Ulphilas Pitch et Gisber Schulmann avaient fini par se mettre d’accord
sur les moyens à prendre.
Chose étrange! C’était la brutalité du second qui avait eu raison des
prudences du premier. A la suite d’une explication fort acerbe dans
laquelle l’Allemand lui avait reproché l’insuccès de ses machinations et
de ses trames ténébreuses, prônant très haut l’emploi des moyens
énergiques, le Yankee avait fini par concéder à son complice ses
prémisses. Il avait donc été convenu entre les deux hommes que si, au
cours de leur voyage aux côtés des chasseurs de bisons ils ne
parvenaient point à déterminer Sourbin à une action décisive, Gisber
prendrait à son tour la direction des «opérations».
L’échéance était arrivée, ou plus exactement le terme de l’épreuve fixé
par Pitch lui-même. L’Américain n’avait pas protesté. Il n’avait pas
même réclamé une prolongation du délai. Il s’était soumis sans murmure.
Tout aussitôt Schulmann avait entraîné son compagnon au delà de la
frontière. Sur son inspiration, qu’il avait, d’ailleurs, approuvée,
Ulphilas avait gagné le poste le plus voisin et prévenu les autorités
américaines du voisinage dangereux des Sioux en deçà des limites
imposées par les traités.
Mais là ne s’était pas bornée l’intervention hostile des deux coquins.
Gisber Schulmann était pressé de mettre lui-même la main à la besogne.
Il n’avait suscité l’action armée des Yankees que pour occuper
l’attention des Indiens, comptant profiter de leur trouble pour mener à
bien son propre projet. Or ce projet, très hardi, ne tendait à rien
moins qu’à ravir ou à tuer Madeleine.
Il crut un moment l’occasion propice toute trouvée.
En courant à travers les premiers contreforts de la chaîne, afin de
surveiller les agissements de Wagha-na et de sa troupe, Gisber fit la
rencontre d’un parti de trappeurs qui, eux-mêmes, lui signalèrent la
présence des ours grizzlys.
L’arrivée des Indiens avait mis ces hommes en fureur en éloignant d’eux
le gibier auquel ils donnaient la chasse. Il fut donc très facile à
Schulmann de les gagner à sa cause, sans leur faire connaître, cela va
sans dire, les raisons qui le faisaient agir. Ainsi furent détournés les
ours. Puis, en même temps qu’ils poussaient les terribles animaux les
uns vers les autres, les trappeurs chassaient devant eux les antilopes
jusqu’à l’étroite vallée en entonnoir, point commun et obligé, centre de
leur effort aussi bien que des recherches probables des Sioux.
Le Bison Noir avait donc eu raison lorsqu’il avait tenu pour un indice
de malveillance la présence des onze grizzlys rassemblés sur un même
point. Le coup de fusil qui avait tué la jument de Madeleine n’avait été
qu’une maladresse de Schulmann, emporté par la fougue brutale de son
caractère.
Tout s’était passé à peu près comme l’avait disposé l’Allemand.
Mais le résultat n’avait pas répondu à son attente. La prudence en même
temps que la fermeté de Wagha-na avaient évité un conflit qui aurait
certainement amené de dangereuses complications.
Gisber était profondément humilié. Son machiavélisme n’avait rien
produit d’efficace.
Ulphilas trouva l’occurrence tout à fait naturelle pour rentrer en scène
et reprendre la haute main dans la direction de la commune entreprise.
Et comme Schulmann avouait qu’il était, suivant l’expression vulgaire,
au bout de son rouleau, Pitch se trouva fort bien servi par les
circonstances lorsqu’il suggéra, au lieutenant américain l’idée de se
débarrasser des Comanches, voisins toujours désagréables, en les lançant
à la poursuite des Sioux.
Le plan réussit à merveille. Les sauvages agréèrent sur-le-champ l’offre
de dépouiller leurs frères selon le sang.
Ils y mirent néanmoins une condition: celle d’être accompagnés par deux
blancs.
Leur méfiance ne désarmait point. Ils mettaient en pratique la parole
que Virgile place dans la bouche de Laocoon: «Je redoute les Grecs
jusque dans leurs présents».
Cela entrait trop bien dans les vues de Pitch et de Schulmann pour
qu’ils n’acceptassent point de se faire sur-le-champ les guides et les
conseillers des Indiens.
