La dernière apostrophe de son ennemi fut l’étincelle qui enflamma la
colère de l’Ours Gris.
Avant même que Wagha-na eût prévu l’attaque et se fût mis sur la
défensive, le Comanche avait brandi sa hache et, piquant son cheval,
s’était rué sur le chef des Peaux Rouges ralliés.
L’arme siffla, lancée par une main exercée à ce genre d’escrime. Elle
aurait infailliblement brisé le crâne de Wagha-na si celui-ci, avec la
souplesse d’un félin, ne se fût laissé glisser sur l’encolure de sa
bête.
La hache ne rencontra que la tête de Gola auquel elle déchira l’oreille
droite et vint se planter à moitié dans le pommeau de la selle, non sans
avoir ouvert une assez large entaille à la cuisse droite du Bison Noir.
Celui-ci se redressa, rendant la bride à son coursier.
L’animal blessé fit entendre un hennissement de fureur et se rua sur la
monture du Comanche.
Ce fut un terrible choc sous lequel le mustang, fléchit. Ses jambes de
derrière touchèrent le sol et la main du Bison Noir se tendit, sans
arme, pour saisir son adversaire.
Mais un brusque mouvement du cheval ennemi le remit sur ses pieds.
Wagha-na ne saisit que le manteau du Comanche.
Déjà celui-ci fuyait, se dérobant à l’étreinte du Pawnie.
Il avait manqué son coup d’attaque et, privé de sa hache, son arme
favorite, il cherchait à gagner de vitesse afin de pouvoir la ressaisir
au passage, lorsqu’il aurait détourné son adversaire.
Mais le Bison Noir connaissait cette tactique.
Au lieu de poursuivre Magua, il demeura sur place, les pieds de Gola se
posant sur le tomahawk qu’ils enfoncèrent dans le sol herbeux et gras.
Pendant ce temps, l’impassible Wagha-na, sans s’occuper de sa propre
blessure, ôtait de son sac une bande de toile qu’il employait à panser
la plaie faite à l’oreille de son fidèle coursier.
A vingt pas de distance, le Comanche l’invectivait avec la même
forfanterie.
Le Bison Noir souriait dédaigneusement.
Quand il eut achevé le pansement de sa monture, il la fit pivoter et se
penchant en un effrayant équilibre, il ramassa sur le sol la hache de
l’Ours Gris et la lui tendant de la main gauche.
--Viens la prendre! lui cria-t-il.
C’était un défi insultant qui provoqua chez le Comanche un nouvel accès
de fureur.
--Oui,--répliqua-t-il,--je vais la prendre.
Les spectateurs de ce drame poignant purent le voir, courbé sur son
cheval, lancer celui-ci ventre à terre sur le Pawnie. Le cavalier tenait
de la main droite son bowie-knife, tandis que la gauche s’allongeait
pour saisir le tomahawk que lui tendait le bras allongé de Wagha-na.
Et il semblait que celui-ci, par une folie de générosité, se livrât
lui-même à la merci de son perfide ennemi.
Mais ceux qui jugeaient de la sorte ne connaissaient point la
prodigieuse adresse et la redoutable vigueur du Bison Noir. L’homme qui
avait soutenu trois ans la lutte contre les Yankees était un héros dans
la plus large acception de ce mot glorieux.
Au moment où l’Ours Gris, emporté par la course du mustang, se
précipitait sur lui, Wagha-na leva brusquement la hache, et comme le
Comanche, obligé de se dresser à son tour pour l’atteindre, levait
lui-même son bras gauche, celui du Pawnie, abandonnant le tomahawk, qui
retomba sur le sol, se liait comme un lasso de fer à la taille de
l’assaillant, l’arrachait à sa propre selle pour le jeter, impuissant et
vaincu, sur le cou de Gola.
Il avait fallu pour accomplir ce tour de cirque une force presque
surhumaine. Mais cela avait été exécuté avec une telle aisance qu’une
longue clameur d’admiration s’éleva des deux côtés de la plaine, aussi
bien des bouches ennemies que de celles des compagnons du héros.
Alors, après avoir arraché au vaincu, étourdi par la secousse, son
couteau désormais inutile, le Bison Noir s’élança en galopant au-devant
des guerriers Comanches frappés de terreur et de respect.
