MADELEINE

La fille d’Yves Kerlo était une étrange et séduisante créature.

Peut-être n’aurait-elle pas rempli exactement le programme des qualités

requises pour faire ce que nous nommons, en France, «une jeune fille

accomplie». Elle n’avait point encore les grâces alanguies de la femme,

elle n’avait jamais eu les subtiles coquetteries de quelques

échantillons assez désagréables du sexe féminin. Mais la femme française

revivait en elle par ses qualités de vivacité spirituelle, de haut bon

sens, de dévouement à la hauteur de toutes les épreuves.

En même temps, elle tenait de son origine sauvage, quoique déjà

lointaine, un charme mystérieux et captivant. Sa beauté même avait la

saveur des fruits exotiques. On pouvait lire dans ses yeux une volonté

impétueuse, un courage que n’effrayait aucun obstacle.

Grande, élégante et souple, elle était écuyère consommée en même temps

que rompue à tous les exercices. Aussi Wagha-na, en lui faisant faire

plus ample connaissance avec Georges Vernant, souligna-t-il ses éloges

d’une parole qui, chez nous, n’eût pas été précisément un compliment:

--C’est un garçon manqué que cette fille-là.

Dans la bouche de l’Indien, ce n’était là qu’un éloge.

Mais l’éloge ne nuisait aucunement aux qualités de séduction de la jeune

fille.

Sous la forêt de ses cheveux noirs, son teint blanc et mat, que

coloraient à peine, sous le coup d’une excitation ou d’une émotion,

quelques fugitives rougeurs, faisait mieux ressortir l’éclat de ses

prunelles sombres.

Quoique toujours élégamment vêtue dans l’intérieur de la maison, et

toujours avec le goût pur qu’avaient su affiner en elle les religieuses

françaises dont elle avait été l’élève à Montréal, elle revêtait pour

ses courses au dehors un costume de chasse qui lui assurait mieux la

liberté de ses mouvements.

Ici encore l’élégance s’était rencontrée naturellement, sans recherche.

De larges pantalons à la zouave, ou une courte jupe, descendant

jusqu’aux genoux, étaient accompagnés de guêtres de peau tannées à la

manière indienne et rejoignant des mocassins également de cuir. Une

sorte de justaucorps de cuir protégeait le buste, un chapeau de feutre à

larges bords pour l’été, une toque de fourrure en hiver, complétaient ce

costume simple et pittoresque.

Il n’était pas jusqu’aux armes qui ne fussent appropriées aux forces et

au goût de la jeune fille.

Un ceinturon brodé par elle soutenait une cartouchière, un revolver à

six coups, une dague à la lame large et solide. Sur son épaule, elle

jetait une carabine légère que Wagha-na avait fait faire tout exprès

pour sa fille, une arme admirable, ciselée et damasquinée, d’une portée

et d’une justesse égale à celles des fusils de guerre. L’Indien y avait

mis le prix. Ce chef-d’œuvre avait coûté mille dollars,--un prix

exorbitant en Europe où les plus belles armes ne dépassent pas le

chiffre de quatre mille francs.

Ce fut en cet équipement que Maddalen se montra à Georges Vernant le

lendemain matin de son arrivée à la station de Dogherty, nom irlandais

donné par ses premiers habitants à l’embryon de ville où ils s’étaient

assemblés provisoirement, d’abord, et bientôt définitivement fixés.

Dogherty n’était encore qu’un village de soixante feux, construit sur la

rive orientale du lac Winnipeg.

Au simple point de vue de ses origines, cette ébauche d’agglomération

urbaine méritait d’être étudiée de près.

Des soixante familles qui la constituaient, vingt étaient purement

indiennes. Quatorze autres étaient de race métisse. Six représentaient

l’élément français, et plus spécialement breton, auquel Wagha-na avait

voué une affection particulière. Les vingt autres étaient irlandaises.