Ils les suivirent donc mêlés à leurs rangs et leur fournissant deux
carabines de renfort. Mais ils eurent soin de se dissimuler de manière à
n’être pas reconnus d’emblée, ce qui eût été vraiment trop dangereux.
Après le double échec de leurs alliés, ils désespérèrent du succès.
Mais Ulphilas Pitch n’était pas homme à se décourager longtemps. Dès
qu’il comprit que l’humiliation des sauvages se tournerait en fureur à
rencontre des conseillers malencontreux qui les avaient poussés à une
tentative aussi désastreuse, il n’attendit point que l’orage se
déchaînât.
Ce fut lui qui prit les devants. Il adressa au chef Comanche les
reproches les plus acerbes sur son impétuosité maladroite, l’accusant
d’avoir fait preuve d’autant d’incapacité que de jactance. Puis quand il
jugea les esprits suffisamment excités, il laissa échapper à dessein
cette phrase pleine de provocations:
--Si j’avais seulement cinquante hommes résolus avec moi, je me ferais
fort de causer à Wagha-na un dommage sans précédent. Le Bison Noir ne
s’en relèverait pas.
De telles paroles étaient faites pour donner aux Indiens un vif désir de
connaître le dessein du Yankee. Ils ne manquèrent pas de l’interroger
avidement. Et comme Ulphilas refusait dédaigneusement de répondre, le
chef, emporté par cette même fougue irraisonnée qui lui avait valu ses
deux défaites, s’écria:
--Que le Yanghis dise sa pensée et je m’engage à l’accompagner où il
voudra avec cinquante de mes plus braves guerriers.
Alors Pitch consentit à parler. Il expliqua que la meilleure manière de
frapper Wagha-na était de surprendre et d’enlever Madeleine. La perte de
la «Fée» serait un coup mortel à la fois pour le vieux chef et pour
l’association qu’il avait créée, tant était grande la confiance
superstitieuse que ses membres plaçaient en la jeune fille.
En s’exprimant de la sorte, Ulphilas disait la vérité.
Le Bison Noir n’avait jamais eu de famille. Le meilleur de son cœur, il
l’avait donné à cette enfant, fille de son plus intime ami et dans les
veines de laquelle coulait un peu de son propre sang, puisqu’elle était,
par sa mère, descendante des métis de race rouge.
Le Comanche applaudit férocement à ce projet et, tout de suite, on
arrêta le plan de campagne.
Il consistait, pour Pitch et Schulmann, à se porter en avant sur la
route qu’allaient suivre les Sioux, d’y dresser une embuscade puis
d’attendre leur passage pour fondre inopinément sur la colonne au moment
où l’escorte de Madeleine se montrerait sur le chemin.
Pour ce faire, on sacrifierait au besoin vingt hommes. Mais les plus
robustes des agresseurs pousseraient droit à la jeune fille, s’en
empareraient et fuiraient à toute vitesse en l’emportant.
Le problème offrait une première difficulté à résoudre.
Quel pourrait être le chemin suivi par les Sioux?
On ne le saurait qu’en les épiant à distance et de manière à ne point se
laisser surprendre.
Ce fut alors qu’Ulphilas se ressouvînt de Léopold Sourbin et forma
l’audacieux projet de se mettre à tout prix en rapports avec lui.
Bizarre coïncidence! A la même heure, Sourbin regrettait l’absence de
ses complices.
C’est une superstition populaire chez bien des peuples qu’un désir
mutuel véhément suffit à rapprocher des êtres éloignés.
En cette circonstance, les adeptes de cette croyance auraient pu
triompher à leur aise.
Il arriva qu’au matin qui suivit cette nuit troublée, Léopold Sourbin
qui marchait à l’arrière-garde de la troupe et un peu en arrière,
entendit brusquement une flèche siffler à son oreille. La flèche vint se
planter à deux mètres de lui et le Français crut remarquer une tache
blanche sur cette flèche.
Hésitant d’abord, il obéit cependant à la curiosité qui l’entraînait.
Il se baissa, retira le projectile du sol et constata, non sans stupeur,
qu’un morceau de papier y était enroulé.
Il le déroula et y lut cet avis qui le fit tressaillir, écrit en langue
anglaise.
--Si M. L. Sourbin oublie ses amis, ses amis ne l’oublient. Ils se
tiennent près lui.
