un vieillard, nommé Nicolas, vint un jour trouver saint André et lui

dit: «Maître, voici que j’ai soixante-dix ans, et jamais je n’ai cessé

de m’adonner à la luxure. J’ai cependant admis l’Evangile, et prié Dieu

de vouloir bien m’accorder le don de la continence. Mais, invétéré dans

le péché, et séduit par de mauvais désirs, au sortir même de tes

prédications je retournais aussitôt à mon vice accoutumé. Or, hier,

enflammé par la concupiscence, j’ai oublié que je tenais en main

l’évangile, et je suis allé dans une maison de débauche. Et voilà que la

prostituée s’écrie en m’apercevant: «Sors d’ici, vieillard, sors d’ici,

ne me touche pas, et ne tente pas d’entrer dans cette maison: car je

vois sur toi des choses merveilleuses, qui me prouvent que tu dois être

un messager de Dieu!» Et moi, stupéfait de ces paroles, je me suis

rappelé que je tenais en main l’Evangile. Or, maintenant, saint apôtre

de Dieu, je viens à toi pour que ta pieuse prière intercède auprès de

Dieu et obtienne mon salut.» Ce qu’ayant entendu, le bienheureux André

se mit à pleurer, et il resta en prière depuis la troisième heure

jusqu’à la neuvième; et, quand il se releva, il refusa de manger,

disant: «Je ne mangerai pas jusqu’à ce que je sache si le Seigneur a eu

pitié de ce pauvre vieillard!» Et, après qu’il eût jeûné ainsi pendant

cinq jours, une voix d’en haut lui dit: «André, tu as obtenu la grâce du

vieillard. Mais de même que tu t’es macéré en jeûnant pour lui, de même

il doit à son tour jeûner pour mériter son salut.» Et le vieillard fit

ainsi: durant six mois il jeûna au pain et à l’eau; après quoi il

s’endormit en paix, plein de bonnes œuvres. Et de nouveau André entendit

la voix, qui, cette fois, lui dit: «Ta prière m’a rendu Nicolas, que

j’avais perdu!»

V. Or, comme l’apôtre était dans la ville de Nicée, les habitants lui

dirent que, aux portes de la ville, sur le chemin, se tenaient sept

démons qui tuaient les passants. Alors l’apôtre, en présence du peuple,

ordonna à ces démons de venir vers lui, et aussitôt ils vinrent, sous

forme de chiens. Et l’apôtre leur ordonna d’aller dans quelque autre

endroit. Sur quoi les démons s’enfuirent. Et les témoins de ce miracle

reçurent la foi du Christ. Mais voilà qu’en arrivant aux portes d’une

autre ville André rencontra le cadavre d’un jeune homme, qu’on emmenait

pour l’ensevelir. Et on lui dit que sept chiens étaient venus la nuit,

qui avaient tué ce jeune homme dans son lit. Et l’apôtre, tout en

larmes, s’écria: «Je sais, Seigneur, que ce sont les sept démons que

j’ai chassés de Nicée!» Puis il dit au père: «Que me donneras-tu, si je

ressuscite ton fils?»--«Je n’avais rien de plus cher que lui, répondit

le père: c’est donc lui que je te donnerai!» Et, André ayant prié le

Seigneur, le jeune homme se releva et le suivit.

VI. Des hommes, au nombre de quarante, venaient par mer vers l’apôtre,

afin de recevoir de lui la doctrine de la foi, lorsque le diable souleva

une tempête si forte que tous furent noyés. Mais, leurs corps ayant été

jetés par les vagues sur le rivage, l’apôtre les ressuscita aussitôt. Et

chacun d’eux raconta le miracle qui lui était arrivé. De là vient que,

dans une hymne de l’office du saint, nous lisons:

Quaterdenos juvenes,

Submersos maris fluctibus,

Vitæ reddidit usibus.

