IV

Il était dix heures du matin. Le soleil d'avril trempait de lumière les

tendres feuilles des arbres. Allégé par l'orage de la nuit, l'air avait

une douceur délicieuse. A longs intervalles, un cavalier, passant sur

l'allée des Veuves, rompait le silence de la solitude. Au bord de

l'allée ombreuse, contre la chaumière de _La Belle Lilloise_, sur un

banc de bois, Évariste attendait Élodie. Depuis le jour où leurs doigts

s'étaient rencontrés sur le linon de l'écharpe, où leurs souffles

s'étaient mêlés, il n'était plus revenu à l'_Amour peintre_. Pendant

toute une semaine, son orgueilleux stoïcisme et sa timidité, qui

devenait sans cesse plus farouche, l'avaient tenu éloigné d'Élodie. Il

lui avait écrit une lettre grave, sombre, ardente, dans laquelle,

exposant les griefs dont il chargeait le citoyen Blaise et taisant son

amour, dissimulant sa douleur, il annonçait sa résolution de ne plus

retourner au magasin d'estampes et montrait à suivre cette résolution

plus de fermeté que n'en pouvait approuver une amante.

D'un naturel contraire, Élodie, encline à défendre son bien en toute

occasion, songea tout de suite à rattraper son ami. Elle pensa d'abord à

l'aller voir chez lui, dans l'atelier de la place de Thionville. Mais,

le sachant d'humeur chagrine, jugeant, par sa lettre, qu'il avait l'âme

irritée, craignant qu'il n'enveloppât dans la même rancune la fille et

le père et ne s'étudiât à ne la plus revoir, elle pensa meilleur de lui

donner un rendez-vous sentimental et romanesque auquel il ne pourrait se

dérober, où elle aurait tout loisir de persuader et de plaire, où la

solitude conspirerait avec elle pour le charmer et le vaincre.

Il y avait alors, dans tous les jardins anglais et sur toutes les

promenades à la mode, des chaumières construites par de savants

architectes, qui flattaient ainsi les goûts agrestes des citadins. La

chaumière de _La Belle Lilloise_, occupée par un limonadier, appuyait sa

feinte indigence sur les débris artistement imités d'une vieille tour,

afin d'unir au charme villageois la mélancolie des ruines. Et, comme

s'il n'eût point suffi, pour émouvoir les âmes sensibles, d'une

chaumière et d'une tour écroulée, le limonadier avait élevé sous un

saule un tombeau, une colonne surmontée d'une urne funèbre et qui

portait cette inscription: "Cléonice à son fidèle Azor." Chaumières,

ruines, tombeaux: à la veille de périr, l'aristocratie avait élevé dans

les parcs héréditaires ces symboles de pauvreté, d'abolition et de mort.

Et maintenant les citadins patriotes se plaisaient à boire, à danser, à

aimer dans de fausses chaumières, à l'ombre de faux cloîtres faussement

ruinés et parmi de faux tombeaux, car ils étaient les uns comme les

autres amants de la nature et disciples de Jean-Jacques et ils avaient

pareillement des coeurs sensibles et pleins de philosophie.

Arrivé au rendez-vous avant l'heure fixée, Évariste attendait, et, comme

au balancier d'une horloge, il mesurait le temps aux battements de son

coeur. Une patrouille passa, conduisant des prisonniers. Dix minutes

après, une femme tout habillée de rose, un bouquet de fleurs à la main,

selon l'usage, accompagnée d'un cavalier en tricorne, habit rouge, veste

et culotte rayés, se glissèrent dans la chaumière, tous deux si

semblables aux galants de l'ancien régime qu'il fallait bien croire,

avec le citoyen Blaise, qu'il y a dans les hommes des caractères que

les révolutions ne changent point.

Quelques instants plus tard, venue de Rueil ou de Saint-Cloud, une

vieille femme, qui portait au bout du bras une boîte cylindrique, peinte

de couleurs vives, alla s'asseoir sur le banc où attendait Gamelin. Elle

avait posé devant elle sa boîte, dont le couvercle portait une aiguille

pour tirer les sorts. Car la pauvre femme offrait, dans les jardins, la

chance aux petits enfants. C'était une marchande de "plaisirs", vendant

sous un nom nouveau une antique pâtisserie, car, soit que le terme

immémorial d'"oublie" donnât l'idée importune d'oblation et de

redevance, soit qu'on s'en fût lassé par caprice, les "oublies"

s'appelaient alors des "plaisirs".

