12 novembre 1807.

M. Tolstoï paraît n'avoir eu aucune instruction particulière sur la

manière d'exécuter le traité de Tilsit, et une instruction propre à

faire connaître les vues de l'empereur Alexandre semblait nécessaire.

L'Empereur de Russie a accepté la médiation de l'Empereur Napoléon pour

faire sa paix avec la Turquie. La Turquie l'a aussi acceptée, et son

ambassadeur à Paris a des pleins pouvoirs pour la conclure. M. de

Tolstoï n'a point de pouvoirs, la négociation ne peut donc avoir lieu;

ce qui, joint à l'occupation actuelle de la Valachie et de la Moldavie

et aux ouvertures faites par le comte de Roumiantsof au général Savary,

ainsi qu'aux mouvements de l'armée russe, porte à penser que la Russie a

des vues sur ces deux provinces. L'Empereur n'est pas très opposé à

cette occupation de la Valachie et de la Moldavie par les Russes. Sous

quelques rapports, elle peut servir ses intérêts, en le mettant dans le

cas de recevoir l'équivalent par la possession de quelques provinces

prussiennes de plus; ce qui, en affaiblissant encore cette monarchie,

consolide le système fédératif de l'Empereur; à cette considération se

joint celle que, dans l'état de décadence où se trouve la Porte, ces

provinces sont comme perdues pour elle; on ne peut espérer qu'elle en

tire les ressources qu'elles peuvent fournir; le pays sera ravagé, ses

habitants seront pillés et vexés par les deux partis; les cris et les

plaintes retentiront aux oreilles de l'Empereur; il sera appelé à

intervenir dans des querelles sans cesse renaissantes, et l'amitié de la

France et de la Russie serait en danger d'être troublée.

D'un autre côté, l'intérêt personnel de l'Empereur de Russie exige qu'il

ait entre ses mains des terres et des biens pour donner à ses officiers;

il faut qu'il puisse se glorifier aux yeux de ses peuples d'avoir, comme

ses prédécesseurs, accru son Empire.

Mais s'il retient la Valachie et la Moldavie, le traité de Tilsit est

violé en apparence, et cette violation ne peut pas être au profit d'une

seule des parties contractantes. Il faut une compensation à l'Empereur,

et il ne peut la trouver que dans une partie des États de la Prusse dont

le traité stipule la restitution, partie égale en population, en

richesses, en ressources de tout genre aux deux provinces turques. De

cette manière, l'allié de la France, l'allié de la Russie éprouveraient

une perte égale. Tous les deux seraient également déchus de l'état où

les avait laissés le traité de Tilsit. La Prusse, il est vrai, n'aurait

plus qu'une population de deux millions d'habitants; mais n'y en

aurait-il pas assez pour le bonheur de la famille royale, et n'est-il

pas de son intérêt de se placer, sur-le-champ et avec une entière

résignation, parmi les puissances inférieures, lorsque tous les efforts

pour reprendre le rang qu'elle a perdu ne serviraient qu'à tourmenter

ses peuples et à nourrir d'inutiles regrets?

Probablement, on vous insinuera à Pétersbourg que l'Empereur peut

prendre lui-même cette compensation dans les provinces turques les plus

voisines de son royaume d'Italie, telles que la Bosnie, l'Albanie. Vous

devez repousser tout arrangement de ce genre; il ne peut convenir à

l'Empereur. Il entraîne des conséquences qu'on ne prévoit pas. Ces

provinces seraient à conquérir par l'Empereur; elles ne sont point entre

ses mains comme la Valachie et la Moldavie sont maintenant entre les

mains des Russes. Il faudrait donc combattre pour les conquérir et

combattre encore pour les garder, car les préjugés de ces pays et le

caractère des habitants mettraient beaucoup d'obstacles à une possession

tranquille. Ces provinces ne seraient pas une acquisition précieuse pour

l'Empereur; elles sont peu riches, sans commerce, sans industrie, et,

par leur position, très difficiles à rattacher au centre principal de

son Empire. Par cette prétendue compensation, on ne lèguerait à

l'Empereur qu'une source de tracasseries à terminer par les armes, sans

profit et sans gloire.