VII. Ainsi le bienheureux André, s’étant fixé en Achaïe, remplit

d’églises toute cette région et amena un grand nombre de ses habitants à

la foi du Christ. Il convertit, entre autres, la femme du proconsul

Egée, et la régénéra par l’eau sainte du baptême. Mais le proconsul, dès

qu’il l’apprit, entra dans la ville de Patras, et ordonna aux chrétiens

de sacrifier aux idoles. Alors André, s’avançant vers lui, lui dit: «Toi

qui as mérité de devenir juge sur cette terre, tu as le devoir de

reconnaître ton juge qui est au ciel, et, l’ayant reconnu, de l’adorer,

et, l’ayant adoré, de renoncer complètement au culte des faux dieux!»

Mais Egée lui répondit: «Je vois que tu es cet André qui prêche

l’hérésie malfaisante que les princes de Rome ont naguère ordonné

d’exterminer!» Et André: «C’est que les princes de Rome ne savaient pas

encore comment le Fils de Dieu a enseigné que vos idoles étaient des

démons, dont l’enseignement est fait pour offenser Dieu, de telle sorte

que, Dieu les ayant abandonnés, le diable s’empare d’eux et les trompe à

loisir, jusqu’au jour où leurs âmes se dépouillent de leur corps et se

trouvent nues, ne portant avec elles que leurs péchés.» A quoi Egée:

«Votre Jésus, pendant qu’il vous apprenait ces sottises, on l’a attaché

à la potence!» Et André: «C’est pour nous rendre notre salut et non pour

racheter sa propre faute qu’il a spontanément subi le supplice de la

croix.» Alors Egée: «Comment peux-tu dire qu’il ait subi spontanément le

supplice de la croix, tandis que nous savons qu’il a été livré par un de

ses disciples, et emprisonné par les Juifs, et crucifié par les

soldats?» Alors André se mit à démontrer, par cinq arguments, que la

passion du Christ avait été volontaire, car: 1º le Christ avait prévu sa

passion et l’avait prédite à ses disciples, en disant: «Voici que nous

montons à Jérusalem, etc.»; 2º il s’était irrité lorsque Pierre avait

exprimé le désir de l’en détourner; 3º il avait affirmé qu’il avait le

pouvoir, à la fois, de souffrir et de ressusciter; 4º il avait désigné

d’avance l’homme qui le livrerait, avait rompu le pain avec lui, et

n’avait rien fait pour l’éviter; 5º enfin il s’était rendu dans

l’endroit où il savait que le traître viendrait l’arrêter. Et André

ajouta que le mystère de la croix était grand. «Ce n’est pas le moins du

monde un mystère, mais un supplice!--lui répondit Egée.--Et si tu

refuses de m’obéir, je te ferai goûter, à toi aussi, de ce même

mystère!»--«Si j’avais peur du supplice de la croix, répondit André, je

ne prêcherais pas la gloire de la Croix. Mais d’abord je veux

t’apprendre le mystère de la croix, afin que, peut-être, tu consentes à

y croire, et à être sauvé!»

Et il se mit alors à lui exposer le mystère de la rédemption, lui

prouvant, par cinq arguments, combien ce mystère était nécessaire et

logique, car: 1º le premier homme ayant suscité la mort au moyen d’un

objet en bois, qui était l’arbre du bien et du mal, c’était chose

nécessaire et logique que le Fils de l’Homme chassât la mort en mourant

lui-même sur un objet de bois; 2º le coupable étant fait de terre

immaculée, c’était chose nécessaire et logique que le Rédempteur naquît

d’une vierge immaculée; 3º Adam ayant étendu la main vers le fruit

défendu, c’était chose nécessaire et logique que le second Adam étendît

sur la croix ses mains immaculées; 4º Adam ayant goûté, malgré la

défense de Dieu, une nourriture délicieuse, c’était chose nécessaire et

logique (afin que le contraire chassât le contraire) que Jésus fût

nourri de fiel; 5º Jésus faisant part à l’homme de sa propre

immortalité, c’était chose nécessaire et logique qu’il prît, en échange,

à l’homme sa mortalité. Car si Dieu n’était pas devenu mortel, l’homme

n’aurait pu devenir immortel.