La vieille essuya, d'un coin de son tablier, la sueur de son front et

exhala ses plaintes au ciel, accusant Dieu d'injustice quand il faisait

une dure vie à ses créatures. Son homme tenait un bouchon, au bord de la

rivière, à Saint-Cloud, et elle montait tous les jours aux

Champs-Élysées, agitant sa cliquette et criant: "Voilà le plaisir,

mesdames!" Et de tout ce travail ils ne tiraient pas de quoi soutenir

leur vieillesse.

Voyant le jeune homme du banc disposé à la plaindre, elle exposa

abondamment la cause de ses maux. C'était la république qui, en

dépouillant les riches, ôtait aux pauvres le pain de la bouche. Et il

n'y avait pas à espérer un meilleur état de choses. Elle connaissait, au

contraire, à plusieurs signes, que les affaires ne feraient qu'empirer.

A Nanterre, une femme avait accouché d'un enfant à tête de vipère; la

foudre était tombée sur l'église de Rueil et avait fondu la croix du

clocher; on avait aperçu un loup-garou dans le bois de Chaville. Des

hommes masqués empoisonnaient les sources et jetaient dans l'air des

poudres qui donnaient des maladies....

Évariste vit Élodie qui sautait de voiture. Il courut à elle. Les yeux

de la jeune femme brillaient dans l'ombre transparente de son chapeau de

paille; ses lèvres, aussi rouges que les oeillets qu'elle tenait à la

main, souriaient. Une écharpe de soie noire, croisée sur la poitrine, se

nouait sur le dos. Sa robe jaune faisait voir les mouvements rapides des

genoux et découvrait les pieds chaussés de souliers plats. Les hanches

étaient presque entièrement dégagées: car la Révolution avait affranchi

la taille des citoyennes; cependant la jupe, enflée encore sous les

reins, déguisait les formes en les exagérant et voilait la réalité sous

son image amplifiée.

Il voulut parler et ne put trouver ses mots, et se reprocha cet embarras

qu'Élodie préférait au plus doux accueil. Elle remarqua aussi et tint

pour un bon signe qu'il avait noué sa cravate avec plus d'art qu'à

l'ordinaire. Elle lui tendit la main.

"Je voulais vous voir, dit-elle, causer avec vous. Je n'ai pas répondu à

votre lettre: elle m'a déplu; je ne vous y ai pas retrouvé. Elle aurait

été plus aimable, si elle avait été plus naturelle. Ce serait faire tort

à votre caractère et à votre esprit que de croire que vous ne voulez pas

retourner à l'_Amour peintre_ parce que vous y avez eu une altercation

légère sur la politique, avec un homme beaucoup plus âgé que vous. Soyez

sûr que vous n'avez nullement à craindre que mon père vous reçoive mal,

quand vous reviendrez chez nous. Vous ne le connaissez pas: il ne se

rappelle ni ce qu'il vous a dit, ni ce que vous lui avez répondu. Je

n'affirme pas qu'il existe une grande sympathie entre vous deux; mais il

est sans rancune. Je vous le dis franchement, il ne s'occupe pas

beaucoup de vous... ni de moi. Il ne pense qu'à ses affaires et à ses

plaisirs."

Elle s'achemina vers les bosquets de la chaumière, où il la suivit avec

quelque répugnance, parce qu'il savait que c'était le rendez-vous des

amours vénales et des tendresses éphémères. Elle choisit la table la

plus cachée.

"Que j'ai de choses à vous dire, Évariste! L'amitié a des droits: vous

me permettez d'en user? Je vous parlerai beaucoup de vous... et un peu

de moi, si vous le voulez bien."

Le limonadier ayant apporté une carafe et des verres, elle versa

elle-même à boire, en bonne ménagère; puis elle lui conta son enfance,

elle lui dit la beauté de sa mère, qu'elle aimait à célébrer, par piété

filiale et comme l'origine de sa propre beauté; elle vanta la vigueur de

ses grands-parents, car elle avait l'orgueil de son sang bourgeois. Elle

conta comment, ayant perdu à seize ans cette mère adorable, elle avait

vécu sans tendresse et sans appui. Elle se peignit telle qu'elle était,

vive, sensible, courageuse, et elle ajouta:

"Évariste, j'ai passé une jeunesse trop mélancolique et trop solitaire

pour ne pas savoir le prix d'un coeur comme le vôtre, et je ne renoncerai

pas de moi-même et sans efforts, je vous en avertis, à une sympathie sur

laquelle je croyais pouvoir compter et qui m'était chère."

