UN COMPLOT

L’instinct des membres du Conseil de la station avait été aussi sûr que

celui des animaux, et le petit incident d’audience qui s’était produit

n’avait fait que jeter le poids additionnel qui avait fait pencher la

balance dans le sens de l’expulsion.

Tout le monde fut satisfait de ce jugement, tout le monde, sauf

peut-être Marc Cheen-Buck qui, méfiant comme tous ceux de sa race,

adressa ces paroles à Wagha-na au sortir de la salle:

--Chef, tu t’es fait deux ennemis mortels, et la fée pourrait bien s’en

repentir.

Le Pawnie avait froncé le sourcil. Il affecta pourtant la plus

tranquille confiance et répondit:

--Tu te trompes, Marc. Je ne me suis pas fait de ces deux hommes des

ennemis pour l’excellente raison qu’ils le sont depuis longtemps. Tu

peux même être assuré d’une chose, c’est qu’ils ne sont venus ici que

dans l’intention bien arrêtée de nous nuire. Seulement, voici où

commencent mes incertitudes. Viennent-ils spontanément, ou bien sont-ils

envoyés par quelqu’un?

--Que veux-tu dire? Questionna Cheen-Buck, surpris et même alarmé.

--Chut!--et le Chef mit un doigt sur sa bouche,--nous reparlerons de

tout ceci plus tard. Il importe que l’enfant ne sache rien, et, en ce

moment, elle est trop près de nous. Viens ce soir me rejoindre en

compagnie de Joë et du juge Étienne Briant. Nous tiendrons conseil entre

nous.

Il quitta son compagnon et vint vers Madeleine qui s’entretenait

gaiement avec Georges.

Or, pendant ce temps, les deux personnages expulsés étaient conduits par

le jeune milicien de garde vers l’hôtel un peu rustique où ils étaient

eux-mêmes descendus. L’hôtesse, une métisse, mère de quatre enfants,

leur offrit un dîner copieux, et lorsqu’ils portèrent la main à leurs

poches pour régler l’addition, la brave femme les remercia d’un geste.

Comme ils s’étonnaient, elle ajouta:

--Nos lois particulières sont précises sur ce point. Du moment que l’on

ne vous garde pas à Dogherty, vous n’avez rien à nous payer. Prenez donc

vos chevaux à l’écurie; ils ne paient pas plus que vous.

Les voyageurs, quoique surpris de ces mœurs patriarcales, n’en furent

pas autrement touchés. Ils remontèrent sur leurs bêtes et reprirent,

assez maussades, le chemin de la prairie.

--Eh bien, Gisber, je vous avais prévenu, fit le Yankee, qui n’avait pas

encore dominé sa mauvaise humeur, votre langue nous a desservis une fois

de plus. Sans votre insolence envers l’Indien, nous serions à cette

heure citoyens de l’État de Dogherty.

Il avait ironiquement appuyé sur ces mots «l’État de Dogherty».

--Voilà un honneur dont je me passe aisément! ricana le Germain avec sa

grossièreté habituelle.

--Eh! reprit l’autre, toujours grondeur, qui parle de l’honneur qu’on en

peut acquérir. Je n’envisage que l’avantage que nous en pouvions retirer

au point de vue de nos projets.

--Et quel est donc cet avantage que vous regrettez si fort, Ulphilas?

--_Stupid fellow!_ grommela l’Américain entre les dents. Et, répondant à

son compagnon, il poursuivit:

--Comment ne voyez-vous pas de quel avantage il eût été pour nous de

nous trouver sur le terrain même que nous convoitons. Ici, nous aurions

pu suivre jour par jour, heure par heure, l’existence et les faits de

cette riche héritière, car il n’y a pas l’ombre d’un doute à conserver:

l’identité de Madeleine Jean avec la fille d’Yves Kerlo est indéniable.

Tandis que, proscrits et éloignés comme nous le sommes maintenant, il

nous est bien difficile de la surveiller et de nous tenir prêts pour une

bonne occasion.--Sans compter que voilà tous ces gens-là prévenus et,

désormais, ils vont avoir l’œil sur nous.

Gisber Schulmann avait baissé la tête. Il ne sentait que trop la vérité

des reproches de son compagnon.

Tous deux pressaient l’allure de leurs bêtes en gens nerveux et

mécontents.

Au bout de quelques kilomètres parcourus sans mot dire, l’Allemand

releva la tête.

--Ulphilas! demanda-t-il presque timidement.

--Qu’y a-t-il? questionna le Yankee toujours aussi bourru.

--Savez-vous que tout ce que vous me dites-là me donne beaucoup à

réfléchir?

