LE BISON NOIR

La plaine immense s’étendait, bordée au nord, au sud et à l’ouest par un

rideau de verdure. Nulle route n’y pouvait guider les pas des voyageurs,

car on ne pouvait donner le nom de route à l’espèce de sentier tracé à

travers la prairie par les pieds des hommes et les sabots des chevaux.

Au-dessus des têtes, le ciel d’un bleu intense gardait le rayonnement

des derniers beaux jours de l’été. Sur la parure encore intacte des

arbres de l’année vieillissante mettait des taches d’ocre et de safran.

Les approches de l’automne se laissaient deviner.

Deux cavaliers suivaient au pas le sentier. Leurs montures auraient, en

tout pays, attiré l’attention des connaisseurs. C’étaient d’admirables

bêtes au poil fin, l’un gris pommelé, l’autre alezan, aux têtes d’une

pureté de lignes rappelant le cheval arabe, auquel les deux superbes

animaux ne le cédaient ni en vigueur, ni en élégance.

Les deux cavaliers étaient plus remarquables encore que leurs montures.

L’un d’eux était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux

traits d’une distinction souveraine, aux cheveux et à la moustache

blonds, aux yeux bleus largement fendus. Son corps avait les proportions

harmonieuses et puissantes que la légende se plaît à accorder aux

paladins.--L’autre, d’une stature égale, était presque un vieillard.

Il formait un étrange contraste avec son jeune compagnon, par la

différence de la race et du type.

Il appartenait, en effet, à cette race rouge du nord de l’Amérique dont

la sève, sans cesse appauvrie par le contact des civilisations blanches,

ne laissera bientôt plus de représentants sous le ciel.

Aussi grand que le jeune blanc, d’une carrure aussi athlétique, l’Indien

portait avec une sorte de majesté naturelle un costume à la fois sauvage

et civilisé. De longs pantalons de drap fin, terminés par des basanes de

cuir fauve, garnies d’une frange flottante, des mocassins de cuir

protégeaient ses pieds et ses jambes. Le haut du corps était vêtu d’une

sorte de chemise de flanelle rouge, brodée de dessins multicolores. Une

large ceinture, également rouge, soutenait un revolver à six coups, un

coutelas et un tomahawk dont le fer, du plus pur acier, était enfermé

dans une gaine de cuir. Une carabine Winchester du plus parfait modèle

pendait à son épaule droite, tandis que la hanche gauche du cavalier

soutenait une cartouchière bien remplie.

La tête de cet homme méritait l’attention de l’observateur et l’étude du

psychologue.

Elle avait le front haut et bombé, l’œil profondément enchâssé sous

l’arcade sourcilière, le nez aquilin un peu fort à la base, mais

singulièrement délicat, les pommettes saillantes, la bouche grande, le

menton accusé. Une forêt de cheveux noirs parmi lesquels ne se montrait

aucun fil blanc, se mêlaient sur son crâne à une étrange coiffure faite

de plumes entrelacées et dont l’extrémité flottait sur le dos du

cavalier et jusque sur la croupe de sa monture. Et ce pittoresque

ornement donnait à toute la physionomie de l’homme rouge une expression

saisissante de force, de noblesse et de grandeur.

Les deux cavaliers se laissaient aller au pas lent de leurs bêtes,

échangeant des réflexions, tantôt en langue française, tantôt dans le

dialecte particulier, qui appartenait à la famille des Pawnies.

--Ainsi, Wagha-na,--dit le jeune homme,--vous avez entrepris seul et

mené seul à bonne fin cette noble et féconde entreprise? Savez-vous que

bien peu d’hommes, dans l’histoire, ont fait œuvre aussi utile en même

temps qu’aussi grandiose?

--Je ne sais si elle est grandiose, ou si elle le sera,--répondit

mélancoliquement l’Indien.--Utile, elle l’a déjà été; elle le sera plus

encore, si ceux qui la continueront se conforment au plan que je me suis

tracé et que je leur laisserai comme un testament.

--Comme un testament?--se récria gaiement le jeune homme.--Voilà un mot

hors de saison dans votre bouche!