Évariste la regarda tendrement:

"Se peut-il, Élodie, que je ne vous sois pas indifférent? Puis-je

croire?..."

Il s'arrêta, de peur d'en trop dire et d'abuser par là d'une amitié si

confiante.

Elle lui tendit une petite main honnête, qui sortait à demi des longues

manches étroites garnies de dentelle. Son sein se soulevait en longs

soupirs.

"Attribuez-moi, Évariste, tous les sentiments que vous voulez que j'aie

pour vous, et vous ne vous tromperez pas sur les dispositions de mon

coeur.

--Élodie, Élodie, ce que vous dites là, le répéterez-vous encore quand

vous saurez...."

Il hésita.

Elle baissa les yeux.

Il acheva plus bas:

"... que je vous aime?"

En entendant ces derniers mots, elle rougit: c'était de plaisir. Et,

tandis que ses yeux exprimaient une tendre volupté, malgré elle, un

sourire comique soulevait un coin de ses lèvres. Elle songeait:

"Et il croit s'être déclaré le premier!... et il craint peut-être de me

fâcher!..."

Et elle lui dit avec bonté:

"Vous ne l'aviez donc pas vu, mon ami, que je vous aimais?"

Ils se croyaient seuls au monde. Dans son exaltation, Évariste leva les

yeux vers le firmament étincelant de lumière et d'azur:

"Voyez: le ciel nous regarde! Il est adorable et bienveillant comme

vous, ma bien-aimée; il a votre éclat, votre douceur, votre sourire."

Il se sentait uni à la nature entière, il l'associait à sa joie, à sa

gloire. A ses yeux, pour célébrer ses fiançailles, les fleurs des

marronniers s'allumaient comme des candélabres, les torches gigantesques

des peupliers s'enflammaient.

Il se réjouissait de sa force et de sa grandeur. Elle, plus tendre et

aussi plus fine, plus souple et plus ductile, se donnait l'avantage de

la faiblesse et, aussitôt après l'avoir conquis, se soumettait à lui;

maintenant qu'elle l'avait mis sous sa domination, elle reconnaissait en

lui le maître, le héros, le dieu, brûlait d'obéir, d'admirer et de

s'offrir. Sous l'ombrage du bosquet, il lui donna un long baiser ardent

sous lequel elle renversa la tête, et, dans les bras d'Évariste, elle

sentit toute sa chair se fondre comme une cire.

Ils s'entretinrent longtemps encore d'eux-mêmes, oubliant l'univers.

Évariste exprimait surtout des idées vagues et pures, qui jetaient

Élodie dans le ravissement. Élodie disait des choses douces, utiles et

particulières. Puis, quand elle jugea qu'elle ne pouvait tarder

davantage, elle se leva avec décision, donna à son ami les trois oeillets

rouges fleuris à sa fenêtre et sauta lestement dans le cabriolet qui

l'avait amenée. C'était une voiture de place peinte en jaune, très haute

sur roues, qui n'avait certes rien d'étrange, non plus que le cocher.

Mais Gamelin ne prenait pas de voitures et l'on n'en prenait guère

autour de lui. De la voir sur ces grandes roues rapides, il eut un

serrement de coeur et se sentit assailli d'un douloureux pressentiment:

par une sorte d'hallucination tout intellectuelle, il lui semblait que

le cheval de louage emportait Élodie au-delà des choses actuelles et du

temps présent vers une cité riche et joyeuse, vers des demeures de luxe

et de plaisirs où il ne pénétrerait jamais.

La voiture disparut. Le trouble d'Évariste se dissipa; mais il lui

restait une sourde angoisse et il sentait que les heures de tendresse et

d'oubli qu'il venait de vivre, il ne les revivrait plus.

