I. L’industrie autrefois.--II. La soie; ses débuts au Japon.--III. Fils
et tissus de soie.--IV. Industrie de la teinture.--V. La poterie.--VI.
Faïence de Satsuma; porcelaines d’Imari.--VII. L’industrie des
métaux.--VIII. La laque.--IX. Éventails, paravents, sculpture sur bois
et ivoire.
I.--De tout temps le Japon a été plutôt un pays agricole et militaire
qu’un pays industriel et commercial. Autrefois, les seules industries
qui existaient, étaient entre les mains de certaines familles, ou de
certaines corporations qui en gardaient jalousement le secret. On
travaillait chez soi et, souvent, on mettait vingt ou trente ans à finir
une belle pièce de soie, de laque ou de porcelaine. C’est à Kioto que
vinrent s’établir les premiers artistes et artisans; la cour leur donna
sa protection, et toutes les nouveautés, qui passèrent de Chine au
Japon, trouvèrent d’abord un abri au palais du Mikado. Car toute
industrie arriva de Chine comme le reste. Plus tard, lorsque des élèves
furent formés dans les différents genres, les grands seigneurs
feudataires s’attachèrent des fabricants d’objets les plus variés, et ce
fut dans l’aristocratie que la première industrie japonaise s’épanouit.
Je donnerai donc, en premier lieu, un aperçu de l’industrie de la soie,
qui subsiste encore à Kioto et dans d’autres centres, bien que
transformée et se transformant chaque jour, par suite de l’introduction
de la machinerie européenne.
II.--L’industrie de la soie a existé fort anciennement. Les fabriques
des temps anciens étaient forcément primitives et les tissus de soie
étaient de pauvre et mince qualité. C’est vers 192, sous l’Empereur Chu
ai, que la fabrication coréenne, bien supérieure, fut introduite au
Japon à la suite de présents de gaze et de satin faits au Mikado par le
roi du royaume coréen de Shiragi. Puis, en 270, sous le règne de
l’Empereur Ojin, le roi du royaume coréen de Kudara envoya au Japon un
tisseur nommé Saiso. L’Empereur Nintoku fit répandre, dans le pays, des
familles chinoises afin d’enseigner aux populations à élever les vers à
soie et à tisser. Enfin, en 794, lorsque l’Empereur Kwanmu fit de Kioto
sa capitale, il créa une administration spéciale de l’industrie de la
soie. Sous la direction de Hideyoshi, des ouvriers chinois vinrent à
Sakai, port d’Osaka, alors très florissant, et enseignèrent au peuple
l’art de tisser la gaze, le brocart, le brocart d’or, le damas, et aussi
la soie simple, l’étoffe de soie dont on se servait alors en Chine pour
les vêtements, sous la dynastie des Ming. Les Shôguns Tokugawa
favorisèrent cette industrie; beaucoup de daïmios firent de même,
notamment ceux de Yonezawa et Fukuoka. C’est ainsi que le tissage de la
soie se répandit dans l’Est, vers Yedo, où il est très florissant
aujourd’hui. Vers la période Tenshô (1573-1591) un tisseur de Sakai vint
au quartier de Kiôtô appelé Nishi jin (encore actuellement quartier des
tisserands de Kioto) et présenta des tissus de brocart et d’autres
soieries. Bientôt Sakai fut surpassé par son élève et Nishi jin fournit
les meilleurs produits. C’est là que le damas de soie nommé _Aya_ fut
créé. Brocart, damas, satin et autres tissus, pour lesquels Kioto est
renommé, datent de la même époque. Le velours y fut fabriqué plus tard
en imitation de celui qui fut importé par les Hollandais (vers 1596). Le
crêpe de soie date, dit-on, de 1156, mais on ne connaît pas son lieu
d’origine. Ce n’est toutefois qu’en 1573 qu’il parut à Kioto, d’où il se
transmit à Kiriu. A l’heure qu’il est, le tissage à Nishi jin se fait
encore suivant les vieux procédés, bien qu’on ait commencé à introduire
tout récemment le système Jacquard.
Le crêpe, appelé Kanoko shibori ou kanoko sha chirimen, est une
spécialité de Kioto.