--Vous êtes à moi par les lois du combat, leur cria-t-il. Je ne ferai
aucun mal à Magua, je ne prendrai ni sa chevelure ni les vôtres. Que
deux d’entre vous aillent vers votre tribu pour raconter la chose aux
têtes blanches et leur dire que Wagha-na vous appelle tous à fumer le
calumet de paix aux campements du lac Winnipeg.
Interdits, humiliés, mais surpris par cette grandeur d’âme du vainqueur,
les guerriers mirent pied à terre et jetèrent leurs armes devant le
Pawnie triomphant.
Alors celui-ci desserra l’étreinte de ses doigts qui faisaient un
collier de fer à son ennemi, et le posant sans rudesse à terre, lui tint
le langage suivant:
--Le Bison Noir n’a pas plus de haine en ce moment qu’il n’en avait tout
à l’heure contre son frère Comanche.
L’Ours Gris a combattu en guerrier vaillant. Le sort lui a été
contraire. Qu’il reprenne ses armes et qu’il montre son amitié à
Wagha-na.
Pour toute réponse, le vaincu s’approcha du héros et prenant son pied
droit le baisa avec respect. Puis il dit:
--Aucun homme ne s’est jamais vanté d’avoir vaincu l’Ours Gris. Magua a
fait ce qu’il a pu; il n’a rien à se reprocher.
Et, maintenant, il reconnaît devant ceux de sa tribu et devant le ciel
où règne le Grand Esprit que Wagha-na, le Bison Noir, est le plus grand
et le meilleur des hommes. Magua prend pour père le Bison Noir.
--A la bonne heure! s’écria en français le père adoptif de Madeleine.
Nous finissons par où nous aurions dû commencer. N’importe! Que le nom
de Dieu soit béni!
Il mit alors pied à terre et fit signe aux siens de se rapprocher.
Joë O’Connor, avant tout autre soin, s’empressa d’aller ramasser dans
l’herbe la bourse et les bank-notes qu’y avait jetés le Pawnie, en
disant à Sourbin qui paraissait sortir d’un rêve.
--Ça, voyez-vous, Monsieur, ça ne se trouve pas sous les pieds d’un
mustang, excepté quand quelqu’un l’y jette, comme aujourd’hui. Il ne
faut donc pas le laisser traîner.
Sioux et Comanches échangèrent les présents de l’amitié. Wagha-na tira
des fontes l’un des magnifiques revolvers qu’il y avait laissés et le
donna à l’Ours Gris avec six paquets de cartouches.
--Voilà le premier cadeau du père à son fils, lui dit-il.
Brusquement son front se rembrunit, ses sourcils se froncèrent.
--Qu’avez-vous fait des deux Yankees qui étaient avec vous? demanda-t-il
presque durement.
Dans les deux camps, on se regarda avec inquiétude et stupéfaction.
C’était vrai, pourtant. On les avait oubliés, ceux-là.
Mais, si les sauvages les avaient négligés, Pitch et Schulmann ne
s’étaient point négligés eux-mêmes.
Dès qu’ils avaient vu les chances du combat singulier tourner en faveur
du Bison Noir, ils jugèrent, avec raison, que les choses se gâtaient
pour eux. Sans en attendre l’issue définitive, ils allèrent
tranquillement se ranger derrière les rangs des Comanches. Puis,
profitant de l’inattention générale, ils gagnèrent un bouquet d’arbres
qui masquait entièrement leur manœuvre.
Il faut croire qu’au moment où Wagha-na se souvint d’eux ils étaient
déjà loin, car les cavaliers des deux camps eurent beau fouiller du
regard l’horizon et fournir un temps de galop, pour les découvrir dans
la plaine, les deux aventuriers demeurèrent introuvables.
--Tout est bien qui finit bien, prononça presque gaiement le chef pawnie
en reprenant avec ses hommes le chemin du campement. Au moins, de cette
façon, ces deux bandits m’ont épargné l’ennui de les pendre moi-même.
On dut refaire au petit trot tout le chemin fiévreusement parcouru
depuis l’avant-veille. L’état de fatigue extrême auquel se trouvait
réduite l’orpheline ne permettait point, en effet, une allure plus
rapide.
Bientôt même on dut faire halte au bord du Murray. Chinga-Roa et ses
Sioux y avaient dressé leurs tentes pour attendre le retour de leurs
compagnons lancés à la poursuite. Ceux-ci rencontrèrent même le jeune
chef qui, avec quarante cavaliers, s’était porté au-devant d’eux pour
les soutenir s’ils en avaient besoin. Leur joie fut aussi profonde que
sincère en reconnaissant leurs amis victorieux.