Il passa par les Champs-Élysées, où des femmes en robes claires

cousaient ou brodaient, assises sur des chaises de bois, tandis que

leurs enfants jouaient sous les arbres. Une marchande de plaisirs,

portant sa caisse en forme de tambour, lui rappela la marchande de

plaisirs de l'allée des Veuves, et il lui sembla qu'entre ces deux

rencontres tout un âge de sa vie s'était écoulé. Il traversa la place de

la Révolution. Dans le jardin des Tuileries, il entendit gronder au loin

l'immense rumeur des grands jours, ces voix unanimes que les ennemis de

la Révolution prétendaient s'être tues pour jamais. Il hâta le pas dans

la clameur grandissante, gagna la rue Honoré et la trouva couverte d'une

foule d'hommes et de femmes, qui criaient: "Vive la République! Vive la

Liberté!" Les murs des jardins, les fenêtres, les balcons, les toits

étaient pleins de spectateurs qui agitaient des chapeaux et des

mouchoirs. Précédé d'un sapeur qui faisait place au cortège, entouré

d'officiers municipaux, de gardes nationaux, de canonniers, de

gendarmes, de hussards, s'avançait lentement, sur les têtes des

citoyens, un homme au teint bilieux, le front ceint d'une couronne de

chêne, le corps enveloppé d'une vieille lévite verte à collet d'hermine.

Les femmes lui jetaient des fleurs. Il promenait autour de lui le regard

perçant de ses yeux jaunes, comme si, dans cette multitude enthousiaste,

il cherchait encore des ennemis du peuple à dénoncer, des traîtres à

punir. Sur son passage, Gamelin, tête nue, mêlant sa voix à cent mille

voix, cria:

"Vive Marat!"

Le triomphateur entra comme le Destin dans la salle de la Convention.

Tandis que la foule s'écoulait lentement, Gamelin, assis sur une borne

de la rue Honoré, contenait de sa main les battements de son coeur. Ce

qu'il venait de voir le remplissait d'une émotion sublime et d'un

enthousiasme ardent.

Il vénérait, chérissait Marat qui, malade, les veines en feu, dévoré

d'ulcères, épuisait le reste de ses forces au service de la République,

et, dans sa pauvre maison, ouverte à tous, l'accueillait les bras

ouverts, lui parlait avec le zèle du bien public, l'interrogeait parfois

sur les desseins des scélérats. Il admirait que les ennemis du juste, en

conspirant sa perte, eussent préparé son triomphe; il bénissait le

tribunal révolutionnaire qui, en acquittant l'Ami du peuple, avait rendu

à la Convention le plus zélé et le plus pur de ses législateurs. Ses

yeux revoyaient cette tête brûlée de fièvre, ceinte de la couronne

civique, ce visage empreint d'un vertueux orgueil et d'un impitoyable

amour, cette face ravagée, décomposée, puissante, cette bouche crispée,

cette large poitrine, cet agonisant robuste qui, du haut du char vivant

de son triomphe, semblait dire à ses concitoyens: "Soyez, à mon

exemple, patriotes jusqu'à la mort."

La rue était déserte, la nuit la couvrait de son ombre; l'allumeur de

lanternes passait avec son falot, et Gamelin murmurait:

"Jusqu'à la mort!..."

V

A neuf heures du matin, Évariste trouva dans le jardin du Luxembourg

Élodie qui l'attendait sur un banc.

Depuis un mois qu'ils avaient échangé leurs aveux d'amour, ils se

voyaient tous les jours, à l'_Amour peintre_ ou à l'atelier de la place

de Thionville, très tendrement, et toutefois avec une réserve

qu'imposait à leur intimité le caractère d'un amant grave et vertueux,

déiste et bon citoyen, qui, prêt à s'unir à sa chère maîtresse devant la

loi ou devant Dieu seul, selon les circonstances, ne le voulait faire

qu'au grand jour et publiquement. Élodie reconnaissait tout ce que cette

résolution avait d'honorable; mais, désespérant d'un mariage que tout

rendait impossible et se refusant à braver les convenances sociales,

elle envisageait au-dedans d'elle-même une liaison que le secret eût

rendue décente jusqu'à ce que la durée l'eût rendue respectable. Elle

pensait vaincre, un jour, les scrupules d'un amant trop respectueux; et,

ne voulant pas tarder à lui faire des révélations nécessaires, elle lui

avait demandé une heure d'entretien dans le jardin désert, près du

couvent des Chartreux.

