Évariste Gamelin siégeait au Tribunal pour la deuxième fois. Avant
l'ouverture de l'audience il s'entretenait, avec ses collègues du jury,
des nouvelles arrivées le matin. Il y en avait d'incertaines et de
fausses; mais ce qu'on pouvait retenir était terrible. Les armées
coalisées, maîtresses de toutes les routes, marchant d'ensemble, la
Vendée victorieuse, Lyon insurgé, Toulon livré aux Anglais, qui y
débarquaient quatorze mille hommes.
C'était autant pour ces magistrats des faits domestiques que des
événements intéressant le monde entier. Sûrs de périr si la patrie
périssait, ils faisaient du salut public leur affaire propre. Et
l'intérêt de la nation, confondu avec le leur, dictait leurs sentiments,
leurs passions, leur conduite.
Gamelin reçut à son banc une lettre de Trubert, secrétaire du Comité de
défense; c'était l'avis de sa nomination de commissaire des poudres et
des salpêtres.
_Tu fouilleras toutes les caves de la section pour en extraire
les substances nécessaires à la fabrication de la poudre.
L'ennemi sera peut-être demain devant Paris: il faut que le sol
de la patrie nous fournisse la foudre que nous lancerons à ses
agresseurs. Je t'envoie ci-contre une instruction de la
Convention relative au traitement des salpêtres. Salut et
fraternité._
A ce moment, l'accusé fut introduit. C'était un des derniers de ces
généraux vaincus que la Convention livrait au Tribunal, et le plus
obscur. A sa vue, Gamelin frissonna: il croyait revoir ce militaire que,
mêlé au public, il avait vu, trois semaines auparavant, juger et envoyer
à la guillotine. C'était le même homme, l'air têtu, borné: ce fut le
même procès. Il répondait d'une façon sournoise et brutale qui gâtait
ses meilleures réponses. Ses chicanes, ses arguties, les accusations
dont il chargeait ses subordonnés, faisaient oublier qu'il accomplissait
la tâche respectable de défendre son honneur et sa vie. Dans cette
affaire tout était incertain, contesté, position des armées, nombre des
effectifs, munitions, ordres donnés, ordres reçus, mouvements des
troupes: on ne savait rien. Personne ne comprenait rien à ces opérations
confuses, absurdes, sans but, qui avaient abouti à un désastre,
personne, pas plus le défenseur et l'accusé lui-même que l'accusateur,
les juges et les jurés, et, chose étrange, personne n'avouait à autrui
ni à soi-même qu'il ne comprenait pas. Les juges se plaisaient à faire
des plans, à disserter sur la tactique et la stratégie; l'accusé
trahissait ses dispositions naturelles pour la chicane.
On disputait sans fin. Et Gamelin, durant ces débats, voyait sur les
âpres routes du Nord les caissons embourbés et les canons renversés dans
les ornières, et, par tous les chemins, défiler en désordre les colonnes
vaincues, tandis que la cavalerie ennemie débouchait de toutes parts par
les défilés abandonnés. Et il entendait de cette armée trahie monter une
immense clameur qui accusait le général. A la clôture des débats,
l'ombre emplissait la salle, et la figure indistincte de Marat
apparaissait comme un fantôme sur la tête du président. Le jury appelé à
se prononcer était partagé. Gamelin d'une voix sourde, qui s'étranglait
dans sa gorge, mais d'un ton résolu, déclara l'accusé coupable de
trahison envers la République, et un murmure approbateur, qui s'éleva
dans la foule, vint caresser sa jeune vertu. L'arrêt fut lu aux
flambeaux, dont la lueur livide tremblait sur les tempes creuses du
condamné où l'on voyait perler la sueur. A la sortie, sur les degrés où
grouillait la foule des commères encocardées, tandis qu'il entendait
murmurer son nom, que les habitués du Tribunal commençaient à connaître,
Gamelin fut assailli par des tricoteuses qui, lui montrant le poing,
réclamaient la tête de l'Autrichienne.