La broderie, l’un des arts les plus anciens du Japon, est aussi
originaire de Kioto; on y brodait les vêtements de cour, les robes de
prêtres bouddhistes, les cols et ceintures des vêtements de femme, et
aussi les _fukusa_ ou pièces de soie dont on se sert toujours pour
recouvrir les présents qu’on envoie. Le métier à broder est exactement
le même que chez nous.
III.--L’origine de l’industrie des fils et tresses de soie est trop
ancienne pour être connue. Durant le règne de l’impératrice Suiko
(593-628), la civilisation chinoise fit beaucoup de progrès. Suiko
encouragea les industries et quantité de pièces pour vêtements
commencèrent à être fabriquées en soie. Quand les vêtements de cour
furent mis à la mode, on se servit d’une tresse de soie nommée _hirao_,
introduite de Corée. La fabrication de cette tresse prospéra à Nara,
alors capitale dans la première partie du VIIIe siècle, et devint
florissante après l’établissement de la capitale à Kioto. Une partie du
palais était assignée aux ouvriers en soie et on l’appelait _ito dokoro_
ou «place du fil». C’était là qu’était produit le fil en usage pour la
préparation du _Kusudama_, large boule faite de fils de soie de toutes
couleurs entrelacés et qu’on pendait dans les maisons, au printemps, à
un jour fixé, pour préserver des maladies. La cour de Kioto possédait un
atelier de tissage et de broderie. Les princesses et les dames de la
cour avaient des voitures richement décorées de cordons d’or, d’argent
et de soie. Pendant le XIIe siècle, au moment de la lutte des Taira et
des Minamoto, les différentes pièces de l’armure des guerriers étaient
reliées entre elles par des cordes de soie. Durant la guerre du XVe
siècle, les fabriques souffrirent beaucoup, mais elles prirent un nouvel
essor sous l’administration de Hideyoshi (Taikosama). Puis, sous les
Tokugawa, alors que les daïmios devaient venir rendre hommage au Shôgun,
c’était à qui d’entre eux porterait les costumes les plus richement
ornés de tresses de Kioto. Aujourd’hui les tresses de soie sont encore
un des accessoires de la toilette japonaise.
Les cordes de soie pour instruments de musique sont d’un usage très
ancien. Les Empereurs Inkio (411-453), Monmu (697-707) et Ninmiyo
(834-850) étaient très amateurs de la harpe (biwa) et encourageaient la
fabrication de ces cordes. Vers 1131 un aveugle de la ville de Sakai
inventa le Shamisen (_guitare_), pour lequel il se servit également de
cordes en soie.
Pendant l’ère de Tempô (1830-1844), alors que l’industrie de la soie
était dans une situation très florissante, il s’établit une corporation
des fabricants de fils de soie et de tresses. Une succursale fut
installée à Yedo où l’on employait beaucoup la tresse de soie pour
l’ornementation de la poignée des sabres. En 1883 et en 1893 la
corporation fut remaniée et réorganisée.
[Illustration: Entrée du temple de Kiomidzu à Kioto.]
IV.--L’industrie de la teinture est très anciennement connue à Kioto; et
la grande habileté acquise par ses ouvriers a amené ceux des autres
localités, qui ne pouvaient pas atteindre à leur fini, à dire que la
teinture de Kioto devait ses qualités à l’excellence de l’eau du
Kamogawa. La célèbre teinture appelée _Yuzen_ est une branche du
commerce de Kioto. En dehors des vieilles teintures connues, telles que
l’indigo (ai), le safran (béni), la garance (akana), les Japonais
employaient également beaucoup d’autres plantes tinctoriales venues des
Tropiques.
On ignore à quelle époque remonte l’art de la teinture à Kioto, mais on
peut fixer la date de 710 sans trop se tromper; car à ce moment, le
procédé d’application de la cire (rôkitsu), sur les parties de l’étoffe
qui ne devaient pas être teintes, était déjà connu. Cette industrie fit
peu de progrès jusqu’au jour où _Yuzen_, prêtre fameux en même temps
qu’artiste, et résidant dans l’un des nombreux monastères de Kioto,
améliora les méthodes existantes et donna un tel essor, que son nom est
resté attaché aux procédés de teinture employés encore à ce jour, à
Kioto. Ils consistent à couvrir de _Nori_ (espèce de colle de pâte) la
partie de l’étoffe qui ne doit pas être teinte et à retirer ce _Nori_ au
moyen de la vapeur dès que la teinture est définitivement fixée. Les
velours et crêpons de Kioto, genre Yuzen, sont très connus.
