INTRODUCTION

L’auteur de la _Légende Dorée_ était, à la fois, un des hommes les plus

savants de son temps, et un saint. Sa vie, si quelque érudit voulait

prendre la peine d’en reconstituer le détail, enrichirait d’un chapitre

précieux l’histoire de la pensée religieuse au treizième siècle; et puis

l’on en tirerait une petite «compilation», qui mériterait d’avoir sa

place entre les plus belles et touchantes vies de saints qu’il nous a,

lui-même, contées[1]. Mais, du reste, son livre suffit à nous le faire

connaître tout entier. Le savant s’y montre à chaque page, aussi varié

dans ses lectures qu’original, ingénieux, souvent profond dans ses

réflexions; et sans cesse, sous la science du théologien, nous

découvrons une âme infiniment pure, innocente, et douce, une vraie âme

d’enfant selon le cœur du Christ.

[1] On pourrait la placer entre la vie de _Sainte Félicité_ et celle

de _Saint Alexis_, à la date du 13 juillet, où les Dominicains

célèbrent, avec un office propre, la fête du bienheureux Jacques de

Voragine.

* * * * *

Le bienheureux Jacques est né, en l’année 1228, à Varage, d’où son nom

latin: Jacobus de Varagine. Et j’imagine que c’est, ensuite, l’erreur

d’un copiste qui, en substituant un _o_ au premier _a_ de son nom, aura

valu à l’auteur de la _Légende Dorée_ de devenir, pour la postérité,

Jacques de Voragine.

Quant à Varage, où il est né, c’est une charmante ville de la côte de

Gênes, à mi-chemin entre Savone et Voltri. Moins heureuse que sa voisine

Cogoleto,--qui fut, comme l’on sait, la patrie de Christophe Colomb,--la

patrie de Jacques de Voragine n’a rien gardé de ses édifices

d’autrefois, à l’exception des ruines imposantes de ses remparts, et

d’une haute tour de briques que le petit Jacques, peut-être, aura vu

construire: car, avec l’élancement léger de ses colonnettes, et la

sveltesse du clocheton pointu dont elle est couronnée, elle doit dater

de cette première moitié du XIIIe siècle qui fut, en Italie, une époque

incomparable de renaissance chrétienne. Et si le reste de la ville s’est

entièrement renouvelé, depuis cette époque, tout y a conservé cependant

son caractère ancien, ou, pour mieux dire, éternel. Entre des maisons

modernes serpentent, de même que jadis, d’étroites rues pleines d’ombre.

Sur la plage ensoleillée, d’honnêtes artisans façonnent, à leur loisir,

des barques de pêche, pareilles à celles que façonnait, peut-être, le

père de l’auteur de la _Légende Dorée_, dont un chroniqueur génois nous

apprend «qu’il est né de condition basse dans une petite terre». Plus

haut, au-delà des vieux remparts crénelés, se déploie un cirque

merveilleux de collines plantées d’oliviers; et, de quelque côté que les

yeux se tournent, ces collines sont plantées aussi de couvents, de

chapelles, de chemins de croix, qui créent autour de la petite ville une

atmosphère de piété ingénue et joyeuse.

Mais nulle part l’âme de Varage ne subsiste plus vivante que sur la

place carrée du Municipe, où l’on arrive, du quai, par une belle porte à

créneaux de style féodal. C’est là, sans doute, que se sont réunis en

grand apparat, le 19 février 1251, les représentants des cités de

Savone, d’Albenga et de Vintimille, pour jurer soumission et fidélité à

la république de Gênes. Aujourd’hui, la Place du Municipe n’a plus guère

l’occasion d’assister à des scènes aussi solennelles: mais à toute heure

des badauds s’y promènent de long en large, des mendiants y jouissent

doucement de la vie, des enfants y courent en se querellant; et c’est là

encore que se trouve le marchand d’oiseaux. J’ai vu chez lui, dans des

cages de bois, des merles, des fauvettes, et un couple de jeunes

verdiers, qui m’ont rappelé avec quel empressement Jacques de Voragine,

leur vénérable concitoyen, avait accueilli dans sa _Légende_ toute sorte

d’oiseaux, depuis les moineaux de saint Rémy jusqu’à la perdrix de

l’apôtre saint Jean. Et ainsi cette petite place m’apparaissait tout

imprégnée de son souvenir, lorsque, relevant la tête, je l’ai aperçu

lui-même qui me souriait paternellement. Les habitants de Varage ont eu,

en effet, l’excellente idée de placer sa statue dans une niche, au

fronton de leur maison communale. Peut-être, seulement, avec un légitime

désir de mieux accentuer son autorité, lui ont-ils laissé faire des

épaules trop larges et un ventre trop fourni: de telle sorte qu’on a

d’abord quelque peine à reconnaître, dans ce majestueux prélat, l’humble

moine qui, jusque sur le trône archiépiscopal de Gênes, s’est plu à

vivre en pauvre au profit des pauvres. Mais, ressemblant ou non, c’est

lui qui se tient là; et, sous sa statue, une inscription latine nous

apprend que, dès l’année 1645, la ville de Varage «se l’est choisi pour

patron céleste», _quem cives sui anno 1645 patronem cœlestem sibi

adscriverunt_. Aussi veille-t-il, depuis lors, sur la petite ville, y

maintenant une paix, une grâce, une sérénité, dont je ne crois pas

qu’aucune autre ville de cette âpre Rivière ligure offre l’équivalent.