Des conséquences plus grandes en seraient le résultat, la destruction de

l'Empire ottoman. Ainsi entamé dans le nord et le couchant, il serait

impossible qu'il se soutînt davantage. La soustraction de la Valachie et

de la Moldavie ne lui ôte rien de sa force; il y a vingt ans que ces

deux provinces, soumises à l'influence russe, sont perdues pour lui;

mais si cette perte est suivie de la séparation des provinces

occidentales, l'Empire est frappé au coeur, le reste d'opinion qui le

soutient est détruit, la Porte Ottomane, menacée par les Russes d'un

côté, attaquée par les Français de l'autre, a cessé d'exister. Cette

chute de l'Empire ottoman peut être désirée par le cabinet de

Pétersbourg; on sait qu'elle est inévitable; mais il n'est point de la

politique des deux cours impériales de l'accélérer; elles doivent la

reculer jusqu'au moment où le partage de ces vastes débris pourra se

faire d'une manière plus avantageuse pour l'une et pour l'autre, et où

elles n'auront pas à craindre qu'une puissance actuellement leur ennemie

s'en approprie, par la possession de l'Égypte et des îles, les plus

riches dépouilles. C'est la plus forte objection de l'Empereur contre le

partage de l'Empire ottoman.

_Addition dictée par l'Empereur._

«Ainsi, le véritable désir de l'Empereur dans ce moment est que l'Empire

ottoman reste dans son intégrité actuelle, vivant en paix avec la Russie

et la France, ayant pour limites le thalweg du Danube, plus les places

que la Turquie a sur ce fleuve, telles qu'Ismaïl, si toutefois la Russie

consent que la France acquière sur la Prusse une augmentation pareille.

«Cependant, il est possible que l'idée du partage de l'Empire ottoman

soit décidée à Saint-Pétersbourg; dans ce cas, l'intention de l'Empereur

est de ne point trop choquer cette cour sur cet objet, préférant faire

ce partage seul avec elle, de manière à donner à la France le plus

d'influence possible dans le partage, que de porter les Russes à y faire

intervenir l'Autriche. Il ne faut donc point se refuser à ce partage,

mais déclarer qu'il faut s'entendre verbalement sur cet objet.»

Rappelez, Monsieur, à l'Empereur Alexandre les conversations qu'il a

eues à ce sujet avec Sa Majesté, et comment les deux Empereurs sont

convenus de ne rien entreprendre à cet égard, qu'après s'en être

entendus, soit dans le voyage à Paris que doit faire l'Empereur

Alexandre, soit dans tout autre point où les deux souverains doivent se

réunir. Mais si ces vues de partage existent, tirez-en au moins cette

conséquence que l'Empereur des Français ne doit point évacuer la rive

gauche de la Vistule, afin d'être prêt à tout événement. Et lorsqu'on

vous parlera de l'Albanie et de la Bosnie comme objet de compensation

pour l'Empereur, faites sentir l'inégalité de cette compensation pour

l'Empereur, et revenez sur la possession de quelques provinces

prussiennes de plus, comme objet d'un arrangement parfaitement égal,

convenable à tous les intérêts, d'une exécution prompte et facile, et

sans aucune de ces conséquences que la politique la plus clairvoyante ne

peut prévoir ni prévenir.

L'Empereur ne peut désarmer, lorsque de si grands intérêts sont encore

en balance. La Russie occupe les places du Dniester, la Valachie et la

Moldavie, et renforce ses armées de ce côté, loin de songer à les

rappeler. L'Empereur, qui a toute confiance en l'Empereur Alexandre,

veut bien régler sa marche sur la sienne; mais il faut que les deux

Empires marchent d'un pas égal. Tel sera le principe de la conduite de

l'Empereur. Raison, justice, prudence ne lui permettent pas de prendre

un autre parti, et aucun obstacle ne pourra le détourner de cette route.

L'Empereur ne désarmera pas. Il n'évacuera les États prussiens que quand

les négociations pour la paix avec la Turquie seront recommencées, et

que l'Empereur Alexandre aura déclaré que son intention est de restituer

la Valachie et la Moldavie, ou bien il évacuera partiellement, lorsque

les arrangements dont je vous ai parlé, arrangements relatifs à un

nouvel état de choses, auront été convenus entre les deux puissances.

L'Empereur est prêt pour l'un ou l'autre parti. L'un et l'autre lui

conviennent. En regardant comme plus avantageux à la Russie

l'arrangement qui lui laisserait la Valachie et la Moldavie, il le

préférerait pour cette unique raison; mais il faudrait, au préalable,

s'entendre sur les conditions de l'arrangement et sur la forme à lui

donner. Il faudrait, sur les bases que je vous ai développées, qu'il fût

fait une convention interprétative du traité de Tilsit, que vous seriez

autorisé à signer. Elle garantirait à la Porte l'intégrité des provinces

qui lui seraient laissées. Cette convention resterait secrète. Chacun

des deux Empereurs énoncerait d'une manière publique son refus d'évacuer

telle ou telle province sous de spécieux prétextes; et l'on arriverait à

faire à Paris, d'une part, un traité entre la Russie et la Turquie, sous

la médiation de la France, de l'autre part, une convention entre la

France et la Prusse, sous la médiation de la Russie, pour sanctionner

les arrangements qui auraient été convenus secrètement entre les deux

grandes puissances.