V.--La poterie est également l’une des industries apportées de Chine qui
ont eu, comme premier foyer au Japon, Kioto. Elle comprend plusieurs
variétés: _Awata_, _Kiyomidzu_, _Raku_, _Kenzan_, _Yeiraku_; les deux
dernières ne se fabriquent plus. La céramique remonte évidemment plus
haut, puisqu’on la trouve mentionnée dans les livres historiques publiés
avant notre ère. Deux cents ans après Jésus-Christ, la céramique avait
déjà fait des progrès, et l’histoire nous dit qu’en l’an 400 on établit
des fabriques de poteries dans les cinq provinces de Yamashiro, Ise,
Setsu, Tamba, Tajima. En 720, un prêtre nommé Giyôgi, natif du district
d’Otori, province d’Idzumi, inventa le tour; à partir de ce moment,
l’art de la céramique semble prendre son essor et se perfectionne
rapidement. On se mit, en effet, à employer les moyens connus des
Chinois et des Coréens et de grandes manufactures furent fondées dans
les provinces de Bizen, Hizen, Owari. En 1510 on voit apparaître pour la
première fois au Japon la porcelaine proprement dite. Grâce aux
manufactures établies dans les provinces de Hizen et d’Owari, ainsi que
dans la ville de Kioto, l’art de la céramique fit de rapides progrès.
Il y a, au Japon, trois genres bien distincts: _Awata Yaki_, _Satsuma
Yaki_, _Awaji Yaki_.
L’origine de l’_Awata Yaki_ n’est pas très connue; suivant la tradition,
elle daterait des premières années de l’ère Tempiô (729-748) et aurait
été découverte par un bonze du village de Yamashina, à l’Est d’Awata. A
la fin de la période _Keicho_ (1596-1614) un potier nommé Kiuyemon,
vivant à Awataguchi, mit la marque «Awata» sur tous les objets qu’il
fabriquait, et depuis tous les produits sortant de là ont été nommés
Awata. Aujourd’hui les procédés de fabrication ont été perfectionnés et
les produits _awata_ sont très estimés.
La poterie de Kiomidzu fut d’abord fabriquée au village de Seikanji;
mais, au commencement du XVIIe siècle, les manufactures furent
transportées à Gojô Zoka, à l’Est de Gojô. Le coloris et la peinture à
l’or furent découvert par Chawanya Kiubei et Nonomura Ninsei. Ce dernier
construisit une fabrique à Sanneizaka où il fabriquait de la faïence
très fine. Au début du XIXe siècle, un certain Kumakichi introduisit des
changements dans la fabrication et la peinture.
La poterie dite _raku_ a été introduite, vers 1530, par un Chinois ou un
Coréen qui s’installa à Kioto et ne quitta plus le Japon. Son fils,
Chôyu, lui succéda et reçut du Shogûn Hideyoshi, en 1588, l’ordre de
faire de la poterie couleur noir rougeâtre, d’après des dessins fournis
par Rikiu, un fameux maître des cérémonies attaché, pour les cérémonies
du thé, à la personne de ce général. Hideyoshi fut si satisfait du
résultat qu’il fit don à Chôyu d’un cachet avec le caractère _raku_
(satisfaction, joie, plaisir). D’où le nom de la porcelaine _raku yaki_.
VI.--Ce fut Shimazu Yoshihisa, un des généraux envoyés en Corée par
Hideyoshi, qui créa la faïence de Satsuma. A son retour de l’expédition,
en 1598, il ramena dix-sept potiers célèbres qu’il établit dans les deux
provinces de Satsuma et d’Osumi; plus tard il rassembla tous ces
ouvriers dans un endroit nommé Nayeshirogawa. Ne se mariant qu’avec des
Coréennes, ces ouvriers conservèrent pendant longtemps leurs mœurs, leur
langue et leur type distinctif. On trouve actuellement à Nayeshirogawa,
quelques centaines de familles formant un total de trois mille individus
qui exercent tous le métier de leurs ancêtres. En 1630, un célèbre
potier, nommé Boku teigo, découvrit du _Shirotsuchi_ (de la terre
blanche) dans les environs de Nayeshirogawa; cette découverte amena une
amélioration sensible dans la fabrication des produits. C’est à partir
de cette époque que l’on se mit à employer l’or, l’argent et les
matières colorantes pour la décoration de faïences.