Et, bien qu’inférieures en nombre, les familles blanches l’emportaient

par le chiffre des vivants. En effet, elles mettaient en ligne cent

cinquante-six individus des deux sexes, tandis que les vingt familles

indiennes n’offraient que soixante-quinze membres et les quatorze

métisses soixante.

Wagha-na, qui présidait aux destinées de ces organisations commençantes,

s’attachait à leur imposer dès le début un régime quasi-militaire.

Chaque cité ainsi fondée avait sa milice à laquelle on était astreint de

vingt à quarante-cinq ans, ce qui n’empêchait pas les hommes plus âgés

de se constituer en réserve.

Présentement, Dogherty avait une armée active de cinquante-deux soldats

volontaires, parmi lesquels vingt-six Irlandais, douze Français, huit

Indiens et six «Bois brûlés», et une réserve de trente hommes dont Joë

O’Connor était le chef indiscuté. Il était, à vrai dire, le

généralissime de ces quatre-vingt-deux combattants, et disait avec

fierté, en montrant de la main l’ensemble des demeures, à moitié voilées

par les arbres:

--Si l’on appelait les jeunes gens à partir de quinze ans, je

commanderais à une véritable compagnie de cent deux hommes.

--Cent trois quand je suis là,--disait gaiement Miss Madge, en

embrassent le vieux trappeur sur les deux joues.

--Oui, quand vous êtes là,--répliquait Joë.--Mais, voilà, petite Miss.

Quand y êtes-vous?

Et Madeleine de répondre avec un imperturbable sérieux:

--Tu sais bien que j’y suis toujours, capitaine Joë O’Connor.

Cette réponse amenait un sourire sur les lèvres de l’Irlandais, et ses

yeux se fixaient, humides, pleins de tendresse sur la belle jeune fille

qui lui parlait avec cette familiarité touchante.

C’est que Madeleine était à la fois l’enfant et la reine, presque la fée

des vingt-deux stations fondées par Jean Wagha-na. Elle leur servait de

lien familial. Tous aimaient le noble et grand Indien qui s’était fait

le bienfaiteur et l’ami de ses frères sans distinction de couleur et

d’origine. Mais cette affection était tempérée par le respect et même

par un peu de crainte. Jean Wagha-na avait eu, au début de ses

créations, quelques sévérités à l’égard de certaines velléités de

discorde. De mauvais esprits, de faux frères, avaient subi l’effet de sa

justice. Il avait même été contraint, en une circonstance, de brûler la

cervelle à un Yankee venu sur ses terres beaucoup plus en espion qu’en

colonisateur.

Ces souvenirs lui avaient fait une légende, un renom d’implacable

justice que mille actes de bonté et de mansuétude n’avaient pu détruire.

Aussi bien ne nuisait-elle aucunement à son prestige.

Mais, autour de Madeleine, cette même légende n’était plus qu’une

auréole de poésie, fondant tous les cœurs en une seule tendresse, en un

attachement fanatique qui lui assurait le dévouement sans réserve des

dix mille habitants de la nouvelle colonie et lui donnait pour armée,

pour gardes attentifs et jaloux, les trois mille six cents volontaires

qui formaient la milice du petit État.

Elles étaient ravissantes, les histoires que racontaient les mères et

les filles sur le passage de la fée, histoires empreintes de la poésie

des forêts et des solitudes, histoires vraies, au demeurant, qui toutes

se rattachaient à de bonnes actions ou à de vaillantes prouesses

accomplies par la jeune fille.

Oui, c’était bien vraiment une fée que l’on voyait passer sur sa jument

alezane emportée d’une course folle à travers la prairie, chassant

devant elle les troupeaux de chevaux sauvages ou de bœufs aux immenses

cornes, franchissant ravins et torrents comme si le merveilleux coursier

qui la portait avait eu des ailes, affrontant les bandes de bisons

encore errantes dans les plaines ou les hardes de wapitis, n’ayant aucun

souci des panthères de la forêt ou des terribles grizzlis de la

montagne.

