IX

Évariste Gamelin devait entrer en fonctions le 14 septembre, lors de la

réorganisation du Tribunal, divisé désormais en quatre sections, avec

quinze jurés pour chacune. Les prisons regorgeaient; l'accusateur public

travaillait dix-huit heures par jour. Aux défaites des armées, aux

révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons,

la Convention opposait la terreur. Les Dieux avaient soif.

La première démarche du nouveau juré fut de faire une visite de

déférence au président Herman, qui le charma par la douceur de son

langage et l'aménité de son commerce. Compatriote et ami de Robespierre,

dont il partageait les sentiments, il laissait voir un coeur sensible et

vertueux. Il était tout pénétré de ces sentiments humains, trop

longtemps étrangers au coeur des juges et qui font la gloire éternelle

d'un Dupaty et d'un Beccaria. Il se félicitait de l'adoucissement des

moeurs qui s'était manifesté, dans l'ordre judiciaire, par la suppression

de la torture et des supplices ignominieux ou cruels. Il se réjouissait

de voir la peine de mort, autrefois prodiguée et servant naguère encore

à la répression des moindres délits, devenue plus rare, et réservée aux

grands crimes. Pour sa part, comme Robespierre, il l'eût volontiers

abolie, en tout ce qui ne touchait pas à la sûreté publique. Mais il eût

cru trahir l'État en ne punissant pas de mort les crimes commis contre

la souveraineté nationale.

Tous ses collègues pensaient ainsi: la vieille idée monarchique de la

raison d'État inspirait le Tribunal révolutionnaire. Huit siècles de

pouvoir absolu avaient formé ses magistrats, et c'est sur les principes

du droit divin qu'il jugeait les ennemis de la liberté.

Évariste Gamelin se présenta, le même jour, devant l'accusateur public,

le citoyen Fouquier, qui le reçut dans le cabinet où il travaillait avec

son greffier. C'était un homme robuste, à la voix rude, aux yeux de

chat, qui portait sur sa large face grêlée, sur son teint de plomb,

l'indice des ravages que cause une existence sédentaire et recluse aux

hommes vigoureux, faits pour le grand air et les exercices violents. Les

dossiers montaient autour de lui comme les murs d'un sépulcre, et,

visiblement, il aimait cette paperasserie terrible qui semblait vouloir

l'étouffer. Ses propos étaient d'un magistrat laborieux, appliqué à ses

devoirs et dont l'esprit ne sortait pas du cercle de ses fonctions. Son

haleine échauffée sentait l'eau-de-vie qu'il prenait pour se soutenir et

qui ne semblait pas monter à son cerveau, tant il y avait de lucidité

dans ses propos constamment médiocres.

Il vivait dans un petit appartement du Palais avec sa jeune femme, qui

lui avait donné deux jumeaux. Cette jeune femme, la tante Henriette et

la servante Pélagie composaient toute sa maison. Il se montrait doux et

bon envers ces femmes. Enfin, c'était un homme excellent dans sa famille

et dans sa profession, sans beaucoup d'idées et sans aucune imagination.

Gamelin ne put se défendre de remarquer avec quelque déplaisir combien

ces magistrats de l'ordre nouveau ressemblaient d'esprit et de façons

aux magistrats de l'ancien régime. Et c'en étaient: Herman avait exercé

les fonctions d'avocat général au conseil d'Artois; Fouquier était un

ancien procureur au Châtelet. Ils avaient gardé leur caractère. Mais

Évariste Gamelin croyait à la palingénésie révolutionnaire.

En quittant le parquet, il traversa la galerie du Palais et s'arrêta

devant les boutiques où toutes sortes d'objets étaient exposés avec art.

Il feuilleta, à l'étalage de la citoyenne Ténot, des ouvrages

historiques, politiques, et philosophiques: _Les Chaînes de

l'Esclavage_; _Essai sur le Despotisme_; _Les Crimes des Reines_. "A la

bonne heure! songea-t-il, ce sont des écrits républicains!" et il

demanda à la librairie si elle vendait beaucoup de ces livres-là. Elle

secoua la tête:

"On ne vend que des chansons et des romans."

Et tirant un petit volume d'un tiroir:

"Voici, ajouta-t-elle, quelque chose de bon."

Évariste lut le titre: _La Religieuse en chemise_.

Il trouva devant la boutique voisine Philippe Desmahis qui, superbe et

tendre parmi les eaux de senteur, les poudres et les sachets de la

citoyenne Saint-Jorre, assurait la belle marchande de son amour, lui

promettait de lui faire son portrait et lui demandait un moment

d'entretien dans le jardin des Tuileries, le soir. Il était beau. La

persuasion coulait de ses lèvres et jaillissait de ses yeux. La

citoyenne Saint-Jorre l'écoutait en silence et, prête à le croire,

baissait les yeux.

Pour se familiariser avec les terribles fonctions dont il était investi,

le nouveau juré voulut, mêlé au public, assister à un jugement du

tribunal. Il gravit l'escalier où un peuple immense était assis comme

dans un amphithéâtre et il pénétra dans l'ancienne salle du Parlement de

Paris.

On s'étouffait pour voir juger quelque général. Car alors, comme disait

le vieux Brotteaux, "la Convention, à l'exemple du gouvernement de Sa

Majesté britannique, faisait passer en jugement les généraux vaincus, à

défaut des généraux traîtres, qui, ceux-ci, ne se laissaient point

juger. Ce n'est point, ajoutait Brotteaux, qu'un général vaincu soit

nécessairement criminel, car de toute nécessité il en faut un dans

chaque bataille. Mais il n'est rien comme de condamner à mort un général

pour donner du coeur aux autres...."

Il en avait déjà passé plusieurs sur le fauteuil de l'accusé, de ces

militaires légers et têtus, cervelles d'oiseau dans des crânes de boeuf.

Celui-là n'en savait guère plus sur les sièges et les batailles qu'il

avait conduits, que les magistrats qui l'interrogeaient: l'accusation et

la défense se perdaient dans les effectifs, les objectifs, les

munitions, les marches et les contremarches. Et la foule des citoyens

qui suivaient ces débats obscurs et interminables voyaient derrière le

militaire imbécile la patrie ouverte et déchirée, souffrant mille morts;

et, du regard et de la voix, ils pressaient les jurés, tranquilles à

leur banc, d'assener leur verdict comme un coup de massue sur les

ennemis de la République.