Elle le regarda d'un air de tendresse et de franchise, lui prit la main,

le fit asseoir à son côté et lui parla avec recueillement:

"Je vous estime trop pour rien vous cacher, Évariste. Je me crois digne

de vous, je ne le serais pas si je ne vous disais pas tout.

Entendez-moi et soyez mon juge. Je n'ai à me reprocher aucune action

vile, basse ou seulement intéressée. J'ai été faible et crédule.... Ne

perdez pas de vue, mon ami, les circonstances difficiles dans lesquelles

j'étais placée. Vous le savez: je n'avais plus de mère; mon père, encore

jeune, ne songeait qu'à ses amusements et ne s'occupait pas de moi.

J'étais sensible; la nature m'avait douée d'un coeur tendre et d'une âme

généreuse; et, bien qu'elle ne m'eût pas refusé un jugement ferme et

sain, le sentiment alors l'emportait en moi sur la raison. Hélas! il

l'emporterait encore aujourd'hui, s'ils ne s'accordaient tous deux,

Évariste, pour me donner à vous entièrement et à jamais!"

Elle s'exprimait avec mesure et fermeté. Ses paroles étaient préparées;

depuis longtemps elle avait résolu de faire sa confession, parce qu'elle

était franche, parce qu'elle se plaisait à imiter Jean-Jacques et parce

qu'elle se disait raisonnablement: "Évariste saura, quelque jour, des

secrets dont je ne suis pas seule dépositaire; il vaut mieux qu'un aveu,

dont la liberté est toute à ma louange, l'instruise de ce qu'il aurait

appris un jour à ma honte." Tendre comme elle était et docile à la

nature, elle ne se sentait pas très coupable et sa confession en était

moins pénible; elle comptait bien, d'ailleurs, ne dire que le

nécessaire.

"Ah! soupira-t-elle, que n'êtes-vous venu à moi, cher Évariste, à ces

moments où j'étais seule, abandonnée?..."

Gamelin avait pris à la lettre la demande que lui avait faite Élodie

d'être son juge. Préparé de nature et par éducation littéraire à

l'exercice de la justice domestique, il s'apprêtait à recevoir les aveux

d'Élodie.

Comme elle hésitait, il lui fit signe de parler.

Elle dit très simplement:

"Un jeune homme, qui parmi de mauvaises qualités en avait de bonnes et

ne montrait que celles-là, me trouva quelque attrait et s'occupa de moi

avec une assiduité qui surprenait chez lui: il était à la fleur de la

vie, plein de grâce et lié avec des femmes charmantes qui ne se

cachaient point de l'adorer. Ce ne fut pas par sa beauté ni même par son

esprit qu'il m'intéressa.... Il sut me toucher en me témoignant de

l'amour, et je crois qu'il m'aimait vraiment. Il fut tendre, empressé.

Je ne demandai d'engagements qu'à son coeur, et son coeur était mobile....

Je n'accuse que moi; c'est ma confession que je fais, et non la sienne.

Je ne me plains pas de lui, puisqu'il m'est devenu étranger. Ah! je vous

jure, Évariste, il est pour moi comme s'il n'avait jamais été!"

Elle se tut. Gamelin ne répondit rien. Il croisait les bras; son regard

était fixe et sombre. Il songeait en même temps à sa maîtresse et à sa

soeur Julie. Julie aussi avait écouté un amant; mais, bien différente,

pensait-il, de la malheureuse Élodie, elle s'était fait enlever, non

point dans l'erreur d'un coeur sensible, mais pour trouver, loin des

siens, le luxe et le plaisir. En sa sévérité, il avait condamné sa soeur

et il inclinait à condamner sa maîtresse.

Élodie reprit d'une voix très douce:

"J'étais imbue de philosophie; je croyais que les hommes étaient

naturellement honnêtes. Mon malheur fut d'avoir rencontré un amant qui

n'était pas formé à l'école de la nature et de la morale, et que les

préjugés sociaux, l'ambition, l'amour-propre, un faux point d'honneur

avaient fait égoïste et perfide."

Ces paroles calculées produisirent l'effet voulu. Les yeux de Gamelin

s'adoucirent. Il demanda:

"Qui était votre séducteur? Est-ce que je le connais?

--Vous ne le connaissez pas.

--Nommez-le-moi."