L’Américain éclata d’un rire singulier qui ressemblait beaucoup à un

grognement.

--Allons! fit-il, je prévois la suite de votre discours.

--Vous prévoyez?... Ah! Et, voyons un peu ce que vous prévoyez, mon

digne maître?

Pitch ralentit l’allure de son cheval et, relevant, sur son front les

lunettes d’or qui lui donnaient un faux air de vieux savant ou de

pasteur en retraite, il regarda son camarade du coin de l’œil, avec un

sourire goguenard:

--Je vous connais depuis trop longtemps, _my dear_, pour ne point savoir

à quoi m’en tenir sur l’ensemble de vos vertus, en y comprenant celle de

courage.

--Vous me persiflez, Ulphy, et vous avez tort! gronda Gisber avec une

colère contenue.

--Non, mon cher. Dire la vérité, ce n’est point persifler. Je vous dis

que je vous connais.

Ce que vous allez me dire peut se résumer ainsi: «L’entreprise est

hasardeuse, pleine de périls. Si nous l’abandonnions!»

L’Allemand ne parut point se blesser de l’ironie de ces paroles. Il paya

d’audace.

--Eh bien, mon cher, vous avez vu clair, et telle est, en effet, ma

pensée. Je n’ai aucune honte de le confesser.

--A la bonne heure, mon cher, répliqua le Yankee railleur. Entre nous,

vous faites bien d’être sincère, car cela me met à l’aise avec vous. Je

vous dirai donc que, moi aussi, je trouve cette aventure extrêmement

dangereuse. Mais, au contraire de vous, c’est là, selon moi, une raison

de plus pour que nous nous y acharnions.

--Je ne vous comprends pas.

--Vous allez me comprendre, si, toutefois, vous voulez bien me prêter un

peu plus d’attention que vous n’en apportez, d’ordinaire, aux choses

sérieuses qui demandent un effort de la volonté et une tension de

l’esprit.

Gisber Schulmann parut agacé de cet exorde qui servait d’introduction à

une confidence. Il contint néanmoins son caractère naturellement

irascible, et répondit, avec un frémissement d’impatience:

--Ulphy, au lieu de me morigéner sans cesse, vous feriez mieux de

m’ouvrir l’esprit. Vous perdez du temps à me trouver l’intellect lent

et, surtout, à me le dire à tout propos. Mieux vaudrait me faire entrer

vos idées dans la tête. Vous savez, en effet, que dès que ma cervelle a

reçu une idée, elle la retient imperturbablement, et qu’alors toute mon

énergie s’emploie à l’exécuter.

L’Américain cessa de plaisanter son compagnon et reprit, avec une

sincérité d’apparence.

--Oui, mon cher Gisber, je vous sais fidèle et dévoué, tenace en vos

résolutions, «homme de main», pour tout dire, selon l’expression des

anciens. Et, c’est parce que je me plais à reconnaître en vous ces

qualités, que je n’hésite pas plus longtemps à vous faire connaître le

résultat de mes propres méditations.

--Trêve de compliments, Ulphy. Vous y mêlez trop de vinaigre. Venez au

fait.

Ulphilas Pitch s’expliqua alors.

Ces deux hommes qu’un instinct de prudence, servi par la concordance des

faits, avait fait reconnaître comme deux coquins par les habitants de

Dogherty, étaient, en effet, les pires bandits qu’il fût possible de

s’imaginer. Dans combien d’actions criminelles avaient-ils déjà trempé,

il eût été peut-être très difficile de le dire. Présentement ils

mûrissaient entre eux un odieux complot, celui de faire disparaître par

tous les moyens l’adorable jeune fille héritière de la colossale fortune

d’Yves Kerlo, son père selon le sang, et, probablement aussi, légataire

universelle des biens de Jean Wagha-na, son père adoptif.

Il va sans dire qu’en cette affaire les deux misérables n’agissaient

point pour leur compte, mais pour celui d’un tiers, le personnage

intéressé à la disparition de Madeleine, un certain Léopold Sourbin,

cousin de l’orpheline, neveu d’Yves Kerlo et, par conséquent, seul

héritier, après elle, de l’opulence qu’elle possédait.

Ce Léopold Sourbin avait-il été vraiment le meurtrier de son oncle? Le

crime remontait déjà très haut, à une époque où lui-même n’avait guère

plus de dix-huit ans. A cette date, Sourbin avait son père encore

vivant, marié à une sœur de Kerlo, et, à maintes reprises, le Breton,

par tendresse pour sa sœur, la plus malheureuse des épouses et des

mères, avait secouru de ses deniers, en lui assurant mieux que de

l’aisance, son indigne beau-frère.