Mais c’était plus encore une fée, cette douce et belle jeune fille que

l’on voyait toujours apparaître au moment des détresses, au chevet des

malades ou des mourants, portant aux uns l’argent ou les armes

nécessaires, aux autres le remède efficace ou simplement apaisant, à

tous le bienfait de sa parole et de son sourire.

Les Pères qui dirigeaient les consciences de ce jeune peuple, les

religieuses qui leur versaient le baume des soins pieux et de

l’enseignement chrétien, disaient d’elle en la regardant:

--C’est notre fille et notre sœur. Ce sera la première sainte du

Manitoba.

Aussi était-ce fête en chaque station dès qu’on signalait sa venue.

Celles qui possédaient quelques instruments de musique lui préparaient

une réception triomphale. On lui dressait des arcs de triomphe, et la

milice en armes, précédée du clergé et des écoles, suivie du reste de la

population, se portait en grande pompe au-devant d’elle.

Alors la pieuse Madeleine s’humiliait. Elle se défendait de ces honneurs

qu’elle jugeait immérités, et, du plus loin qu’elle voyait les bannières

de la paroisse et la croix portée par les enfants de chœur, elle mettait

pied à terre et s’avançait, les mains jointes, s’agenouillant pour

recevoir la bénédiction du prêtre.

De toutes les stations de la colonie, Dogherty était celle qui obtenait

les préférences de Madeleine.

Elle avait pour cela plusieurs raisons. C’était à Dogherty qu’elle était

née, qu’elle avait passé les premières années de son enfance, qu’elle

avait, plus tard, après sa sortie du couvent vu naître et croître, sous

sa jeune influence, les belles et bonnes œuvres qui s’y épanouissaient.

Dogherty était, en quelque sorte, son apanage, son bien propre. Les

habitants se flattaient de la posséder entre tous, à eux, bien à eux, et

peut-être la charmante fille encourageait-elle un peu la naïve vanité

qu’ils en tiraient.

Or, ce matin-là, entre autres, elle était attendue avec impatience. Le

conseil de la station s’était réuni et avait décidé de soumettre à son

jugement, en dernier ressort, une question embarrassante.

Il s’agissait d’une demande de séjour adressée aux autorités par deux

étrangers venus du Sud. Bien que se disant catholiques et d’origine

française, les nouveaux venus n’avaient pas eu l’heur de plaire aux

habitants de la colonie. La grande majorité du conseil,--six contre

un,--avait conclu au rejet de la demande.

Cela n’avait point empêché d’exercer à leur égard les devoirs d’une

hospitalité bienveillante.

On les avait logés et nourris pendant trois jours. Mais les règlements

étaient formels: ils prescrivaient que, dans la semaine, le conseil eût

à statuer sur l’admission définitive des voyageurs à la résidence

perpétuelle. Or c’était là le point du conflit. Malgré leur instinctive

répulsion à rencontre des deux personnages, les chefs de la station

n’auraient pas voulu rejeter la demande qui leur était faite, sans en

référer à celle qui, à leurs yeux, représentait toute la sagesse unie à

toute la bonté.

Ils avaient donc attendu la venue de la «fée» pour lui exposer le

délicat problème. En outre, la présence de Wagha-na leur assurait le

concours d’un jugement très sûr, d’une sagacité éprouvée.

Aussi, lorsque Georges Vernant, à son lever, fut descendu dans la salle

à manger de la maison que les colons de Dogherty avaient bâtie en belle

pierre pour leur jeune souveraine, vit-il celle-ci se présenter à lui en

simple et claire toilette de femme du monde qui n’a plus qu’à mettre son

chapeau sur sa tête.

Il s’inclina devant la matineuse jeune fille, s’étonnant un peu qu’elle

fût levée d’aussi bonne heure. Le jour, en effet, venait à peine de

paraître, et le lac était couvert de brumes blanches, moutonnant comme

des flocons de laine sur le dos d’un troupeau de moutons.

--Vous vous préparez donc à sortir, Mademoiselle? demanda-t-il gaiement

à Madeleine.

--Oui, Monsieur, répondit-elle, et pour affaires graves.

