LES GRIZZLYS

Que se passait-il donc de l’autre côté du versant?

Ni Georges, ni le Bison Noir n’eurent la patience d’attendre qu’on les

rejoignît.

Poussant vivement leurs chevaux, ils atteignirent les fuyards. D’un

mouvement nerveux, Wagha-na saisit par la bride le cheval le plus

rapproché et, interrogeant le cavalier avec une sorte de violence:

--Que se passe-t-il donc?--demanda-t-il.--Êtes-vous tous des lâches, où

avez-vous été pris d’une folie soudaine?

L’Indien, honteux, mais tout tremblant d’émotion, trouve à peine la

force de répondre:

--Grizzlys.

Ce mot, si plein d’une signification terrible, suffisait à expliquer la

panique.

Sans en entendre davantage, Wagha-na et Georges continuèrent à descendre

l’effroyable pente.

Ce qu’ils virent alors aurait dû les glacer d’effroi si leurs cœurs

eussent été capables de crainte.

Le dangereux sentier du versant, presque au point où il débouchait dans

la vallée, s’engageait entre des roches éboulées formant de chaque côté

comme une muraille, haute de six à sept mètres. C’était là un véritable

défilé, long de deux cents toises, la plus naturelle et la mieux

disposée des embuscades et qui, par un temps de guerre, eût pu fournir à

des soldats, retranchés derrière ces parapets, la plus inexpugnable des

défenses.

Or, sur les pierres de ce double rempart, apparaissaient, descendant

avec précautions de roche en roche, six ours gris de taille gigantesque,

qui n’étaient peut-être, eux-mêmes, que l’avant-garde d’une armée.

Ils s’étaient évidemment embusqués sur ce point afin d’y surprendre les

antilopes.

L’arrivée des cavaliers, en troublant leur embûche savamment ourdie, les

avait mis en fureur, et, maintenant, c’était à ces fâcheux inattendus

que s’en prenait leur rage.

La situation était vraiment terrible.

Les Indiens qui escortaient Madeleine avaient, pour la plupart, aperçu

le danger avant de s’engager dans l’étroit corridor des roches. Ils

avaient donc arrêté leurs bêtes et rétrogradé. Leurs cris et leurs

signaux étaient parvenus trop tard aux sept qui avaient franchi le

périlleux passage.

A cette heure, ceux-ci ne devaient plus songer à battre en retraite par

le même chemin.

Six ours grizzlys suffiraient à arrêter une compagnie de voltigeurs. Que

pouvaient donc contre eux une poignée de cavaliers qui auraient eu à

soutenir un choc presque individuel?

L’ours gris est, en effet, l’un des animaux les plus redoutables de la

création; et les trappeurs américains le tiennent pour beaucoup plus

terrible que le lion ou le tigre. A la vérité, il n’a pas, comme les

grands félins de l’Afrique et de l’Asie, le ressort d’acier qui les fait

bondir et rend leur choc irrésistible; il ne peut grimper aux arbres

comme le léopard et la panthère. Mais il possède une effroyable vigueur

et, debout sur ses pattes de derrière, il peut saisir la tête d’un

cheval. On en a vu arrêter des bisons mâles à la course en les

étreignant de leurs énormes bras.

Longs et maigres, ils mesurent souvent trois mètres cinquante du museau

à la naissance de la queue. Leurs os saillants, leurs larges poitrines,

leurs gueules monstrueuses, leurs yeux sanglants ajoutent encore à la

terreur qu’ils inspirent.

Ce n’est pas tout. Comme tous les plantigrades, les grizzlys ont «la vie

dure». Quelques-uns ont lutté avec courage bien que percés de plus de

dix-huit balles. Et ce qui contribue à rendre plus fâcheuse leur

rencontre, c’est la rapidité de leur course. Ils peuvent, en effet,

suivre un cheval au trot. Tout homme à pied est perdu, s’il se fie à la

vitesse de ses jambes. Plus que contre tout autre fauve, il doit

conserver son sang-froid afin de ne point perdre la balle qu’il lui

destine et qui ne le tue qu’en frappant entre les yeux ou au défaut de

l’épaule.

Tels étaient les effrayants animaux avec lesquels Madeleine et ses

compagnons allaient se trouver aux prises.