L’Indien sourit et poursuivit avec cet accent calme, un peu traînant,

qui appartient à la race.

--Vous me flattez, mon cher Georges. J’ai cinquante-sept ans; je touche

aux portes de la vieillesse, et, vous le savez, pour ceux de ma couleur,

les portes de la vieillesse sont celles de la mort, car nous ne

dépassons guère les dix ou douze lustres, nous, qui sommes, peut-être,

les aînés de l’humanité.

Il prononça ces mots avec une sorte de tristesse, mais de tristesse

sereine et grave, avec le ton qui convient à un sage.

Puis, d’un geste large, il embrassa l’horizon verdoyant dont l’allure de

leurs chevaux les rapprochait peu à peu.

--Voyez ces forêts, mon cher enfant,--dit-il.--Elles sont encore pleines

de sève et de vigueur. L’homme ne les a point encore souillées de son

industrie profanatrice. Encore quinze ou vingt ans, et ceux que vous

nommez les pionniers de la civilisation les auront envahies, dégradées,

mutilées.

Autrefois, elles couvraient toute la face de ce continent, le nouveau

par rapport à l’Europe, et pourtant, la vieille, la sainte patrie des

hommes rouges. Elles étaient notre domaine propre, l’asile de notre

primitive innocence, au temps où la postérité de Caïn n’avait point

enseigné la haine et les armes au reste de l’humanité. Les armes, nous

ne nous en servions que pour pourvoir aux besoins de l’existence, pour

la défendre contre les fauves, contre les autres créatures de Dieu,

devenues les ennemis de l’homme après la grande malédiction.

Il s’interrompit et fixa un regard défiant sur les yeux clairs et francs

de son compagnon.

--Peut-être vous étonnez-vous de m’entendre parler ainsi, mon cher

Georges, moi, un Indien, moi qui devrais sans doute me conformer aux

traditions de vos conteurs blancs, et ne prononcer que des noms vagues,

des termes voisins d’une mythologie mystique: le Grand-Esprit, le

Manitou suprême,--que sais-je encore, ainsi que parlent mes ancêtres

dans les livres de Fenimore Cooper et des autres romanciers?

Et l’Indien sourit derechef, avec une teinte de scepticisme ironique

dans son sourire.

Mais le jeune Européen n’avait point souri, lui. Tout au contraire, il

prêtait l’oreille aux paroles de son voisin de marche avec déférence et

conviction. Ce que voyant, celui-ci continua:

--Il ne faut pas vous en étonner. Les jours sont loin où mes pareils,

ceux de mon sang, usaient encore d’une terminologie religieuse voisine

de la superstition ou du fanatisme. Entre autres bienfaits que nous a

apportés la civilisation européenne, il faut compter au premier rang

l’incroyance qui est à l’âme ce que le whisky est au corps. Rares, très

rares, sont ceux qui, comme moi, ont pu combler avec le haut et pur

enseignement du Christianisme le vide laissé en nos esprits par la ruine

de notre première et fruste religion.

Il parlait avec une lenteur pondérée, et fréquemment ses regards se

perdaient dans le vague, en une sorte de rêverie comme s’ils eussent

cherché quelque mystérieux au delà.

Cependant, les chevaux avaient pris insensiblement une allure plus

rapide. Leur trot relevé les emportait à travers l’interminable prairie,

et il devenait plus difficile d’entretenir la conversation. D’ailleurs,

le jour déclinait, l’astre descendait sur l’horizon. On le voyait

maintenant effleurer du bord extrême de son disque les cimes feuillues

du sud-ouest, dont s’éloignaient les voyageurs, tandis que la bordure

des forêts, au nord, semblait se rapprocher.

--Ho! ho! dit brusquement l’Indien, j’oublie le temps à bavarder, et ne

fais pas attention que vous devez avoir grand’faim. Il nous faut hâter

le pas, si nous voulons arriver avant la fin du jour.

Sa main flatta l’encolure du mustang, qui prit un temps de galop. Son

compagnon l’imita, et tous deux s’élancèrent à travers la plaine herbue

et verte.