Le lendemain, Évariste eut à se prononcer sur le sort d'une pauvre
femme, la veuve Meyrion, porteuse de pain. Elle allait par les rues
poussant une petite voiture et portant, pendue à sa taille, une
planchette de bois blanc à laquelle elle faisait avec son couteau des
coches qui représentaient le compte des pains qu'elle avait livrés. Son
gain était de huit sous par jour. Le substitut de l'accusateur public se
montra d'une étrange violence à l'égard de cette malheureuse, qui avait,
paraît-il, crié: "Vive le roi!" à plusieurs reprises, tenu des propos
contre-révolutionnaires dans les maisons où elle allait porter le pain
de chaque jour, et trempé dans une conspiration qui avait pour objet
l'évasion de la femme Capet. Interrogée par le juge, elle reconnut les
faits qui lui étaient imputés; soit simplicité, soit fanatisme, elle
professa des sentiments royalistes d'une grande exaltation et se perdit
elle-même.
Le Tribunal révolutionnaire faisait triompher l'égalité en se montrant
aussi sévère pour les portefaix et les servantes que pour les
aristocrates et les financiers. Gamelin ne concevait point qu'il en pût
être autrement sous un régime populaire. Il eût jugé méprisant, insolent
pour le peuple, de l'exclure du supplice. C'eût été le considérer, pour
ainsi dire, comme indigne du châtiment. Réservée aux seuls aristocrates,
la guillotine lui eût paru une sorte de privilège inique, Gamelin
commençait à se faire du châtiment une idée religieuse et mystique, à
lui prêter une vertu, des mérites propres. Il pensait qu'on doit la
peine aux criminels et que c'est leur faire tort que de les en
frustrer. Il déclara la femme Meyrion coupable et digne du châtiment
suprême, regrettant seulement que les fanatiques qui l'avaient perdue,
plus coupables qu'elle, ne fussent pas là pour partager son sort.
Évariste se rendait presque chaque soir aux Jacobins, qui se
réunissaient dans l'ancienne chapelle des Dominicains, vulgairement
nommés Jacobins, rue Honoré. Sur une cour, où s'élevait un arbre de la
Liberté, un peuplier, dont les feuilles agitées rendaient un perpétuel
murmure, la chapelle, d'un style pauvre et maussade, lourdement coiffée
de tuiles, présentait son pignon nu, percé d'un oeil-de-boeuf et d'une
porte cintrée, que surmontait le drapeau aux couleurs nationales, coiffé
du bonnet de la Liberté. Les Jacobins, ainsi que les Cordeliers et les
Feuillants, avaient pris la demeure et le nom de moines dispersés.
Gamelin, assidu naguère aux séances des Cordeliers, ne retrouvait pas
chez les Jacobins les sabots, les carmagnoles, les cris des dantonistes.
Dans le club de Robespierre régnait la prudence administrative et la
gravité bourgeoise. Depuis que l'Ami du peuple n'était plus, Évariste
suivait les leçons de Maximilien, dont la pensée dominait aux Jacobins
et, de là, par mille sociétés affiliées, s'étendait sur toute la France.
Pendant la lecture du procès-verbal, il promenait ses regards sur les
murs nus et tristes, qui, après avoir abrité les fils spirituels du
grand inquisiteur de l'hérésie, voyaient assemblés les zélés
inquisiteurs des crimes contre la patrie.
Là se tenait sans pompe et s'exerçait par la parole le plus grand des
pouvoirs de l'État. Il gouvernait la cité, l'empire, dictait ses décrets
à la Convention. Ces artisans du nouvel ordre de choses, si respectueux
de la loi qu'ils demeuraient royalistes en 1791 et le voulaient être
encore au retour de Varennes, par un attachement opiniâtre à la
Constitution, amis de l'ordre établi, même après les massacres du
Champ-de-Mars, et jamais révolutionnaires contre la révolution,
étrangers aux mouvements populaires, nourrissaient dans leur âme sombre
et puissante un amour de la patrie qui avait enfanté quatorze armées et
dressé la guillotine. Évariste admirait en eux la vigilance, l'esprit
soupçonneux, la pensée dogmatique, l'amour de la règle, l'art de
dominer, une impériale sagesse.
Le public qui composait la salle ne faisait entendre qu'un frémissement
unanime et régulier, comme le feuillage de l'arbre de la Liberté qui
s'élevait sur le seuil.