Et elle lui exposa le cas difficile que l’on soumettait à sa compétence.

--Vous le voyez, dit-elle, j’ai grand besoin que la sagesse divine

m’assiste en cette occasion. Mes chers concitoyens me font juge d’un cas

auprès duquel celui qu’eut à trancher le grand roi Salomon n’était qu’un

jeu... d’enfants au berceau.

--Vous ne pouviez mieux dire, Mademoiselle, répliqua Georges, riant du

mot de la jeune fille.

Il ne pouvait se défendre d’une véritable surprise en face de cette

simplicité des âges primitifs, qui remettait à l’intuition, presque à

l’instinct de cœur d’une femme à peine entrée dans la vie la solution

d’un problème qui tenait en suspens la prudence de plusieurs hommes

mûrs.

Madeleine n’était pas sans s’être aperçue de cet étonnement de son hôte,

et peut-être allait-elle s’en expliquer avec lui, lorsque son père

d’adoption entra à son tour dans la salle à manger.

Tous trois s’assirent alors autour d’une table sur laquelle une servante

Indienne avait placé des œufs, du beurre, du chocolat préparé avec une

entente parfaite de ce breuvage hygiénique et fortifiant.

La conversation se généralisa. En quelques paroles, Wagha-na expliqua à

Georges toute la gravité du problème qui s’agitait devant ce conseil

d’hommes simples et quelque peu frustes.

--Mon cher enfant, dit-il, vous venez des cités industrieuses et

policées de l’Union et de la vieille Europe. Vous n’êtes point encore au

courant de nos mœurs et de nos usages. Et pourtant, vous n’en êtes pas

si éloigné que vous en avez l’air et que vous pourriez le croire

vous-même. N’êtes-vous donc point le fils de mon vieil ami Paul Vernant,

l’un des plus robustes et des plus hardis colons du Minnesotah? Il ne

peut donc exister en vous aucune répulsion, aucune répugnance contre

notre mode de vie par trop agreste.

Georges protesta vivement contre une telle hypothèse.

--Répugnance, répulsion? Quels mots employez-vous donc là? Ils n’ont

aucune signification dans le sujet actuel de notre entretien. Ne

savez-vous donc pas que les années passées par moi, soit dans les

grandes cités industrielles et commerçantes des États-Unis, soit même

dans la douce et chère France, notre première patrie, au sein de cette

ville admirable, unique au monde, qui se nomme Paris, ne m’ont laissé

aucun regret, et qu’elles étaient toujours hantées par le désir de

revenir aux lieux de mon enfance?

--En ce cas, vos vœux sont réalisés, mon cher Georges, puisque votre

père renonce à l’idée de vous établir dans un grand centre comme New

York ou Chicago, et consent à vous garder près de lui.

--Mieux encore, mon excellent ami,--répondit Georges.--Mon père va

au-delà de mes désirs. Il met en vente toutes ses propriétés du

Minnesotah pour passer la frontière et s’établir ici. Il a le désir de

finir ses jours auprès de vous et de ses compatriotes. Le Canada

n’est-il pas destiné à devenir une seconde France?

--Quoi!--s’écria joyeusement l’Indien,--votre père se souvient à ce

point de notre vieille amitié! Il réalise le plus cher de mes vœux. Ah!

vous pouvez m’en croire, aucune nouvelle ne pouvait être plus douce à

mon cœur.

Et, se levant, il ouvrit ses bras au jeune Vernant et le serra

étroitement sur sa poitrine. Madeleine fit une adorable moue.

--Oh! Monsieur Vernant, fit-elle, vous êtes ingénieur, m’a dit mon père.

N’allez pas, je vous en supplie, nous apporter votre abominable progrès

à la vapeur, cette atroce science dont le siècle est si fier, et que je

considère, moi, comme le bourreau de la nature!

Georges rassura en souriant la jeune fille trop promptement alarmée.

