MARCHÉ DE SANG

Lorsque Madeleine sortit de l’évanouissement où l’avaient plongée le

saisissement de l’agression et surtout le choc violent qu’elle avait

reçu à la tête, elle était étendue sous une hutte de branchages. Deux

hommes à figures sinistres la veillaient. Elle n’eut pas de peine à

reconnaître en eux les deux aventuriers qui naguère avaient demandé la

faveur de s’établir à Dogherty.

Sa fière et vaillante nature se révolta à la pensée qu’elle pouvait être

la prisonnière de ces hommes.

Mais tout aussitôt la mémoire lui revint du récent épisode dont elle

avait été la victime. Elle revit la face hideuse du chef Comanche qui

l’avait désarçonnée pour l’emporter avec lui en travers de sa selle. Et

elle se dit que, peut-être, elle jugeait mal ces deux hommes qui

l’assistaient, qu’elle leur devait plutôt de la reconnaissance si, ce

qui n’était pas improbable, ils l’avaient arrachée à la violence de

l’Indien.

Partagée entre la répulsion qu’ils lui inspiraient et le désir de ne

point se montrer ingrate, la jeune fille voulut, tout d’abord, se rendre

compte de la situation qui lui était faite. D’un brusque mouvement, elle

se mit sur son séant, et fit un effort inutile pour se soulever.

Une douleur aiguë traversa son corps, sa tête vacilla, prise de

vertiges. Elle sentit qu’elle était trop faible et que ses jambes,

entravées par une mince cordelette, lui refusaient leur service. Elle

retomba sur le sol, tandis que l’un de ses gardiens, Gisber Schulmann

éclatait d’un rire à la fois bestial et féroce.

Elle ne put supporter l’idée qu’elle pût être la prisonnière de ces

hommes.

--Messieurs, demanda-t-elle d’une voix que l’émotion troublait, je tiens

à savoir où je me trouve, si vous êtes des amis ou des ennemis.

Ce fut Ulphilas Pitch qui répondit avec son ironique bonhomie.

--Oh! des amis, Miss Madge, bien certainement des amis, et qui ne

demandent qu’à vous rendre service.

--En ce cas, reprit la jeune fille, trompée par cette bienveillante

perfidie, voulez-vous m’apprendre où je suis et comment, enlevée par un

Indien, je me trouve présentement auprès de compatriotes, ou, tout au

moins, d’hommes de race blanche.

--Miss, répondit le Yankee, sans se départir de son flegme, il serait

peut-être un peu long de vous expliquer le cas tout particulier qui vous

concerne. Vous avez été, ainsi que vous le dites fort justement, enlevée

par un chef Comanche dont nous sommes un peu les amis. Il paraît que ce

bon frère rouge avait une forte dent, sinon contre vous-même, du moins à

rencontre de personnes qui vous sont chères. Il a donc cherché à en

tirer vengeance, et c’est pour cela que vous vous trouvez présentement

en cette demeure peu luxueuse, où nous ne pouvons vous offrir rien du

confortable auquel vous êtes habituée, ce que nous regrettons vivement.

Tout cela avait été dit avec ces intonations gouailleuses des gens qu’en

France on nomme des «pince sans rire».

Madeleine en l’écoutant sentait son cœur se serrer et avait

l’appréhension de menaces suspendues sur sa tête.

Elle comprenait que cet homme raillait sa détresse.

Pourtant, elle risqua encore une interrogation.

--Puisque vous me voulez tant de bien, Monsieur, veuillez m’expliquer

pourquoi vous avez pris soin de me lier les jambes?

Un gros rire, cette fois, se fit jour à travers la barbe fauve de Gisber

Schulmann.

A son tour l’Allemand parla et voulut se montrer spirituel.

--Cela, Mademoiselle, dit-il en un français d’intonation particulière,

est une simple précaution que nous avons prise pour le cas où vous

chercheriez à vous dérober à notre sollicitude, ce qui serait imprudent,

étant donné l’état de faiblesse où vous vous trouvez.

Madeleine n’eut pas besoin d’en entendre davantage.

Ce persiflage continu avait suffi à l’éclairer.

Elle sourit dédaigneusement et, regardant les deux coquins bien en face.

--Allons! fit-elle, je vous dois des remerciements pour m’avoir délivrée

d’une crainte, celle de vous prendre pour d’honnêtes gens.

Je vois que je ne m’étais pas trompée. Vous êtes deux misérables.