Ils étaient dans cette partie du Dominion Canadien qui avoisine les

territoires des États-Unis, au nord de l’État de Dakotah. Ils avaient

laissé sur leur droite les vastes territoires forestiers du Manitoba où

se porte de nos jours l’émigration française, et ils couraient en ligne

oblique, à l’ouest du Petit-Winnipeg, dans la direction de la rivière

Saskatchewan, l’un des plus grands cours d’eau de l’Amérique du Nord.

C’étaient vraiment d’admirables chevaux qui portaient les deux

voyageurs.

Ils coururent ainsi deux heures sans modérer leur allure. Tout à coup,

l’horizon du Nord qui, de loin, semblait clos par la ligne verte des

arbres, parut reculer encore. Mais les premiers arbres, clairsemés, se

montrèrent tels qu’un rideau feuillu masquant le lit de la rivière:

--Le beau fleuve! s’écria Georges avec un élan de sincère admiration.

--Oui, répondit Wagha-na, le beau fleuve, et surtout le bon fleuve,

fertilisant, giboyeux, poissonneux, qui nous fournit la nourriture et

qui arrose nos pâturages. Hélas! un jour viendra sans doute où ce fleuve

ne sera plus que l’artère de quelque grande agglomération d’hommes,

l’égout collecteur des immondices de la civilisation.

Ils avaient atteint les berges du cours d’eau, berges peu élevées,

s’abaissant en pente douce jusqu’à la nappe paisible, large de plus d’un

kilomètre en cet endroit. L’Indien expliqua à son jeune compagnon qu’à

dix milles à l’ouest se trouvait le confluent des deux Saskatchewan qui

unissent leurs noms comme leurs eaux.

A quoi le jeune Français répondit avec la gaieté de sa race:

--Alors, c’est un mariage de cousins; ça ne sort pas de la famille!

Le Pawnie daigna sourire de cette boutade.

--Vous autres, Français, dit-il, vous avez, entre autres qualités, celle

de l’esprit. C’est peut-être même cette qualité qui vous fait le mieux

venir des autres peuples, mais qui vous suscite le plus de jaloux. Vous

êtes les prodigues, les enfants perdus de l’histoire et de l’humanité,

les seuls qui n’ayez point été durs envers notre race.

Une fois encore, il interrompit ses réflexions attristées.

A cinquante brasses de la côte, un bateau ponté, une sorte de

brick-goëlette, se laissait bercer par le courant, fort rapide. Un canot

s’en détacha, monté par deux hommes qui se mirent à nager vers la rive.

--Est-ce pour nous que l’on vient? demanda le jeune homme.

--Oui, mon cher enfant, c’est pour nous. Est-ce que cela vous étonne?

--Non. Seulement, je me pose une question assez embarrassante.

Qu’allons-nous faire de nos chevaux?

Cette fois, l’Indien se mit à rire de bon cœur. Il était certain que ce

problème devait se présenter à l’esprit de Georges.

--Nos chevaux? C’est juste. Mais, heureusement, le cas est prévu depuis

longtemps. Vous allez voir.

Ce disant, il avait mis à pied à terre, exemple que le Français

s’empressa de suivre. Alors, en un tour de main, il défit la sangle et

enleva au cheval la selle et le filet léger qui lui tenait lieu de mors.

Georges copia fidèlement tous les gestes de son compagnon.

Le canot avait abordé. Deux hommes le montaient. Des deux hommes, l’un

était un blanc vieilli dans la prairie, une sorte de trappeur aux

proportions herculéennes, l’autre un Indien du même sang que Wagha-na.

Celui-ci leur serra la main, et Georges, après lui, reçut le vigoureux

_shake hands_ des deux hommes. Ils s’embarquèrent vivement. A peine dans

le bateau, le Pawnie se tourna vers les chevaux, demeurés paisibles sur

la rive, et leur cria:

--Hips, Gola, à votre choix. L’eau ou la prairie.