Encore si, pour revenir, ils avaient trouvé le chemin libre!

Mais, outre que la retraite leur était coupée, le chemin horrible,

montueux, glissant, semé de rocailles, n’aurait pas permis aux chevaux

d’y soutenir une allure rapide. Il était déjà presque fabuleux que la

petite troupe eût pu descendre sans encombre une côte aussi déclive.

Ils ne pouvaient donc que fuir dans l’autre direction, c’est-à-dire vers

la vallée et le petit lac où, naguère, s’abreuvaient les cerfs dont la

vue avait surexcité leur ardeur cynégétique.

Mais cette vallée elle-même, leur offrait-elle un refuge assuré?

De la place où ils se trouvaient, Wagha-na et Georges ne pouvaient s’en

rendre compte. Et quant à s’engager à leur tour dans le défilé, ils ne

devaient point y songer. C’eût été de leur part une bravade aussi

inutile que téméraire.

Trois des ours avaient atteint déjà les roches les plus basses. Un autre

prenait pied sur le sentier avec un grognement féroce comme pour inviter

ses congénères à le rejoindre au plus tôt.

Les cavaliers n’auraient pas franchi trois mètres sans être happés au

passage.

Wagha-na arrêta son cheval.

--Ne bouge pas, Gola, bonne bête,--lui dit-il.--Tu n’as rien à craindre

de cette vermine. Tu sais bien que ton maître ne t’abandonnera pas, bon

cheval.

Il lui parlait comme il eût parlé à une créature humaine.

Et, véritablement, le noble, animal parut le comprendre. Bien qu’il

tremblât de tous ses membres et qu’une sueur froide glaçât sa belle robe

dorée, il demeura immobile, à moins de cent mètres des fauves, comme si

ses fins sabots se fussent incrustés dans le roc.

Le Bison Noir mit pied à terre.

--Je vous conseille d’en faire autant,--dit-il à Vernant, surpris.

Lorsque le jeune homme l’eut imité, Wagha-na adressa à Hips un discours

analogue à celui qu’il venait de tenir à sa propre monture. Hips se

conforma à ce paternel avertissement.

Alors l’Indien décrocha de sa ceinture un cor d’ivoire finement ciselé

et en tira trois ou quatre sons perçants.

C’était un appel de ralliement jeté aux Indiens qui chassaient dans la

montagne.

Les sept compagnons qui avaient fui, revenus de leur terreur, s’étaient

rapprochés de leur chef et avaient suivi son exemple.

Wagha-na expliqua sa pensée.

--Il n’y a qu’une tactique à suivre avec ces brutes: tâcher de les

attirer sur nous, afin de permettre aux autres de revenir.

Les neuf hommes marchèrent donc, la carabine au poing, au-devant des

féroces plantigrades.

Ceux-ci étaient déjà au nombre de trois sur le chemin. Les trois autres

continuaient leur descente.

Au moment où ils avaient entendu les sons du cor de l’Indien, les ours

avaient donné quelques signes de terreur. Bientôt, comme sollicités par

une bravoure soudaine, ils se retournèrent et vinrent, d’un trot lourd,

mais rapide, au-devant de leurs assaillants.

--Attention!--commanda Wagha-na. Il s’agit de les attirer le plus loin

possible sur la montée. Faisons donc retraite sur nos chevaux. Avec eux,

nous n’avons rien à craindre.

La manœuvre était fort simple. En voyant reculer leurs ennemis, les

Grizzlys s’enhardirent. Puis, pris tout à coup d’une aveugle fureur, ils

accélérèrent leur course, avec des grondements si terribles que les

chevaux des Indiens, moins aguerris que Hips et Gola, dont ils avaient

pourtant imité la courageuse attitude, se mirent à renâcler, à souffler

violemment, à se cabrer, ce qui alarma Wagha-na.

--Tenez vos bêtes!--cria-t-il d’une voix vibrante.

L’ordre était plus facile à donner qu’à exécuter. Les Indiens cependant

parvinrent à maîtriser les animaux fous de terreur.