Les porcelaines de Imari (Hizen), de Seto (Owari), de la province de
Mino, de Kutani (Kaga) viennent également de Chine. Ce sont des Chinois
ou des Coréens émigrés qui ont importé les procédés de fabrication; ou
bien des Japonais, comme Gorodayu Shunsui, de la province de Ise, se
rendirent en Chine pour y apprendre à faire la porcelaine et à
construire les fours nécessaires. Toutes ces porcelaines prospérèrent au
Japon entre 1500 et 1600.
Avant l’arrivée des Européens au Japon, les fabriques d’Imari, de Seto,
de Kutani, fournissaient à la cour et à l’aristocratie des pièces
remarquables, dont quelques-unes sont d’une richesse de couleurs
absolument unique. Il reste peu de ces spécimens d’autrefois, et
aujourd’hui on n’en fabrique plus, ou du moins on en fabrique très
rarement. Les fours travaillent pour l’exportation; et on peut voir,
dans les ports de Yokohama, Kobé et Nagasaki, l’Imari pour
globe-trotters à deux yen la douzaine. Quiconque a voyagé dans
l’Extrême-Orient a pu voir à Shanghaï et dans tous les ports de Chine, à
Singapour, à Rangoon, à Calcutta les magasins de bibelots japonais où
sont exposés, à des prix dérisoires, de grands vases de Satsuma, des
poteries de Kioto et des assiettes d’Imari, produits de la décadence de
l’art céramique japonais. Il faut vendre beaucoup, et à bon marché, donc
mauvais. Les grands magasins d’Europe, au reste, vendent aussi de ces
japonaiseries bon marché, qui feraient honte aux artistes qu’étaient les
anciens fabricants du Nippon.
VII.--L’industrie du métal a été connue au Japon aux temps les plus
anciens, et les Japonais ont montré, dans le travail des métaux, un goût
et une adresse remarquables. L’introduction du bouddhisme a marqué une
nouvelle époque dans l’avancement de l’art des métaux, par suite de
l’entrée de différentes sortes d’ornementation dans la construction des
temples, et aussi par la quantité d’objets en cuivre nécessaires aux
cérémonies du culte. Le haut degré d’habileté atteint par les artistes
en métaux sous le règne de l’Empereur Shômu (714-748) est pleinement
attesté par les statues, les vases, les accessoires et autres articles
religieux conservés dans les temples de Kioto et de Nara. La période des
guerres intestines, qui se suivirent sans interruption depuis le XIIe
siècle, laissa les idoles bouddhiques dans le discrédit, et développa
d’autres goûts; les artistes tournèrent leur habileté vers la confection
des armes et armures. Les sabres d’une si belle trempe, signés Masamune,
datent de ce temps-là, et sont aujourd’hui connus dans le monde entier.
Le goût des artistes s’est surtout manifesté dans les ornements du
casque, du sabre et du fourreau. Après l’avènement des Tokugawa et le
retour de la paix, l’industrie guerrière fut patronnée par les Shôgun et
par les daïmios; aujourd’hui les ornementations de casques et de sabres
ont cédé la place à d’autres industries plus considérables.
On peut dire que les Japonais connaissaient tous les genres
d’ornementation; ils avaient reçu les principes de la fonte, gravure,
moulage, de l’alliage des différents métaux, etc., de la Chine et de la
Corée; le cuivre, le bronze, le fer prenaient sous leurs mains adroites
les formes les plus étranges, et on reste étonné devant les imaginations
bizarres, extraordinaires et généralement macabres de ces artistes. On
dirait souvent des figures et des formes sorties de quelque enfer
dantesque. Les principaux alliages employés pour les moulages
d’ornement, les statues, les instruments de musique, les cloches, sont:
_Seido_, cuivre vert.
_Udo_, cuivre noir.
_Shido_, cuivre violet.