Le vent même y est tiède et léger, au plus rude de l’hiver. Et quand

ensuite, dans les rues de Gênes, on grelotte au soleil sous une bise

glacée, on ne peut se défendre d’un vif sentiment de dépit contre

l’ingratitude des Génois, qui, peut-être, a attiré sur leur ville cette

calamité. Car si Jacques de Voragine est né à Varage, c’est à Gênes

qu’il a prodigué tous les trésors de son âme de saint. Il y a joué un

rôle si actif et si bienfaisant que les historiens les plus

«libéraux»,--qui racontent le passé de l’Italie comme si les événements

religieux n’y avaient, pour ainsi dire, point tenu de place,--sont tous

contraints pourtant de rendre hommage au «pieux évêque» de Gênes, père

des pauvres, et «pacificateur des discordes civiles». Or, en vain on

chercherait, dans toute la ville de Gênes, la moindre trace de son

souvenir. Entre des centaines de plaques commémoratives, célébrant un

séjour de Garibaldi, ou la munificence d’un riche bourgeois qui a fait

entourer d’un grillage le pont de Carignan, «pour empêcher les

désespérés de s’ôter la vie», en vain on chercherait une inscription où

figurât le nom du saint évêque «pacificateur». En vain on chercherait

son nom sur les plaques blanches des _via_, _vico_, _vicolo_, _salita_,

dont la vieille cité ligure est plus abondamment pourvue qu’aucune ville

d’Europe. Et l’on songe que cet hommage-là, du moins, serait bien dû à

un homme qui non seulement a comblé Gênes de services plus précieux

encore que les Manin et les Mazzini, mais qui a en outre, pendant plus

de trois siècles, nourri la chrétienté tout entière de belles histoires

et de beaux sentiments.

* * * * *

Mais je m’aperçois que je n’ai pas dit encore le peu que je sais sur la

vie de l’auteur de la _Légende Dorée_, et sur son séjour à Gênes en

particulier.

Né en 1228, il avait seize ans lorsque, en 1244, il entra dans l’ordre

des Frères Prêcheurs, fondé par saint Dominique en 1215. Cet ordre avait

été fondé surtout, on ne l’ignore pas, pour «extirper les hérésies», ce

qui lui assignait une tâche plutôt belliqueuse. Mais, par un phénomène

singulier, l’ordre des Frères Prêcheurs a produit, en plus grand nombre

même que l’ordre rival des Frères Mineurs, des moines d’une suavité

d’âme toute franciscaine. Tel fut, notamment, saint Thomas d’Aquin, le

«docteur angélique»; tels le bienheureux Fra Angelico et son frère Fra

Benedetto; tel encore, un siècle plus tard, le délicat rêveur Fra

Bartolommeo. Et le Frère Jacques de Voragine était de leur race. Tour à

tour novice, moine, professeur de théologie, prédicateur, il unissait à

l’éclat de sa science des mœurs si pures et une vertu si aimable que,

aujourd’hui encore, tous les couvents dominicains du Nord de l’Italie

conservent le souvenir de sa sainteté. A trente-cinq ans, il fut élu par

ses Frères prieur de son couvent. Puis, en 1267, ils lui confièrent le

gouvernement général des monastères dominicains de la province de

Lombardie: fonction infiniment fatigante et difficile, qu’il fut

contraint de remplir pendant dix-huit ans.

A peine était-il enfin parvenu à s’en décharger que, en 1288, à la mort

de l’archevêque de Gênes Charles Bernard de Parme, le chapitre le

choisit pour succéder à ce prélat. Nous ne savons pas s’il fit alors

comme saint Grégoire, qui s’était échappé de Rome dans un tonneau en

apprenant qu’on s’apprêtait à le proclamer pape: nous savons, en tout

cas, qu’il refusa obstinément le nouvel honneur dont on le menaçait; et

ce fut le patriarche d’Antioche, Obezzon de Fiesque, qui fut nommé à sa

place. Mais quand celui-ci mourut, quatre ans plus tard, le peuple de

Gênes tout entier se joignit au chapitre pour exiger que le Frère

Jacques devînt leur évêque. Le saint moine, cette fois, dut se résigner;

et il dut se résigner encore au voyage de Rome, le pape Nicolas IV lui

ayant exprimé le désir de le sacrer de ses propres mains.

Malheureusement Nicolas IV mourut, le 4 avril, sans avoir pu réaliser

son désir: et tout de suite Jacques de Voragine, s’étant fait sacrer par

l’évêque d’Ostie, reprit le chemin de son diocèse, qu’il s’engagea, dès

lors, à ne plus quitter.

Aussi bien les occasions n’y manquaient-elles point, pour lui, de

remplir son rôle d’évêque tel qu’il le concevait. Il y avait, avant

tout, à essayer de ramener la paix dans la ville de Gênes, dont les

citoyens, vainqueurs de leurs ennemis de Savone et de Pise, n’en étaient

devenus que plus ardents à s’égorger entre eux. Sans cesse les Guelfes,

partisans des Fiesque et des Grimaldi, protestaient contre la domination

du parti gibelin en brûlant des maisons, en saccageant des églises, en

assassinant, au détour d’une ruelle, quelque inoffensif client des Doria

ou des Spinola: et l’on entend bien que les Gibelins, étant les plus

forts, ne se faisaient pas faute, le jour suivant, de le leur prouver

par des procédés tout pareils. Depuis des années, la guerre sévissait à

demeure dans les rues de Gênes: une guerre si violente que les Génois en

étaient presque aussi fiers que de leurs colonies, se glorifiant

volontiers d’exceller autant dans les luttes civiles que dans les

navales. Or, en 1295, après trois années d’efforts, leur évêque Jacques

de Varage obtint d’eux cette chose incroyable: que Guelfes et Gibelins

consentissent solennellement à se réconcilier. Pour la première fois,

depuis un demi-siècle, un calme fraternel régna dans les petites rues

voisines de Saint-Laurent, de Saint-Donat, et de Saint-Mathieu, qui

formaient alors le centre de la vie génoise. Et quand, onze mois plus

tard, les Guelfes, excités en secret par le roi de Naples Charles II,

attaquèrent de nouveau le parti des Spinola, on vit, racontent les

chroniqueurs, «le pieux évêque Jacques de Varage se précipiter entre les

combattants, pour les séparer au péril de sa vie».