Et c’était signé: _Ulphilas Pitch_.
Léopold promena autour de lui un regard furtif afin de s’assurer que
personne parmi ses compagnons de route n’avait surpris son action.
Les Sioux galopaient au loin sans s’occuper autrement des faits et
gestes du Français.
Par contre il sembla à celui-ci que les arbustes bas qui, à sa droite,
surgissaient sur la plaine, avaient eu de bizarres mouvements qu’on ne
pouvait expliquer par le passage du vent à travers les branches.
Un petit bois de bouleaux et de sapins était à proximité. Sans hésiter,
il poussa sa course de ce côté.
Il avait deviné juste. Ulphilas et Schulmann, opérant cette fois avec
une habileté merveilleuse, l’avaient épié et suivi. Ils le rejoignirent
sous le couvert du bois. L’entretien fut bref, mais concluant.
Ce fut Sourbin qui parla le premier.
--Le marché tient toujours, dit-il brièvement. Mais j’y mets une
condition de plus.
--Laquelle? demanda hâtivement le Yankee.
--Il faut que vous me débarrassiez d’un certain Georges Vernant. Il est,
en effet, le fiancé de ma cousine et, lui vivant, je ne puis devenir le
mari de celle-ci. Il est donc urgent de m’en délivrer.
L’Américain haussa les épaules avec un vague sourire. Si Sourbin eût
interprété sagement ce sourire, voici ce qu’il y aurait démêlé: «Il nous
importe peu que tu épouses ou n’épouses pas ta cousine, pourvu que tu
recueilles sa succession».
Mais Léopold ne devina point ce sens caché; il se contenta de la
promesse donnée par Ulphilas que, dès le lendemain, il serait délivré de
la rivalité de Georges Vernant.
Et, comme les Sioux n’étaient plus visibles à l’horizon, le cousin de
Madeleine piqua des deux pour les rejoindre, comprenant que son
éloignement prolongé pourrait éveiller des soupçons.
Quand il les rejoignit, il prétexta un accident, une chute qu’il avait
faite. La raison était acceptable; elle avait même toute vraisemblance,
les précédentes chevauchées de Sourbin ne lui ayant pas précisément
assuré la réputation d’un écuyer sans défauts.
Il ne remarqua point, d’ailleurs, le fauve regard avec lequel
l’accueillirent simultanément Wagha-na, Sheen-Buck et le vieil Irlandais
Joë O’Connor.
La colonne poursuivit sa marche sans incidents. Elle atteignit ainsi, le
lendemain, les bords de la rivière Murray, un des affluents de la
Saskatchewan du Sud, cours d’eau rapide, à peine guéable en deux ou
trois passes difficiles, et qui se cache sous d’épaisses forêts,
propices aux embûches et aux attaques par surprise.
C’était le lieu que Pitch et ses acolytes indiens avaient choisi pour y
tenter leur coup de main.
Et, en vérité, ils avaient bien choisi. Le Murray coulait entre des
rives fort escarpées couronnées de bois vivaces. Le chemin que devaient
suivre les Sioux pour atteindre le gué de la rivière était lui-même
bordé de collines boisées, dont quelques-unes, séparées entre elles par
des sentiers que l’on eût dits taillés au pic dans le granit, formaient
d’imposantes falaises. Ce chemin, fort étroit, obligeait les chasseurs à
s’avancer en colonne de deux ou trois cavaliers de front.
Le Bison Noir donna donc l’ordre au chef Sioux de prendre la tête du
défilé et de faire passer au plus tôt la rivière à ses hommes.
Lui-même, observant partout la même discipline, se plaça au centre avec
Georges, Madeleine, Léopold Sourbin et ses deux inséparables
lieutenants, Joë et Sheen-Buck.
Il se trouva qu’en la circonstance cette disposition était la pire de
toutes, puisqu’elle allait faciliter l’attaque des Comanches.
En effet, au moment même où Wagha-na et ses compagnons atteignaient
l’angle d’un des chemins tracés par la nature dans l’épaisseur des
versants boisés, ils se trouvèrent brusquement séparés de l’avant-garde
que Chinga-Roa avait déjà fait passer sur l’autre rive du Murray.
Le guet-apens avait été réglé avec une parfaite entente de cette guerre
de ruses.