Ce jour-là, 11 vendémiaire, un homme jeune, le front fuyant, le regard
perçant, le nez en pointe, le menton aigu, le visage grêlé, l'air froid,
monta lentement à la tribune. Il était poudré à frimas et portait un
habit bleu qui lui marquait la taille. Il avait ce maintien compassé,
tenait cette allure mesurée qui faisait dire aux uns, en se moquant,
qu'il ressemblait à un maître à danser et qui le faisait saluer par
d'autres du nom d'"Orphée français". Robespierre prononça d'une voix
claire un discours éloquent contre les ennemis de la République. Il
frappa d'arguments métaphysiques et terribles Brissot et ses complices.
Il parla longtemps, avec abondance, avec harmonie. Planant dans les
sphères célestes de la philosophie, il lançait la foudre sur les
conspirateurs qui rampaient sur le sol.
Évariste entendit et comprit. Jusque-là, il avait accusé la Gironde de
préparer la restauration de la monarchie ou le triomphe de la faction
d'Orléans et de méditer la ruine de la ville héroïque qui avait délivré
la France et qui délivrerait un jour l'univers. Maintenant, à la voix du
sage, il découvrait des vérités plus hautes et plus pures; il concevait
une métaphysique révolutionnaire, qui élevait son esprit au-dessus des
grossières contingences, à l'abri des erreurs des sens, dans la région
des certitudes absolues. Les choses sont par elles-mêmes mélangées et
pleines de confusion; la complexité des faits est telle qu'on s'y perd.
Robespierre les lui simplifiait, lui présentait le bien et le mal en des
formules simples et claires. Fédéralisme, indivisibilité: dans l'unité
et l'indivisibilité était le salut; dans le fédéralisme, la damnation.
Gamelin goûtait la joie profonde d'un croyant qui sait le mot qui sauve
et le mot qui perd. Désormais le Tribunal révolutionnaire, comme
autrefois les tribunaux ecclésiastiques, connaîtrait du crime absolu, du
crime verbal. Et, parce qu'il avait l'esprit religieux, Évariste
recevait ces révélations avec un sombre enthousiasme; son coeur
s'exaltait et se réjouissait à l'idée que désormais, pour discerner le
crime et l'innocence, il possédait un symbole. Vous tenez lieu de tout,
ô trésors de la foi!
Le sage Maximilien l'éclairait aussi sur les intentions perfides de ceux
qui voulaient égaliser les biens et partager les terres, supprimer la
richesse et la pauvreté et établir pour tous la médiocrité heureuse.
Séduit par leurs maximes, il avait d'abord approuvé leurs desseins qu'il
jugeait conformes aux principes d'un vrai républicain. Mais Robespierre,
par ses discours aux Jacobins, lui avait révélé leurs menées et
découvert que ces hommes, dont les intentions paraissaient pures,
tendaient à la subversion de la République, et n'alarmaient les riches
que pour susciter à l'autorité légitime de puissants et implacables
ennemis. En effet, sitôt la propriété menacée, la population tout
entière, d'autant plus attachée à ses biens qu'elle en possédait peu, se
retournait brusquement contre la République. Alarmer les intérêts, c'est
conspirer. Sous apparence de préparer le bonheur universel et le règne
de la justice, ceux qui proposaient comme un objet digne de l'effort des
citoyens l'égalité et la communauté des biens étaient des traîtres et
des scélérats plus dangereux que les fédéralistes.
Mais la plus grande révélation que lui eût apportée la sagesse de
Robespierre, c'était les crimes et les infamies de l'athéisme. Gamelin
n'avait jamais nié l'existence de Dieu; il était déiste et croyait à
une providence qui veille sur les hommes; mais, s'avouant qu'il ne
concevait que très indistinctement l'Être suprême et très attaché à la
liberté de conscience, il admettait volontiers que d'honnêtes gens
pussent, à l'exemple de Lamettrie, de Boulanger, du baron d'Holbach, de
Lalande, d'Helvétius, du citoyen Dupuis, nier l'existence de Dieu, à la
charge d'établir une morale naturelle et de retrouver en eux-mêmes les
sources de la justice et les règles d'une vie vertueuse. Il s'était même
senti en sympathie avec les athées, quand il les avait vus injuriés ou
persécutés. Maximilien lui avait ouvert l'esprit et dessillé les yeux.