Elle s’accouda, leur tournant le dos, pour méditer plus à l’aise sur les

événements, soutenue, d’ailleurs, par le légitime espoir de se voir

bientôt secourue par Wagha-na et ses amis de Dogherty.

Mais une nouvelle épreuve lui était réservée.

La porte de la hutte s’ouvrit et un nouveau personnage y pénétra, lui

donnant une seconde fois la sensation désagréable qu’elle avait éprouvée

au moment du rapt. Celui-ci n’était autre que l’Indien qui l’avait

enlevée, le chef des Comanches.

Il vint s’asseoir sur le sol, presque à toucher la prisonnière, et, d’un

accent où éclatait l’orgueil du triomphe et la satisfaction de la

vengeance accomplie, il dit:

--Wagh! L’Ours Gris est un chef invincible! Il a vaincu le Bison Noir et

les traîtres qui le servent. Il a pris la fille de Wagha-na. L’Ours gris

emmènera la femme blanche dans son wig-wam. Il fera d’elle l’esclave de

ses squaws.

Madeleine comprenait tous les dialectes indiens. Ces paroles la

troublèrent profondément. Elle dissimula néanmoins l’angoisse qui

l’oppressait, pour ne point ajouter à la joie de son persécuteur.

Celui-ci poursuivit:

--Magua a su vaincre ses ennemis, malgré leurs carabines. Il a tué

Chinga-Roa, chef des Sioux; il a pris la chevelure de Wagha-na et des

blancs qui étaient ses alliés. Magua est un grand chef.

C’était la seconde fois que le Comanche se vantait de cet exploit.

Madeleine ne s’alarma point outre mesure. Elle connaissait l’habituelle

forfanterie des Indiens. C’est chez eux une manière de tourmenter leurs

ennemis afin de provoquer en eux une défaillance.

Cette indifférence de la prisonnière eut le don d’exaspérer le chef des

pillards du Sud.

--La femme au visage pâle sera la servante du wig-wam, prononça-t-il en

donnant à ses inflexions aussi bien qu’aux traits de son visage une

expression plus méchante. Les squaws de l’Ours Gris la mèneront à coups

de corde. Elles lui arracheront ses beaux cheveux et les ongles de ses

pieds et de ses mains, et les yeux dont elle est si fière.

Dédaigneuse, Madeleine continua à garder le silence.

Alors l’irritation du chef ne connut plus de bornes. Il se leva et, d’un

geste violent, saisissant le bonnet de fourrure qui protégeait la tête

de la jeune fille, il la tira par ses longs cheveux dénoués.

La secousse fut si rude, la douleur si atroce que Madeleine s’évanouit

pour la seconde fois.

Par bonheur, Pitch et Schulmann intervinrent. Ces brutalités ne

faisaient pas leur affaire. Aussi dégradé que soit un homme, il n’aime

point à voir souffrir une femme ou un enfant, à moins qu’il ne soit

lui-même sous l’empire de l’ivresse ou d’une colère aveuglante. Ils

consentaient à tuer leur victime, mais ils ne voulaient point lui faire

la mort cruelle.

Ce fut Gisber en personne qui se fit, en cette circonstance, le

protecteur de l’orpheline.

Il se jeta sur l’Indien et, grâce à son énorme vigueur, l’eut

promptement maîtrisé.

Magua, furieux et grinçant des dents, porta la main à sa ceinture où

brillait son tomahawk au fer acéré et luisant.

Mais l’Allemand n’eut qu’à étendre sa main droite pour paralyser le bras

de Comanche.

--Hé! le sauvage, cria-t-il, l’ours blanc, ou grizzly, pas de ça; ça

n’est pas dans nos conventions.

L’argument était d’autant plus solide que la poigne de Gisber l’était

davantage. Tout «grand chef» qu’il se proclamât en ses épiques

vantardises, l’Ours Gris n’était pas de force à triompher de ses deux

adversaires en même temps, alors surtout qu’un seul suffisait à le

maintenir.

Il se résigna donc en la circonstance et en passa par les exigences du

Teuton.

D’ailleurs, un autre incident vint apporter une heureuse diversion.

La porte venait de s’ouvrir derechef, et un Comanche était rentré

essoufflé, porteur de quelque grosse nouvelle.

Il échangea avec son chef quelques mots rapides en langue indienne, et

celui-ci, rappelé au sentiment de la prudence, changea complètement de

ton pour dire aux deux blancs.

--Il y a un visage pâle qui nous suit. Mes guerriers peuvent le tuer ou

le prendre. Que décidez-vous?