Pitch et Schulmann, ne tenant point à s’exposer aux coups, s’étaient
abrités avec leurs bêtes sous une large anfractuosité des roches. Seuls,
le cacique des Comanches et cinq de ses plus robustes compagnons se
tenaient, la lance ou la hache à la main, prêts à fondre à l’improviste
sur l’escorte qu’ils prendraient ainsi de flanc.
Tout se passa comme le Yankee l’avait ordonné. La malchance voulut que
Madeleine, obéissant peut-être à une surexcitation soudaine de sa
monture, fût emportée d’une dizaine de mètres en avant de ses
compagnons.
Une clameur sauvage éclata. Plus rapide que la pensée, le Comanche se
rua sur la jeune fille et, l’arrachant de sa selle, la jeta violemment
en travers de la sienne. Puis, sans s’occuper du combat que ses
compagnons soutenaient derrière lui contre les amis de Madeleine,
revenus de leur stupeur, il se mit à fuir, accompagné de Gisber et
d’Ulphilas, par le sentier étroit qui séparait les deux murailles de la
falaise.
Wagha-na ne se fut pas plutôt rendu compte de l’agression qu’avec un cri
de rage, il se jeta sur les Comanches qui barraient le passage. Trois
fois de suite sa hache abattit un adversaire. A ses côtés, Georges, Joë
et Sheen-Buck, avaient, eux aussi, accompli de foudroyantes prouesses.
Pas un des compagnons du cacique n’avait échappé à leurs terribles
coups.
Mais c’étaient là des exploits inutiles. Tandis qu’ils luttaient
victorieusement contre les Indiens, le chef de ceux-ci fuyait à toute
vitesse, emportant Madeleine évanouie. Car dans le choc qui s’était
produit, la tête de la jeune fille avait heurté violemment un des
rochers de la falaise. Seule son épaisse chevelure l’avait préservée
d’un plus grave accident.
Cependant la place était déblayée, et le Bison Noir avait recouvré sa
présence d’esprit.
Tout de suite, il se rendit compte de l’effroyable danger que courait
l’orpheline.
Il ne s’expliquait point que les bandits l’eussent enlevée au lieu de la
tuer. Une seule hypothèse se présentait à son esprit pour expliquer ce
caprice des ennemis. Sans doute, ils comptaient encore sur l’hypothèse
d’un mariage entre Madeleine et son cousin, solution infiniment plus
pratique que celle d’un meurtre peut-être inutile.
Mais si cette solution satisfaisait Pitch et Schulmann, il n’était pas
sûr qu’elle fît le compte du chef comanche.
Celui-là, à coup sûr, n’entrait pour rien dans les combinaisons et les
calculs de Sourbin et de ses complices. Il n’avait agi, lui, que pour
prendre sa revanche des deux échecs subis, pour satisfaire son désir de
haine et de vengeance contre Wagha-na et ses complices; celui-là
réclamerait la mort de l’infortunée jeune fille; il menacerait ses
associés provisoires, et, comme, après tout, ceux-ci pouvaient se
contenter de cette terminaison tragique du drame, ils ne feraient qu’une
résistance de pure forme aux exigences de l’Indien.
Il fallait donc arracher au plus tôt, et par tous les moyens, Madeleine
aux mains du féroce sauvage.
En cet instant critique la décision devait être prompte, l’action la
suivre sans retard. Le puissant esprit du Bison Noir conçut un plan
rapide qu’il mit à exécution sur l’heure.
A ses côtés se tenait Léopold Sourbin. L’ahurissement et l’épouvante se
lisaient en grosses lettres sur son visage. Il était impossible un seul
instant de croire que le coup de main accompli par ses complices eût été
prémédité de concert avec lui.
Wagha-na interpella vivement le jeune homme.
--Allons, monsieur Sourbin, lui dit-il le moment est venu de prouver
l’attachement dont vous vous êtes vanté pour votre cousine: C’est la
seule manière d’obtenir ce que vous sollicitez.
L’étonnement de Léopold parut croître. Il demanda d’une voix tremblante.
--Je suis prêt à tout pour la sauver. Mais que me faut-il faire?
Enseignez-le-moi.
Alors, sans arrêter sa course à travers l’étroit défilé, l’Indien exposa
son plan.