Mais comment résisterais-je à la tentation de citer le passage de la

_Chronique de Gênes_ où Jacques de Voragine nous raconte lui-même ces

événements, n’oubliant que de faire la moindre allusion à la part très

active que, de l’aveu de tous, nous savons qu’il y a prise? Voici ce

passage, traduit non pas sur l’inexacte copie de la _Chronique de Gênes_

qui se trouve dans le recueil de Muratori, mais sur un manuscrit

magnifique et vénérable de la Bibliothèque Municipale de Gênes, datant,

selon toute apparence, de la première moitié du XIVe siècle. Le saint

prélat, après s’être longuement étendu sur les mérites des évêques et

archevêques ses prédécesseurs, arrive enfin à son propre épiscopat. «Le

frère Jacques,--nous dit-il,--huitième archevêque de Gênes, a été élu en

1292, et vivra tant que Dieu voudra bien le laisser en vie.» Puis il

mentionne son voyage à Rome, et la mort du pape Nicolas, «qui,

croyons-nous, est entré ainsi au palais céleste». Et voici toute la fin

de cette touchante autobiographie:

L’an du Seigneur 1295, au mois de janvier, fut conclue une paix

générale et universelle, dans la ville de Gênes, entre ceux qui

s’appelaient Mascarati, ou Gibelins, et ceux qui s’appelaient Rampini,

ou Guelfes: entre lesquels, en vérité, le malin esprit avait depuis

longtemps suscité de nombreuses divisions et querelles de parti.

Soixante ans durant, ces dissensions pleines de dangers avaient

troublé la ville. Mais, grâce à la protection spéciale de

Notre-Seigneur, tous les Génois sont enfin revenus à la paix et à la

concorde, de telle manière qu’ils se sont juré de ne plus faire qu’une

seule société, une seule fraternité, un seul corps. Ce qui a produit

tant de joie que la ville entière s’est remplie de gaîté. Et nous

aussi, dans l’assemblée solennelle où fut conclue la paix, vêtu de nos

ornements pontificaux, nous avons prêché la parole de Dieu; après

quoi, avec notre clergé, nous avons chanté _Te Deum laudamus_, ayant

auprès de nous quatre évêques et abbés mitrés.

Mais comme, dans ce bas monde, il ne saurait y avoir de pur bien,--car

le pur bien est au ciel, le pur mal en enfer, et notre monde est un

mélange de bien et de mal,--voilà que, hélas! notre cithare a dû

changer ses cantiques joyeux en de nouvelles plaintes, et l’harmonie

de nos orgues a été interrompue par des voix pleines de larmes! En

effet, dans cette même année, au mois de décembre, cinq jours après

Noël, l’ennemi de la paix humaine a excité nos concitoyens à une telle

discorde et tribulation que, au milieu des rues et des places, ils se

sont attaqués l’un l’autre, les armes en main. A quoi ont succédé

nombre de meurtres, de blessures, d’incendies et de rapines. Et

l’aveuglement de la haine commune est allé si loin que, pour s’emparer

de la tour de notre église de Saint-Laurent, une troupe de nos

concitoyens n’a pas craint de mettre le feu à l’église, dont tout le

toit s’est trouvé brûlé. Et cette périlleuse sédition a duré depuis le

cinquième jour de Noël jusqu’au jour du 7 février. C’est à la suite

des événements susdits qu’on a décidé de nommer capitaines du peuple

messires Conrad Spinola et Conrad Doria.

Et non moins admirable, non moins digne d’être commémoré, fut le rôle

joué à Gênes par Jacques de Voragine en tant que père des pauvres de son

diocèse. De cela non plus il ne fait point mention, dans sa _Chronique_;

mais les auteurs génois s’accordent à nous dire que, durant les six

années de son épiscopat, la ville a été comblée de sa charité. «Toutes

les vertus rivalisaient en lui», reconnaît Muratori, peu suspect de

partialité à l’égard d’un homme dont il traite l’œuvre entière de

«bavardage imbécile». D’autres nous affirment que, aussi longtemps qu’il

fut évêque, pas une fois on ne le vit manger à sa faim. Il allait

lui-même soigner les malades, dans les ruelles du port. Il s’était fait

donner une liste des indigents et «les visitait du matin au soir,

s’entretenant avec eux de leurs menues affaires». Son revenu et celui de

son église, qui, au dire de Muratori, était «des plus gras», tout allait

aux pauvres. Pour avoir autrefois compilé avec attendrissement les

histoires de saint Jean l’Aumônier, de saint Basile, et d’autres «fous

de charité», ces grands saints avaient daigné permettre à leur biographe

de leur ressembler. Et j’imagine que lui aussi, comme l’abbé Sérapion,

aurait été heureux de vendre son évangile pour nourrir un mendiant:

après quoi il aurait répondu à ceux qui se seraient avisés de le lui

reprocher: «Ce livre me disait de vendre ce que j’avais pour en donner

le prix aux pauvres. Or je n’avais plus que lui. Comment aurais-je pu

m’empêcher de le vendre?»

Avant de mourir, en 1298, il défendit qu’on privât les pauvres du prix

de ses funérailles. Et il demanda que son corps, au lieu de reposer dans

la cathédrale auprès de ceux des autres évêques, fût transporté dans

l’Eglise de son ancien couvent, où on l’a, en effet, déposé, à gauche du

chœur. Mais l’église de Saint-Dominique a été démolie, il y a quelques

années: et parmi ce que l’on a conservé de ses débris, à l’Académie des

Beaux-Arts et au Palais-Blanc, vainement j’ai cherché un vestige de la

sépulture de Jacques de Voragine.