Mais ce Sourbin était un homme d’une perversité raffinée. Tant que sa

femme avait vécu, il avait ménagé les susceptibilités d’Yves Kerlo,

sachant bien qu’il le tenait par là. A la mort de la pauvre créature, il

avait essayé d’apitoyer le Breton sur le sort de son neveu Léopold,

enfant de dix ans à peine. Yves, qui connaissait le père et ne lui

pardonnait point les tortures qu’il avait infligées à sa femme, lui

avait répondu en constituant une rente de dix mille francs payable au

jeune homme lorsqu’il aurait atteint sa majorité. En même temps, il

avait rompu toutes relations avec son beau-frère et s’était lui-même

marié.

Demeuré veuf après un an de mariage, il avait voulu se consacrer à

l’éducation de sa fille. Le coup de feu qui l’avait frappé n’avait point

été si prompt qu’il l’eût empêché de reconnaître son meurtrier. C’était

alors qu’il avait institué Wagha-na son légataire en lui confiant la

petite Madeleine.

L’Indien avait fidèlement, pieusement rempli son mandat.

Mais, avec un implacable sentiment de la justice, dernière survivance en

lui des instincts sauvages de sa race, le Bison Noir avait cherché à

atteindre l’assassin. Traqué comme une bête fauve, devinant la poursuite

acharnée du Pawnie, frustré, d’ailleurs, dans ses espérances, Sourbin

n’avait éprouvé aucun désir de faire casser en justice le testament de

son parent. Il soupçonnait, d’ailleurs, que Wagha-na devait avoir

quelque moyen en réserve, et, plus que tout le reste, il redoutait de la

part de son adversaire soit quelque accusation capitale devant les

juges, soit, ce qui était vraisemblable, un coup de hache ou de poignard

à l’heure où il s’y attendrait le moins.

Il avait donc quitté l’Amérique, avec le remords d’un meurtre inutile et

l’appréhension d’une vengeance désormais acharnée à sa perte.

Cette crainte et ce remords avaient-ils abrégé ses jours? Peut-être? Il

n’avait guère survécu que sept ans à sa victime, et avait eu, pour

dernier châtiment en ce monde, l’ingratitude filiale. Léopold, en effet,

n’avait pas plutôt été maître des deux cent cinquante mille francs

laissés par son oncle, qu’il s’était empressé de refuser tout subside à

son père, et le misérable assassin avait fini par expirer dans le fossé

des fortifications de Paris, une nuit d’hiver, sans que le médecin, qui

examina le cadavre et conclut à une congestion cérébrale, pût affirmer

que cette congestion était due au froid plutôt qu’à l’alcool.

«Tel père, tel fils,»--dit le proverbe. En cette circonstance, le père

valait encore mieux que le fils, ainsi que l’événement devait le

prouver. Ce dernier, en effet, débutait par une façon de parricide.

Aussi criminel que le brillant auteur de ses jours, Léopold Sourbin

l’emportait sur lui en prudence, en dissimulation.

Les deux cent mille francs de son capital ne furent point dissipés en

prodigalités.

Non. Ce modèle des fils était, en même temps, le plus sagace des

coupe-jarrets. Il avait étudié le droit au point de vue des félonies

qu’un habile homme peut commettre en ayant soin de prendre la loi pour

complice,--et le commerce avec l’esprit de recherche tourné vers les

innovations générales dans l’art de la fraude.

Aussi, en huit ans, était-il parvenu à quintupler son capital.

D’aucuns trouveront que Léopold Sourbin aurait pu se tenir pour

satisfait. Un million, aussi rapidement que frauduleusement gagné, est

un denier dont le plus grand nombre des hommes s’estiment contents.

Tel n’était point le sentiment du cousin de Madeleine Kerlo.

Avec un million, il se jugeait pauvre, d’autant que, pour stimuler ses

convoitises, revenait sans cesse à son esprit la pensée de l’immense

héritage de son oncle passé aux mains d’un étranger, et cela depuis de

longues années.

Toute sa cupidité en souffrait, et il était mûr pour le crime à

commettre, à la condition, cependant, que ce crime pût être fructueux.

Or, jusqu’au milieu de sa trente-quatrième année, Léopold, qui avait

négligé de se renseigner auprès de son père, avait ignoré l’existence

possible, probable même, de sa cousine.

Un voyage qu’il fit en Amérique le mit en rapports avec le nommé Pitch,

une espèce de _sollicitor_, ou plus exactement, d’agent d’affaires

véreux, qui, tout de suite, flaira une piste à suivre. Il se rendit à

Québec et à Montréal, prit ses informations, s’enquit minutieusement et

revint avec la preuve, non seulement de l’existence de Madeleine Kerlo,

mais aussi de l’énorme fortune dont elle était héritière.