Cependant les ours gagnaient du terrain. Ils n’étaient pas à plus de

deux cents pas, lorsque le Bison Noir, saisissant sa carabine, pourvue

de balles à pointes d’acier, l’épaula, en criant derechef à ses

compagnons:

--Visez bien! Il s’agit de ne pas perdre une seule charge. Si nous

avions ces trois-là du premier coup, le reste ne serait plus qu’un jeu.

Allons! Je le répète: visez bien.

L’étroitesse du chemin ne permettait point malheureusement aux neuf

hommes de tirer en même temps.

Les quatre premiers seuls, parmi lesquels se trouvaient Wagha-na et

Georges Vernant, firent feu simultanément.

Deux balles atteignirent le premier des animaux, celles du jeune

Français et du Bison Noir. Toutes les deux le frappèrent aux bons

endroits. Wagha-na avait visé le front.

Frappé au front et au cœur, le monstre tomba foudroyé.

Les deux compagnons ne reçurent que des projectiles de plomb, l’un dans

le cou, l’autre à l’une des pattes de devant.

Alors, soit que cette fusillade les eût effrayés, soit que la vue de

leur frère mort leur inspirât de salutaires réflexions, les lourdes

bêtes se détournèrent brusquement et se mirent à fuir sur la pente

précipitée, où les avaient devancés déjà leurs congénères.

--Hardi!--cria Wagha-na en plaçant de nouvelles cartouches dans le

magasin de son arme belge, conforme au modèle français,--hardi, vous

autres. Ne les laissez pas échapper.

Les cinq Indiens qui n’avaient point encore tiré firent feu à leur tour.

Peines perdues! Bien que tous les coups eussent porté, les ours

n’étaient atteints que par derrière. Cette décharge ne fit qu’accélérer

leur course vers la vallée.

Le Bison Noir fut saisi d’une profonde terreur.

--Je connais l’ours,--dit-il.--Pour que ceux-ci soient pressés de fuir

comme ils le font, contre toutes leurs habitudes, c’est qu’évidemment il

doit y en avoir d’autres dans la vallée.

--Et Madeleine!--s’écria Georges étranglé par la douleur.

--Oui, Madeleine,--répondit l’Indien.--Il faut la sauver à tout prix.

D’un geste qui compléta sa pensée il montra au jeune homme le double

parapet des roches.

En cet endroit, elles formaient une sorte d’escalier cyclopéen. C’était

par cet escalier que les ours étaient descendus.

Georges n’en entendit pas davantage.

D’un bond, il gravit la première marche, immédiatement accompagné par le

père adoptif de la jeune fille.

En quelques élans, ils eurent gagné la crête du remblai de roches. De

là, leur vue embrassa un assez vaste horizon et ils purent se rendre

compte de toute la scène qui se déroulait sous leurs regards.

A leurs pieds se creusait la vallée, longue à peine de deux kilomètres,

large au plus de huit cents mètres. Au centre s’étendait le petit lac

bleu, ombragé de saules, de cyprès et de platanes. Alentour, les pentes

se voilaient d’une végétation superbe, mais que le Nord avait déjà

touchée de son haleine glaciale.

Au delà s’ouvrait un second couloir analogue à celui qu’ils venaient de

parcourir et qui devait mettre la vallée en communication avec d’autres

semblables, car on pouvait, à distance, voir moutonner, par derrière les

roches grises qui trouaient l’humus, tout un flot de frondaisons

jaunissantes.

Et dans cet étroit espace, six cavaliers groupés ensemble semblaient

interroger l’horizon environnant.

Wagha-na ne s’était pas trompé. Il n’avait que trop bien deviné la cause

de la retraite des ours.

De l’autre côté de la vallée, cinq nouveaux grizzlys, aussi énormes que

les premiers, sortaient du milieu des arbres et s’avançaient au petit

trop vers les cavaliers.

--Cinq et cinq font dix!--prononça le Bison Noir. Et ce truisme ainsi

prononcé n’avait rien de ridicule. Il prenait, au contraire, une

terrifiante signification en présence de l’attaque des monstrueuses

bêtes. D’autant plus qu’avec le même ton de découragement, l’Indien

ajouta:

--Ils sont six en tout.

Mais, chez un tel homme, le découragement ne pouvait être de longue

durée.

--Peut-être,--dit-il,--aurons-nous le temps d’en abattre un ou deux au

sortir du défilé?

