Tout le monde était sauf. On n’avait eu à déplorer que la perte d’un
cheval. Mais cette perte était fort sensible à Madeleine qui pleura
devant le cadavre de sa belle jument, lâchement tuée par une balle qui
était peut-être destinée à la jeune fille elle-même.
Bien entendu, à partir de ce moment, la chasse fut abandonnée. On se
borna à accueillir à coups de fusils les cinq grizzlys retardataires,
lesquels, de leur côté, ne s’obstinèrent point dans une attaque aussi
chaudement reçue, et regagnèrent leurs cavernes, emportant quelques
balles dans leurs puissantes musculatures.
On les laissa opérer leur retraite sans les inquiéter davantage. On
avait hâte de se rassembler dans la plaine, loin de ces dangereux
parages, afin d’y commenter les incidents de cette journée féconde en
émotions.
Le dépouillement des cadavres retint encore une heure environ les
chasseurs sur le théâtre du drame. Après quoi, l’on se mit en quête d’un
campement pour la nuit. Heureusement que les divers groupes disséminés
dans la montagne rentrèrent chargés de butin et que le repas du soir,
déjà assuré par les chasses des jours précédents, fut abondamment pourvu
de viande fraîche.
On dressa donc les tentes à portée de fusil des premiers versants. Par
mesure de prudence, Wagha-na disposa sa troupe en colonne de guerre, et
plaça des sentinelles à toutes les extrémités du camp.
Et comme Georges l’interrogeait sur les motifs qui lui inspiraient ces
mesures de prévoyance:
--Mon cher enfant,--répondit le Bison Noir,--il s’est passé aujourd’hui
des choses si extraordinaires que la plus méticuleuse prudence s’impose
à nous. Nous devons être prêts à tout événement.
--Oui, je sais,--fit Vernant,--vous faites allusion à ce coup de feu
maladroit et à ce bonnet de fourrure entrevu par vous?
--S’il n’y avait là qu’une maladresse, vous ne me verriez point aussi
préoccupé, mon cher Georges. Cette balle était celle d’un ennemi. Je ne
dis pas que cet ennemi ait voulu tuer Madeleine, mais il la frappait
indirectement, puisque, en tuant le cheval, c’est-à-dire en lui ôtant
les moyens de fuir, il la livrait aux dents et aux griffes du grizzly.
--Et l’on n’a pas pu s’emparer du misérable?
--Malheureusement non. L’homme s’est enfui avec une rapidité étonnante.
Il a gagné un bouquet de pins sous lesquels il s’est perdu aux regards
de ceux qui le poursuivaient.
--Il faudrait pourtant s’en assurer. Qui soupçonnez-vous?
--Je soupçonne les deux Yankees que vous savez. Ces deux coquins
préméditent depuis longtemps un mauvais coup. Hier, ils ont failli
l’accomplir. Madeleine morte, sa succession était ouverte, comme jadis
celle de son père. Et vous vous expliquez maintenant les causes de cet
attentat.
--Oui, je me l’explique,--murmura Vernant, dont la main se crispa sur la
poignée de son revolver.--Mais cela ne s’accomplira pas, s’il plaît à
Dieu! J’aurai plutôt la tête de ces deux scélérats.
--Ce n’est pas tout,--continua Wagha-na.
--D’autres indices m’ont frappé. Ces ours...
--Ces ours?--interrompit le jeune homme.
--Que voulez-vous dire? Ce n’étaient pas des complices, à coup sûr?
Le Bison Noir eut un fin sourire.
--Au contraire, mon cher Georges, et beaucoup plus que vous ne pourriez
le croire. Complices inconscients, cela va sans dire, mais qui ont joué
leur rôle à merveille.
--Je ne vous comprends pas.
--Vous allez me comprendre. L’ours, le grizzly surtout, ne va jamais par
bandes. Il est même très rare d’en rencontrer une famille chassant en
commun. Il faut donc, pour que nous en ayons trouvé onze assemblés,
qu’ils aient obéi à la fois à un mot d’ordre et à une poussée du dehors.
Le mot d’ordre, cela va sans dire, a été donné à leurs meneurs. Pour les
attirer sur le même point, il faut que, de directions opposées, on les
ait rabattus sur nous, en même temps que l’on lançait devant eux le
troupeau d’antilopes qui excita la convoitise de nos imprudents
chasseurs.
--Ainsi, vous supposez.