Tout de suite, il mit Léopold Sourbin au courant de la situation, et un

plan à double fin fut ourdi par eux.

La meilleure, mais non la plus facile des solutions, était celle d’un

mariage possible entre le Français et sa cousine.

Les deux complices étudièrent cette combinaison. Elle ne leur parut

point chimérique au premier abord. Mais comme Léopold ne tenait

aucunement à se montrer avant l’heure, ne voulant paraître que pour

cueillir le fruit à point nommé, il laissa à son bon ami et compère

Ulphilas le soin de diriger cette délicate entreprise.

De son côté, Pitch, ne se fiant pas outre mesure au succès éventuel

d’une tentative à laquelle la personnalité de son client n’apportait que

de médiocres chances, résolut de préparer en même temps la seconde

ressource, celle-là plus sûre à son avis, puisqu’on n’a jamais besoin du

consentement d’un individu pour le supprimer.

Ce fut dans ce but qu’il s’adjoignit pour bras droit l’Allemand Gisber

Schulmann, homme de sac et de corde, celui-là, prêt à tous les mauvais

coups, pourvu qu’il y trouvât une occasion de gagner de l’argent.

Or l’occasion se présentait, cette fois, souverainement tentante pour

des coquins.

A leur tour, ils s’étaient rapidement concertés et, pour première

décision, s’étaient résolus à porter le siège de leurs opérations au

cœur même du territoire ennemi.

Ils venaient d’en être expulsés d’une manière tout à fait humiliante, et

la rage qui bouillonnait dans l’âme ulcérée de Schulmann l’emportait

déjà aux pires résolutions. Mais Pitch, beaucoup plus calme par

tempérament, instruit par de nombreuses et cruelles expériences, avait

cette philosophie spéciale qui consiste à savoir accepter l’inévitable.

Il se disait qu’on ne violente pas la fortune et que toute l’habileté du

sage réside dans la clairvoyance avec laquelle il doit regarder venir la

fantasque déité sur la roue perpétuellement en mouvement.

Il ne se décourageait donc jamais, et, battu sur un point, portait

immédiatement sur un autre l’effort de son intelligence jamais lassée,

sans cesse en éveil. Et, ce faisant, il mettait en pratique l’aphorisme

de son illustre compatriote Benjamin Franklin.

--«Patience et persévérance sont le secret de bien des fortunes.»

Il n’insista donc pas fort longtemps sur le chapitre des reproches à

adresser à son brutal compagnon. Et comme celui-ci le pressait de

questions au sujet du nouveau parti qu’il comptait prendre, Ulphilas

répondit:

--Pour le moment, nous n’avons point autre chose à faire que de

redescendre jusqu’à Montréal afin d’y cueillir quelques renseignements

qui me sont encore indispensables. Je verrai là-bas ce qu’il nous faudra

faire.

Cette, parole ne renseignait guère Schulmann. Mais comme, malgré ses

violences, il avait l’habitude de tenir son complice pour l’homme le

mieux avisé de sa connaissance, il s’empressa d’accepter sans discussion

cette manière d’injonction que formulait le Yankee.

Tous deux poussèrent donc leurs bêtes le long des rives du lac et, sans

perdre de temps à échanger des réflexions nouvelles, prirent à franc

étrier le chemin de l’est.

Le pays qu’ils parcouraient était déjà livré à l’exploitation et les

défrichements le convertissaient rapidement en une plaine rase, en

partie cultivée, en partie abandonnée à l’élevage. Des agglomérations de

plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, révélaient l’approche

rapide de la civilisation, de cette civilisation à la vapeur qui dégrade

la face de la terre et qui inspirait à Wagha-na de si violentes

imprécations.

Les deux voyageurs mirent toute une journée à sortir de la zone encore

dépendante des concessions de Kerlo et de Wagha-na. Au delà c’étaient

les terres déjà cédées par le gouvernement aux émigrants de l’intérieur

ou de l’étranger. La nuit était déjà fort avancée lorsque Pitch et

Schulmann arrêtèrent leurs bêtes à l’entrée d’une véritable ville, bâtie

en pierres et en briques plus encore qu’en bois, avec des rues

rectilignes, des angles droits, des becs de gaz et même, çà et là, des

lampes électriques.

Ainsi marche le progrès au Nouveau-Monde. Il n’y a pas d’étapes entre la

sauvagerie et les raffinements de la civilisation.