Les intelligentes bêtes redressèrent leurs têtes fines, pointèrent les

oreilles, et regardèrent vers l’occident où le ciel, décoloré par le

haut, ressemblait, à la lisière des bois, à la gueule d’un four

incandescent. Ils jugèrent sans doute l’heure trop avancée pour faire la

route à pieds, car, sans hésiter, ils entrèrent dans la rivière et se

mirent à nager vigoureusement vers le brick, à la suite du canot

qu’emportaient les avirons.

Georges ne revenait pas de sa surprise. Il était littéralement

émerveillé.

--Ainsi,--demanda-t-il à son guide,--voilà tout votre procédé à l’égard

de vos chevaux? Vous les laissez libres de prendre la route qu’ils

préfèrent? Mais, si vous avez loin à aller, je n’imagine pas qu’ils vous

arrivent ainsi à la nage.

Wagha-na et ses deux acolytes se reprirent à rire de la réflexion.

--Non, assurément,--répondit le Pawnie.--Nous les hissons à bord.

--A bord?--interrogea le Français.--Je veux bien vous croire. Mais ce

n’est pas petite besogne de hisser des chevaux?

La réponse à la question ne se fit pas attendre.

Tandis que l’embarcation rangeait l’échelle du brick, on vit descendre

du pont une façon de filet à mailles très fortes muni de poids qui

l’entraînèrent au fond, tandis que ses bords s’ouvraient largement.

Le premier des deux chevaux, Hips, nagea vers le filet au milieu duquel

il se plaça. La seconde d’après, les palans se relevaient en grinçant,

et le cheval, uniformément soutenu sous le ventre, les jambes pendantes,

fut délicatement déposé sur le pont, à l’avant du bateau. La même

opération, renouvelée avec les mêmes précautions, amena Gola à côté de

son compagnon de route. Ni l’un ni l’autre des deux animaux ne

paraissait surpris de cette manœuvre.

--Ah! par exemple!--s’écria Georges,--vous pouvez vous vanter d’avoir

des chevaux intelligents en ce pays!

--Oui,--répondit Wagha-na,--je reconnais que leur intelligence nous a

grandement aidés au début de ce petit exercice.

Aujourd’hui les huit cents bêtes du ranch sont toutes plus ou moins

aptes à faire ce que viennent de faire Hips et Gola.

--Soit! Mais vous leur laissiez le choix tout à l’heure, m’a-t-il

semblé?

--Vous avez bien vu. Nous leur laissons toujours le choix. Le cheval est

une bête nerveuse, partant ombrageuse, qui agit toujours par impulsion.

Il ne faut donc pas le contrarier. En conséquence, nous donnons à nos

chevaux toute liberté de s’embarquer avec nous ou de franchir à la

course les quinze lieues qui nous séparent encore du ranch.

Cette explication satisfit pleinement le jeune homme, bien qu’elle le

laissât rêveur.

--Mais voici qu’il se fait nuit, reprit l’Indien, et votre estomac doit

réclamer une nourriture plus substantielle qu’une dissertation sur les

mœurs particulières des mustangs canadiens. Souffrez donc que je vous

conduise à la salle à manger et vous présente au personnel de _L’Homme

libre_.

--Vous dites?... questionna Georges, surpris.

--Je dis: _L’Homme libre_. C’est le nom de notre cher brick.

Il s’engagea le premier dans l’étroit escalier qui descendait dans la

coursive et introduisit son hôte dans une salle à manger meublée avec

cette entente parfaite du confortable qui caractérise le goût anglais.

--Bonjour, père! s’écria une voix fraîche et rieuse, en bon français,

mais avec un accent qui rappelait l’intonation chantante des Normands et

des Picards.

Une grande et belle jeune fille, aux yeux et aux cheveux noirs, aux

traits d’une idéale pureté s’avança et tendit son front mat et blanc au

baiser de Wagha-na.

Et, comme Georges s’inclinait, laissant lire une véritable stupeur sur

ses traits, l’Indien le présenta à la jeune fille, dont il énonça

ensuite brièvement les noms et qualités.