Évariste le sentait ardemment: ce qu'il fallait frapper en ce misérable,

c'étaient les deux monstres affreux qui déchiraient la Patrie: la

révolte et la défaite. Il s'agissait bien, vraiment, de savoir si ce

militaire était innocent ou coupable! Quand la Vendée reprenait courage,

quand Toulon se livrait à l'ennemi, quand l'armée du Rhin reculait

devant les vainqueurs de Mayence, quand l'armée du Nord, retirée au camp

de César, pouvait être enlevée en un coup de main par les Impériaux, les

Anglais, les Hollandais, maîtres de Valenciennes, ce qu'il importait,

c'était d'instruire les généraux à vaincre ou à mourir. En voyant ce

soudard infirme et abêti, qui, à l'audience, se perdait dans ses cartes

comme il s'était perdu là-bas dans les plaines du Nord, Gamelin, pour ne

pas crier avec le public: "A mort!" sortit précipitamment de la salle.

A l'assemblée de la section, le nouveau juré reçut les félicitations du

président Olivier, qui lui fit jurer sur le vieux maître-autel des

Barnabites, transformé en autel de la patrie, d'étouffer dans son âme,

au nom sacré de l'humanité, toute faiblesse humaine.

Gamelin, la main levée, prit à témoin de son serment les mânes augustes

de Marat, martyr de la liberté, dont le buste venait d'être posé contre

un pilier de la ci-devant église, en face du buste de Le Peltier.

Quelques applaudissements retentirent, mêlés à des murmures. L'assemblée

était agitée. A l'entrée de la nef, un groupe de sectionnaires armés de

piques vociférait.

"Il est antirépublicain, dit le président, de porter des armes dans une

réunion d'hommes libres."

Et il ordonna de déposer aussitôt les fusils et les piques dans la

ci-devant sacristie.

Un bossu, l'oeil vif et les lèvres retroussées, le citoyen Beauvisage, du

comité de vigilance, vint occuper la chaire devenue la tribune et

surmontée d'un bonnet rouge.

"Les généraux nous trahissent, dit-il, et livrent nos armées à l'ennemi.

Les Impériaux poussent des partis de cavalerie autour de Péronne et de

Saint-Quentin, Toulon a été livré aux Anglais, qui y débarquent quatorze

mille hommes. Les ennemis de la République conspirent au sein même de la

Convention. Dans la capitale, d'innombrables complots sont ourdis pour

délivrer l'Autrichienne. Au moment que je parle, le bruit court que le

fils Capet, évadé du Temple, est porté en triomphe à Saint-Cloud: on

veut relever en sa faveur le trône du tyran. L'enchérissement des

vivres, la dépréciation des assignats sont l'effet des manoeuvres

accomplies dans nos foyers, sous nos yeux, par les agents de l'étranger.

Au nom du salut public, je somme le citoyen juré d'être impitoyable pour

les conspirateurs et les traîtres."

Tandis qu'il descendait de la tribune, des voix s'élevaient dans

l'assemblée: "A bas le Tribunal révolutionnaire! A bas les modérés!"

Gras et le teint fleuri, le citoyen Dupont aîné, menuisier sur la place

de Thionville, monta à la tribune, désireux, disait-il, d'adresser une

question au citoyen juré. Et il demanda à Gamelin quelle serait son

attitude dans l'affaire des Brissotins et de la veuve Capet.

Évariste était timide et ne savait point parler en public. Mais

l'indignation l'inspira. Il se leva, pâle, et dit d'une voix sourde:

"Je suis magistrat. Je ne relève que de ma conscience. Toute promesse

que je vous ferais serait contraire à mon devoir. Je dois parler au

Tribunal et me taire partout ailleurs. Je ne vous connais plus. Je suis

juge: je ne connais ni amis ni ennemis."

L'assemblée, diverse, incertaine et flottante, comme toutes les

assemblées, approuva. Mais le citoyen Dupont aîné revint à la charge; il

ne pardonnait pas à Gamelin d'occuper une place qu'il avait lui-même

convoitée.

"Je comprends, dit-il, j'approuve même les scrupules du citoyen juré. On

le dit patriote: c'est à lui de voir si sa conscience lui permet de

siéger dans un tribunal destiné à détruire les ennemis de la République

et résolu à les ménager. Il est des complicités auxquelles un bon

citoyen doit se soustraire. N'est-il pas avéré que plusieurs jurés de ce

tribunal se sont laissé corrompre par l'or des accusés, et que le

président Montané a perpétré un faux pour sauver la tête de la fille

Corday?"

A ces mots, la salle retentit d'applaudissements vigoureux. Les derniers

éclats en montaient encore aux voûtes, quand Fortuné Trubert monta à la

tribune. Il avait beaucoup maigri, en ces derniers mois. Sur son visage

pâle, des pommettes rouges perçaient la peau; ses paupières étaient

enflammées et ses prunelles vitreuses.

"Citoyens, dit-il d'une voix faible et un peu haletante, étrangement

pénétrante; on ne peut suspecter le Tribunal révolutionnaire sans

suspecter en même temps la Convention et le Comité de Salut public dont

il émane. Le citoyen Beauvisage nous a alarmés en nous montrant le

président Montané altérant la procédure en faveur d'un coupable. Que

n'a-t-il ajouté, pour notre repos, que, sur la dénonciation de

l'accusateur public, Montané a été destitué et emprisonné?... Ne peut-on

veiller au salut public sans jeter partout la suspicion? N'y a-t-il plus

de talents ni de vertus à la Convention? Robespierre, Couthon,

Saint-Just ne sont-ils pas des hommes honnêtes? Il est remarquable que

les propos les plus violents sont tenus par des individus qu'on n'a

jamais vus combattre pour la République! Ils ne parleraient pas

autrement s'ils voulaient la rendre haïssable. Citoyens, moins de bruit

et plus de besogne! C'est avec des canons, et non avec des criailleries,

que l'on sauvera la France. La moitié des caves de la section n'ont pas

encore été fouillées. Plusieurs citoyens détiennent encore des quantités

considérables de bronze. Nous rappelons aux riches que les dons

patriotiques sont pour eux la meilleure des assurances. Je recommande à

votre libéralité les filles et les femmes de nos soldats qui se couvrent

de gloire à la frontière et sur la Loire. L'un d'eux, le hussard Pommier

(Augustin), précédemment apprenti sommelier, rue de Jérusalem, le 10 du

mois dernier, devant Condé, menant des chevaux boire, fut assailli par

six cavaliers autrichiens: il en tua deux et ramena les autres

prisonniers. Je demande que la section déclare que Pommier (Augustin) a

fait son devoir."

Ce discours fut applaudi et les sectionnaires se séparèrent aux cris de:

"Vive la République!"

Demeuré seul dans la nef avec Trubert, Gamelin lui serra la main:

"Merci. Comment vas-tu?