--Le rapt a été accompli à l’instigation des deux coquins que vous
connaissez. Cela est hors de doute. N’essayez pas de le nier; vous
perdriez votre temps. Mieux vaut pour vos intérêts même leur arracher
votre cousine dont ils veulent sans doute se faire un otage contre
vous-même et contre nous.
Et, comme Léopold, ébranlé par ce raisonnement fort simple, se prêtait
sincèrement à un projet de délivrance, le Pawnie lui fit comprendre le
rôle qu’il aurait à tenir pour la réussite de ce projet.
--Les misérables ont une grande avance sur nous. Mais il est certain
qu’ils ne peuvent s’éloigner beaucoup, s’ils désirent se mettre en
relations avec nous. Car leur tentative serait sans utilité s’ils
n’avaient votre concours.
Or, il s’agit pour vous de les rejoindre, de vous laisser prendre au
besoin. Nous ne vous perdrons pas de vue. Vous nous tiendrez au courant
de votre passage eh laissant une trace dans tous les lieux où vous
camperez.
--Quelle trace? questionna le Français, un peu inquiet de la précision
de ces paroles.
Wagha-na se fit encore plus précis.
--Un indice tel que vos compagnons ne puissent le remarquer, ni en
pénétrer le sens.
Il tira du sac de peau qui pendait à son épaule une poignée de petites
baies rougeâtres qu’il versa dans la poche de Sourbin.
--Voici, dit-il, les graines d’une plante totalement inconnue dans nos
régions. Elle vient du Brésil. Dès que vous aurez rejoint les Comanches
et leurs complices, vous laisserez tomber, une de ces graines sur le sol
de dix en dix mètres. Elles nous serviront de points de repère.
--Quoi! s’écria Léopold, vous pourrez retrouver sur le sol d’aussi
invisibles vestiges?
--Ne vous inquiétez point de cela, répliqua l’Indien. Nous avons de bons
yeux.
Pour la première fois, depuis que Sourbin était son hôte, le Bison Noir
lui tendit la main.
--Allons! dit-il d’une voix émue, il n’y a pas une minute à perdre.
Hâtez-vous, et que Dieu vous garde!
--Je ferai de mon mieux, répliqua le cousin de Madeleine d’une voix mal
assurée, mais avec une réelle sincérité.
Et, touchant légèrement sa bête, il s’élança dans le chemin étroit
qu’avaient pris avant lui les ravisseurs.
Certes, c’était pour Léopold Sourbin un véritable acte de courage qu’il
accomplissait à cette heure.
Il s’en allait seul, entièrement seul, dans ce désert qu’il venait de
parcourir en nombreuse et vaillante compagnie, et dont il n’avait que
trop bien apprécié les périls de toute nature. Il y allait sans guide,
sans soutien, livré à la seule direction de son instinct, entouré de
périls et d’embûches, ne sachant même pas quel accueil lui réservaient
ceux vers lesquels il se dirigeait. Son imagination avait gardé la forte
impression des tragiques événements qu’il avait déjà vus se dérouler
sous ses yeux. Elle lui montrait des pièges et des ennemis à tous les
horizons, dans le creux des roches, sous les troncs pressés des arbres:
ours grizzlys, serpents venimeux, bisons aux cornes farouches, Peaux
Rouges aux durs visages tatoués et menaçants, s’éclairant parfois d’un
rire atroce. Et la pensée que Wagha-na et ses amis l’accompagnaient,
invisibles mais prêts à intervenir, suffisait à peine pour l’empêcher de
céder à une peur folle, une peur d’enfant.
Une autre cause de trouble venait s’ajouter à celles qui paralysaient à
moitié sa volonté.
Il ne s’expliquait point à quel calcul auraient pu obéir Pitch et
Schulmann en agissant comme ils venaient de le faire.
Non seulement ils n’auraient point tenu leur promesse en le débarrassant
de Georges Vernant, mais encore, en enlevant Madeleine, ils lui ôtaient,
à lui Sourbin, le moyen de réaliser ses fins.
C’était donc avec une âme incertaine et confuse, pleine de terreurs et
de remords que le cousin de Madeleine courait à l’aveuglette sur les
chemins du désert, à la poursuite de complices qui pouvaient bien n’être
que des ennemis.
Et, cependant, ce fut avec un soupir de soulagement qu’il vit finir
l’espèce de couloir rocheux qu’il suivait et s’ouvrir devant son regard
l’horizon sans bornes des plaines.