--Qu’ils le prennent, qu’ils le prennent! s’écria Pitch en se levant

précipitamment. Il nous renseignera.

Un quart d’heure plus tard, trois Comanches ramenaient à la hutte un

homme étroitement garrotté.

A peine Ulphilas eut-il jeté les yeux sur le captif, qu’un cri de joie

jaillit de ses lèvres:

--Tiens! monsieur Sourbin! Quelle heureuse rencontre!

--Pas aussi heureuse pour moi, monsieur Pitch, répliqua l’infortuné

Léopold, tout meurtri par les liens qui entraient dans les chairs, tout

froissé par la manière peu courtoise avec laquelle les Indiens s’étaient

emparés de lui.

--Détachez cet homme tout de suite, ordonna l’Américain avec autorité.

C’est un ami.

L’ordre fut exécuté sur-le-champ par les Peaux Rouges, bien qu’avec une

très visible répugnance. Les sauvages n’eussent pas demandé mieux que

d’exercer sur ce blanc les tortures raffinées que n’eût pas manqué de

leur suggérer la haine séculaire qu’entretiennent les incessants

conflits des deux races.

Mais ils savaient que leur chef était l’associé des deux Yankees et

agissait de concert avec eux.

Lorsque Léopold, un peu remis de la secousse, fut entré sous la hutte,

la vue de Madeleine évanouie et attachée excita en lui une colère qu’il

ne sut pas réprimer. Il en oublia même le sentiment de la prudence et

éclata en vifs reproches:

--Misérables, s’écria-t-il, voilà donc de quelle manière vous avez

traité cette pauvre enfant!

Gisber Schulmann, tout aussi irascible que Léopold, ne supporta point

cette apostrophe. Il répondit rudement:

--Vous devez bien comprendre que nous n’avons pu traiter la demoiselle

comme l’aurait fait une femme de chambre. Ce n’est pas notre faute s’il

nous a fallu recourir aux grands moyens. A la guerre comme à la guerre.

D’ailleurs, le seul qui n’ait pas le droit de s’en plaindre, c’est vous,

puisque c’est pour vous que nous travaillons.

--Pour moi? se récria Sourbin. Ce n’est point là ce que je vous avais

demandé, ce que vous m’aviez promis. N’était-il pas convenu que vous

deviez me débarrasser de l’autre, de ce godelureau qui se jette en

travers de ma route?

Ulphilas Pitch, qui ne se départait de sa politesse doucereuse que dans

les cas désespérés, se mit en devoir de réfuter ces assertions.

--Sans doute, sans doute, monsieur Sourbin, nous vous avions promis

cela. Nous vous aurions promis tout ce que vous auriez demandé, pour

vous faire plaisir, pour renouer de bonnes relations avec vous.

Mais il y a un proverbe de votre pays, si je ne me trompe, qui dit:

«Promettre et tenir sont deux». Nous nous sommes inspirés de cette

parole très sage, et, au lieu de tuer Georges Vernant, nous avons

préféré nous emparer de la riche demoiselle.

--C’est-à-dire que vous avez voulu par des menaces ou des tortures lui

extorquer quelque grosse somme à vous partager?

L’ex-Norvégien devenu Américain hocha la tête avec un silencieux

ricanement.

--Comment se fait-il, monsieur Sourbin, que vous qui êtes un homme

intelligent, vous n’ayez pas mieux compris nos intentions? Non, nous

n’avons pas formé d’aussi noirs projets. Nous nous sommes souvenus

simplement de notre contrat: et nous avons craint que si nous vous

laissions épouser la demoiselle loin de notre présence, vous oublieriez

peut-être de nous inviter à la noce. Alors nous avons pensé qu’il serait

plus équitable et plus avantageux pour tous de célébrer ce mariage un

peu moins brillamment peut-être, mais avec assez de régularité pour que

nul n’en puisse contester la validité. Il n’est pas impossible de

trouver dans la prairie quelque bon prêtre catholique, missionnaire, qui

vous donne la bénédiction nuptiale. Quant aux témoins, Gisber et moi,

nous serons heureux d’en remplir les fonctions, par amour pour vous.

Cet odieux persiflage exposait avec une sinistre clarté le plan odieux

dont les deux bandits poursuivaient la réalisation.

Certes, Léopold Sourbin n’était point de ceux que les scrupules gênent

aux entournures. Mais, à l’audition de ces cyniques propos il sentit

tout ce qui lui restait de délicatesse se révolter. Il voulut protester.