--Moi, très bien, très bien!" répondit Trubert, en crachant, avec un

hoquet, du sang dans son mouchoir. "La République a beaucoup d'ennemis

au-dehors et au-dedans; et notre section en compte, pour sa part, un

assez grand nombre. Ce n'est pas avec des criailleries mais avec du fer

et des lois qu'on fonde les empires.... Bonsoir, Gamelin: j'ai quelques

lettres à écrire."

Et il s'en alla, son mouchoir sur les lèvres, dans la ci-devant

sacristie.

La citoyenne veuve Gamelin, sa cocarde désormais mieux ajustée à sa

coiffe, avait pris, du jour au lendemain, une gravité bourgeoise, une

fierté républicaine et le digne maintien qui sied à la mère d'un citoyen

juré. Le respect de la justice, dans lequel elle avait été nourrie,

l'admiration que, depuis l'enfance, lui inspiraient la robe et la

simarre, la sainte terreur qu'elle avait toujours éprouvée à la vue de

ces hommes à qui Dieu lui-même cède sur la terre son droit de vie et de

mort, ces sentiments lui rendaient auguste, vénérable et saint ce fils

que naguère elle croyait encore presque un enfant. Dans sa simplicité,

elle concevait la continuité de la justice à travers la Révolution aussi

fortement que les législateurs de la Convention concevaient la

continuité de l'État dans la mutation des régimes, et le Tribunal

révolutionnaire lui apparaissait égal en majesté à toutes les

juridictions anciennes qu'elle avait appris à révérer.

Le citoyen Brotteaux montrait au jeune magistrat de l'intérêt mêlé de

surprise et une déférence forcée. Comme la citoyenne veuve Gamelin, il

considérait la continuité de la justice à travers les régimes; mais, au

rebours de cette dame, il méprisait les tribunaux révolutionnaires à

l'égal des cours de l'ancien régime. N'osant exprimer ouvertement sa

pensée, et ne pouvant se résoudre à se taire, il se jetait dans des

paradoxes que Gamelin comprenait tout juste assez pour en soupçonner

l'incivisme.

"L'auguste tribunal où vous allez bientôt siéger, lui dit-il une fois, a

été institué par le Sénat français pour le salut de la République; et ce

fut certes une pensée vertueuse de nos législateurs que de donner des

juges à leurs ennemis. J'en conçois la générosité, mais je ne la crois

pas politique. Il eût été plus habile à eux, il me semble, de frapper

dans l'ombre leurs plus irréconciliables adversaires et de gagner les

autres par des dons ou des promesses. Un tribunal frappe avec lenteur et

fait moins de mal que de peur: il est surtout exemplaire. L'inconvénient

du vôtre est de réconcilier tous ceux qu'il effraie et de faire ainsi

d'une cohue d'intérêts et de passions contraires un grand parti capable

d'une action commune et puissante. Vous semez la peur: c'est la peur

plus que le courage qui enfante les héros; puissiez-vous, citoyen

Gamelin, ne pas voir un jour éclater contre vous des prodiges de peur!"

Le graveur Desmahis, amoureux, cette semaine-là, d'une fille du

Palais-Égalité, la brune Flora, une géante, avait trouvé pourtant cinq

minutes pour féliciter son camarade et lui dire qu'une telle nomination

honorait grandement les beaux-arts.

Élodie elle-même, bien qu'à son insu elle détestât toute chose

révolutionnaire, et qui craignait les fonctions publiques comme les plus

dangereuses rivales qui pussent lui disputer le coeur de son amant, la

tendre Élodie subissait l'ascendant d'un magistrat appelé à se prononcer

dans des affaires capitales. D'ailleurs la nomination d'Évariste aux

fonctions de juré produisait autour d'elle des effets heureux, dont sa

sensibilité trouvait à se réjouir: le citoyen Jean Blaise vint dans

l'atelier de la place de Thionville embrasser le juré avec un

débordement de mâle tendresse.

Comme tous les contre-révolutionnaires, il éprouvait de la considération

pour les puissances de la République, et, depuis qu'il avait été dénoncé

pour fraude dans les fournitures de l'armée, le Tribunal révolutionnaire

lui inspirait une crainte respectueuse. Il se voyait personnage de trop

d'apparence et mêlé à trop d'affaires pour goûter une sécurité parfaite:

le citoyen Gamelin lui paraissait un homme à ménager. Enfin on était bon

citoyen, ami des lois.

Il tendit la main au peintre magistrat, se montra cordial et patriote,

favorable aux arts et à la liberté. Gamelin, généreux, serra cette main

largement tendue.

"Citoyen Évariste Gamelin, dit Jean Blaise, je fais appel à votre amitié

et à vos talents. Je vous emmène demain pour quarante-huit heures à la

campagne: vous dessinerez et nous causerons."

Plusieurs fois, chaque année, le marchand d'estampes faisait une

promenade de deux ou trois jours en compagnie de peintres qui

dessinaient, sur ses indications, des paysages et des ruines. Saisissant

avec habileté ce qui pouvait plaire au public, il rapportait de ces

tournées des morceaux qui, terminés dans l'atelier et gravés avec

esprit, faisaient des estampes à la sanguine ou en couleurs, dont il

tirait bon profit. D'après ces croquis, il faisait exécuter aussi des

dessus de portes et des trumeaux qui se vendaient autant et mieux que

les ouvrages décoratifs d'Hubert Robert.

Cette fois, il voulait emmener le citoyen Gamelin pour esquisser des

fabriques d'après nature, tant le juré avait pour lui grandi le peintre.

Deux autres artistes étaient de la partie, le graveur Desmahis, qui

dessinait bien, et l'obscur Philippe Dubois, qui travaillait

excellemment dans le genre de Robert. Selon la coutume, la citoyenne

Élodie, avec sa camarade la citoyenne Hasard, accompagnait les artistes.

Jean Blaise, qui savait unir au souci de ses intérêts le soin de ses

plaisirs, avait aussi invité à cette promenade la citoyenne Thévenin,

actrice du Vaudeville, qui passait pour sa bonne amie.

X

Le samedi, à sept heures du matin, le citoyen Blaise, en bicorne noir,

gilet écarlate, culotte de peau, bottes jaunes à revers, cogna du manche

de sa cravache à la porte de l'atelier. La citoyenne veuve Gamelin s'y

trouvait en honnête conversation avec le citoyen Brotteaux, tandis

qu'Évariste nouait devant un petit morceau de glace sa haute cravate

blanche.

"Bon voyage, monsieur Blaise! dit la citoyenne. Mais, puisque vous allez

peindre des paysages, emmenez donc monsieur Brotteaux, qui est peintre.