* * * * *

Je crois en revanche qu’on pourrait aisément, dans les bibliothèques

françaises et italiennes, retrouver des copies de tous ses ouvrages: car

tous, sans parler de la _Légende Dorée_, ont eu jusqu’au XVe siècle une

célébrité universelle; et quelques-uns ont même été imprimés. A

l’exception de la _Chronique de Gênes_, dont on vient de lire les

dernières pages, ils datent tous des années qui ont précédé l’avènement

du Frère Prêcheur à l’épiscopat. Les auteurs contemporains mentionnent,

surtout, une traduction de la Bible en langue italienne, un volumineux

commentaire de saint Augustin, et plusieurs recueils de sermons. J’ai eu

entre les mains un de ces recueils, à la Bibliothèque Municipale de

Tours, qui, si même elle n’avait hérité que du seul fonds de Marmoutier,

aurait encore de quoi être une des plus riches bibliothèques de France

en œuvres religieuses du moyen âge. Et, en vérité, les sermons de

Jacques de Voragine m’ont paru valoir, eux aussi, que quelque pieux

savant prît un jour la peine de nous les révéler. Tout comme la _Légende

Dorée_, ils ont, sous leur appareil scolastique, une simplicité et une

bonhomie très originales, et les mieux faites du monde pour nous

émouvoir. Le seul malheur est que l’appareil scolastique y tient une

place infiniment plus considérable que dans la _Légende Dorée_, avec une

telle quantité de divisions et de subdivisions, de points coupés en

d’autres points qui se trouvent coupés à leur tour, que, à chaque ligne,

un lecteur d’à présent risque de perdre le fil de l’argumentation, étant

donnée surtout l’absence complète de tout signe graphique qui puisse

l’aider à se reconnaître. Et je crains bien que des motifs semblables ne

nous interdisent, à jamais, de prendre plaisir et profit à la lecture

des _Commentaires_ de Jacques de Voragine _sur saint Augustin_.

Mais d’ailleurs aucun autre des livres du savant et saint moine n’a eu,

même en son temps, un succès comparable à celui de cette _Légende des

Saints_ que, presque dès son apparition, l’Europe tout entière s’est plu

à appeler la _Légende Dorée_. Ce livre sans pareil doit avoir été écrit

vers 1255, lorsque l’auteur n’était encore qu’un tout jeune professeur

de théologie: car l’_Histoire Lombarde_, qui en forme l’appendice,

s’arrête à la mort de Frédéric II, sans même signaler l’élection au

trône pontifical d’Alexandre IV[2]. Resterait l’hypothèse que Jacques de

Voragine eût écrit sa _Légende_ après l’_Histoire Lombarde_, et se fût,

ensuite, borné à joindre à son nouveau livre cette chronique, rédigée

quelques années plus tôt: mais il n’eût point manqué, en ce cas, de

mettre au courant la fin de sa chronique, de même qu’il a fait pour le

commencement: puisque, aussi bien, parmi les innombrables erreurs qui

ont cours, depuis le seizième siècle, au sujet de la _Légende Dorée_,

aucune n’est plus scandaleusement injuste que celle qui consiste à

représenter comme une rapsodie, comme un mélange incohérent de morceaux

rassemblés au hasard, un livre d’une unité et d’un ensemble parfaits, où

chaque récit se trouve expressément chargé de compléter, de rectifier,

ou de nuancer quelque récit précédent.

[2] Notons encore que, dans tout son livre, Jacques de Voragine ne

nomme pas une seule fois ce pape, ni, non plus, Thomas d’Aquin, qui,

dès 1255, avait commencé à devenir une des gloires de l’ordre des

Frères Prêcheurs.

* * * * *

Non, la _Légende Dorée_ n’est pas une simple rapsodie, ainsi que l’ont

prétendu des critiques, et même des traducteurs, qui, croirait-on, ne se

sont jamais sérieusement occupés de la lire! Et pas davantage elle n’est

une «compilation», au sens où nous entendons aujourd’hui ce mot. On

trouve bien, dans les éditions de la fin du XVe siècle, deux histoires,

celle de _Sainte Apolline_ et celle de _Sainte Paule_, qui reproduisent,

mot pour mot, des textes antérieurs: et ce sont celles-là qu’on cite,

quand on veut prouver que Jacques de Voragine s’est contenté de

transcrire, dans son livre, des passages copiés à droite et à gauche.

Mais le fait est que ces deux histoires ne sont point de Jacques de

Voragine: car elles manquent non seulement dans la plupart des vieux

manuscrits, mais même dans les premières éditions imprimées. Ce sont

donc de ces innombrables interpolations que, au cours des siècles, les

copistes ont introduites dans le texte original de la _Légende

Dorée_[3]: et j’ajoute que, si même nous n’avions pas la ressource de

pouvoir reconstituer ce texte original en éliminant tous les chapitres

qui ne figurent point dans les premiers manuscrits, le style des

chapitres ajoutés suffirait à nous mettre en défiance contre eux. Car

Jacques de Voragine n’est peut-être pas un grand écrivain: mais à coup

sûr il possède un style qui lui appartient en propre, un style, et une

façon de composer, et surtout une façon de raconter; de telle sorte que

les citations les plus diverses prennent aussitôt, sous sa plume, la

même allure et le même attrait. Que l’on compare, à ce point de vue, son

récit des martyres des saints avec le récit qu’en donne le _Bréviaire_:

ou, plutôt encore, qu’on compare ses légendes de _Saint Jean

l’Aumônier_, de _Saint Antoine_, de _Saint Basile_, avec le texte de la

_Vie des Pères_, d’où il nous dit qu’il les a «directement extraites»!

Et l’on comprendra alors ce que sa «compilation» impliquait de travail

personnel, de réelle et précieuse _création_ littéraire. Et l’on

comprendra aussi, très clairement, le caractère et la portée véritables

de la _Légende Dorée_.

[3] Un exemple suffira pour donner l’idée du nombre fantastique de ces

interpolations. Les éditions de 1470, encore presque conformes au

texte primitif, contiennent environ 280 chapitres: une édition

française de 1480 en contient 440, et l’édition anglaise de Caxton,

448.