Par son éloquence vertueuse, ce grand homme lui avait révélé le vrai
caractère de l'athéisme, sa nature, ses intentions, ses effets; il lui
avait démontré que cette doctrine, formée dans les salons et les
boudoirs de l'aristocratie, était la plus perfide invention que les
ennemis du peuple eussent imaginée pour le démoraliser et l'asservir;
qu'il était criminel d'arracher du coeur des malheureux la pensée
consolante d'une providence rémunératrice et de les livrer sans guide et
sans frein aux passions qui dégradent l'homme et en font un vil esclave,
et qu'enfin l'épicurisme monarchique d'un Helvétius conduisait à
l'immoralité, à la cruauté, à tous les crimes. Et, depuis que les leçons
d'un grand citoyen l'avaient instruit, il exécrait les athées, surtout
lorsqu'ils l'étaient d'un coeur ouvert et joyeux, comme le vieux
Brotteaux.
Dans les jours qui suivirent, Évariste eut à juger, coup sur coup, un
ci-devant convaincu d'avoir détruit des grains pour affamer le peuple,
trois émigrés qui étaient revenus fomenter la guerre civile en France,
deux filles du Palais-Égalité, quatorze conspirateurs bretons, femmes,
vieillards, adolescents, maîtres et serviteurs. Le crime était avéré, la
loi formelle. Parmi les coupables se trouvait une femme de vingt ans,
parée des splendeurs de la jeunesse sous les ombres de sa fin prochaine,
charmante. Un noeud bleu retenait ses cheveux d'or, son fichu de linon
découvrait un cou blanc et flexible.
Évariste opina constamment pour la mort, et tous les accusés, à
l'exception d'un vieux jardinier, furent envoyés à l'échafaud.
La semaine suivante, Évariste et sa section fauchèrent quarante-cinq
hommes et dix-huit femmes.
Les juges du Tribunal révolutionnaire ne faisaient pas de distinction
entre les hommes et les femmes, inspirés en cela par un principe aussi
ancien que la justice même. Et, si le président Montané, touché par le
courage et la beauté de Charlotte Corday, avait tenté de la sauver en
altérant la procédure, et y avait perdu son siège, les femmes, le plus
souvent, étaient interrogées sans faveur, d'après la règle commune à
tous les tribunaux. Les jurés les craignaient, se défiaient de leurs
ruses, de leur habitude de feindre, de leurs moyens de séduction.
Égalant les hommes en courage, elles invitaient par là le Tribunal à les
traiter comme les hommes. La plupart de ceux qui les jugeaient,
médiocrement sensuels ou sensuels à leurs heures, n'en étaient nullement
troublés. Ils condamnaient ou acquittaient ces femmes selon leur
conscience, leurs préjugés, leur zèle, leur amour mol ou violent de la
République. Elles se montraient presque toutes soigneusement coiffées et
mises avec autant de recherche que leur permettait leur malheureux état.
Mais il y en avait peu de jeunes, moins encore de jolies. La prison et
les soucis les avaient flétries, le jour cru de la salle trahissait leur
fatigue, leurs angoisses, accusait leurs paupières flétries, leur teint
couperosé, leurs lèvres blanches et contractées. Pourtant le fatal
fauteuil reçut plus d'une fois une femme jeune, belle dans sa pâleur,
alors qu'une ombre funèbre, pareille aux voiles de la volupté, noyait
ses regards. A cette vue, que des jurés se soient ou attendris ou
irrités; que, dans le secret de ses sens dépravés, un de ces magistrats
ait scruté les secrets les plus intimes de cette créature qu'il se
représentait à la fois vivante et morte, et que, en remuant des images
voluptueuses et sanglantes, il se soit donné le plaisir atroce de livrer
au bourreau ce corps désiré, c'est ce que, peut-être, on doit taire,
mais qu'on ne peut nier, si l'on connaît les hommes. Évariste Gamelin,
artiste froid et savant, ne reconnaissait de beauté qu'à l'antique, et
la beauté lui inspirait moins de trouble que de respect. Son goût
classique avait de telles sévérités qu'il trouvait rarement une femme à
son gré; il était insensible aux charmes d'un joli visage autant qu'à la
couleur de Fragonard et aux formes de Boucher. Il n'avait jamais connu
le désir que dans l'amour profond.