--Eh bien! dit Jean Blaise, citoyen Brotteaux, venez avec nous."

Quand il se fut assuré qu'il ne serait point importun, Brotteaux,

d'humeur sociable et ami des divertissements, accepta.

La citoyenne Élodie avait monté les quatre étages pour embrasser la

citoyenne veuve Gamelin, qu'elle appelait sa bonne mère. Elle était tout

de blanc vêtue et sentait la lavande.

Une vieille berline de voyage, à deux chevaux, la capote abaissée,

attendait sur la place. Rose Thévenin se tenait au fond avec Julienne

Hasard. Élodie fit prendre la droite à la comédienne, s'assit à gauche,

et mit la mince Julienne entre elles deux. Brotteaux se plaça en

arrière, vis-à-vis de la citoyenne Thévenin; Philippe Dubois, vis-à-vis

de la citoyenne Hasard; Évariste, vis-à-vis d'Élodie. Quant à Philippe

Desmahis, il dressait son torse athlétique sur le siège, à la gauche du

cocher, qu'il étonnait en lui contant qu'en un certain pays d'Amérique

les arbres portaient des andouilles et des cervelas.

Le citoyen Blaise, excellent cavalier, faisait la route à cheval et

prenait les devants pour n'avoir pas la poussière de la berline.

A mesure que les roues brûlaient le pavé du faubourg, les voyageurs

oubliaient leurs soucis; et, à la vue des champs, des arbres, du ciel,

leurs pensées devinrent riantes et douces. Élodie songea qu'elle était

née pour élever des poules auprès d'Évariste, juge de paix dans un

village, au bord d'une rivière, près d'un bois. Les ormeaux du chemin

fuyaient sur leur passage. A l'entrée des villages, les mâtins

s'élançaient de biais contre la voiture et aboyaient aux jambes des

chevaux, tandis qu'un grand épagneul couché en travers de la chaussée se

levait à regret; les poules voletaient éparses et, pour fuir,

traversaient la route; les oies, en troupe serrée, s'éloignaient

lentement. Les enfants barbouillés regardaient passer l'équipage. La

matinée était chaude, le ciel clair. La terre gercée attendait la pluie.

Ils mirent pied à terre près de Villejuif. Comme ils traversaient le

bourg, Desmahis entra chez une fruitière pour acheter des cerises dont

il voulait rafraîchir les citoyennes. La marchande était jolie: Desmahis

ne reparaissait plus. Philippe Dubois l'appela par le surnom que ses

amis lui donnaient communément:

"Hé! Barbaroux!... Barbaroux!"

A ce nom exécré, les passants dressèrent l'oreille et des visages

parurent à toutes les fenêtres. Et, quand ils virent sortir de chez la

fruitière un jeune et bel homme, la veste ouverte, le jabot flottant sur

une poitrine athlétique, et portant sur ses épaules un panier de cerises

et son habit au bout d'un bâton, le prenant pour le girondin proscrit,

des sans-culottes l'appréhendèrent violemment et l'eussent conduit à la

municipalité malgré ses protestations indignées, si le vieux Brotteaux,

Gamelin et les trois jeunes femmes n'eussent attesté que le citoyen se

nommait Philippe Desmahis, graveur en taille-douce et bon jacobin.

Encore fallut-il que le suspect montrât sa carte de civisme qu'il

portait sur lui, par grand hasard, étant fort négligent de ces choses. A

ce prix, il échappa aux mains des villageois patriotes sans autre

dommage qu'une de ses manchettes de dentelle, qu'on lui avait arrachée;

mais la perte était légère. Il reçut même les excuses des gardes

nationaux qui l'avaient serré le plus fort et qui parlaient de le porter

en triomphe à la municipalité.

Libre, entouré des citoyennes Élodie, Rose et Julienne, Desmahis jeta à

Philippe Dubois, qu'il n'aimait pas et qu'il soupçonnait de perfidie, un

sourire amer, et, le dominant de toute la tête:

"Dubois, si tu m'appelles encore Barbaroux, je t'appellerai Brissot;

c'est un petit homme épais et ridicule, les cheveux gras, la peau

huileuse, les mains gluantes. On ne doutera pas que tu ne sois l'infâme

Brissot, l'ennemi du peuple; et les républicains, saisis à ta vue

d'horreur et de dégoût, te pendront à la prochaine lanterne.... Tu

entends?"

Le citoyen Blaise, qui venait de faire boire son cheval, assura qu'il

avait arrangé l'affaire, quoiqu'il apparût à tous qu'elle avait été

arrangée sans lui.

On remonta en voiture. En route, Desmahis apprit au cocher que, dans

cette plaine de Longjumeau, plusieurs habitants de la lune étaient

tombés autrefois, qui, par la forme et la couleur, approchaient de la

grenouille, mais étaient d'une taille bien plus élevée. Philippe Dubois

et Gamelin parlaient de leur art. Dubois, élève de Regnault, était allé

à Rome. Il avait vu les tapisseries de Raphaël, qu'il mettait au-dessus

de tous les chefs-d'oeuvre. Il admirait le coloris du Corrège,

l'invention d'Annibal Carrache et le dessin du Dominiquin, mais ne

trouvait rien de comparable, pour le style, aux tableaux de Pompeio

Battoni. Il avait fréquenté, à Rome, M. Ménageot et madame Lebrun, qui

tous deux s'étaient déclarés contre la Révolution: aussi n'en parlait-il

pas. Mais il vantait Angelica Kauffmann, qui avait le goût pur et

connaissait l'antique.

Gamelin déplorait qu'à l'apogée de la peinture française, si tardive,

puisqu'elle ne datait que de Lesueur, de Claude et de Poussin et

correspondait à la décadence des écoles italienne et flamande, eût

succédé un si rapide et profond déclin. Il en rapportait les causes aux

moeurs publiques et à l'Académie, qui en était l'expression. Mais

l'Académie venait d'être heureusement supprimée et, sous l'influence des

principes nouveaux, David et son école créaient un art digne d'un peuple

libre. Parmi les jeunes peintres, Gamelin mettait sans envie au premier

rang Hennequin et Topino-Lebrun. Philippe Dubois préférait Regnault, son

maître, à David et fondait sur le jeune Gérard l'espoir de la peinture.

Élodie complimentait la citoyenne Thévenin sur sa toque de velours rouge

et sa robe blanche. Et la comédienne félicitait ses deux compagnes de

leurs toilettes et leur indiquait les moyens de faire mieux encore:

c'était, à son avis, de retrancher sur les ornements.