--Mademoiselle Maddalen Kerlo, ma fille. Les Goddem disent Miss Madge.

La jeune fille, elle aussi, avait ressenti une sorte de trouble en face

du nouveau-venu.

Son nom de Georges Vernant avait éveillé en sa mémoire une lointaine et

confuse réminiscence.

--Mettons-nous à table, fit l’Indien, interrompant ce muet tête-à-tête;

nous y serons mieux pour causer.

Et, avant de s’asseoir, il acheva les présentations.

--Joë O’Connor, dit-il en désignant le trappeur, Marc Cheen-Buck, et il

montrait l’Indien.

Puis il prononça deux noms encore et montra deux hommes au teint très

brun, aux yeux brillants comme des charbons.

C’étaient des métis de blancs et d’Indiens, de ceux que, dans le pays,

on appelle «Bois brûlés», anciens compagnons de Riel dans sa lutte

contre le gouvernement du Dominion.

Le dîner fut servi par des domestiques nègres, fort bien traités,

d’ailleurs, par leurs maîtres. Mlle Maddalen, ou mieux Madeleine, avait

surveillé la cuisine en fille habituée à ne rien négliger des soucis du

ménage et qui ne s’en croit pas amoindrie.

La conversation fut vive, enjouée. Wagha-na était un gentleman dans

toute la force de ce terme anglais qui manque à la langue française. Les

bons vins et les bons plats ne l’effarouchaient point et lui rendaient

la gaieté qui semblait ne lui être point habituelle en tout autre état.

Il en fit lui-même la remarque à son hôte:

--Peut-être, mon cher Georges, vous étonnez-vous du changement de mon

humeur? Je puis vous l’expliquer en disant que ma tristesse n’est pas

uniforme. Il me faut bien oublier que notre race s’en va, à peine de lui

en donner moi-même l’exemple par trop de morosité. Un peu de verve

devant une bonne table n’a jamais empêché le cœur de garder le deuil de

ce qu’il aime. Il vaut mieux prendre la vie comme elle vient, et la

fêter _inter pocula_.

Il s’exprimait avec une aisance parfaite et une profonde connaissance de

la langue française. Et comme Georges Vernant paraissait ne point sortir

des surprises, l’Indien s’expliqua:

--Vous ignorez, sans doute, que je ne suis point un sauvage comme un

autre. J’ai voyagé non seulement en Amérique, mais sur le vieux

continent, en Allemagne, en Angleterre, en France. C’est même en ce

dernier pays que j’ai été élevé. J’en ai rapporté le goût très vif des

choses de la poésie et de l’art. Aussi rien ne m’a-t-il été plus

agréable que de retrouver des Français dans cette partie du Canada où je

suis venu me réfugier à la suite de notre échec dans les États-Unis.

Alors Wagha-na raconta sa jeunesse. Élevé, ainsi qu’il venait de le

dire, en France, par les soins d’un prêtre catholique qui l’avait

baptisé, il y avait fait de fortes et brillantes études. Ses maîtres

avaient même espéré un moment qu’il entrerait dans les ordres, ce qui

donnerait à l’Église un apôtre du même sang que les peuples auxquels il

porterait l’Évangile. Cet espoir avait été déçu. Wagha-na, que le

baptême chrétien avait nommé Jean, ne s’était pas plutôt retrouvé sur le

sol de ses pères qu’il avait accepté le commandement d’un parti

d’Indiens en révolte contre les lois de l’Union. Une lutte formidable

s’en était suivie. Les Rouges avaient été héroïques; mais, finalement,

après trois ans d’une guerre acharnée, ils avaient subi la loi de la

conquête. Plusieurs avaient fait leur soumission et accepté le régime

des «black hills» et des «réserves». Le _Bison noir_, tel était le titre

de Wagha-na, réduit à se cacher, avait reçu l’hospitalité d’un colon

français du Minnesotah, Paul Vernant, le père de Georges. Celui-ci

l’avait aidé à franchir la frontière canadienne, et, pendant trois

nouvelles années, le chef indien avait été l’hôte et l’ami du Breton

Yves Kerlo. Ensemble, ils avaient mené dans les solitudes du Manitoba la

grande vie libre de trappeurs et d’éleveurs. A quarante ans, Yves Kerlo

avait épousé une jeune métisse Bois brûlé. Il en avait eu une fille, la

petite Madeleine, aujourd’hui âgée de dix-huit ans. La mère n’avait

guère survécu à la naissance de cette enfant, et lorsque, trois ans plus

tard, Kerlo était tombé mystérieusement frappé par une balle, il avait

confié l’enfant à son ami l’Indien avec ces paroles d’obsécration:

--Wagha-na, je pardonne à mon meurtrier. Mais n’oublie pas que je suis

victime d’un attentat qui avait pour but d’assurer ma succession à un

misérable, mon seul parent, mon unique héritier, si Madeleine venait à

disparaître. Veille donc sur l’enfant et garde-la comme si elle était ta

propre fille.

Lui-même, par un testament en règle, avait institué son ami légataire

universel d’une fortune déjà respectable que Wagha-na, avec autant

d’intelligence que de bonheur, avait prodigieusement accrue. Aujourd’hui

l’Indien se trouvait à la tête d’une opulence qui se chiffrait par

millions.

Son premier acte avait été de conduire l’orpheline à Montréal où il

l’avait confiée aux religieuses du Saint-Esprit, en ayant soin, pour

plus de précautions, de la recommander à la supérieure sous les noms de

Marie-Madeleine Jean. Puis il était revenu dans les forêts et les

plaines de la Saskatchewan et de l’Assiniboine pour y mettre en vigueur

tout un système d’exploitation et d’organisation que sa tête puissante

avait depuis longtemps conçu.

Ce système était fort simple. Il consistait à défricher par avance, au

goût des émigrants, de vastes espaces de terres, qu’il cédait ensuite au

gouvernement canadien pour les concessions que celui-ci voulait faire

aux colons venus de l’Ancien Monde, plus spécialement de France et

d’Irlande. Car Wagha-na avait voué toute son affection aux races qu’il

estimait les plus voisines de la sienne par leurs mœurs, leurs tendances

et leur caractère.

Toutefois l’Indien avait soin de ne point aliéner la totalité de ses

possessions territoriales. Il s’y réservait de vastes espaces consacrés

soit à la culture, soit à l’élevage, et d’autres plus restreints sur

lesquels il établissait, ainsi que sur de véritables fiefs, des familles

soigneusement choisies dans le contingent français ou irlandais que lui

envoyait l’émigration. Il créait pour les Indiens de véritables postes

de ralliement, des stations fort bien aménagées au point de vue du

confortable, et n’exigeait, en retour, que des prestations volontaires

pour le service du ranch qu’il entretenait, et l’engagement formel, sous

peine de dépossession immédiate, de ne laisser aucun débit de boissons

s’installer sur leurs terres, sans son autorisation expresse. Il

combattait ainsi l’ivrognerie, ce fléau des races rouges et aussi des

Irlandais. Les uns et les autres avaient un délai de trente ans pour se

rendre acquéreurs des portions de terres concédées, et force leur était

ainsi de se créer une famille pour continuer leur établissement.

Quant à Wagha-na, il poussait alors sa course plus avant dans l’ouest ou

le nord, acquérait de nouvelles terres et en ouvrait les voies à de

nouvelles colonies.

--Oui, dit-il, en étendant son poing fermé dans la direction du sud,

c’est là ma vengeance. Je jette la semence d’un peuple qui, tôt ou tard,

dévorera cet agrégat cosmopolite et industriel qui se nomme les

États-Unis.

Le brick voguait maintenant en pleines ténèbres. Soudain la lune brilla

au ciel et éclaira de ses rayons une nappe d’argent sans bornes, sur

laquelle quelques feux brillaient de loin en loin.

--Le lac Winnipeg, dit l’Indien, répondant à la muette question des yeux

de Georges Vernant.

Les derniers Hommes Rouges: Roman d'aventures · 第 6 / 33 题