Le premier est un alliage de cuivre et de plomb; on y ajoute quelque
fois de l’étain; le second est un alliage de cuivre, d’étain et de plomb
(une variété de l’_udo_ est le _sentokudo_ obtenu par le même alliage,
mais avec d’autres proportions), le troisième se fait avec du cuivre et
du plomb.
Le _Shinchu_ (cuivre jaune) est fait avec du cuivre et du zinc et
quelquefois une petite quantité de plomb.
La _Shakudo_ est un alliage de cuivre et d’or.
Le _Shi bu ichi_ se compose de six parties de cuivre et de quatre
parties d’argent.
Pour polir ces différents alliages, on les cuit avec du soufre ou bien
l’on emploie du sulfate de fer ou du vinaigre de prune.
VIII.--Comme c’est le cas pour toutes les autres industries, les
origines de la préparation de la laque ne sont pas très connues; on dit
que sous le règne de Kôan Tennô (392-291 av. J.-C.), vivait un certain
Mitsumino Sukune qui serait l’ancêtre des familles qui s’occupaient de
cette industrie. Une autre chronique rapporte qu’un jour Yamato dake no
Mikoto, fils de l’Empereur Keiko (71-130 ap. J.-C.), était en expédition
de chasse, lorsque de la sève d’un certain arbre coula sur sa manche et
la salit. Voyant combien il était difficile d’enlever la tache faite par
cette sève et comprenant qu’elle pouvait être employée à protéger les
objets, il s’en servit pour recouvrir son armure; ses gens l’imitèrent
et ce fut le premier emploi de la laque.
Il est infiniment plus probable, d’ailleurs, que ce n’est là qu’une
légende et que la laque, comme le reste, vient de la Chine et de la
Corée. Il ne faut pas oublier en effet que, alors que la Chine était
déjà fort civilisée sous la dynastie de Tcheou (1123-246 av. J.-C.), à
cette époque le Japon n’était qu’un amas de tribus sauvages, et que
c’est grâce à la Chine et à la Corée que ces tribus sont devenues une
nation civilisée.
Sous le règne de l’Empereur Kôtoku (645-654) une administration spéciale
fut créée pour surveiller la fabrication de la laque. La laque rouge ne
fut connue que sous le règne de l’Empereur Temmu (673-695); cette laque
se fabriquait et se fabrique encore dans le Nord de la Chine et celle de
Péking est la plus renommée; la laque rouge fabriquée au Japon est très
inférieure. L’Empereur Mommu (697-707), pour encourager les plantations
d’arbres à laque, accepta le payement des impôts en sève de cet arbre.
L’industrie de la laque fit de grands progrès pendant la première moitié
du VIIIe siècle; on trouva alors différents procédés de coloration,
ainsi que l’application de l’or. Les désordres intérieurs, qui se
répétèrent durant le règne de l’Empereur Sujaku (930), arrêtèrent
l’essor de cet art comme de beaucoup d’autres; mais les habitudes
luxueuses des nobles de la cour à Kioto lui redonnèrent vite un nouvel
essor, et les artistes laqueurs furent appelés, chez les daïmios, dans
toutes les parties de l’Empire. Quand Yoritomo établit sa capitale à
Kamakura, nombre de fabricants l’y suivirent, mais le centre de la
fabrication de la laque resta toujours à Kioto. De merveilleuses pièces
des siècles passés peuvent être admirées dans le musée d’Uyeno, à Tokio.
Le Gouvernement japonais rachète très cher toutes les merveilles qui ont
pris le chemin de l’étranger à l’époque des troubles de la Restauration
impériale. Aujourd’hui on ne fait plus rien de solide comme laque; les
artistes d’autrefois mettaient leur vie à créer un objet; de nos jours
on fabrique du clinquant à bon marché pour l’exportation, et les
chefs-d’œuvre sont rares.
La laque est fournie par la sève du _rhus vernicifera_; il existe au
moins douze façons de préparer le vernis, suivant qu’on le laisse pur ou
qu’on le mélange à d’autres substances telles que le sulfate de fer,
l’eau de tabac, l’huile, le vermillon, l’orpiment, l’indigo.