Mais avant de définir ce caractère et cette portée, il y a une autre

erreur encore que je dois signaler: celle qui consiste à voir dans la

_Légende Dorée_ un recueil de «légendes», autant dire de fables, et

présentées comme telles par l’auteur lui-même. En réalité, _Legenda

Sanctorum_ signifie: lectures de la vie des saints. _Legenda_ est ici

l’équivalent du mot _lectio_, qui, dans le _Bréviaire_, désigne les

passages des auteurs consacrés que le prêtre est tenu de lire entre deux

oraisons. Et Jacques de Voragine n’a nullement l’intention de nous

donner pour des fables les histoires qu’il nous raconte. Il entend que

son lecteur les prenne au sérieux, ainsi qu’il les prend lui-même, sauf

à exprimer souvent des réserves sur la valeur de ses sources, ou, avec

une loyauté admirable, à mettre vivement en relief une contradiction,

une invraisemblance, un risque d’erreur. Et de là ne résulte point que

nous devions, aujourd’hui, admettre la vérité de tous ses récits: aucun

d’eux, au moins dans le détail, n’est proprement article de foi. Mais

par là s’explique que lui, l’auteur, admettant de toute son âme cette

vérité, ait pu employer à ses récits une franchise, une chaleur

d’imagination, et un élan d’émotion qui, depuis des siècles, et

aujourd’hui encore, les revêtent d’un charme où le lecteur le plus

sceptique a peine à résister. Ce livre n’a si profondément touché tant

de cœurs que parce qu’il a jailli, tout entier, du cœur.

* * * * *

Et son unique objet était, précisément, de toucher les cœurs. Car la

_Légende Dorée_ est, à sa façon, un des signes les plus caractéristiques

de son temps, du temps qui a produit saint François, saint Dominique,

saint Louis, et rempli le monde d’églises merveilleuses. C’est un temps

où, dans l’Europe entière, le peuple, s’éveillant enfin d’une longue

somnolence, a commencé tout à coup d’aspirer fiévreusement à la vie de

l’esprit. Tout à coup l’architecture, la sculpture, tous les arts se

sont laïcisés, sont sortis des couvents pour aller au peuple. Et, de

même, la pensée religieuse. En même temps qu’il s’occupait à construire

des églises, le peuple réclamait d’être initié aux secrets de la

théologie: il voulait qu’un contact plus intime s’établît désormais

entre Dieu et lui. De là son enthousiasme à accueillir le Pauvre

d’Assise, dont l’âme parfumée n’était qu’une expression plus haute et

plus profonde de toute l’âme populaire. De là l’immense et soudain

succès des deux grands ordres qui, créés pour des fins différentes,

avaient tous deux en commun de s’adresser directement au peuple, de se

mêler au peuple plus étroitement que les ordres antérieurs, et le

séculier même. Le peuple voulait, en quelque sorte, pénétrer jusqu’au

chœur de l’église, afin de mieux célébrer Dieu, étant plus près de lui.

Et c’est à cette tendance que répond la conception de la _Légende

Dorée_, comme par elle s’explique, aussi, l’extraordinaire fortune de ce

livre.

La _Légende Dorée_ est, essentiellement, une tentative de vulgarisation,

de «laïcisation», de la science religieuse. Bien d’autres théologiens,

avant Jacques de Voragine, avaient écrit non seulement des vies de

saints, mais des commentaires de toutes les fêtes de l’année. Le

_Bréviaire_, par exemple, dès le XIe siècle, avait été compilé, à peu

près sous sa forme d’aujourd’hui, avec des _leçons_ équivalant aux

chapitres de la _Légende Dorée_. Et, à chaque page, le bienheureux

Jacques de Voragine cite d’autres compilations analogues, le _Livre

Mitral_, le _Rational des offices divins_ de maître Jean Beleth,

chanoine d’Amiens, etc. Mais tous ces ouvrages s’adressaient aux

théologiens, aux clercs: et la _Légende Dorée_ s’adresse aux laïcs. Elle

a pour objet de faire sortir, des bibliothèques des couvents, les

trésors de vérité sainte qu’y ont accumulés des siècles de recherches et

de discussions, et de donner à ces trésors la forme la plus simple, la

plus claire possible, et en même temps la plus attrayante: afin de les

mettre à la portée d’âmes naïves et passionnées qui aussitôt

s’efforcent, par mille moyens, de témoigner la joie extrême qu’elles

éprouvent à les accueillir. Voilà pourquoi Jacques de Voragine ne

dédaigne point d’admettre, dans son livre, jusqu’à des récits dont il

avoue lui-même qu’ils ne méritent pas d’être pris bien à cœur! Voilà

pourquoi il ne néglige jamais une occasion d’expliquer longuement le

sens des diverses cérémonies religieuses, la tonsure des prêtres, les

processions, la dédicace des églises! Et voilà pourquoi, tout en nommant

toujours les auteurs dont il «compile» les savants écrits, il a toujours

soin de modifier les passages qu’il leur emprunte, de manière que l’âme

la plus simple puisse les comprendre et en profiter. Sa _Légende_ est,

ainsi, la suite directe de cette traduction italienne de la Bible que

ses biographes signalent comme l’un de ses premiers ouvrages. Et si, au

lieu d’écrire sa _Légende_ en italien, il l’a écrite dans un honnête

latin de sacristie, dont les humanistes de la Renaissance ont eu beau

jeu à railler la médiocrité, c’est que, sans doute, sous cette forme, il

a su que son livre pourrait se répandre plus loin, et ouvrir à plus

d’âmes la maison de Dieu.

Le fait est qu’il n’y a peut-être pas de livre qui ait été plus souvent

copié et traduit. Toutes les bibliothèques du monde en possèdent des

manuscrits, dont quelques-uns comptent parmi les chefs-d’œuvre des deux

arts délicieux de la calligraphie et de l’enluminure. Et lorsque, deux

cents ans après, l’imprimerie vient, hélas! se substituer à ces deux

arts et les anéantir, c’est encore la _Légende Dorée_ qu’on imprime le

plus. Les catalogues mentionnent près de cent éditions latines

différentes, publiées entre les années 1470 et 1500: sans compter

d’innombrables traductions françaises, anglaises, hollandaises,

polonaises, allemandes, espagnoles, tchèques, etc. Du treizième siècle

jusqu’au seizième, la _Légende Dorée_ reste, par excellence, le livre du

peuple.