Alors Egée: «Tu iras conter toutes ces sottises à ceux de ta secte; mais

en attendant, tu vas m’obéir, et sacrifier aux dieux tout-puissants!» Et

André: «A Dieu tout-puissant j’offre tous les jours un Agneau sans

tache, qui, après qu’il a été mangé par tout le peuple, demeure vivant

et tout entier.» Et Egée: «Eh bien, je vais te faire torturer jusqu’à ce

que tu m’aies prouvé que tu es capable de réaliser ce miracle!» Et

aussitôt, il le fit emprisonner.

Le lendemain matin, étant monté sur son tribunal, il somma de nouveau

André de sacrifier aux idoles, lui disant: «Si tu refuses de m’obéir, je

te ferai attacher à cette croix que tu vantes si fort!» Et il le

menaçait encore d’autres supplices; mais l’apôtre lui répondit: «Ne

crains pas d’inventer le supplice qui te paraîtra le plus terrible: car,

aux yeux de mon Roi, je serai d’autant plus bienvenu que j’aurai plus

souffert patiemment en son nom!» Alors Egée ordonna à vingt et un hommes

de le saisir et de le lier à la croix par les mains et les pieds, afin

que son supplice durât plus longtemps.

Et, comme on le conduisait à la croix, une foule s’amassa, disant: «Son

sang innocent va périr injustement!» Mais l’apôtre leur demanda de ne

rien faire pour empêcher son martyre. Puis, du plus loin qu’il aperçut

la croix, il la salua, disant: «Salut, croix, qui as été sanctifiée par

le corps du Christ, et ornée de ses membres comme de pierres précieuses!

Avant que le Seigneur fût attaché sur toi, tu inspirais la peur

terrestre; mais, désormais, tu obtiens l’amour céleste, et l’on te

souhaite comme un bienfait. Aussi vais-je à toi assuré et joyeux, pour

que tu m’accueilles amicalement, moi, le disciple de Celui qu’on a pendu

sur toi: car je t’ai toujours aimée, et ai aspiré à ton embrassement. O

bonne croix, ennoblie et embellie par les membres du Seigneur! Longtemps

désirée, constamment aimée, sans cesse recherchée, prends-moi aux hommes

et rends-moi à mon Maître, afin que celui-ci, m’ayant racheté par toi,

me reçoive de toi!» Et, disant ces paroles, il se dévêtit, et livra ses

vêtements à ses bourreaux, qui l’attachèrent sur la croix comme on le

leur avait ordonné. André y resta, vivant, pendant deux jours, et prêcha

à une foule de vingt mille personnes. Le troisième jour, cette foule

commença à menacer de mort le proconsul Egée, disant que c’était chose

abominable de faire souffrir ainsi un saint homme plein de douceur et de

piété. Et Egée, effrayé, vint le faire détacher de la croix. Mais André,

en l’apercevant, lui dit: «Te voici, Egée? Que si tu viens pour faire

pénitence, tu auras ton pardon; mais si tu viens pour me faire détacher

de la croix, sache que je ne dois pas en descendre vivant! Et déjà je

vois mon Roi qui m’attend aux cieux!»

Des soldats voulurent le délier, mais ils ne purent pas le toucher, car

aussitôt leurs bras retombaient inertes. Et André, voyant que la foule

voulait le détacher, fit, sur sa croix, cette prière, qu’a rapportée

saint Augustin dans son livre _De la Pénitence_: «Seigneur, ne permets

pas que je descende vivant de cette croix: car il est temps que tu

livres mon corps à la terre. Je l’ai porté si longtemps, j’ai tant

veillé, et peiné, que je voudrais maintenant être délivré de cette

obéissance, et déchargé de ce lourd fardeau. Aussi longtemps que j’ai

pu, Père bienfaisant, j’ai résisté aux attaques de mon corps, et, avec

ton aide, je l’ai vaincu. Mais maintenant je te demande, comme

récompense, de ne plus m’ordonner cette lutte, et de reprendre le dépôt

que tu m’as confié. Confie-le maintenant à la terre, pour qu’elle le

garde; et me le rende au jour de la résurrection des corps, afin que,

lui aussi, il ait la récompense qu’il a méritée! Et fais en sorte que je

n’aie plus besoin de veiller, et que mon corps ne m’empêche plus de

tendre librement vers toi, Source de la vie et des joies éternelles!»