--Je suppose,--je dirai même que c’est une certitude en mon esprit,--que
cinquante ou soixante rabatteurs, pour le moins, ont envahi la montagne
et formé un vaste cercle à dessein de pousser sur nous les fauves.
Georges Vernant était renseigné. Aussi s’expliqua-t-il que les ordres
très rigoureux de Wagha-na fixassent le départ de la colonne pour le
lendemain à la première heure du jour.
Agréé par Madeleine en qualité de fiancé, il avait obtenu d’elle et de
Wagha-na la faveur de s’attacher aux pas de la jeune fille qu’il
entendait ne plus quitter, maintenant qu’il savait de quelle sorte de
périls elle était menacée.
A l’aube, on plia les tentes. Puis Wagha-na distribua sa troupe à
l’instar d’une petite armée. Cinquante cavaliers Sioux prirent la tête,
formant une solide avant-garde; quatre-vingts fermèrent la marche. Dans
la troupe centrale fut placée Madeleine que flanquaient Sheen-Buck et
Joë O’Connor, et que Georges Vernant précédait de quatre à cinq pas.
Léopold Sourbin était venu se placer aux côtés du jeune Français
Canadien.
Depuis les événements de la veille, Léopold prisait très haut sa propre
bravoure. Peu s’en fallait qu’il ne se plaçât sur un pied d’égalité avec
l’intrépide jeune homme dont tout le monde avait pu admirer l’héroïsme.
Quelque bonne opinion que Sourbin eût de la constance avec laquelle il
avait supporté l’indicible terreur que lui avait causée la présence des
ours, il avait cependant une vague conscience de la supériorité physique
et morale de Georges Vernant et n’était pas fâché de s’approcher de lui,
ne fût-ce que pour profiter des reflets de sa gloire.
Celui-ci éprouvait des sentiments diamétralement opposés à l’égard du
cousin de Madeleine, et il ne prenait aucun soin de les lui dissimuler.
Aussi, lorsque l’aventurier eut poussé son cheval botte à botte avec
lui, Vernant ne put-il se défendre d’une rudesse que justifiaient les
circonstances et surtout les apparences défavorables à Léopold.
--A propos, monsieur Sourbin,--lui dit-il à brûle-pourpoint,--que sont
devenus vos amis?
--Quels amis?--demanda naïvement l’interpellé, qui n’avait pu s’empêcher
de tressaillir.
--Mais ces deux gredins qui nous ont suivis, ces deux Yankees de
mauvaise mine?
--Vous appelez ça mes amis?--répliqua le Français avec une moue
dédaigneuse.--Mais, Monsieur, je n’ai jamais eu que des relations
d’affaires avec ces gens-là. Je ne m’enquiers pas de leurs faits et
gestes.
--Vous avez tort,--répliqua brutalement Georges.--Vous feriez mieux de
vous en enquérir, car ce sont deux misérables coquins, auxquels je
casserai la tête à notre première rencontre avec eux.
Pour le coup, cette vigoureuse assurance donnée par Vernant réjouit
l’âme de Léopold.
Il éclata d’un rire aigu, qui témoignait d’une satisfaction profonde.
Parbleu! mon cher Monsieur,--avoua-t-il,--ce n’est pas moi qui les
défendrai.
Et, voyant que son interlocuteur attachait sur lui un regard malgré tout
surpris, il s’empressa de rectifier ses paroles en ce qu’elles
paraissaient révéler d’égoïsme satisfait.
--Si je vous parle ainsi, ce n’est pas que le procédé ne me semble un
peu vif. En France, nous nous en remettons à la justice du soin
d’exécuter les criminels. Mais je ne doute pas que vous n’ayez de bonnes
raisons pour vous guider, et c’est pour cela que, sans vous approuver
entièrement, je ne me jetterai pas à la traverse de vos intentions.
--Vous auriez grand tort, en effet, de le faire,--répliqua Georges avec
la même rudesse de ton et d’expression.--Vous ne les sauveriez pas et,
dans la bagarre, il pourrait vous arriver d’attraper des horions.
La conversation tournait à l’aigre, et force était bien à Léopold de
reconnaître que son compagnon de route, jusque-là d’une rare urbanité,
était devenu peu liant.
Un incident, imprévu pour tous, sauf peut-être pour Wagha-na, y mit un
terme.
On vit revenir tout à coup une dizaine des cavaliers de l’avant-garde.