Comme la plupart de ses collègues du Tribunal, il croyait les femmes
plus dangereuses que les hommes. Il haïssait les ci-devant princesses,
celles qu'il se figurait, dans ses songes pleins d'horreur, mâchant,
avec Élisabeth et l'Autrichienne, des balles pour assassiner les
patriotes; il haïssait même toutes ces belles amies des financiers, des
philosophes et des hommes de lettres, coupables d'avoir joui des
plaisirs des sens et de l'esprit et vécu dans un temps où il était doux
de vivre. Il les haïssait sans s'avouer sa haine, et, quand il en avait
quelqu'une à juger, il la condamnait par ressentiment, croyant la
condamner avec justice pour le salut public. Et son honnêteté, sa pudeur
virile, sa froide sagesse, son dévouement à l'État, ses vertus enfin,
poussaient sous la hache des têtes touchantes.
Mais qu'est ceci et que signifie ce prodige étrange? Naguère encore il
fallait chercher les coupables, s'efforcer de les découvrir dans leur
retraite et de leur tirer l'aveu de leur crime. Maintenant, ce n'est
plus la chasse avec une multitude de limiers, la poursuite d'une proie
timide: voici que de toutes parts s'offrent les victimes. Nobles,
vierges, soldats, filles publiques se ruent sur le Tribunal, arrachent
aux juges leur condamnation trop lente, réclament la mort comme un droit
dont ils sont impatients de jouir. Ce n'est pas assez de cette multitude
dont le zèle des délateurs a rempli les prisons et que l'accusateur
public et ses acolytes s'épuisent à faire passer devant le Tribunal: il
faut pourvoir encore au supplice de ceux qui ne veulent pas attendre. Et
tant d'autres, encore plus prompts et plus fiers, enviant leur mort aux
juges et aux bourreaux, se frappent de leur propre main! A la fureur de
tuer répond la fureur de mourir. Voici, à la Conciergerie, un jeune
militaire, beau, vigoureux, aimé; il a laissé dans la prison une amante
adorable qui lui a dit: "Vis pour moi!" Il ne veut vivre ni pour elle,
ni pour l'amour, ni pour la gloire. Il a allumé sa pipe avec son acte
d'accusation. Et, républicain, car il respire la liberté par tous les
pores, il se fait royaliste afin de mourir. Le Tribunal s'efforce de
l'acquitter; l'accusé est le plus fort; juges et jurés sont obligés de
céder.
L'esprit d'Évariste, naturellement inquiet et scrupuleux, s'emplissait,
aux leçons des Jacobins et au spectacle de la vie, de soupçons et
d'alarmes. A la nuit, en suivant, pour se rendre chez Élodie, les rues
mal éclairées, il croyait, par chaque soupirail, apercevoir dans la cave
la planche aux faux assignats; au fond de la boutique vide du boulanger
ou de l'épicier il devinait des magasins regorgeant de vivres accaparés;
à travers les vitres étincelantes des traiteurs, il lui semblait
entendre les propos des agioteurs qui préparaient la ruine du pays en
vidant des bouteilles de vin de Beaune ou de Chablis; dans les ruelles
infectes, il apercevait les filles de joie prêtes à fouler aux pieds la
cocarde nationale aux applaudissements de la jeunesse élégante; il
voyait partout des conspirateurs et des traîtres. Et il songeait:
"République! contre tant d'ennemis secrets ou déclarés, tu n'as qu'un
secours. Sainte guillotine, sauve la patrie!..."
Élodie l'attendait dans sa petite chambre bleue, au-dessus de l'_Amour
peintre_. Pour l'avertir qu'il pouvait entrer, elle mettait sur le
rebord de la fenêtre son petit arrosoir vert, près du pot d'oeillets.
Maintenant il lui faisait horreur, il lui apparaissait comme un monstre:
elle avait peur de lui et elle l'adorait. Toute la nuit, pressés
éperdument l'un contre l'autre, l'amant sanguinaire et la voluptueuse
fille se donnaient en silence des baisers furieux.