Et je dois ajouter qu’il n’y a peut-être pas de livre, non plus, qui ait

exercé sur le peuple une action plus profonde, ni plus bienfaisante. Car

le «petit» livre du bienheureux Jacques de Voragine,--si l’on me permet

de lui garder une épithète que tous les auteurs anciens s’accordent à

lui attribuer,--a été, pendant ces trois siècles, une source inépuisable

d’idéal pour la chrétienté. En rendant la religion plus ingénue, plus

populaire, et plus pittoresque, il l’a presque revêtue d’un pouvoir

nouveau: ou du moins il a permis aux âmes d’y prendre un nouvel intérêt,

et, pour ainsi dire, de s’y réchauffer plus profondément. Tout de suite

les nefs des églises se sont peuplées d’autels en l’honneur des saints

et des saintes du calendrier. Tout de suite les tailleurs de pierres se

sont mis à sculpter, aux porches des cathédrales, les touchants récits

de la _Légende Dorée_, les peintres, les verriers, à les représenter sur

les murs ou sur les fenêtres. Entrez dans une vieille église de Bruges,

de Cologne, de Tours ou de Sienne: toutes les œuvres d’art qui vous y

accueilleront ne sont que des illustrations immédiates, littérales, de

la _Légende Dorée_. C’est d’après Jacques de Voragine que Memling et

Carpaccio nous racontent le voyage de sainte Ursule avec ses onze mille

compagnes. Quand Piero della Francesca, dans ses fresques d’Arezzo, ou

Agnolo Gaddi dans celles de Florence, nous font assister aux aventures

diverses du bois de la sainte Croix, ils suivent de phrase en phrase le

texte de la _Légende Dorée_. D’autres prennent même, dans le vieux

livre, des sujets profanes, et, comme Thierry Bouts au Musée de

Bruxelles, nous détaillent, d’après l’_Histoire Lombarde_, un acte de

justice de l’empereur Othon. Et il n’y a point jusqu’aux grands tableaux

de Rubens, de Murillo, de Poussin, qui ne reproduisent les scènes des

martyres des saints ou de leurs miracles exactement comme le bienheureux

évêque de Gênes les a «compilées» à notre intention. Toute la part que,

aujourd’hui encore, notre imagination mêle à ce que nous apprennent, de

l’histoire sacrée, les Ecritures et la Tradition, tout cela nous vient,

en droite ligne, de la _Légende Dorée_.

* * * * *

Aussi ne saurait-on trop déplorer le profond discrédit qu’ont cru devoir

jeter sur ce livre d’éminents écrivains religieux de la Renaissance et

du XVIIe siècle, depuis Vivès, l’ami d’Erasme, jusqu’à l’impitoyable

Jean de Launoi, le «dénicheur de saints», dont un contemporain disait

qu’il «avait plus détrôné de saints du paradis que dix papes n’en

avaient canonisé». Ces savants hommes ont évidemment lu la _Légende

Dorée_, comme toutes choses, avec l’impression qu’un ministre calviniste

lisait par-dessus leur épaule, guettant une occasion de se moquer d’eux.

Et ainsi ils se sont trouvés empêchés de réfléchir au sens et à la

portée du vieux livre; de telle sorte qu’au lieu d’honorer en Jacques de

Voragine l’un des plus érudits en même temps que le plus vénérable de

leurs devanciers, il n’y a pas d’injure dont ils ne l’aient accablé:

poussés, par leur indignation, jusqu’au calembour, car les uns

l’appelaient un «gouffre d’ordures», jouant sur le sens latin du mot

_vorago_, tandis que d’autres déclaraient que sa _Légende_ n’était pas

d’or, mais de _fer_ et de _plomb_. Ils ne lui pardonnaient pas,

notamment, d’avoir mis saint Georges aux prises avec un dragon avant de

le mettre aux prises avec les tenailles du préfet Dacien, ni d’avoir

raconté que saint Antoine avait rencontré au désert un centaure et un

satyre, ni d’avoir conduit à Rome les onze mille compagnes de sainte

Ursule, ni, en maints endroits, d’avoir confondu les noms et brouillé

les dates.

Et certes je ne prétends pas que, à la considérer au point de vue

historique, la _Légende Dorée_ ne contienne pas d’affirmations

inexactes, ou, tout au moins, d’une exactitude à jamais incertaine. Je

croirais volontiers, plutôt, qu’elle en est remplie, comme tous les

ouvrages historiques de son temps, comme ceux de tous les temps; et,

sans doute, les écrits mêmes de Vivès et de Launoi, si un érudit voulait

aujourd’hui les contrôler à ce point de vue, apparaîtraient, eux aussi,

amplement pourvus d’erreurs et de légendes. Mais, d’abord, ainsi que le

dit très sagement Bollandus, rien n’est plus injuste que d’attribuer à

Jacques de Voragine la responsabilité d’affirmations qu’il a, toutes,

puisées dans des ouvrages antérieurs, en les contrôlant de son mieux

chaque fois qu’il pu, ou en nous faisant part des doutes qu’elles lui

inspiraient. Pour citer encore une expression de Bollandus, le tort de

Vivès et des autres détracteurs de la _Légende Dorée_ a été «de vouloir

critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas et qu’ils ignoraient». Ils

ignoraient qu’un érudit du XIIIe siècle ne disposait point des mêmes

moyens d’information que ceux dont ils disposaient, trois ou quatre

siècles plus tard: c’est-à-dire qu’il manquait de beaucoup de ceux

qu’ils avaient, mais que, peut-être aussi, il en avait d’autres qui

désormais leur manquaient. Et quant à soutenir, comme ils le

soutenaient, que la plupart des récits de la _Légende Dorée_ sont des

fables parce que les documents contemporains n’en font pas mention,

c’est en vérité montrer, à l’égard de ces documents, une crédulité plus

naïve encore que celle des contemporains de Jacques de Voragine à

l’égard du dragon de saint Georges et du centaure de saint Antoine.

Qu’un document soit contemporain des faits qu’il atteste, comme par

exemple nos journaux, ou qu’il leur soit postérieur, comme les histoires

et les chroniques les plus abondantes, on ne risque guère à soutenir que

l’erreur y tient plus de place que la vérité, que de mille choses

considérables ils ne font point mention, et qu’ils en mentionnent mille

autres qui n’ont jamais existé.