"On n'est jamais assez simplement mise, disait-elle. Nous apprenons cela

au théâtre où le vêtement doit laisser voir toutes les attitudes. C'est

là sa beauté, il n'en veut point d'autre.

--Vous dites bien, ma belle, répondait Élodie. Mais rien n'est plus

coûteux en toilette que la simplicité. Et ce n'est pas toujours par

mauvais goût que nous mettons des fanfreluches; c'est quelquefois par

économie."

Elles parlèrent avec intérêt des modes de l'automne, robes unies,

tailles courtes.

"Tant de femmes s'enlaidissent en suivant la mode! dit la Thévenin. On

devrait s'habiller selon sa forme.

--Il n'y a de beau que les étoffes roulées sur le corps et drapées, dit

Gamelin. Tout ce qui a été taillé et cousu est affreux."

Ces pensées, mieux placées dans un livre de Winckelmann que dans la

bouche d'un homme qui parle à des Parisiennes, furent rejetées avec le

mépris de l'indifférence.

"On fait pour l'hiver, dit Élodie, des douillettes à la laponne, en

florence et en sicilienne, et des redingotes à la Zulime, à taille

ronde, qui se ferment par un gilet à la turque.

--Ce sont des cache-misère, dit la Thévenin. Cela se vend tout fait.

J'ai une petite couturière qui travaille comme un ange et qui n'est pas

chère: je vous l'enverrai, ma chérie."

Et les paroles volaient, légères et pressées, déployant, soulevant les

fins tissus, florence rayé, pékin uni, sicilienne, gaze, nankin.

Et le vieux Brotteaux, en les écoutant, songeait avec une volupté

mélancolique à ces voiles d'une saison jetés sur des formes charmantes,

qui durent peu d'années et renaissent éternellement comme les fleurs des

champs. Et ses regards, qui allaient de ces trois jeunes femmes aux

bleuets et aux coquelicots du sillon, se mouillaient de larmes

souriantes.

Ils arrivèrent à Orangis vers les neuf heures et s'arrêtèrent à

l'auberge de la Cloche, où les époux Poitrine logeaient à pied et à

cheval. Le citoyen Blaise, qui avait rafraîchi sa toilette, tendit la

main aux citoyennes. Après avoir commandé le dîner pour midi, précédés

de leurs boîtes, de leurs cartons, de leurs chevalets et de leurs

parasols, que portait un petit gars du village, ils s'en furent à pied,

par les champs, vers le confluent de l'Orge et de l'Yvette, en ces

lieux charmants d'où l'on découvre la plaine verdoyante de Longjumeau et

que bordent la Seine et les bois de Sainte-Geneviève.

Jean Blaise, qui conduisait la troupe artiste, échangeait avec le

ci-devant financier des propos facétieux où passaient sans ordre ni

mesure Verboquet le Généreux, Catherine Cuissot qui colportait, les

demoiselles Chaudron, le sorcier Galichet et les figures plus récentes

de Cadet-Rousselle et de madame Angot.

Évariste, pris d'un amour soudain de la nature, en voyant des

moissonneurs lier des gerbes, sentait ses yeux se gonfler de larmes; des

rêves de concorde et d'amour emplissaient son coeur. Desmahis soufflait

dans les cheveux des citoyennes les graines légères des pissenlits.

Ayant toutes trois un goût de citadines pour les bouquets, elles

cueillaient dans les prés le bouillon-blanc, dont les fleurs se serrent

en épis autour de la tige, la campanule, portant suspendues en étages

ses clochettes lilas tendre, les grêles rameaux de la verveine odorante,

l'hièble, la menthe, la gaude, la mille-feuille, toute la flore

champêtre de l'été finissant. Et, parce que Jean-Jacques avait mis la

botanique à la mode parmi les filles des villes, elles savaient toutes

trois des fleurs les noms et les amours. Comme les corolles délicates,

alanguies de sécheresse, s'effeuillaient dans ses bras et tombaient en

pluie à ses pieds, la citoyenne Élodie soupira:

"Elles passent déjà, les fleurs!"

Tous se mirent à l'oeuvre et s'efforcèrent d'exprimer la nature telle

qu'ils la voyaient; mais chacun la voyait dans la manière d'un maître.

En peu de temps Philippe Dubois eut troussé dans le genre de

Hubert-Robert une ferme abandonnée, des arbres abattus, un torrent

desséché. Évariste Gamelin trouvait au bord de l'Yvette les paysages du

Poussin. Philippe Desmahis, devant un pigeonnier, travaillait dans la

manière picaresque de Callot et de Duplessis. Le vieux Brotteaux, qui

se piquait d'imiter les flamands, dessinait soigneusement une vache.

Élodie esquissait une chaumière, et son amie Julienne, qui était fille

d'un marchand de couleurs, lui faisait sa palette. Des enfants, collés

contre elle, la regardaient peindre. Elle les écartait de son jour en

les appelant moucherons et en leur donnant des berlingots. Et la

citoyenne Thévenin, quand elle en trouvait de jolis, les débarbouillait,

les embrassait et leur mettait des fleurs dans les cheveux. Elle les

caressait avec une douceur mélancolique parce qu'elle n'avait pas la

joie d'être mère, et aussi pour s'embellir par l'expression d'un tendre

sentiment et pour exercer son art de l'attitude et du groupement.

Seule, elle ne dessinait ni ne peignait. Elle s'occupait d'apprendre un

rôle et plus encore de plaire. Et, son cahier à la main, elle allait de

l'un à l'autre, chose légère et charmante. "Pas de teint, pas de figure,

pas de corps, pas de voix", disaient les femmes, et elle emplissait

l'espace de mouvement, de couleur et d'harmonie. Fanée, jolie, lasse,

infatigable, elle était les délices du voyage. D'humeur inégale et

cependant toujours gaie, susceptible, irritable et pourtant accommodante

et facile, la langue salée avec le ton le plus poli, vaine, modeste,

vraie, fausse, délicieuse, si Rose Thévenin ne faisait pas bien ses

affaires, si elle ne devenait point déesse, c'est que les temps étaient

mauvais et qu'il n'y avait plus à Paris ni encens ni autels pour les

Grâces. La citoyenne Blaise, qui en parlant d'elle faisait la grimace et

l'appelait sa "belle-mère", ne pouvait la voir sans se rendre à tant de

charmes.

On répétait à Feydeau _Les Visitandines_; et Rose se félicitait d'y

tenir un rôle plein de naturel. C'est le naturel qu'elle cherchait,

qu'elle poursuivait, qu'elle trouvait.

"Nous ne verrons donc point Paméla?" dit le beau Desmahis.

Le Théâtre de la Nation était fermé et les comédiens envoyés aux

Madelonnettes et à Pélagie.