Les laques se fabriquent dans plusieurs endroits, entre autres à Aidzu,
province d’Iwashiro; dans la province de Suruga; dans la province de
Wakasa; à Tsugaru; à Wajima; à Noshiro; dans la province de Kii; à
Nikko; à Odawara. Toutes ces villes ne produisent pas de laques de
qualité supérieure, et l’on trouve en général les meilleurs ouvriers et
les plus belles pièces de laque dans les trois villes de Tokio, Kioto,
Osaka. Il en est de même pour les laques d’or, les procédés employés
variant selon les localités.
Voici les principaux procédés pour la préparation du vernis[10]:
[10] D’après les publications officielles de l’administration
japonaise.
L’un consiste à prendre la sève du rhus vernicifera à l’état naturel
dans une grande cuvette en bois, puis on la remue au soleil au moyen
d’une longue spatule afin de la débarrasser par l’évaporation de son
excédent d’eau; on obtient ainsi le _kuro me urushi_. Quand on tamise le
vernis ainsi obtenu, on a le _seshi me urushi_.
En mélangeant du kuro me urushi, du sulfate de fer et du toshiru, on
produit le _kuro urushi_. (Le toshiru est l’eau plus ou moins trouble
que l’on obtient en aiguisant sur une pierre à repasser les couteaux
servant à couper le tabac). Selon la nature du kuro me urushi employé,
les qualités du mélange portent les différents noms qui suivent:
_Roiro_, qualité supérieure employée sans être délayée avec de l’huile;
_Hakushita_, autre qualité supérieure également employée sans huile;
_Hon kuro_, qualité moyenne délayée avec de l’huile;
_Iô hana_, autre qualité moyenne;
_Chin bana_, autre qualité moyenne;
_Ye bana_, qualité inférieure;
_Su urushi._ Ce vernis se compose de kuro me urushi et du meilleur
vermillon que l’on puisse obtenir ou de ceux nommés _sanyoshu_ et
_kamiyoshu_; la première qualité moyenne et les suivantes nécessitent
l’emploi de l’huile. Pour la dernière qualité, on se sert du _Benigara_
(composé d’oxyde rouge de fer) au lieu de vermillon.
_Awo urushi_: ce vernis s’obtient en mélangeant du kuro me urushi avec
du _shiwo_ (orpiment) et de l’_aïro_ (indigo). Ces deux matières sont
délayées dans l’huile ou employées sèches et en poudre;
_Ki urushi_, obtenu par un mélange de kuro me urushi de shiwo;
_Nashiji urushi_, le même que ci-dessus;
_Sunkei urushi_; on se sert pour ce vernis de kuno me urushi pur;
_Akahaya urushi_ sert pour les couches intermédiaires;
_Tamo suni urushi._ Pour la qualité supérieure on emploie le nashi ji
urushi et pour les qualités moyennes, le kuro me urushi;
_Nashi ji keshi urushi_; le même que le Nashi ji.
Les matières qui entrent dans la composition de la laque sont:
_Yi no ko sabi_, composé de pierres à aiguiser (awasedo) pulvérisées et
d’une petite quantité de seshi me urushi;
_Kiriko sabi_, le même que le précédent, mais plus fin;
_Tanoko sabi_, pierre à aiguiser très fine mêlée avec du seshi me
urushi;
_Nikawa sabi_, la même poudre mélangée avec de la colle forte;
_Nori sabi_, la même poudre mélangée avec de la colle de riz. Cet
amalgame, inconnu autrefois, se compose de vernis et de colle de riz en
proportions égales, auxquels on ajoute de la poudre de pierre à
aiguiser; il offre peu de résistance à la spatule, étant moins épais, et
donne une belle couleur à la couche de vernis supérieure. Cette laque se
décolle pourtant facilement; elle est aussi de qualité très inférieure.
Voyons maintenant divers procédés employés pour vernir les objets.