Elle avait prévu cette demande et était résolue à ne pas la satisfaire.

Elle donna ses raisons.

"Épargnez-moi, je vous prie. Pour vous comme pour moi, j'en ai déjà trop

dit."

Et, comme il insistait:

"Dans l'intérêt sacré de notre amour, je ne vous dirai rien qui précise

à votre esprit cet... étranger. Je ne veux pas jeter un spectre à votre

jalousie; je ne veux pas mettre une ombre importune entre vous et moi.

Ce n'est pas quand j'ai oublié cet homme que je vous le ferai

connaître."

Gamelin la pressa de lui livrer le nom du séducteur: c'est le terme

qu'il employait obstinément, car il ne doutait pas qu'Élodie n'eût été

séduite, trompée, abusée. Il ne concevait même pas qu'il en eût pu être

autrement, et qu'elle eût obéi au désir, à l'irrésistible désir, écouté

les conseils intimes de la chair et du sang; il ne concevait pas que

cette créature voluptueuse et tendre, cette belle victime, se fût

offerte; il fallait, pour contenter son génie, qu'elle eût été prise par

force ou par ruse, violentée, précipitée dans des pièges tendus sous

tous ses pas. Il lui faisait des questions mesurées dans les termes,

mais précises, serrées, gênantes. Il lui demandait comment s'était

formée cette liaison, si elle avait été longue ou courte, tranquille ou

troublée, et de quelle manière elle s'était rompue. Et il revenait sans

cesse sur les moyens qu'avait employés cet homme pour la séduire, comme

s'il avait dû en employer d'étranges et d'inouïs. Toutes ces questions,

il les fit en vain. Avec une obstination douce et suppliante, elle se

taisait, la bouche serrée et les yeux gros de larmes.

Pourtant, Évariste ayant demandé où était à présent cet homme, elle

répondit:

"Il a quitté le royaume."

Elle se reprit vivement:

"... la France.

--Un émigré!" s'écria Gamelin.

Elle le regarda, muette, à la fois rassurée et attristée de le voir se

créer lui-même une vérité conforme à ses passions politiques, et donner

à sa jalousie gratuitement une couleur jacobine.

En fait, l'amant d'Élodie était un petit clerc de procureur très joli

garçon, chérubin saute-ruisseau, qu'elle avait adoré et dont le souvenir

après trois ans lui donnait encore une chaleur dans le sein. Il

recherchait les femmes riches et âgées: il quitta Élodie pour une dame

expérimentée qui récompensait ses mérites. Entré, après la suppression

des offices, à la mairie de Paris, il était maintenant un dragon

sans-culotte et le greluchon d'une ci-devant.

"Un noble! un émigré! répétait Gamelin, qu'elle se gardait bien de

détromper, n'ayant jamais souhaité qu'il sût toute la vérité. Et il t'a

lâchement abandonnée?"

Elle inclina la tête.

Il la pressa sur son coeur:

"Chère victime de la corruption monarchique, mon amour te vengera de cet

infâme. Puisse le ciel me le faire rencontrer! Je saurai le

reconnaître!"

Elle détourna la tête, tout ensemble attristée et souriante, et déçue.

Elle l'aurait voulu plus intelligent des choses de l'amour, plus

naturel, plus brutal. Elle sentait qu'il ne pardonnait si vite que parce

qu'il avait l'imagination froide et que la confidence qu'elle venait de

lui faire n'éveillait en lui aucune de ces images qui torturent les

voluptueux, et qu'enfin il ne voyait dans cette séduction qu'un fait

moral et social.

Ils s'étaient levés et suivaient les vertes allées du jardin. Il lui

disait que, d'avoir souffert, il l'en estimait plus. Élodie n'en

demandait pas tant; mais, tel qu'il était, elle l'aimait, et elle

admirait le génie des arts qu'elle voyait briller en lui.

Au sortir du Luxembourg, ils rencontrèrent des attroupements dans la rue

de l'Égalité et tout autour du Théâtre de la Nation, ce qui n'était

point pour les surprendre: depuis quelques jours une grande agitation

régnait dans les sections les plus patriotes; on y dénonçait la faction

d'Orléans et les complices de Brissot, qui conjuraient, disait-on, la

ruine de Paris et le massacre des républicains. Et Gamelin lui-même

avait signé, peu auparavant, la pétition de la Commune qui demandait

l'exclusion des Vingt et un.