"Est-ce là la liberté?" s'écria la Thévenin levant au ciel ses beaux

yeux indignés.

"Les acteurs du Théâtre de la Nation, dit Gamelin, sont des

aristocrates, et la pièce du citoyen François tend à faire regretter les

privilèges de la noblesse.

--Messieurs, dit la Thévenin, ne savez-vous entendre que ceux qui vous

flattent?..."

Vers midi, chacun se sentant grand-faim, la petite troupe regagna

l'auberge.

Évariste, auprès d'Élodie, lui rappelait en souriant les souvenirs de

leurs premières rencontres:

"Deux oisillons étaient tombés du toit où ils nichaient sur le rebord de

votre fenêtre. Vous les nourrissiez à la becquée; l'un d'eux vécut et

prit sa volée. L'autre mourut dans le nid d'ouate que vous lui aviez

fait. "C'était celui que j'aimais le mieux", avez-vous dit. Ce jour-là,

vous portiez, Élodie, un noeud rouge dans les cheveux."

Philippe Dubois et Brotteaux, un peu en arrière des autres, parlaient de

Rome où ils étaient allés tous deux, celui-ci en 72, l'autre vers les

derniers jours de l'Académie. Et il souvenait encore au vieux Brotteaux

de la princesse Mondragone, à qui il eût bien laissé entendre ses

soupirs, sans le comte Altieri qui ne la quittait pas plus que son

ombre. Philippe Dubois ne négligea pas de dire qu'il avait été prié à

dîner chez le cardinal de Bernis et que c'était l'hôte le plus obligeant

du monde.

"Je l'ai connu, dit Brotteaux, et je puis dire sans me flatter que j'ai

été durant quelque temps de ses plus familiers: il aimait à fréquenter

la canaille. C'était un aimable homme et, bien qu'il fît métier de

débiter des fables, il y avait dans son petit doigt plus de saine

philosophie que dans la tête de tous vos jacobins qui veulent nous

envertueuser et nous endéificoquer. Certes j'aime mieux nos simples

théophages, qui ne savent ni ce qu'ils disent ni ce qu'ils font, que ces

enragés barbouilleurs de lois, qui s'appliquent à nous guillotiner pour

nous rendre vertueux et sages et nous faire adorer l'Être suprême, qui

les a faits à son image. Au temps passé, je faisais dire la messe à la

chapelle des Ilettes par un pauvre diable de curé qui disait après

boire: "Ne médisons point des pécheurs: nous en vivons, prêtres indignes

que nous sommes!" Convenez, monsieur, que ce croqueur d'orémus avait de

saines maximes sur le gouvernement. Il en faudrait revenir là et

gouverner les hommes tels qu'ils sont et non tels qu'on les voudrait

être."

La Thévenin s'était rapprochée du vieux Brotteaux. Elle savait que cet

homme avait mené grand train autrefois, et son imagination parait de ce

brillant souvenir la pauvreté présente du ci-devant financier, qu'elle

jugeait moins humiliante, étant générale et causée par la ruine

publique. Elle contemplait en lui, curieusement et non sans respect, les

débris d'un de ces généreux Crésus que célébraient en soupirant les

comédiennes ses aînées. Et puis les manières de ce bonhomme en redingote

puce si râpée et si propre lui plaisaient.

"Monsieur Brotteaux, lui dit-elle, on sait que jadis, dans un beau parc,

par des nuits illuminées, vous vous glissiez dans des bosquets de myrtes

avec des comédiennes et des danseuses, au son lointain des flûtes et des

violons.... Hélas! elles étaient plus belles, n'est-ce pas, vos déesses

de l'Opéra et de la Comédie-Française, que nous autres, pauvres petites

actrices nationales?

--Ne le croyez pas, mademoiselle, répondit Brotteaux, et sachez que s'il

s'en fût rencontré en ce temps une semblable à vous, elle se serait

promenée, seule, en souveraine et sans rivale, pour peu qu'elle l'eût

souhaité, dans le parc dont vous voulez bien vous faire une idée si

flatteuse...."

L'hôtel de la Cloche était rustique. Une branche de houx pendait sur la

porte charretière, qui donnait accès à une cour toujours humide où

picoraient les poules. Au fond de la cour s'élevait l'habitation,

composée d'un rez-de-chaussée et d'un étage, coiffée d'une haute toiture

de tuiles moussues et dont les murs disparaissaient sous de vieux

rosiers tout fleuris de roses. A droite, des quenouilles montraient

leurs pointes au-dessus du mur bas du jardin. A gauche était l'écurie,

avec un râtelier extérieur et une grange en colombage. Une échelle

s'appuyait au mur. De ce côté encore, sous un hangar encombré

d'instruments agricoles et de souches, du haut d'un vieux cabriolet, un

coq blanc surveillait ses poules. La cour était fermée, de ce sens, par

des étables devant lesquelles s'élevait, comme un tertre glorieux, un

tas de fumier que, à cette heure, retournait de sa fourche une fille

plus large que haute, les cheveux couleur de paille. Le purin qui

remplissait ses sabots lavait ses pieds nus, dont on voyait se soulever

par intervalles les talons jaunes comme du safran. Sa jupe troussée

laissait à découvert la crasse de ses mollets énormes et bas. Tandis que

Philippe Desmahis la regardait, surpris et amusé du jeu bizarre de la

nature qui avait construit cette fille en largeur, l'hôtelier appela:

"Hé! la Tronche! va quérir de l'eau!"

Elle se retourna et montra une face écarlate et une large bouche où

manquait une palette. Il avait fallu la corne d'un taureau pour ébrécher

cette puissante denture. Sa fourche à l'épaule, elle riait. Semblables à

des cuisses, ses bras rebrassés étincelaient au soleil.

La table était mise dans la salle basse, où les poulets achevaient de

rôtir sous le manteau de la cheminée, garni de vieux fusils. Longue de

plus de vingt pieds, la salle, blanchie à la chaux, n'était éclairée que

par les vitres verdâtres de la porte et par une seule fenêtre, encadrée

de roses, auprès de laquelle l'aïeule tournait son rouet. Elle portait

une coiffe et un bavolet de dentelle du temps de la Régence. Les doigts

noueux de ses mains tachées de terre tenaient la quenouille. Des mouches

se posaient sur le bord de ses paupières, et elle ne les chassait pas.

Dans les bras de sa mère, elle avait vu passer Louis XIV en carrosse.