_Kataji roiro nuri_: connu également sous le nom de _kurokise_, est
ainsi pratiqué:
On prend un morceau de toile de bœhmeria[11] que l’on coupe suivant les
dimensions de l’objet que l’on doit recouvrir, en ayant soin de
l’appliquer de telle façon qu’il n’y ait aucun pli; puis, pour la coller
et la maintenir en cet état, on la recouvre d’une couche de seshime
urushi. On passe ensuite une couche de shiriko sabi par-dessus afin
d’oblitérer toute trace de tissus. Cette couche une fois séchée on la
polit avec une pierre à repasser. Ceci fait, on pose une couche de
tonoko sabi que l’on polit à son tour de la même manière. On applique
ensuite une couche d’encre de Chine, et, avec une spatule, on étend une
couche de yoshino urushi. Après avoir fait sécher, on polit à plusieurs
reprises cette nouvelle couche avec de l’eau et du charbon de bois nommé
koshiwo shinu. Cette opération se fait en prenant un peu de poudre de ce
charbon avec les doigts et en polissant à la main. On recouvre ensuite
le tout d’une couche de vernis ordinaire que l’on a soin de sécher sur
le champ. Une fois sec on applique une couche de roiro urushi que l’on
fait également sécher; on polit ensuite à la main à plusieurs reprises
avec du charbon de bois, puis avec de la corne de cerf pulvérisée.
[11] Toile de ramie ou ortie de Chine.
Cette description donnant au lecteur une idée du travail à accomplir
pour laquer un objet, nous nous contenterons d’énumérer les diverses
autres sortes de laques:
Hana nuri; handa nuri; shunkei nuri; kaki awese nuri; tame nuri;
seishitsu nuri; ki uro nuri; uru mi iro nuri.
_Tsugaru nuri._ Ce genre de laque est celui qui exige sans contredit le
plus de soin dans sa préparation. On commence par découper soigneusement
les emboîtements du bois au moyen d’un ciseau, puis on bouche les
interstices au moyen de kokudzu, mélange de farine, de sciure de bois et
de vernis brut. Pour les pièces cannées on consolide les joints au moyen
d’une cheville. Ces emboîtements sont ensuite recouverts d’une couche
d’un enduit se composant d’argile calcinée et de vernis brut étendu
d’eau. On étend ensuite le linge, comme d’habitude, sur le bois avec un
mélange de vernis brut et de farine; cette opération se nomme nuno kise.
On applique après cela un mélange de vernis brut et d’argile calcinée à
la jonction des différents morceaux de toile, puis on étale une première
couche de vernis sur le tout et on polit avec une pierre à repasser
grossière. Cette première opération finie, on applique un nouveau
mélange se composant d’argile carbonisée et de pierre à aiguiser
pulvérisée en proportions égales ainsi que du vernis brut. Ceci a pour
but de rendre la couche inférieure bien unie; le tout est enfin poli
avec une pierre à aiguiser plus fine, et, pour effacer les traces
laissées par cette polissure, on dispose une couche de sabi urushi,
c’est-à-dire du vernis brut, mêlé à de la pierre à aiguiser, pulvérisée,
étendue d’eau. Cette nouvelle couche est également polie avec une pierre
à repasser encore plus fine et qui porte le nom d’awoto. On met alors
l’objet dans une armoire, hors des atteintes de la lumière, après
l’avoir recouvert d’une couche de kuro me urushi. Enfin la polissure au
charbon de bois vient terminer la liste de ces opérations minutieuses;
on possède alors un objet uni comme une glace, brillant et sans défaut.
Pour obtenir les marbrures, on procède de la manière suivante: on mêle
le vernis appelé yoshino urushi, avec diverses matières colorantes et un
blanc d’œuf destiné à donner plus de consistance au mélange, que l’on
frappe avec une spatule très mince; le vernis s’attachant en partie à la
spatule produit des dépressions qui sont la base de marbrures. On
applique ensuite une couche de vernis préparé comme il a été dit plus
haut, puis on ajoute une couche de roiro urushi, destinée à séparer la
précédente d’une nouvelle couche semblable que l’on étale avec une
brosse. On pose après cela une couche de vernis d’une autre couleur,
puis une de roiro urushi et enfin deux couches de vernis de couleurs
différentes. On termine l’opération en faisant bien sécher le tout. Les
objets ainsi séchés sont polis avec trois sortes de pierres à aiguiser
de plus en plus fines, et finalement exposés au soleil pendant deux ou
trois jours, ce qui rend la couleur plus vive et plus brillante. On
continue en effaçant les traces de la précédente polissure au moyen
d’une couche de vernis coloré; on polit de nouveau; puis on ajoute
encore une couche de vernis et on polit avec une pierre nommée Nagurato.