Près de passer sous l'arcade qui reliait le théâtre à la maison voisine,

il leur fallut traverser un groupe de citoyens en carmagnole que

haranguait, du haut de la galerie, un jeune militaire beau comme l'Amour

de Praxitèle sous son casque de peau de panthère. Ce soldat charmant

accusait l'Ami du peuple d'indolence. Il disait:

"Tu dors, Marat, et les fédéralistes nous forgent des fers!"

A peine Élodie eut-elle tourné les yeux sur lui:

"Venez, Évariste!" fit-elle vivement.

La foule, disait-elle, l'effrayait, et elle craignait de s'évanouir dans

la presse.

Ils se quittèrent sur la place de la Nation, en se jurant un amour

éternel.

Ce matin-là, de bonne heure, le citoyen Brotteaux avait fait à la

citoyenne Gamelin le présent magnifique d'un chapon. C'eût été de sa

part une imprudence de dire comment il se l'était procuré: car il le

tenait d'une dame de la Halle à qui, sur la pointe Eustache, il servait

parfois de secrétaire, et l'on savait que les dames de la Halle

nourrissaient des sentiments royalistes et correspondaient avec les

émigrés. La citoyenne Gamelin avait reçu le chapon d'un coeur

reconnaissant. On ne voyait guère de telles pièces alors: les vivres

enchérissaient. Le peuple craignait la famine; les aristocrates,

disait-on, la souhaitaient, les accapareurs la préparaient.

Le citoyen Brotteaux, prié de manger sa part du chapon au dîner de

midi, se rendit à cette invitation et félicita son hôtesse de la suave

odeur de cuisine qu'on respirait chez elle. Et, de fait, l'atelier du

peintre sentait le bouillon gras.

"Vous êtes bien honnête, monsieur, répondit la bonne dame. Pour préparer

l'estomac à recevoir votre chapon, j'ai fait une soupe aux herbes avec

une couenne de lard et un gros os de boeuf. Il n'y a rien qui embaume un

potage comme un os à moelle.

--Cette maxime est louable, citoyenne, répliqua le vieux Brotteaux. Et

vous ferez sagement de remettre demain, après-demain et tout le reste de

la semaine, ce précieux os dans la marmite, qu'il ne manquera point de

parfumer. La sibylle de Panzoust procédait de la sorte: elle faisait un

potage de choux verts avec une couenne de lard jaune et un vieil

savorados. Ainsi nomme-t-on dans son pays, qui est aussi le mien, l'os

médullaire si savoureux et succulent.

--Cette dame dont vous parlez, monsieur, fit la citoyenne Gamelin,

n'était-elle pas un peu regardante, de faire servir si longtemps le même

os?

--Elle menait petit train, répondit Brotteaux. Elle était pauvre, bien

que prophétesse."

A ce moment, Évariste Gamelin rentra, tout ému des aveux qu'il venait de

recevoir et se promettant de connaître le séducteur d'Élodie, pour

venger en même temps sur lui la République et son amour.

Après les politesses ordinaires, le citoyen Brotteaux reprit le fil de

son discours:

"Il est rare que ceux qui font métier de prédire l'avenir

s'enrichissent. On s'aperçoit trop vite de leurs supercheries. Leur

imposture les rend haïssables. Mais il faudrait les détester bien

davantage s'ils annonçaient vraiment l'avenir. Car la vie d'un homme

serait intolérable, s'il savait ce qui lui doit arriver. Il découvrirait

des maux futurs, dont il souffrirait par avance, et il ne jouirait plus

des biens présents, dont il verrait la fin. L'ignorance est la

condition nécessaire du bonheur des hommes, et il faut reconnaître que,

le plus souvent, ils la remplissent bien. Nous ignorons de nous presque

tout; d'autrui, tout. L'ignorance fait notre tranquillité; le mensonge,

notre félicité."

La citoyenne Gamelin mit la soupe sur la table, dit le _Benedicite_, fit

asseoir son fils et son hôte, et commença de manger debout, refusant la

place que le citoyen Brotteaux lui offrait à côté de lui, car elle

savait, disait-elle, à quoi la politesse l'obligeait.

Les Dieux ont soif · 第 5 / 30 题