Il y avait soixante ans qu'elle avait fait le voyage de Paris. Elle

conta d'une voix faible et chantante aux trois jeunes femmes debout

devant elle qu'elle avait vu l'Hôtel de Ville, les Tuileries et la

Samaritaine, et que, lorsqu'elle traversait le Pont-Royal, un bateau qui

portait des pommes au marché du Mail s'était ouvert, que les pommes s'en

étaient allées au fil de l'eau et que la rivière en était tout

empourprée.

Elle avait été instruite des changements survenus nouvellement dans le

royaume, et surtout de la zizanie qu'il y avait entre les curés jureurs

et ceux qui ne juraient point. Elle savait aussi qu'il y avait eu des

guerres, des famines et des signes dans le ciel. Elle ne croyait point

que le roi fût mort. On l'avait fait fuir, disait-elle, par un

souterrain et l'on avait livré au bourreau, à sa place, un homme du

commun.

Aux pieds de l'aïeule, dans son moïse, le dernier-né des Poitrine,

Jeannot, faisait ses dents. La Thévenin souleva le berceau d'osier et

sourit à l'enfant, qui gémit faiblement, épuisé de fièvre et de

convulsions. Il fallait qu'il fût bien malade, car on avait appelé le

médecin, le citoyen Pelleport, qui, à la vérité, député suppléant à la

Convention, ne faisait point payer ses visites.

La citoyenne Thévenin, enfant de la balle, était partout chez elle; mal

contente de la façon dont la Tronche avait lavé la vaisselle, elle

essuyait les plats, les gobelets et les fourchettes. Pendant que la

citoyenne Poitrine faisait cuire la soupe, qu'elle goûtait en bonne

hôtelière, Élodie coupait en tranches un pain de quatre livres encore

chaud du four. Gamelin, en la voyant faire, lui dit:

"J'ai lu, il y a quelques jours, un livre écrit par un jeune Allemand

dont j'ai oublié le nom, et qui a été très bien mis en français. On y

voit une belle jeune fille nommée Charlotte qui, comme vous, Élodie,

taillait des tartines et, comme vous, les taillait avec grâce, et si

joliment qu'à la voir faire le jeune Werther devint amoureux d'elle.

--Et cela finit par un mariage? demanda Élodie.

--Non, répondit Évariste; cela finit par la mort violente de Werther."

Ils dînèrent bien, car ils avaient grand-faim; mais la chère était

médiocre. Jean Blaise s'en plaignit: il était très porté sur sa bouche

et faisait de bien manger une règle de vie; et, sans doute, ce qui

l'incitait à ériger sa gourmandise en système, c'était la disette

générale. La Révolution avait dans toutes les maisons renversé la

marmite. Le commun des citoyens n'avait rien à se mettre sous la dent.

Les gens habiles qui, comme Jean Blaise, gagnaient gros dans la misère

publique, allaient chez le traiteur où ils montraient leur esprit en

s'empiffrant. Quant à Brotteaux qui, en l'an II de la Liberté, vivait de

châtaignes et de croûtons de pain, il lui souvenait d'avoir soupé chez

Grimod de la Reynière, à l'entrée des Champs-Élysées. Envieux de mériter

le titre de fine gueule, devant les choux au lard de la femme Poitrine,

il abondait en savantes recettes de cuisine et en bons préceptes

gastronomiques. Et, comme Gamelin déclarait qu'un républicain méprise

les plaisirs de la table, le vieux traitant, amateur d'antiquités,

donnait au jeune Spartiate la vraie formule du brouet noir.

Après le dîner, Jean Blaise, qui n'oubliait pas les affaires sérieuses,

fit faire à son académie foraine des croquis et des esquisses de

l'auberge, qu'il jugeait assez romantique dans son délabrement. Tandis

que Philippe Desmahis et Philippe Dubois dessinaient les étables, la

Tronche vint donner à manger aux cochons. Le citoyen Pelleport, officier

de santé, qui sortait en même temps de la salle basse où il était venu

porter ses soins au petit Poitrine, s'approcha des artistes et, après

les avoir complimentés de leurs talents, qui honoraient la nation tout

entière, il leur montra la Tronche au milieu des pourceaux.

"Vous voyez cette créature, dit-il, ce n'est pas une fille, comme vous

pourriez le croire: c'est deux filles. Comprenez que je parle

littéralement. Surpris du volume énorme de sa charpente osseuse, je l'ai

examinée et me suis aperçu qu'elle avait la plupart des os en double: à

chaque cuisse, deux fémurs soudés ensemble; à chaque épaule, deux

humérus. Elle possède aussi des muscles en double. Ce sont, à mon sens,

deux jumelles étroitement associées ou, pour mieux dire, fondues

ensemble. Le cas est intéressant. Je l'ai signalé à monsieur

Saint-Hilaire, qui m'en a su gré. C'est un monstre que vous voyez là,

citoyens. Ces gens-ci l'appellent "la Tronche". Ils devraient dire "les

Tronches": elles sont deux. La nature a de ces bizarreries.... Bonsoir,

citoyens peintres! Nous aurons de l'orage, cette nuit...."

Après le souper aux chandelles, l'académie Blaise fit dans la cour de

l'auberge, en compagnie d'un fils et d'une fille Poitrine, une partie de

colin-maillard, à laquelle jeunes femmes et jeunes hommes mirent une

vivacité que leur âge explique assez pour qu'on ne cherche pas si la

violence et l'incertitude du temps n'excitait pas leur ardeur. Quand il

fit tout à fait nuit, Jean Blaise proposa de jouer dans la salle basse

aux jeux innocents. Élodie demanda la "chasse au coeur" qui fut acceptée

de toute la compagnie. Sur les indications de la jeune fille, Philippe

Desmahis traça à la craie sur les meubles, les portes et les murs sept

coeurs, c'est-à-dire un de moins qu'il n'y avait de joueurs, car le

vieux Brotteaux s'était mis obligeamment de la partie. On dansa en rond

"La Tour, prends garde", et, sur un signal d'Élodie, chacun courut

mettre la main sur un coeur. Gamelin, distrait et maladroit, les trouva

tous pris: il donna un gage, le petit couteau acheté six sous à la foire

Saint-Germain et qui avait coupé le pain pour la mère indigente. On

recommença et ce furent tour à tour Blaise, Élodie, Brotteaux et la

Thévenin qui ne trouvèrent pas de coeur et donnèrent chacun leur gage,

une bague, un réticule, un petit livre relié en maroquin, un bracelet.

Puis, les gages furent tirés au sort sur les genoux d'Élodie et chacun,

pour racheter le sien, dut montrer ses talents de société, chanter une

chanson ou dire des vers. Brotteaux récita le discours du patron de la

France, au premier chant de _La Pucelle_:

Je suis Denis et saint de mon métier,

J'aime la Gaule....