Mais, en arrivant au camp, Madeleine chancela sur sa selle. Aux
questions pleines de sollicitude posées par son père adoptif et son
fiancé, la jeune fille répondit avec effort, péniblement même, demandant
qu’il lui fût permis de se reposer quelques instants.
On dressa donc sous la tente de Wagha-na un lit de camp, sur lequel
Madeleine s’étendit avec une satisfaction manifeste. Hélas! Elle ne s’y
délassa guère. Une fièvre ardente, entrecoupée de délire et de coma,
s’empara d’elle et, sur-le-champ, les plus graves inquiétudes
torturèrent l’esprit de ses amis.
Ce furent de cruelles angoisses, pour tous, mais plus particulièrement
pour les deux hommes dont la vie était en quelque sorte consacrée au
bonheur de l’orpheline.
Wagha-na et Georges Vernant veillèrent à tour de rôle auprès de la
pauvre enfant en proie à tous les assauts d’une congestion cérébrale.
Dans ces régions éloignées de tout secours de la science, force est bien
aux hardis pionniers qui les parcourent de suppléer eux-mêmes à l’office
des médecins et des pharmaciens.
Par bonheur, Wagha-na, dans son long séjour en Europe, aussi bien que
depuis son retour en Amérique, avait poussé fort avant des études
médicales qui eussent fait honneur à plus d’un praticien renommé de
l’ancien continent.
Son sac de voyage renfermait, entre autres choses utiles, une trousse
complète et une petite pharmacie tenue au courant de tous les moyens
employés par la pharmacopée contemporaine. Il y avait là dedans la
farine de moutarde unie aux vésicants les plus énergiques, la quinine et
la belladone sous leurs formes les plus diverses et leurs quantités les
mieux dosées, les drogues dépuratives ou sédatives, les purgations
douces ou violentes.
En un clin d’œil, Madeleine fut couverte de sinapismes et entourée de
compresses d’eau glacée.
La lutte contre la maladie vigoureusement engagée, et prise à ses
débuts, celle-ci fut heureusement enrayée.
Huit jours entiers, toutefois, la crainte hanta tous les cœurs.
Il n’était point, en effet, un seul des sauvages compagnons du Pawnie
qui n’aimât cette belle et douce enfant dont les mains étaient toujours
ouvertes pour une bonne action à accomplir.
Chaque matin, au lever du jour, Chinga-Roa, ou l’un de ses guerriers,
venait s’asseoir silencieusement à l’entrée de la tente et, malgré le
froid, chaque jour plus vif, de l’automne, attendait là, sans bouger, la
sortie de Wagha-na ou de Georges pour prendre des nouvelles de la
malade.
Ce fut avec une longue et bruyante joie que l’on apprit enfin que tout
danger était conjuré.
Bientôt, la malade tint à confirmer elle-même la bonne nouvelle.
On la redressa sur sa couche, on l’adossa à un haut oreiller de laine et
d’herbes fraîches, afin qu’elle fût plus à l’aise pour recevoir ses
visiteurs. Alors, groupe par groupe, les Sioux entrèrent sous la tente
et reçurent les premières paroles de la convalescente.
--Merci, mes amis, leur disait-elle avec un pâle sourire de ses lèvres
décolorées, merci de votre sollicitude. Vous êtes tous bons, et je vous
aime tous autant que vous m’aimez.
Elle disait cela d’une voix éteinte, brisée par la fièvre, et les
farouches guerriers demeuraient silencieux. Beaucoup pleuraient comme
des enfants à la vue de cette belle jeune fille devenue si blanche
qu’elle en était presque transparente, à la vue de cette tête charmante
que d’impitoyables ciseaux avaient dépouillée de sa longue et,
luxuriante chevelure. Plusieurs tombaient à genoux devant elle et
baisaient ses mains; d’autres prosternés comme devant une sainte,
cachaient leurs fronts dans les plis des couvertures étendues sur ses
pieds.
Il n’était pas jusqu’à Léopold Sourbin qui n’eût subi une réelle
transformation.
Pendant les premiers jours de la maladie de sa cousine, pris des mêmes
terreurs que ses compagnons, il avait voulu, lui aussi s’asseoir à son
chevet, veiller auprès de cette couche douloureuse.