L’effet du soleil sur ces couleurs est de rehausser leur éclat. Quand
tout est terminé on rend l’objet aussi uni et aussi net que possible en
le couvrant d’un mélange d’huile et de pierre à aiguiser pulvérisée dont
on imbibe un tampon en coton, et on frotte jusqu’à ce que l’objet
commence à reluire. On prend alors de l’ouate imprégnée de vernis brut
pour frictionner l’objet, puis on verse de l’huile dessus, on y jette de
la corne de cerf pulvérisée et on essuie le tout avec du papier soyeux
qui donne un brillant parfait.
Enfin il existe un dernier genre de laque, c’est le _tsui koku nuri_;
inutile d’en donner la description qui ressemble plus ou moins à toutes
les autres, sauf que l’on grave des dessins après que l’on a mis
plusieurs couches de vernis.
Dans toute cette description de la laque, _nuri_ veut dire laque,
laquer; _nuri mono_ un objet en laque; _urushi_ est le vernis tiré du
_rhus vernicifera_, avec lequel on fait la laque.
Le triomphe de l’artiste japonais c’était autrefois la laque d’or. Que
de merveilles ont été ainsi créées avec patience dans les âges passés!
Pour s’en rendre compte il faut aller au musée d’Uyéno à Tokio où sont
rassemblées quelques-unes des plus belles pièces du Japon d’autrefois.
Quelques anciens daïmios en possèdent aussi personnellement de fort
jolis échantillons. Cette espèce particulière de laque qu’on ne trouve
qu’au Japon se nomme _Makiye_.
Aujourd’hui certains artistes japonais ont essayé de reproduire en laque
d’or des objets autres que les boîtes, tables et écrans que l’on faisait
déjà au temps de Kwanmu Tennô (782-805 ap. J.-C.); mais les belles
pièces coûtent fort cher, elles ne sont achetées que par la cour (90
pour 100 vont à l’Empereur), et données en cadeau. La laque d’or n’est
pas une marchandise qui «paye», comme disent les Anglais; aussi en
voit-on peu. Les Japonais se bornent à une vague imitation bon marché à
l’usage des Européens et du vulgaire.
IX.--Les éventails, les paravents, la sculpture sur bois et sur ivoire
furent eux aussi importés de Chine, le cloisonné ou _shippô_ également;
il n’atteignit jamais au Japon la solidité du cloisonné chinois, quoi
qu’il fût plus élégant; aujourd’hui Tokio et Yokohama fabriquent
beaucoup le cloisonné pour l’exportation, mais bien peu de pièces se
conservent sans se détériorer.
L’ivoire, par contre, a été de tout temps travaillé par les Japonais
avec une adresse et un art qui ont dépassé ceux de leurs maîtres
chinois. Les _netsuke_, dont raffolent les amateurs de japonisme,
offrent des formes innombrables et représentent des scènes et des
personnages variés à l’infini. Les artistes modernes n’ont d’ailleurs,
pas dégénéré, et l’on découvre encore aujourd’hui de véritables
merveilles parmi les nombreux ivoires exposés dans les magasins de
Yokohama.
X.--Tout l’art japonais est venu de Chine, et partout, dans les divers
objets fabriqués en bronze, en laque, en kakémono, nous retrouvons les
légendes chinoises et le vieux fond chinois. Il est, toutefois, bien
évident que le Japonais a grandement amélioré l’art primitif du Chinois;
il l’a affiné, et la facture en est plus élégante et plus gracieuse;
mais, en somme, il faut bien avouer que l’engouement que l’on a en
Europe et en Amérique pour l’art japonais est un pur _snobisme_. Un
Européen, qui est resté quinze et vingt ans, au Japon peut finir par
goûter l’art très spécial du pays; mais qu’il revienne en Europe et
qu’il se trouve devant les merveilles de l’art français, italien,
espagnol, flamand, ou anglais; qu’il reprenne contact avec la noblesse
et la grandeur des œuvres élaborées par le génie occidental depuis les
anciens Grecs jusqu’à l’époque chrétienne, aux temps de la Renaissance
et à notre époque contemporaine, et il oubliera vite vases de bronze
encerclés de dragons, brûle-parfums de Satsuma et netsuké d’ivoire!
L’art japonais n’a pas d’envolée: c’est un art de détails délicats,
souvent fort jolis, et dénotant un travail considérable; ce n’est pas un
art de grande envergure.