Le Bison Noir n’attendit pas qu’ils l’eussent rejoint. En un temps de
galop, il se porta au-devant d’eux et recueillit les informations qu’ils
lui apportaient. Elles n’étaient rien moins que rassurantes.
Le jeune chef Sioux, qui conduisait le détachement, avait vu brusquement
surgir de l’horizon de l’ouest, venant d’une gorge des montagnes, une
trentaine de cavaliers américains, armés jusqu’aux dents et portant
l’uniforme gris et le chapeau de feutre à plumes de la milice des
frontières.
Il avait fait halte et attendu l’arrivée des soldats.
Leur chef, un lieutenant, d’aspect rude et grossier, s’était avancé, les
interrogeant avec brutalité.
--D’où venaient-ils? Que faisaient-ils en ces parages? Quel était leur
chef?
Le jeune Sioux n’était pas d’humeur endurante. Il avait répondu avec
vivacité.
Alors, les voix s’étaient grossies avec les expressions. Les soldats de
l’Union, inférieurs en nombre et se trouvant en présence d’adversaires
bien armés, avaient baissé le ton, tout en déclarant qu’ils s’opposaient
au passage de la troupe et qu’ils feraient appel aux garnisons des forts
voisins.
Devant cette attitude hostile, le chef sioux n’avait voulu prendre
aucune décision.
Il en avait donc immédiatement référé à celui qu’il tenait lui-même pour
son supérieur, à Wagha-na.
A ces nouvelles, celui-ci n’hésita pas. Il fit presser l’allure de la
troupe et se trouva en moins d’une demi-heure sur le théâtre de la
conférence.
A la vue du formidable renfort que recevaient leurs adversaires, les
Yankees ne se sentirent point rassurés.
Wagha-na, accompagné de Georges, de Joë et de Sheen-Buck, sortit des
rangs des Indiens et s’avança à quelques pas seulement du détachement
américain. En anglais très pur, il engagea le dialogue.
--Que nous voulez-vous, Messieurs? demanda-t-il poliment.
L’officier répondit avec brusquerie qu’il exécutait les ordres donnés à
tous les chefs de stations militaires à rencontre de bandes indiennes
non soumises qui se rapprochaient de moins de trois milles de la
frontière.
--Je vous ferai remarquer, répliqua le Bison Noir, que nous sommes ici à
huit milles au moins de cette frontière et que c’est vous, en ce moment,
qui violez le territoire de Sa Majesté Britannique.
La remarque était si juste que le lieutenant parut fort embarrassé.
--Vous n’avez donc rien à faire ici, Messieurs, poursuivit le Bison
Noir. Toute persistance de votre part serait une véritable déclaration
de guerre à l’Angleterre dont nous sommes les loyaux sujets.
--Les Sioux ne sont point sujets de l’Angleterre, voulut rectifier
l’officier. Leurs tribus sont établies officiellement et reconnues par
le Congrès de l’Union sur les terres du Dakotah.
--Les Sioux n’ont pas tous accepté d’être citoyens des réserves,
répondit le jeune chef avec feu.
L’officier le regarda de travers. La rectification était précise. Mais
il n’entendait pas recevoir de leçon en présence de ses hommes.
--Ceux qui n’ont point accepté sont des réfractaires, tenus pour des
ennemis.
--Fort bien, Monsieur, concéda Wagha-na. Mais votre remarque n’est
fondée, tout au plus, que sur le territoire américain. Or, vous êtes ici
en terre anglaise.
--C’est la seconde fois que vous me le dites! s’exclama le lieutenant
bourru.
--Afin de vous rappeler que vous n’avez plus rien à faire ici, et que
vous aggravez votre situation en prolongeant votre séjour.
Ces derniers mots parurent irriter les soldats. Plusieurs d’entre eux
portèrent ostensiblement la main à leurs fontes ou à leurs ceintures,
comme pour y prendre leurs pistolets.
Mais Wagha-na, changeant alors de ton, apostropha sévèrement l’officier.
--Lieutenant, dit-il, vous êtes responsable de ce qui pourra arriver.
Ceci est un acte d’hostilité au premier chef. Si vous ne le réprimez pas
à l’instant, je vous arrête, vous et vos hommes et je ne me tiendrai
pour satisfait qu’après vous avoir remis prisonniers aux autorités
canadiennes de Vancouver.
Les Yankees ne répondirent que par de sourdes imprécations.
--En voilà assez, conclut le Bison Noir. Vous avez le temps de regagner
la frontière au galop. Toute résistance de votre part serait aussi vaine
que coupable. Allons, Messieurs, adieu et sans rancune.