Le citoyen Blaise, bien que moins lettré, donna sans hésiter la réponse

de Richemond:

Monsieur le Saint, ce n'était pas la peine

D'abandonner le céleste domaine....

Tout le monde alors lisait et relisait avec délices le chef-d'oeuvre de

l'Arioste français; les hommes les plus graves souriaient des amours de

Jeanne et de Dunois, des aventures d'Agnès et de Monrose et des exploits

de l'âne ailé. Tous les hommes cultivés savaient par coeur les beaux

endroits de ce poème divertissant et philosophique. Évariste Gamelin,

lui-même, bien que d'humeur sévère, en prenant sur le giron d'Élodie son

couteau de six liards, récita de bonne grâce l'entrée de Grisbourdon aux

enfers. La citoyenne Thévenin chanta sans accompagnement la romance de

Nina: _Quand le bien-aimé reviendra_. Desmahis chanta, sur l'air de _La

Faridondaine_:

Quelques-uns prirent le cochon

De ce bon saint Antoine,

Et, lui mettant un capuchon,

Ils en firent un moine.

Il n'en coûtait que la façon....

Cependant Desmahis était soucieux. A cette heure, il aimait ardemment

les trois femmes avec lesquelles il jouait au "gage touché", et il

jetait à toutes trois des regards brûlants et doux. Il aimait la

Thévenin pour sa grâce, sa souplesse, son art savant, ses oeillades et sa

voix qui allait au coeur; il aimait Élodie, qu'il sentait de nature

abondante, riche et donnante; il aimait Julienne Hasard, malgré ses

cheveux décolorés, ses cils blancs, ses taches de rousseur et son maigre

corsage, parce que, comme ce Dunois dont parle Voltaire dans _La

Pucelle_, il était toujours prêt, dans sa générosité, à donner à la

moins jolie une marque d'amour, et d'autant plus qu'elle lui semblait,

pour l'instant, la plus inoccupée et, partant, la plus accessible.

Exempt de toute vanité, il n'était jamais sûr d'être agréé; il n'était

jamais sûr non plus de ne l'être pas. Aussi s'offrait-il, à tout hasard.

Profitant des rencontres heureuses du "gage touché", il tint quelques

tendres propos à la Thévenin, qui ne s'en fâcha pas, mais n'y pouvait

guère répondre sous le regard jaloux du citoyen Jean Blaise. Il parla

plus amoureusement encore à la citoyenne Élodie, qu'il savait engagée

avec Gamelin, mais il n'était pas assez exigeant pour vouloir un coeur à

lui seul. Élodie ne pouvait l'aimer; mais elle le trouvait beau et elle

ne réussit pas entièrement à le lui cacher. Enfin, il porta ses voeux les

plus pressants à l'oreille de la citoyenne Hasard: elle y répondit par

un air de stupeur qui pouvait exprimer une soumission abîmée aussi bien

qu'une morne indifférence. Et Desmahis ne crut point qu'elle était

indifférente.

Il n'y avait dans l'auberge que deux chambres à coucher, toutes deux au

premier étage et sur le même palier. Celle de gauche, la plus belle,

était tendue de papier à fleurs et ornée d'une glace grande comme la

main, dont le cadre doré subissait l'offense des mouches depuis

l'enfance de Louis XV. Là, sous un ciel d'indienne à ramages, se

dressaient deux lits garnis d'oreillers de plume, d'édredons et de

courtepointes. Cette chambre était réservée aux trois citoyennes.

Quand vint l'heure de la retraite, Desmahis et la citoyenne Hasard,

tenant à la main chacun son chandelier, se souhaitèrent le bonsoir sur

le palier. Le graveur amoureux coula à la fille du marchand de couleurs

un billet par lequel il la priait de le rejoindre, quand tout serait

endormi, dans le grenier, qui se trouvait au-dessus de la chambre des

citoyennes.

Prévoyant et sage, il avait dans la journée étudié les êtres et exploré

ce grenier, plein de bottes d'oignons, de fruits qui séchaient sous un

essaim de guêpes, de coffres, de vieilles malles. Il y avait même vu un

vieux lit de sangle boiteux et hors d'usage, à ce qu'il lui sembla, et

une paillasse éventrée, où sautaient des puces.

En face de la chambre des citoyennes était une chambre à trois lits,

assez petite, où devaient coucher, à leurs guises, les citoyens

voyageurs. Mais Brotteaux, qui était sybarite, s'en était allé à la

grange dormir dans le foin. Quant à Jean Blaise, il avait disparu,

Dubois et Gamelin ne tardèrent pas à s'endormir. Desmahis se mit au lit;

mais, quand le silence de la nuit eut, comme une eau dormante, recouvert

la maison, le graveur se leva et monta l'escalier de bois, qui se mit à

craquer sous ses pieds nus. La porte du grenier était entrebâillée. Il

en sortait une chaleur étouffante et des senteurs âcres de fruits

pourris. Sur un lit de sangle boiteux, la Tronche dormait, la bouche

ouverte, la chemise relevée, les jambes écartées. Elle était énorme.

Traversant la lucarne, un rayon de lune baignait d'azur et d'argent sa

peau qui, entre des écailles de crasse et des éclaboussures de purin,

brillait de jeunesse et de fraîcheur. Desmahis se jeta sur elle;

réveillée en sursaut, elle eut peur et cria; mais, dès qu'elle comprit

ce qu'on lui voulait, rassurée, elle ne témoigna ni surprise ni

contrariété et feignit d'être encore plongée dans un demi-sommeil qui,

en lui ôtant la conscience des choses, lui permettait quelque

sentiment....

Desmahis rentra dans sa chambre, où il dormit jusqu'au jour d'un sommeil

tranquille et profond.

Le lendemain, après une dernière journée de travail, l'académie

promeneuse reprit le chemin de Paris. Quand Jean Blaise paya son hôte en

assignats, le citoyen Poitrine se lamenta de ne plus voir que de

"l'argent carré" et promit une belle chandelle au bougre qui ramènerait

les jaunets.

Il offrit des fleurs aux citoyennes. Par son ordre, la Tronche, sur une

échelle, en sabots et troussée, montrant au jour ses mollets crasseux et

resplendissants, coupait infatigablement des roses aux rosiers grimpants

qui couvraient la muraille. De ses larges mains les roses tombaient en

pluie, en torrents, en avalanche, dans les jupes tendues d'Élodie, de

Julienne et de la Thévenin. La berline en fut pleine. Tous, rentrant à

la nuit, en apportèrent chez eux des brassées, et leur sommeil et leur

réveil en fut tout parfumé.

Les Dieux ont soif · 第 9 / 30 题