Mais, malgré le service éclatant qu’il lui avait rendu, Wagha-na, guidé
par une méfiance que le froid accueil de Madeleine avait corroborée,
s’était opposé à toute intervention du Français.
Et, comme Léopold, froissé par cette suspicion, laissait voir son
mécontentement, le Bison Noir lui avait durement répondu:
--Il est vrai que vous êtes le cousin de Madeleine, mais, moi, je suis
son père. Le vôtre a été l’assassin de mon ami Kerlo. Il ne convient pas
que la fille de la victime soit gardée par le fils du bourreau, surtout
lorsque, en vertu de la loi, il en est le plus proche héritier.
Ces paroles cruelles avaient leur raison d’être. Mais peut-être
venaient-elles un peu tard, aujourd’hui que Léopold avait fourni des
preuves incontestables de sa bonne foi et de son dévouement.
Il est vrai que Wagha-na s’en tenait au proverbe: «Deux sûretés valent
mieux qu’une».
Ce mépris, bien qu’il lui parût injustifié, avait été d’autant plus
sensible à Léopold qu’il se trouvait expliqué par la terrible révélation
que l’Indien venait de lui faire.
Il se retira donc à l’écart et s’y abandonna à une très sincère douleur.
Tout lui manquait à la fois: l’espoir d’épouser sa cousine et la
confiance passablement présomptueuse qu’il avait eue en lui-même
jusqu’alors. Car il était si bien changé par les épreuves des derniers
temps qu’à son insu même, il s’était considérablement amélioré.
Il ne songeait plus aujourd’hui à cette fortune qu’il avait si bassement
convoitée.
Il aimait Madeleine, aujourd’hui, d’un amour très pur et très
désintéressé.
Et il comprenait bien que la jeune fille, au courant des crimes du
passé, au courant de ses propres turpitudes, ne pouvait qu’à grand’peine
lui pardonner son abominable conduite.
Une seule pensée maintenant occupait son esprit; il ne formait plus
qu’une ambition, celle de racheter ce passé, de rendre à sa cousine
quelque suprême service après lequel il serait impossible à celle-ci de
ne lui point pardonner, peut-être même de lui refuser une place dans ses
affections.
Et, vraiment, à cette heure, il n’était même plus jaloux de Georges
Vernant, dont il confessait l’écrasante supériorité.
Il se réjouit donc comme tout le monde de l’heureuse guérison de la
jeune fille, mais, plein du sentiment de son indignité, il n’osa se
présenter au chevet de la malade et demander à être reçu par elle.
Ce fut Madeleine elle-même qui remarqua son absence. Elle en parut
attristée.
--Où donc est Monsieur Sourbin? demanda-t-elle. Lui serait-il arrivé un
malheur?
Wagha-na répondit en riant:
--Non, Monsieur Sourbin est fort bien portant. S’il ne s’est point
présenté ici, c’est peut-être parce qu’il me garde rancune de lui avoir
interdit ta porte pendant toute la durée de ta maladie. J’ai été dur,
j’en conviens, mais je devais l’être.
--Et maintenant, mon cher père, demanda doucement la fée, vous n’avez
plus de raisons de l’être, j’imagine. Je serais très heureuse de revoir
Monsieur Sourbin.
--Qu’à cela ne tienne? s’écria gaiement le Bison Noir. Je veux tout ce
que veut ma fille.
Quelques minutes plus tard, Sourbin pénétrait sous la tente et
s’avançait vers la convalescente.
Il avait le cœur gros et son émotion éclata lorsque Madeleine, se
soulevant sur sa couche, lui tendit sa pauvre main amaigrie, en lui
disant avec le plus suave de ses sourires:
--Eh bien, mon cousin Léopold, je ne vous ai pas vu depuis longtemps.
Dois-je croire que vous me tenez rigueur pour le maigre remerciement que
je vous ai adressé de votre dévouement? Vous m’avez sauvé la vie, mais
j’étais déjà si fort ébranlée, que je n’ai pu rassembler mes idées, ni
trouver les mots que j’aurais voulu employer.
Il s’inclina, balbutiant, sur la main qu’il baisa. Les larmes se firent
jour sous ses paupières. Il murmura:
--Vous n’aviez pas à me remercier, ma cousine. Ce que j’ai fait, je l’ai
fait de grand cœur, vous pouvez le croire, n’eût-ce été que pour réparer
ma conduite passée et vous prouver le remords que j’en avais conçu.