Son geste désignait aux trente agresseurs l’escadron nombreux que
formaient derrière lui les cavaliers Sioux.
Le lieutenant rassembla ses hommes. Sans une politesse, sans un salut à
l’adresse de ses courtois adversaires, il jeta l’ordre du départ, et le
détachement prit la route du Sud dans un nuage de poussière.
--Cette fois, je l’espère, fit Georges Vernant, nous en avons fini avec
ces désagréables voisins?
Wagha-na hocha la tête.
--Rien n’est moins sûr. A vrai dire, ils ne se risqueront point
eux-mêmes. Mais il n’en faudrait pas augurer qu’ils ne nous susciteront
pas d’autres ennuis.
Et, renouvelant ses ordres, il fit presser encore l’allure de la troupe.
On ne la ralentit qu’au bout du trentième mille. Cette fois, la plaine
paraissait suffisamment vaste et la distance assez grande de la
frontière pour n’avoir plus à appréhender de nouveaux contacts avec les
Yankees.
Alors seulement, Wagha-na fit connaître à Georges les dernières craintes
qu’il avait conçues.
Cette lutte de l’élément rouge contre l’élément blanc atteint parfois à
un degré de férocité inouïe. La haine est égale de part et d’autres, et
mille causes secondaires viennent s’ajouter au séculaire antagonisme des
races pour lui donner un caractère de sauvagerie inconnue en Europe et
même chez les peuples orientaux.
La religion elle-même vient aigrir le conflit et rendre les adversaires
plus implacables.
Il est un motif, entre autres, que les blancs invoquent pour justifier
leurs propres cruautés et qui, en effet, donne à la guerre une apparence
odieuse. C’est l’habitude qu’ont malheureusement conservée presque
toutes les tribus indiennes, et qui ne semble pas près de disparaître,
de scalper l’ennemi abattu. On sait que l’usage du scalp a cette
particularité affreuse de ne point toujours entraîner la mort des
victimes. Mais il leur laisse une existence souffreteuse, exposée à
toutes les douleurs du système nerveux, à tous les accidents cérébraux,
sans parler du ridicule amer auquel les expose une calvitie anormale.
De leur côté, les rouges reprochent aux blancs leurs exactions, leurs
pillages, la dépossession ininterrompue, que n’a même pas arrêtée cette
création des «réserves,» ou garantie de certains territoires libres
laissés par la race conquérante à la race conquise.
Et comme la force matérielle, sans cesse accrue par les progrès de la
science, donne toute supériorité aux blancs, il en résulte que les
Rouges, pour compenser cette infériorité, recourent à toutes les
perfidies, à toutes les ruses de la guerre de «sauvages», nom que cette
guerre justifie amplement.
De là violences systématiques, extermination par le fer, le feu, le
poison, la maladie, la faim.
Il n’est pas jusqu’à la trahison qui ne serve la diplomatie des
belligérants.
«Diviser pour régner,» la formule attribuée à la perfide Albion, est
aussi celle des autres nations, et plus spécialement de celles qui se
réclament d’une origine saxonne.
En vertu de cet aphorisme, les États-Unis poussent à la guerre les unes
contre les autres les peuplades sauvages qu’ils ne peuvent s’assimiler.
Ces luttes intestines aident mieux aux progrès de leur ennemi commun que
toute victoire directe de celui-ci. C’est un moyen aussi ancien que le
monde et dont tous les conquérants ont reconnu l’efficacité.
Et c’était à ce procédé de victoire déloyale que Wagha-na avait fait
allusion, lorsqu’il avait dit à Georges Vernant:
--Il n’en faudrait point augurer qu’ils ne nous susciteront pas d’autres
ennuis.
Cependant la colonne, à peu près rassurée, avait résolu de prendre
encore pendant quelques heures les distractions de la chasse.
On ne pouvait s’éloigner ainsi de ces régions presque désertes que la
saison favorisait merveilleusement sous le rapport de l’abondance autant
que de la qualité du gibier.
Mais ces territoires giboyeux attirent les chasseurs de toutes les
parties du Continent septentrional.
Aussi, le front de Wagha-na était-il resté soucieux malgré la retraite
des Yankees.
Pressé de questions par Georges Vernant, il lui expliqua ses
inquiétudes.
--L’effort que je poursuis depuis vingt ans, vous devez le comprendre,
n’est pas fait pour plaire à la race conquérante. Songez-y.