La maison devant laquelle ils mirent pied à terre était un hôtel pourvu

de tout le confortable que les Anglais seuls savent comprendre et

organiser. Les deux voyageurs n’eurent donc qu’à jeter les brides de

leurs chevaux aux valets d’écurie empressés à leur rencontre, et à se

laisser conduire jusqu’au _dining-room_, lisez salle à manger, du

caravansérail.

Une chose cependant leur fit faire la grimace au moment où l’hôtesse

vint les saluer.

Mme Jacquemart était Française, en effet. C’était une belle et fraîche

Normande que son mari, un Canadien d’Ottawa, était allé chercher dans le

pays de Caux et avait emmenée dans le Manitoba pour y ouvrir avec lui

l’hôtel, florissant dès ses premières heures, du _Bon Roi Henri_.

Mais ils n’eurent pas le loisir de laisser voir leur contrariété en

quittant la maison.

Un homme qu’ils n’avaient point remarqué et qui, depuis leur entrée, les

dévisageait d’un coin plus obscur du réfectoire, se leva brusquement et,

les mains tendues, la face hilare, vint à leur rencontre en s’écriant:

--Ah! mon cher Pitch, je ne m’attendais guère à vous voir aujourd’hui!

Ulphilas dissimula une seconde grimace. Le personnage s’était, lui

aussi, exprimé en langue française.

Mais ce n’était point là le motif de la contrariété éprouvée par l’agent

d’affaires. Cette contrariété avait une cause bien autrement grave. Elle

venait de ce fait que dans l’hôte nouveau du _Bon Roi Henri_ le Yankee

venait de reconnaître Léopold Sourbin, le cousin de Madeleine Kerlo,

celui pour le compte duquel il travaillait avec le secret espoir de

travailler plus encore pour lui-même.

Elle était fâcheuse, cette rencontre. Elle se produisait trop tôt.

Aussi maître qu’il fût de lui, l’Américain n’en laissa pas moins percer

son dépit. Toutefois, afin de se donner une meilleure contenance en face

de son client, il lui présenta le nommé Gisber Schulmann que Sourbin ne

connaissait pas encore.

Le Français n’avait pas été sans s’apercevoir du mécontentement de son

mandataire. Il n’en tint pas compte, bien qu’une telle découverte eût

fait naître en lui des soupçons. Mais pressé de savoir, il questionna

Pitch avec insistance.

--Eh bien! mon digne ami, comment vont nos affaires?

Ulphilas ne crut pas devoir dissimuler. De quel profit lui aurait-il été

de taire ce que l’autre ne tarderait point à apprendre?

Il répondit donc, accentuant de ses sourcils froncés et de sa mine

revêche les mauvaises nouvelles de sa parole:

--Mal, cher Monsieur, très mal.

Sourbin s’alarma. Mais chez ce malandrin retors il y avait du Gascon,

prompt à se l’assurer lui-même. Il se dit que, très certainement, Pitch

exagérait. En quoi les «affaires» pouvaient-elles «aller mal», puisque,

jusqu’à ce moment, on n’avait, pour ainsi dire, rien entrepris de

sérieux?

Il se fit expliquer les paroles de l’ancien sollicitor; et quand

celui-ci lui eut raconté tout au long l’histoire de leur échec dans la

station de Dogherty, le Français se sentit complètement rassuré.

--N’est-ce que cela, mon cher monsieur Pitch? fit-il. C’est un bien

petit malheur. Allons, je vois que j’ai bien fait de ne point attendre

une lettre de vous pour revenir. Je puis encore réparer ce qu’il y a de

compromis.

Et, en effet, Léopold Sourbin ne s’alarmait aucunement. Même, il n’était

pas éloigné de se réjouir de l’échec subi par ses associés en félonie.

Cela liquidait la situation et lui permettait de se débarrasser

d’acolytes maladroits et gênants.

Mais cette bonne pensée n’eût certainement pas fait le compte des deux

flibustiers qu’il s’était adjoints et qui n’entendaient point se laisser

remercier de la sorte sans toucher leurs gages et, surtout, sans palper

la part de dividendes qu’ils espéraient de «l’affaire». Aussi, Pitch, le

dîner fini, envoya-t-il l’épais Gisber se coucher et, demeuré seul en

face du cousin de Madeleine, lui tint-il ce discours aussi laconique que

significatif.

--_My good fellow_, il est convenu que, quelle que soit l’issue de notre

entreprise, nous la poursuivons en commun, et que ma part dans les

bénéfices sera de trente-trois pour cent. Je ne vous rappelle ces choses

que pour le cas, d’ailleurs invraisemblable, où vous auriez eu à

souffrir de quelque trouble de la mémoire.

Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures · 第 10 / 33 题