Quand il eut dit ces paroles, une lumière éblouissante, descendant du

ciel, l’entoura pendant une demi-heure, qui le fit invisible; et, quand

cette lumière se dissipa, il rendit l’âme. Maximilla, la femme d’Egée,

emporta son corps et l’ensevelit honorablement. Mais Egée, avant de

rentrer dans sa maison, fut saisi par un démon et expira dans la rue, en

présence de tous.

On a dit aussi que, du tombeau de saint André, se dégageaient une manne

en forme de farine et une huile odorante, d’après lesquelles les

habitants de la région pouvaient prévoir quelle serait la fécondité de

l’année qui venait: car si l’huile coulait abondante, c’était signe que

la terre porterait beaucoup de fruits, et inversement. Et cela peut en

effet avoir eu lieu jadis; mais aujourd’hui on admet généralement que le

corps du saint n’est plus à Patras, ayant été transporté à

Constantinople.

VIII. Certain pieux évêque avait pour saint André une vénération si

particulière que, sur le titre de chacun de ses ouvrages, il inscrivait

toujours: «En l’honneur de Dieu et de saint André.» Or le vieil ennemi

du genre humain, jaloux de la sainteté de cet évêque, concentra sur lui

toute sa ruse. Ayant pris la forme d’une femme merveilleusement belle,

il vient à l’évêché et demande à se confesser. L’évêque renvoie la femme

à son pénitencier, qui a plein pouvoir pour entendre sa confession. Mais

la femme répond qu’elle a sur la conscience des secrets qu’elle ne peut

révéler qu’à l’évêque lui-même. De sorte que celui-ci la laisse enfin

entrer. Et elle: «Par grâce, Seigneur, aie pitié de moi! Je suis fille

d’un roi puissant, qui a voulu me marier à un grand prince; et je lui ai

déclaré que j’avais horreur de tout lit conjugal, ayant dédié pour

toujours au Christ ma virginité. Puis, me voyant exposée aux pires

supplices si je persistais dans mon refus, j’ai pris le parti de

m’enfuir, et me suis réfugiée sous les ailes de votre sainteté, avec

l’espoir de trouver auprès de vous un lieu où je puisse me livrer en

repos à la contemplation, éviter les naufrages de la vie, et échapper

aux rumeurs du monde.» Sur quoi l’évêque, admirant chez une personne

aussi noble et aussi belle tant de ferveur et tant d’éloquence, lui

répondit avec bonté: «Ma fille, sois sans crainte, car Celui pour

l’amour duquel tu as si courageusement dédaigné toi-même et les tiens,

celui-là t’accordera dans cette vie le comble de sa grâce et, dans la

vie à venir, la plénitude de sa gloire. Et moi, son serviteur, je me

mets à ta disposition avec tout ce que j’ai; et je veux qu’aujourd’hui

tu manges à ma table.» Mais elle: «Non, mon père, ne me demande point

cela, de peur qu’il n’en résulte quelque méchant soupçon dont l’éclat de

ta renommée puisse avoir à souffrir!» Et l’évêque: «Nous ne serons pas

seuls à table, ce qui fait qu’aucun méchant soupçon ne pourra se

produire!»