Il était impossible d’apporter plus de franchise dans un aveu. Aussi,
voyant que Madeleine se laissait gagner, elle aussi, par l’émotion,
Wagha-na s’empressa-t-il d’intervenir.
--Allons, Monsieur Sourbin, dit-il, oublions tout cela. Le passé est
mort; il ne renaîtra plus. Vous n’avez désormais que des amis parmi
nous, et ces amis ne demandent qu’à vous prouver leur sympathie.
Sa main, noblement ouverte, serra celle du Français. Georges Vernant,
présent à cet entretien, scella aussi d’une cordiale étreinte la
réconciliation définitive.
Mais Léopold n’était point à moitié converti. Il voulut justifier cette
bienveillance.
--Non, Messieurs, dit-il, aussi précieuse que me soit votre amitié, je
ne puis l’accepter ainsi, sans chercher à la mériter. Ce que j’ai fait
pour ma cousine était naturel. Mais je suis encore en reste avec
Monsieur Vernant et avec vous, monsieur Wagha-na. Je vous demande donc
de me mettre en mesure de m’acquitter envers vous.
--Rien ne presse, monsieur Sourbin, répondit le Bison Noir. L’occasion
s’offrira quelque jour.
Elle s’offrit plus tôt que ne l’attendaient les uns et les autres.
Trois jours plus tard, Madeleine déclara qu’elle était suffisamment
forte pour reprendre le chemin de Dogherty. En conséquence, on mit en
usage une façon de civière que les sauvages connaissent et emploient
fréquemment. De fortes courroies reliant deux chevaux entre eux furent
disposées de manière à recevoir une sorte de hamac dans lequel on plaça
la jeune fille. On parcourut ainsi, assez rapidement, une soixantaine de
milles.
Mais au bout de ce trajet, l’orpheline réclama une monture pour
elle-même et, à la joie générale, reparut en écuyère consommée ainsi
qu’on était habitué à la voir et à l’admirer.
Hélas! si la maladie était écartée, la malice humaine veillait encore.
Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann ne renonçaient point à leurs odieux
projets.
Les deux misérables avaient commencé par fuir de toute la vitesse de
leurs chevaux, se croyant poursuivis par les hommes de Wagha-na et
n’ayant qu’une confiance très limitée en la loyauté des Comanches, leurs
alliés de naguère. Même ils se figuraient, non sans apparences de
raison, que, pour mieux faire leur paix avec le Bison Noir, ceux-ci ne
se feraient aucun scrupule de lui livrer leurs inspirateurs et leurs
conseillers.
Mais, dès qu’ils furent rassurés sur l’éventualité d’une poursuite, les
deux complices modérèrent leur allure et purent à loisir échanger leurs
maussades réflexions.
--Vous êtes, décidément, un homme de grand génie, Ulphilas, railla
Schulmann, et vos plans ont abouti à de merveilleux résultats. Si vous
m’aviez laissé faire, la jeune personne serait morte à l’heure qu’il
est, sa succession ouverte, et le Sourbin entre nos mains, aurait fait
tout ce que nous aurions voulu. Au lieu de cela, nous voici, après
quarante jours de fausses manœuvres, perdus dans le désert, sans un
penny et réduits à demander à nos carabines notre vie...
--Ou la vie des autres, interrompit Ulphilas Pitch avec un sinistre
ricanement.
Pour le coup, Gisber cessa ses récriminations et demanda à son complice
sur le ton du plus sincère étonnement:
--Que voulez-vous dire, Ulphilas?
Le Norvégien battit d’un geste singulier le magasin de sa carabine et
répliqua très nettement, cette fois:
--Je veux dire, mon cher Gisber, que, comme vous, j’en ai assez de
maladresses et d’échecs, que quand je ne retirerais d’autre profit d’un
coup de fusil bien placé que celui de satisfaire ma vengeance, je
tiendrais le diable quitte envers moi. J’en veux à mort à cette petite
fille qui nous échappe sans cesse, et surtout à ce coquin de Sourbin,
qui mange à tous les râteliers. Il a sauvé sa cousine. Tant pis pour
lui. Ce sera son dernier exploit.
Gisber poussa un rugissement de plaisir.
--Hip! hip! hurrah! cria-t-il. Ulph, vous voilà comme je voulais vous
voir; nous allons faire de l’art pour l’art.
Et tous deux tournèrent les têtes de leurs bêtes vers le nord-est où
déjà Wagha-na et les Sioux avaient disparu.