La conscience de sa faiblesse, de son impuissance à agir, lui cloua la

parole sur les lèvres.

Il se souvint fort à propos des recommandations que lui avait faites

Wagha-na, et son courage lui revint un peu à la pensée que le Bison Noir

et ses acolytes le suivaient à distance, épiant l’occasion de se jeter

sur la bande pour le délivrer en même temps que Madeleine.

Or, toute cette conversation des trois hommes, la jeune fille l’avait

entendue.

Elle avait, en effet, repris ses sens au cours de leur dialogue. Une

immense lassitude, paralysant ses membres, l’avait tenue immobile, si

bien qu’aucun des trois complices ne s’était aperçu de son retour au

sentiment. Et, de la sorte, l’orpheline avait pu entendre et faire son

profit des révélations que lui fournissait l’odieux entretien.

Elle eut assez d’empire sur elle-même pour réfréner l’indignation qui

faisait bouillonner tout son sang.

Mais lorsque, au bout de quelques instants, Schulmann et Pitch,

peut-être afin de mieux connaître les pensées de leur ex-complice,

sortirent de la hutte, laissant Sourbin seul auprès de sa cousine,

celle-ci ne put dissimuler son profond mépris.

--Les proverbes disent vrai lorsqu’ils assurent qu’on ne juge un homme

qu’à ses actes. Je ne vous connaissais guère, monsieur Sourbin. Je vous

connais tout à fait aujourd’hui. Rien ne donne de la clairvoyance comme

le malheur. Monsieur mon cousin, je ne sais vraiment ce qui l’emporte en

vous de la suffisance ou de la lâcheté.

Léopold sentit son front s’empourprer. Une colère le gagna. Mais la vue

de Madeleine enchaînée, de ce beau visage pâli, lui inspirèrent une

véritable amertume.

--En vérité, ma cousine, dit-il, je ne sais, moi, ce qui m’attire de

votre part une aussi virulente apostrophe.

Madeleine, cette fois, ne put contenir son aversion. Elle rappela au

jeune homme l’entretien qu’il venait d’avoir avec les deux misérables et

le pacte qui les enchaînait à eux. Elle en avait assez appris pour

pouvoir préciser elle-même, par un seul effort de son imagination, les

détails qui lui échappaient encore, les points qui auraient pu demeurer

obscurs devant son esprit. Sourbin fut atterré. Il désespéra de pouvoir

convaincre sa cousine de son innocence relative en l’abominable complot

qui l’avait livrée aux mains de ses ennemis. Peu s’en fallut que ce

découragement ne le poussât à s’associer définitivement aux infâmes

projets de Pitch et de Schulmann.

Mais, une fois encore, ces projets furent déjoués par l’intervention des

événements.

Brusquement, au milieu du silence et de la solitude des bois, un coup de

feu éclata.

Léopold, qui était demeuré muet à la suite de l’apostrophe de Madeleine,

tressaillit et se leva en sursaut.

Il ouvrit la porte et se heurta à Pitch qui rentrait, donnant les signes

d’une profonde inquiétude.

--Vite, vite, cria le Yankee, en selle. Nous sommes poursuivis. Il est

probable que Wagha-na est à nos trousses.

En même temps, le cacique Magua se ruait dans l’intérieur de la cabane,

saisissait brutalement la prisonnière par un bras, et, comme elle ne

pouvait marcher à cause de l’entrave qui gênait ses pas, la traînait au

dehors et la livrait aux bras d’un de ses guerriers, en lui criant:

--Si la femme pâle fait un geste, pousse un seul cri, plonge ton couteau

dans sa poitrine.

Léopold n’eut pas le temps de s’élever contre cette violence. Il

comprit, d’ailleurs, que résister en pareil moment, ce serait

précisément hâter la catastrophe qu’il voulait éviter. Un espoir le

ressaisit de vaincre l’antipathie et les dédains de sa cousine, et

obéissant, cette fois, plus à l’amour qu’à la cupidité, il enfourcha son

propre cheval qu’on lui avait amené, non sans avoir laissé tomber sur le

seuil de la hutte l’une des graines rouges que lui avait données le

Bison Noir.

Tout en fuyant sous le couvert de la forêt qui les abritait, il put dire

à Pitch:

--On m’a pris mes armes. Avec quoi voulez-vous que je me défende, si

l’on nous attaque?

Pitch se rendit compte de la vérité de cette réflexion. Il était sûr de

tenir son Sourbin; il ne vit donc aucun empêchement à lui confier l’un

des deux revolvers qui garnissaient ses propres fontes.