Mais surtout le tort de Vivès et de ses successeurs a été de «vouloir

critiquer ce qu’ils ne comprenaient pas». Ils ne comprenaient pas, en

effet, que des erreurs comme celles qu’ils signalaient dans la _Légende

Dorée_ n’avaient point, pour un lecteur catholique, la même importance

que pour ce ministre calviniste qui hantait leurs rêves. Car, si les

protestants estiment que Dieu, après avoir parlé aux hommes depuis Adam

jusqu’à Jésus-Christ, s’est tu à jamais dès qu’il nous a légué le

Nouveau Testament, c’est, au contraire, la croyance des catholiques que,

suivant sa promesse, il a «envoyé aux hommes son Esprit», pour continuer

à les instruire et à les guider. Lors donc que la Sainte Eglise a

proclamé saints des hommes dont, le plus souvent, la vie et les actes

lui étaient connus de la façon la plus sûre et la plus directe, aucun

catholique n’a le droit de contester le fait de leur sainteté. C’est ce

que ne comprenait pas Launoi, quand, sous prétexte que ses recherches ne

lui avaient pas démontré l’existence de sainte Catherine, il remplaçait

l’office de cette sainte par une messe de _Requiem_: le «dénicheur de

saints» prouvait simplement, par là, qu’il était un sot, à vouloir

mettre ses petites recherches personnelles au-dessus de l’autorité de sa

mère l’Eglise. Et, puisque la sainteté des saints de la _Légende Dorée_

ne saurait faire de question pour nous, qu’importe ensuite que, à défaut

de l’histoire véritable de leur vie, nous ayons de belles légendes qui

certainement expriment, sinon les faits de cette vie, du moins son âme

et son sens profond? Ainsi l’entendaient les chrétiens des premiers

siècles, qui ne tenaient nullement pour illicite d’embellir à leur

fantaisie, dans leurs chroniques, la vie de la Vierge et des saints, pas

plus que les vieux peintres ne s’interdisaient de représenter leurs

traits à leur fantaisie. Et de même que maintes images de la Vierge,

sans prétendre le moins du monde à être des portraits, ont reçu de Dieu

le pouvoir d’opérer des miracles, de même rien ne nous empêche

d’admettre que Dieu, s’il le juge bon, puisse prêter aux légendes de ses

saints une réalité supérieure. Cela encore était une des croyances

favorites des grands âges chrétiens; et la trace s’en retrouve à chaque

page dans la _Légende Dorée_. Nous y lisons, par exemple, l’histoire

d’un gardien d’église qui, au lieu de donner à un pèlerin un vrai doigt

de saint Augustin, s’était amusé à lui donner le doigt d’un pauvre homme

qui venait de mourir: après quoi, apprenant que ce doigt faisait des

miracles, il était allé voir le corps du saint, et s’était aperçu qu’un

doigt y manquait. Rien n’est impossible à Dieu; et il n’y a point de

Vivès, de Launoi, ni de Baillet, dont l’érudition prévaille contre cet

article de foi.

Je ne crois pas, au reste, que personne s’avise plus, aujourd’hui, de

reprocher à la _Légende Dorée_ la faiblesse de sa critique, ni

l’incohérence de sa chronologie. Et je suis sûr que personne ne pourra

s’empêcher de sentir l’exquise douceur poétique de cette _Légende_, son

charme ingénu, mais, par-dessus tout, la pureté et la beauté

incomparables de l’esprit chrétien dont elle est imprégnée. Quelque

opinion que l’on ait de l’exactitude documentaire de chacun de ses

récits, on reconnaîtra que leur ensemble forme un manuel parfait de la

vie suivant l’Evangile, un manuel infiniment varié, et d’autant mieux

adapté aux diverses conditions de l’existence humaine. Car la _Légende

Dorée_ restera toujours ce que son auteur a voulu qu’elle fût: un livre

à l’adresse du peuple, offrant à tout homme la leçon et l’exemple qui

peuvent lui convenir. Mais leçons et exemples, malgré leur diversité, y

ont toujours en commun d’être directement inspirés de la parole du

Christ.

Et la religion qu’on y trouve exprimée est toute d’indulgence et de

consolation. C’est la religion telle que la concevait saint François

d’Assise, telle qu’allait la traduire, deux siècles après, le

bienheureux Fra Angelico, dans ces miniatures et ces fresques dont,

seul, un chrétien peut apprécier la surnaturelle vérité chrétienne.

Qu’on voie avec quelle ardente sympathie Jacques de Voragine nous

raconte les actes charitables des saints, comme il s’échauffe lorsqu’il

nous parle de saint Basile, de saint Jean l’Aumônier, ou de saint

Martin! Peu s’en faut qu’il ne les préfère aux martyrs eux-mêmes, tant

il découvre en eux des disciples fidèles de son divin maître. Et ses

martyrs, combien ils sont joyeux et doux, combien ils ont de tendre

pitié pour leurs persécuteurs! Le préfet qui torturait saint Longin est,

tout à coup, devenu aveugle et supplie le saint de lui rendre la vue:

«Sache, mon pauvre ami, lui répond le saint, que tu ne pourras être

guéri qu’après m’avoir tué! Mais, aussitôt que je serai mort, je prierai

pour toi; et Dieu m’accordera bien la guérison de ton corps et de ton

âme!» Et saint Christophe, de son côté, dit au roi de Samos: «Quand tu

m’auras fait trancher la tête, applique un peu de mon sang sur tes yeux,

et tu recouvreras la vue!» Voilà vraiment de beaux saints; et il n’y a

point de pécheur qui n’ait de quoi reprendre courage, en songeant que,

là-haut, de tels amis s’emploient à plaider pour lui!