A table, l’évêque et cette femme s’assirent l’un en face de l’autre; et

il ne cessait point de considérer son visage et d’admirer sa beauté. Et,

pendant que ses yeux la fixaient, son âme se blessait: l’antique ennemi

de notre race y enfonçait profondément sa flèche. La femme devenait plus

belle d’instant en instant; et déjà l’évêque était sur le point de

consentir à commettre avec elle une œuvre illicite dès qu’une occasion

s’offrirait à lui, lorsque, tout à coup, un pèlerin se présenta devant

la porte, y frappant à grands coups pour être introduit. On refusa de

lui ouvrir, mais il se mit à frapper et à crier de plus belle. Enfin

l’évêque demanda à la femme si elle ne voyait pas d’empêchement à ce

qu’on laissât entrer cet étranger. Et elle: «Qu’on lui propose une

question très difficile à résoudre! S’il la résout, qu’on le fasse

entrer; sinon qu’on le chasse!» La proposition est adoptée; et l’on

commence à chercher la question que l’on posera. Puis, comme personne ne

la trouve, l’évêque dit à la femme: «Personne de nous ne saurait trouver

cette question aussi bien que toi, belle dame, qui nous surpasses tous

en sagesse et en éloquence!» Alors la femme: «Demandez-lui ce que Dieu a

jamais fait de plus étonnant!» On transmit la question à l’étranger, qui

fit répondre: «C’est la diversité et l’excellence des visages: car,

parmi la foule innombrable d’hommes créés ou à créer, depuis le

commencement jusqu’à la fin du monde, il n’y en a point deux qui aient

le même visage, et cependant Dieu a placé dans chacun de ces visages le

siège de tous les sens du corps.» Ce qu’entendant, l’assistance dit:

«Voilà une excellente réponse!» Alors la femme: «Qu’on lui propose une

seconde question, plus difficile à résoudre! Qu’on lui demande en quel

lieu la terre est plus haute que tout le ciel!» Réponse de l’étranger:

«C’est dans le ciel empyrée, où réside le corps du Christ. Car ce corps,

qui est plus haut que tout le ciel, peut être considéré comme terrestre,

puisqu’il est formé de notre chair.» Cette seconde réponse reçoit la

même approbation de toute l’assistance. Mais la femme dit: «Avant

d’admettre cet homme à la table de l’évêque, qu’on lui pose une

troisième question, plus difficile encore! Qu’on lui demande quelle

distance il y a de la terre au ciel!» A quoi l’étranger fait répondre:

«Va plutôt poser cette question à celui qui t’a envoyée ici! Il connaît,

en effet, cette distance mieux que moi, ayant eu à la mesurer quand il

est tombé du ciel dans l’abîme. Car l’être qui me pose ces questions

n’est pas une femme, mais un diable qui a revêtu la forme d’une femme!»

Et pendant que le messager revenait rapporter cette réponse, à la

stupeur de tous, la femme disparut. Aussitôt l’évêque, rentrant en

lui-même, se fit d’amers reproches; et il envoya vite chercher

l’étranger; mais celui-ci avait également disparu. Alors l’évêque

convoqua le peuple, lui confessa tout, et lui demanda de commencer des

jeûnes et des prières pour que Dieu daignât révéler qui était cet

étranger qui l’avait délivré d’un si grand péril. Et, cette nuit-là

même, Dieu révéla à l’évêque que c’était saint André qui, pour le

sauver, était venu à lui vêtu en pèlerin.

IX. Le préfet d’une ville s’était emparé d’un champ dépendant d’une

église de saint André. Sur les prières de l’évêque, il fut aussitôt

saisi de fièvres. Il demanda donc à l’évêque de prier pour lui,

promettant de restituer le champ s’il recouvrait la santé. Mais

lorsqu’il l’eut recouvrée, il s’appropria le champ de nouveau. Alors

l’évêque, avant de se mettre en prière, brisa toutes les lampes de

l’église, en disant: «Que cette lumière ne se rallume pas aussi

longtemps que Dieu ne se sera point vengé de son ennemi, et n’aura point

fait rendre à l’église le bien qui lui a été ravi!» Aussitôt voici le

préfet ressaisi de ses fièvres. Il envoie demander à l’évêque de prier

pour lui; et comme l’évêque lui répond qu’il l’a déjà fait, et que Dieu

l’a exaucé, il se fait porter chez lui et le contraint à entrer avec lui

dans l’église, pour prier de nouveau à son intention. Mais à peine

l’évêque a-t-il pénétré dans l’église que le préfet meurt; et aussitôt

le champ est restitué à l’église.

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 17 / 371 题