Qu’adviendrait-il, si j’arrivais à rassembler en corps de nations toutes
les tribus errantes de la race Rouge? Elles comptent encore deux
millions et demi d’individus. C’est un chiffre qui serait doublé en
trente ans, si un peu plus de bien-être, la pratique d’une sage hygiène,
permettaient à nos malheureuses familles de s’affranchir du plus grand
nombre des causes de mortalité qui les décime.
Or, une telle reviviscence de races qu’ils n’ont su, jusqu’ici, que
détruire, serait de nature à alarmer les blancs. Il paraît que la
civilisation exige notre holocauste.--Afin d’entraver une telle action,
le Yankee pousse à la rivalité des tribus entre elles et, par malheur,
il réussit auprès de bon nombre d’entre elles. Je compte chez les hommes
rouges d’implacables ennemis de mes idées et de mes efforts. Les races
du Sud, Apaches et Comanches, plus spécialement, que je n’ai pu encore
aborder de front, font une effroyable guerre à tous ceux que j’ai déjà
pu rallier sous ma bannière. Nous passons à leurs yeux pour
d’abominables traîtres qu’il faut massacrer sans pitié.--Or, c’est
précisément en ce moment que ces tribus remontent du Texas, de la
Californie, du Mexique même, vers les prairies que nous traversons.
Maintenant, vous rendez-vous compté de mon angoisse.
--Oui, répondit Vernant, elles sont dignes d’un grand cœur comme le
vôtre, car, dans un conflit de ce genre, c’est toujours la lutte
fratricide, le sang indien qui coule.
--Merci, mon cher Georges, de me comprendre si bien. Vos paroles
m’apportent une véritable consolation, répondit l’Indien avec une
émotion qui fit monter des larmes sous ses paupières.
Les appréhensions de Wagha-na n’étaient, hélas! que trop fondées.
Lorsque, après vingt-quatre heures de repos à la fois matériel et moral
les Sioux reprirent la route du Nord-Est, que l’on ne devait plus
interrompre désormais, la vue d’un nuage gris sur l’horizon du Sud
alarma le Bison Noir.
--Allons!--fit-il tristement,--voilà ce que je craignais.
On fut promptement renseigné.
Le nuage n’était que la poussière soulevée par une nombreuse cavalerie.
Quand celle-ci fut à portée de carabines, on ne put se méprendre sur ses
intentions, non plus que sur son caractère. Cinq cents Comanches
environ, reconnaissables aux teintes sanglantes de leurs peintures et de
leurs splendides panaches de plumes, à leurs longues lances barbelées,
aux arcs dont beaucoup encore affectent de se servir, en haine de la
civilisation européenne, arrivaient à fond de train.
On les voyait, cavaliers sans rivaux, le torse nu, les jambes vêtues du
pantalon mexicain fendu, les pieds chaussés de magnifiques
mocassins,--une vanité presque nationale,--exécuter de merveilleuses
voltes sur leurs superbes mustangs qu’ils montaient à crû, n’ayant
adopté de leur contact avec les blancs que l’habitude du mors et des
éperons d’acier.
Wagha-na ne perdit pas son temps aux réflexions philanthropiques.
Il connaissait ses adversaires pour les avoir trop souvent rencontrés en
des heurts de ce genre.
Il fallait donc se mettre en garde sur le champ contre leur première
charge, afin de leur imposer le salutaire respect des armes à feu, plus
redoutables que les lances.
Les Sioux formèrent donc une double colonne, sur deux rangs, s’unissant
à l’une des extrémités, de manière à présenter à l’ennemi l’ouverture
d’un angle hérissé de canons de carabines en joue.
Cette tactique, inventée par Wagha-na, avait pour principal avantage de
paralyser la fougue de l’ennemi.
En effet, celui-ci, soit qu’il chargeât en colonne, soit qu’il se
déployât en ligne, recevait, tout d’abord, un feu de front terrible.
Emporté par son élan, il venait s’engager dans l’ouverture de l’angle
qui, se rompant alors, permettait aux deux ailes des Sioux de
l’envelopper en le fusillant sur les flancs, pour se rejoindre en
arrière et recommencer la même manœuvre. Alors, se retournant vers
Georges, le Bison Noir lui demanda.
--Mon cher enfant, voulez-vous vous charger d’une mission de confiance?
--Oui, répondit Vernant sans hésiter.
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