Peut-être même est-ce cet esprit d’indulgence et de compassion infinies

qui, plus encore que le dragon de saint Georges, a valu à la _Légende

Dorée_ la mauvaise humeur de certains écrivains religieux du XVIIe

siècle. Sous l’influence du protestantisme et du jansénisme, nombre

d’excellents catholiques, alors, estimaient imprudent de trop prêcher au

peuple la bonté de Dieu. Les peintres, ayant à peindre Jésus sur la

croix, le représentaient avec les bras levés au ciel, et non plus avec

les bras étendus pour bénir la terre. Les philosophes insistaient sur la

différence essentielle de la bonté divine et de l’humaine. Et tous,

d’une façon générale, ils s’efforçaient plutôt d’effrayer les hommes que

de les rassurer. Peut-être, dans ces conditions, la _Légende Dorée_ leur

aura-t-elle paru trop consolante, je veux dire faite pour nous donner

une notion trop inexacte de l’éternelle justice? Mais aujourd’hui, de

même que nos imaginations ont soif de légendes, nos cœurs ont soif de

pitié et de consolation. Nous avons besoin que Jésus vienne à nous avec

les bras grands ouverts, que, dans nos peines, il nous dise, comme à

l’apôtre dans sa prison d’Antioche: «Mon ami, as-tu cru vraiment que je

t’oubliais?» Nous avons besoin que, comme au brigand qui récitait tous

les jours son _Ave Maria_, il daigne nous promettre le pardon de toutes

nos fautes, en échange du peu de foi que nous pouvons lui offrir.

«Si tu dois tenir compte de nos iniquités, Seigneur, qui osera affronter

ton jugement?» C’est à ce cri de nos misérables âmes que répond surtout

la _Légende Dorée_, par la voix de ses confesseurs et par l’exemple de

ses pécheresses, nous apportant le témoignage de treize siècles de

christianisme, dont elle est, sinon une histoire toujours bien exacte, à

coup sûr le testament le plus authentique. Elle nous apprend que la

justice de Dieu n’est toute faite que de sa bonté. «Ne craignez pas

trop, nous dit-elle, que le Seigneur vous tienne compte de vos

iniquités! Lui-même, suivant l’expression de saint Bernard, est prêt à

vous faire bénéficier du surplus de ses mérites; et puis il y a, auprès

de lui, la Vierge et tous les saints, qui ne cessent point de le

solliciter en votre faveur. Mais il ne vous pardonnera qu’à la condition

que vous l’aimiez, dans la personne du pauvre et du malade, de la veuve

et de l’orphelin, de tous ceux que la souffrance élève jusqu’à lui; à la

condition que vous restiez humbles d’esprit et de cœur, vous gardant

avec soin des fruits amers de l’arbre de la science, dont le diable vous

affirme qu’ils pourront vous rendre pareils à des dieux; et à la

condition, enfin, que vous honoriez le Seigneur dans la nature, son

œuvre, au lieu de mépriser et de détruire celle-ci comme vous vous

acharnez à le faire. Habituez-vous plutôt à écouter les leçons des

forêts que celles des livres! Obtenez des moineaux qu’ils consentent à

venir manger dans vos mains! Et, quand vous verrez un ours ou un loup

pris au piège, hâtez-vous de courir à lui pour le délivrer! Renoncez à

vous-mêmes pour vivre tout entiers dans le reste du monde: moyennant

quoi le Seigneur non seulement vous préparera une petite place dans son

paradis, mais, dès cette vie, imprimera sur vos lèvres le tranquille et

heureux sourire que vous voyez rayonner sur les lèvres des saints!»

Telle est la leçon que nous enseigne, à toutes ses pages, la _Légende

Dorée_, avec son mauvais style et ses erreurs de dates; et peut-être,

cette leçon, les contemporains même de Jacques de Voragine n’avaient-ils

pas autant que nous besoin de l’entendre!

* * * * *

Quant à la traduction de la _Légende Dorée_ que je soumets aujourd’hui

au lecteur français, je dirai seulement que je l’ai faite sur une

édition latine imprimée, en 1517, à Lyon, chez Constantin Fradin; mais,

sans cesse, autant que j’ai pu, je me suis reporté à des éditions plus

anciennes et à des copies manuscrites.

J’ai retranché, naturellement, la plupart des chapitres des éditions

postérieures qui, ne se trouvant point dans les manuscrits, sont à coup

sûr des interpolations. J’ai cru, cependant, devoir en conserver deux,

qui, du reste, ont été introduits de très bonne heure dans le texte de

la _Légende Dorée_: ceux de _Saint François_ et de _Sainte Elisabeth_.

J’ai écourté, çà et là, quelques développements scolastiques où l’auteur

expliquait, par exemple, les dix motifs, divisés chacun en une dizaine

d’autres, qui avaient décidé le Seigneur à se laisser circoncire ou à

naître d’une vierge. Et je me suis également décidé à retrancher, après

les avoir d’abord traduites, les étymologies placées par l’auteur en

tête de ses chapitres. Bollandus et d’autres écrivains autorisés ont

soutenu que ces étymologies n’étaient point de Jacques de Voragine; mais

je crains bien, hélas! qu’elles ne soient de lui, et ce n’est point ce

scrupule-là qui m’a empêché de les publier. Je les ai retranchées,

simplement, parce qu’elles auraient prêté à rire, sans profit pour

personne. Le saint évêque de Gênes, de même que tous les savants de son

temps, ignorait le grec. Et nous aussi, en vérité, nous l’ignorons, mais

nous en savons assez pour être sûrs que le nom d’Agathe, par exemple, ne

vient point «d’_Aga_, parlant, et de _thau_, perfection». Quand Jacques

de Voragine nous affirme que le nom d’Antoine vient «d’_ana_, en haut,

et de _tenens_, tenant», nous éprouvons malgré nous une tentation de

sourire qui risque de nous faire mal apprécier, ensuite, la touchante

beauté de la vie du saint. L’art d’un temps, pour peu que l’artiste y

ait mis de son cœur, a de quoi nous plaire éternellement: mais la

science d’un temps ne vaut que pour son temps.

Et, à part ces suppressions et ces abréviations, dont le total ne

dépasse pas une trentaine de pages, j’ai essayé de traduire aussi

fidèlement que possible le texte original de la _Légende Dorée_. Puisse

l’œuvre du vénérable Jacques de Varage retrouver parmi nous, sous cette

forme nouvelle, un peu de sa bienfaisante action d’autrefois!

La légende dorée traduite du latin d'après les plus anciens manuscrits, avec une introduction, des notes, et un index alphabétique · 第 10 / 371 题