--Tranquillisez-vous, Mademoiselle. Oui, je suis ingénieur, mais sans

professer pour la science l’aversion que vous semblez ressentir à son

endroit, je puis vous assurer, que j’ai tout autant que vous l’horreur

d’un progrès dont le luxe est toute la raison d’être et le mercantilisme

l’essence. Je ne veux faire de la science que l’auxiliaire de la nature,

la propagatrice des bienfaits que l’homme est en droit d’attendre

d’elle, qu’il doit lui réclamer au besoin. Sous la garantie de cette

déclaration, j’espère que vous ne me refuserez pas la faveur de

m’établir sur votre domaine, aux côtés de mon père, et de prendre ma

part de l’œuvre grandiose que le vôtre a si heureusement entreprise.

Madeleine rougit et, souriant à son tour, tendit la main au jeune homme.

--Non, fit-elle, à Dieu ne plaise que je refuse un aussi précieux

concours. Je le réclame même au besoin.

Ils ne purent continuer leur dialogue sur ce sujet. La porte venait de

s’ouvrir et l’Indien Cheen-Buck était entré.

--Petite Reine, dit-il, le Conseil est assemblé et n’attend plus que

vous.

Mlle Kerlo se leva. Elle jeta sur sa tête une sorte de cape de toile

blanche et, donnant l’exemple, elle sortit la première, en criant

gaiement à Georges:

--Allons, Monsieur. Vernant, s’il vous plaît d’assister à une séance

délibérative du Comté de Dogherty, vous n’avez qu’à me suivre.

Elle s’était servie de l’expression «Comté» pour traduire le mot anglais

«Shire» qui correspond à une division territoriale inconnue aux Français

et qu’elle appliquait arbitrairement aux terres non classées du

Dominion.

Elle conduisit son père d’adoption et l’hôte de celui-ci dans le local

des séances du Conseil. Ce local servait à tous les pouvoirs, militaire,

administratif et judiciaire. Dans une haute et vaste salle, aux murs et

aux planchers de bois, des chaises rangées sur trois des faces étaient

réservées aux spectateurs. Sur une estrade plus élevée d’un pied et demi

était placée la large table en bois de chêne couverte de trois peaux de

bisons merveilleusement préparées, autour de laquelle, sur d’imposants

fauteuils, s’asseyaient les conseillers de la station, le juge Étienne

Briant, un Français, et les officiers de la milice qui y tenaient

hebdomadairement leurs réunions.

Au moment où Madeleine, escortée de Wagha-na et de Georges, pénétra dans

la salle, les sept membres, parmi lesquels se trouvait l’Indien Marc

Cheen-Buck, qui était allé la prévenir, se levèrent respectueusement, et

Joë O’Connor, traduisant les sentiments de l’assistance, lui offrit le

fauteuil de la présidence.

--Comme en Angleterre, dit le vieil Irlandais, nous avons, nous aussi,

notre gracieuse reine.

--Et, dit le juge Étienne Briant, en riant, la loi Salique n’existe

point en ce pays.

Mlle Kerlo refusa gentiment d’un geste de la main. Puis, afin de bien

montrer à ses amis qu’elle ne se désintéressait aucunement de leurs

préoccupations administratives, elle prit vivement une chaise le long du

mur et, la plaçant sur l’estrade, s’assit sans façons à côté du

président O’Connor, un peu en arrière.

Étienne Briant résuma et présenta la question en quelques mots. C’était

lui qui, seul, avait émis un avis favorable à l’autorisation à donner

aux deux étrangers qui sollicitaient le droit de domicile. Il crut

devoir s’en expliquer.

--Je dirai donc à notre chère Reine, comme je l’ai dit à mes excellents

collègues, que je me suis cru tenu, par ce caractère même de juge dont

m’a revêtu la confiance de mes concitoyens, à accorder à deux nouveaux

venus la faveur de s’établir loyalement sur notre territoire. Mais

j’ajoute que je n’y vois aucun avantage.

Madeleine écouta ces paroles, et les raisons contraires de chacun des

conseillers, avec une petite moue passablement moqueuse.

--Est-il possible, demanda-t-elle, de voir, ces solliciteurs face à

face?