Et, toujours accompagné de Georges Vernant, bondissant de roche en

roche, ils parvinrent ainsi aux derniers blocs surplombant la vallée. De

là, ils pouvaient être vus par les cavaliers et même échanger quelques

paroles avec eux.

--Joë,--appela le Bison Noir.

Le vieux trappeur, qui se tenait aux côtés de Madeleine, se retourna.

--Profitez du passage au moment où il sera libre,--cria Wagha-na, en

montant le défilé!

L’Irlandais comprit. Trois des six cavaliers se tournèrent vers

l’orifice du défilé, pendant que les trois autres faisaient face aux

assaillants de la vallée.

Contre ces derniers, la défense était plus aisée.

Ils ne pouvaient, en effet, venir à l’attaque qu’après avoir contourné

le petit lac, ce qui permettait aux assaillis de les fusiller à leur

aise, puis de se dérober par le défilé, si le passage en était libre.

Mais là gisait toute la difficulté. Il fallait que ce paysage fût libre.

Déjà Wagha-na et Georges Vernant avaient tourné l’extrémité du détroit

rocheux et, descendant le plus bas possible, s’efforçaient d’attirer sur

eux l’attention des Grizzlys, afin que, renonçant à la poursuite des

cavaliers, ils permissent à ceux-ci la fuite, par le chemin qu’ils

venaient de parcourir.

En un clin d’œil les deux hommes se dressèrent, au milieu de l’éboulis,

de manière à prendre d’enfilade la longueur du couloir au moment où les

fauves apparaîtraient.

Ils n’eurent pas longtemps à attendre. Presque simultanément, trois

têtes affreuses se montrèrent.

Les deux coups de feu éclatèrent en même temps.

C’étaient de merveilleux tireurs que Georges Vernant et le Bison Noir.

Les balles à pointe d’acier trouvèrent chacune un ours au bout de leurs

trajectoires et deux bêtes s’abattirent, l’une, le cœur troué, l’autre

le crâne fracassé.

Il en restait deux autres. Joë O’Connor, Sheen-Buck et Léopold Sourbin,

très crâne devant ce danger inévitable, les frappèrent à la course.

--Dieu soit loué!--s’écria Wagha-na,--la route est libre maintenant.

Les six cavaliers n’avaient point attendu cette exclamation pour

s’élancer vers le défilé.

Il y avait bien encore une difficulté.

Des cinq grizzlys ainsi fusillés, deux n’étaient point tout à fait

morts, et leurs grands corps, renversés sur le flanc obstruaient le

passage. On les voyait se soulever péniblement, avec de douloureux

efforts pour se redresser.

--Il faut passer tout de même,--cria énergiquement Madeleine.

Et, enlevant vigoureusement sa bête, la vaillante jeune fille montra le

chemin à ses compagnons.

Mais ceux-ci ne voulurent pas la laisser affronter la première la

périlleuse traversée.

Sheen-Buck s’élança en avant, prenant la tête. Cavalier incomparable, il

franchit d’un bond le corps du plantigrade le plus rapproché. Après lui

passa Léopold, qui avait un peu le droit de se prendre pour un héros.

Puis ce fut le tour de l’Indien et de Joë. Madeleine fermait la marche.

Dans le fond de la vallée, les cinq autres grizzlys avaient précipité

leur course et atteignaient déjà les bords du lac.

Alors se produisit un incident tout à fait inattendu et qui renouvela

toutes les terreurs.

Au moment même où Madeleine, donnant du champ à sa monture, s’apprêtait

à franchir l’obstacle à son tour, la jument eut une grande secousse de

tout son corps et s’affaissa sur les genoux, comme si elle eût buté des

pieds de devant.

Mais la détonation d’un coup de feu ne laissa aucun doute sur la cause

de sa chute. Le pauvre animal tombait sous la balle d’un tireur

maladroit, balle destinée sans doute à l’ours blessé qui, par un suprême

effort, venait de se remettre d’aplomb sur ses pattes et, sanglant, la

gueule entr’ouverte, s’avançait vers la jeune fille désarçonnée.

Madeleine était tombée, sans se blesser heureusement. Elle était debout

maintenant, épaulant l’arme élégante que son père adoptif avait fait

confectionner spécialement pour elle.