C’était une excellente intention qu’avait eue là Léopold.

Il n’avait que trop bien entendu l’ordre donné par le chef Comanche à

son subordonné, et comme il savait les sauvages capables de s’emporter à

toutes les violences, le cousin de Madeleine avait pris cette

précaution. Il galopait maintenant à côté de l’Indien, prêt à lui casser

la tête s’il le voyait lever la main sur la prisonnière.

Tous ces événements s’étaient accomplis en moins de vingt-quatre heures.

Il y avait un jour à peine que Wagha-na avait confié à Sourbin la

mission délicate de guider ses recherches. Une longue et froide nuit

s’était écoulée pendant laquelle Madeleine n’avait pas recouvré un seul

instant la conscience de ce qui se passait autour d’elle. Mais dans ce

délai, les chevaux surmenés des Comanches n’avaient pu fournir une bien

longue étape, celui de l’Ours Gris surtout, qui avait à porter une

double charge.

Aussi Wagha-na et ses compagnons avaient-ils pu suivre sans trop de

difficultés la piste laissée par Sourbin.

Ils étaient même au moment de surprendre le campement provisoire de

leurs ennemis, lorsque le hennissement du cheval de Joë O’Connor avait

donné l’éveil aux factionnaires disséminés par Magua aux confins de la

forêt et de la plaine.

L’un d’eux avait pu ramper jusqu’au voisinage de l’Irlandais et, jugeant

l’occasion favorable, avait décoché une flèche qui avait frôlé le crâne

du vieux trappeur.

Celui-ci n’était pas patient de son naturel. Juste en ce moment il se

tenait appuyé sur sa carabine. La riposte ne s’était pas fait attendre.

Joë avait tiré sur une ombre qu’il voyait se mouvoir dans le fourré.

Mais comme la balle de Joë était quasiment infaillible, elle avait

traversé de part en part le ventre de l’Indien.

C’était le bruit de ce coup, suivi du cri d’agonie du blessé, qui avait

averti les Comanches.

Il n’y avait pas à revenir sur l’intempestive vivacité de l’Irlandais.

Wagha-na donna donc l’ordre de charger sur-le-champ, à bride abattue.

Peut-être parviendrait-on à rejoindre l’ennemi.

Le bois que l’on traversait n’était point aussi étendu qu’il était

épais. Au delà la plaine recommençait, permettant la chasse à vue. Or

Pitch et Schulmann, aussi bien que l’Ours Gris, savaient désormais à

quoi s’en tenir sur le courage et l’opiniâtreté de leurs adversaires.

Ils comprenaient que ceux-ci ne se lasseraient pas, et comme ils

ignoraient leur nombre, aucune autre ressource qu’une fuite rapide ne

s’offrait à eux d’éviter la terrible vengeance que ne manqueraient pas

d’exercer les amis de Madeleine.

Dans de telles conditions, Pitch avait conçu des intentions moins

cruelles à l’égard de celle-ci.

Il ne s’agissait plus de la tuer maintenant, mais, bien au contraire, de

veiller attentivement sur ses jours. N’était-elle pas un otage entre

leurs mains, le seul moyen de sauver leurs vies en proposant l’échange

au Bison Noir, dont la haine devait être implacable?

Il était si bien dans ces pensées qu’il ne se montrait pas moins

attentif que Sourbin lui-même à surveiller l’Indien qui emportait la

jeune fille évanouie.

Mais, d’autre part, autant il était nécessaire d’emmener l’orpheline

saine et sauve, autant il fallait empêcher qu’elle ne retombât au

pouvoir de ses vaillants libérateurs.

Or, le cheval de l’Indien, bête d’une rare vigueur, avait fourni, depuis

plus d’une semaine, d’invraisemblables chevauchées. Il était impossible

de lui demander plus qu’il n’avait donné, et déjà sa course saccadée,

haletante, montrait une fatigue énorme. Si la bête était fourbue, ou

s’abattait sur le chemin, Madeleine serait perdue pour les ravisseurs.

Ces réflexions, Ulphilas Pitch les avait faites tout en éperonnant

vigoureusement sa propre monture, laquelle ne valait guère mieux que

celle du Comanche. Le Yankee se surpassait. Pour un homme qui avait

toujours préféré la diplomatie à la violence, il faisait preuve, depuis

quelque temps, de qualités qui eussent fait le plus grand honneur à un

écuyer de profession.

Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures · 第 26 / 33 题