--Rien n’est plus facile, répondit Cheen-Buck. Ils attendent derrière la

maison commune, sous un chêne.

--Bien! Qu’on les fasse venir! Je crois que cela vaudra mieux.

Madeleine prononça ces mots d’un ton net et tranchant, qui marquait une

grande force de volonté.

Cheen-Buck, qui était, sans doute, l’appariteur en chef ou le préfet de

police de la petite commune, se leva et, ouvrant une porte dans le fond

de la salle, jeta un ordre bref à un beau garçon de vingt ans, coiffé

d’un large chapeau de feutre, chaussé de bottes molles, et qui,

par-dessus son justaucorps de peau, portait une large ceinture de laine

rouge à laquelle étaient pendus un sabre de cavalerie et un revolver

d’arçon dans sa gaine de peau de martre zibeline.

Le jeune milicien traversa la salle et sortit. Mais ce ne fut que pour

rentrer au bout de trois minutes escortant les deux pétitionnaires.

On vit alors apparaître deux individus aussi dissemblables par l’allure

que par les signes extérieurs du corps.

Le premier était un homme de taille moyenne, bien pris dans ses formes,

et paraissant âgé de quarante à quarante-cinq ans. Sa figure, très

brune, soulignée par une barbe en collier, passablement longue sous le

menton, avait tous les caractères à l’aide desquels on trace si aisément

la caricature du Yankee démocrate. Rien de haut ou de grand ne se voyait

sur cette physionomie têtue et revêche, qui n’était pas dépourvue,

cependant, d’une certaine fierté, due à la bonne opinion que le

personnage avait de lui-même. Il déclara se nommer Ulphilas Pitch,

d’origine norvégienne, mais, depuis trois générations, citoyen de la

libre Amérique.

Le second, de très grande taille, de proportions herculéennes, répondait

aux noms de Gisber Schulmann. Il parlait correctement le français, mais

avec un accent tudesque auquel il était impossible de se méprendre.

Quand on lui demanda sa nationalité, il répondit qu’il était Alsacien,

et fit voir divers papiers portant la marque des autorités françaises de

Belfort.

En ce moment, Wagha-na, qui s’était assis au rang des spectateurs, éleva

la voix et prononça avec la plus pure intonation parisienne, ces mots

qui firent tressaillir le nommé Schulmann.

--Rien ne ressemble plus à un honnête homme qu’un coquin, et à un

alsacien qu’un allemand.

Le solliciteur répliqua avec impertinence.

--Je parle au chef de cette station et non à ce Peau-Rouge qui n’a rien

à voir dans cette affaire.

Georges Vernant put voir Wagha-na frémir. Mais l’Indien fut suffisamment

maître de lui. Il ne proféra plus une parole.

Quelqu’un parla pour lui; ce fut Madeleine.

La jeune fille s’était levée. Ses yeux noirs lançaient des éclairs.

Elle, si douce à l’ordinaire, semblait agitée d’une violente colère.

Elle regarda bien en face les deux hommes et, les apostrophant durement:

--J’atteste, dit-elle, que j’étais venue ici avec de bonnes intentions à

votre égard. Mais puisque votre premier acte est de manquer de respect à

mon père, le bienfaiteur de ce pays, que tous aiment et vénèrent...

--Oui, oui, bien parlé, Reine!--s’exclamèrent les membres du

Conseil.--Vous n’avez pas besoin d’en dire davantage. Notre résolution

est prise. Que ces mécréants aillent se faire pendre ailleurs. Le

Dominion est vaste.

Ulphilas Pitch adressa un rapide reproche à son compagnon. Confus de sa

maladresse, Gisber Schulmann essaya de la réparer au moyen d’une autre

maladresse.

--J’ignorais, dit-il, que cet homme fût le respecté John Wagha-na.

--Cheen-Buck, prononça Joë O’Connor, tu feras manger ces deux hommes,

après quoi on les reconduira aux limites de la station. Le Conseil n’a

pas de terres à leur concéder.

Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures · 第 8 / 33 题