La balle ne fit au monstre qu’une blessure insignifiante qui accrut sa

rage.

Mais une autre détonation coïncida avec la décharge de la petite

carabine.

C’était Wagha-na qui avait tiré.

Chose étrange! Il n’avait point tiré sur l’ours.

On l’avait vu se tourner vers le mur de roches formant l’épaulement

opposé du défilé. Quand la fumée se dissipa, on put voir une silhouette

humaine disparaître rapidement derrière les blocs que domina une seconde

un bonnet de fourrure.

Ce bonnet de fourrure avait été une révélation pour Wagha-na.

Debout sur une roche et montrant la muraille cyclopéenne qui lui faisait

face, il cria:

--Cent livres à qui m’amènera cet homme, mort ou vif.

Les Indiens qui descendaient la pente, abandonnèrent leurs chevaux et se

ruèrent à l’assaut de l’escalier titanique.

Cependant, dans la vallée, la situation de Madeleine était devenue

critique.

L’ours, quoique grièvement blessé, avait encore assez de forces pour

broyer la jeune fille et la déchirer. Il s’avançait, péniblement sans

doute et par soubresauts, mais il gagnait du terrain, et la pauvre

enfant se trouvait prise entre cet adversaire redoutable et les cinq

grizzlys de la vallée qui hâtaient leur course et dont le plus rapproché

n’était pas éloigné de plus d’une centaine de mètres.

Elle était donc perdue si quelque prompte intervention ne l’arrachait à

cette épouvantable alternative.

Par bonheur, Georges Vernant avait pu juger d’un seul coup d’œil la

situation.

S’adossant au pan de rochers, haut, sur ce point, de huit à dix mètres

et assez lisse, il se raidit et se laissa couler, les pieds en avant, en

élevant sa carabine au-dessus de sa tête.

En touchant le sol de la vallée, il bondit à la rencontre de l’ours.

Il ne fallait pas songer à faire usage d’une arme à feu. Le moindre

tremblement de la main pouvait être mortel pour Madeleine elle-même, que

la balle aurait pu atteindre, ne fût-ce qu’en ricochant sur la paroi de

granit.

Tenant donc sa carabine de la main gauche, Georges brandit de la droite

la hache à manche court qui ne quitte jamais l’Indien des prairies et le

trappeur des forêts.

Ce fut pour les spectateurs de cette scène émouvante une minute

d’indicible angoisse.

Debout, le couteau de chasse à la main, l’intrépide Madeleine attendait

le choc du monstre.

Elle vit venir du même œil le péril et le secours.

L’animal était à bout de force. Mais quelque obscur instinct, quelque

sombre fureur de vengeance le soutenait encore, sans nul doute. Son

attaque n’en devait être que plus terrible.

Essoufflé par la course qu’il venait de faire, Georges Vernant ne put

que jeter un mot à la jeune fille.

--A droite!

A droite, c’est-à-dire vers la muraille de granit dans laquelle

s’ouvrait un enfoncement suffisant pour permettre à Madeleine, en s’y

blottissant, d’échapper à l’étreinte désespérée du grizzly.

Elle entendit l’avis salutaire. D’un seul élan, elle se jeta dans la

fente.

Il était temps. Déjà l’ours s’était dressé sur ses pattes de derrière,

énorme, aussi haut qu’un cheval. Il retomba avec un rugissement de rage

impuissante sur la paroi de granit que rayèrent ses griffes furieuses.

Mais avant qu’il eût touché terre, Vernant s’était rué sur lui.

D’une main sûre et d’une vigueur herculéenne, la hache fut envoyée sur

la nuque épaisse de l’animal. Telle fut la force du coup que le fer

s’enfonça profondément entre les vertèbres cervicales. Le grizzly

s’abattit comme une masse, pareil à un bœuf sous le maillet de

l’abattoir.

Alors, saisissant la jeune fille dans ses bras d’athlète, Georges

l’emporta comme il eût fait d’un enfant sur la raide montée.

--Madeleine,--lui dit-il en la déposant,--puis-je vous dire aujourd’hui

que je vous aime?

Elle ne répondit pas, mais elle sourit en lui serrant la main.

Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures · 第 19 / 33 题