Telles sont donc, Monsieur, sur ce point important de politique, les

intentions de l'Empereur. Ce qu'il préférerait à tout serait que les

Turcs pussent rester en paisible possession de la Valachie et de la

Moldavie. Cependant le désir de ménager le cabinet de Saint-Pétersbourg

et de s'attacher de plus en plus l'empereur Alexandre ne l'éloigne pas

de lui abandonner ces deux provinces moyennant une juste compensation à

prendre dans les provinces prussiennes; et enfin, quoique très éloigné

du partage de l'Empire turc et regardant cette mesure comme funeste, il

ne veut pas qu'en vous expliquant avec l'empereur Alexandre et son

ministre, vous la condamniez d'une manière absolue; mais il vous

prescrit de représenter avec force les motifs qui doivent en faire

reculer l'époque. Cet antique projet de l'ambition russe est un lien qui

peut attacher la Russie à la France, et, sous ce point de vue, il faut

se garder de décourager entièrement ses espérances.

J'ai d'abord, Monsieur, apporté votre attention sur cet objet de la

mission que vous avez à remplir, puisqu'il est le plus important par ses

conséquences et celui qui embrasse le plus d'intérêts; mais il n'est pas

le premier dont vous ayez à vous occuper. Avant d'en venir là, il faut

que la Russie ait déclaré la guerre à l'Angleterre. La conduite de

l'Angleterre dans la Baltique est seule un motif de guerre et le

prétexte le plus spécieux. La Russie affaiblirait sa propre dignité si

elle souffrait, sans se venger, un pareil attentat dans une mer dont

elle protège l'indépendance. Elle affaiblirait sa considération au

dehors, sa puissance au dedans. La guerre dût-elle être immédiatement

suivie de la paix, il faut qu'elle soit déclarée, que le ministre russe

à Londres soit rappelé, que l'ambassadeur anglais soit chassé. Ce devoir

est imposé à la Russie, non seulement par toutes les convenances

politiques, mais encore par le traité de Tilsit, qui lui en fait une

obligation expresse. Il est impossible de douter qu'elle ne soit remplie

au moment où vous arriverez à Saint-Pétersbourg. La Russie devra alors

faire déclarer la Suède pour la cause commune et l'y contraindre en cas

de refus. La Suède doit, comme la Russie, défendre l'indépendance de la

Baltique. Le Danemark, par le traité qu'il vient de conclure avec la

France, a pris l'engagement de s'unir aux mesures qui auront pour objet

de forcer la Suède à prendre parti pour le continent. Faites juger que

si la chose est jugée absolument nécessaire, une armée française et

danoise sera prête à entrer en Scanie, par la Norvège, lorsque la Russie

envahirait la Finlande.

L'Autriche a d'elle-même, et d'après de simples insinuations verbales,

adhéré aux voeux de la France. Vous trouverez ci-joint un extrait de la

dernière dépêche de ce cabinet au prince Starhemberg, qui doit amener le

prompt départ de cet ambassadeur, et l'Autriche va être en guerre avec

l'Angleterre. Grand et puissant effet de l'alliance des deux premières

puissances du globe! À leur voix le continent se lève tout entier et va,

au gré de leurs désirs, se coaliser contre l'ennemi du continent. Cet

état de guerre de tant de puissances contre les insulaires, qui

anéantira leur commerce, paralysera leur industrie, rendra stérile pour

eux la mer, le plus fertile de leurs domaines, est une belle conception,

et le plan le plus vaste comme le plus difficile à exécuter; il est

exécuté. On peut en attendre d'utiles résultats, ce qui n'empêchera pas

d'y joindre un plan d'opérations actives, auxquelles serviraient les

flottes dont on peut encore disposer.

On pourra songer à une expédition dans les Indes; plus elle paraît

chimérique, plus la tentative qui en serait faite (et que ne peuvent la

France et la Russie?) épouvanterait les Anglais. La terreur semée dans

les Indes anglaises répandrait la confusion à Londres, et certainement

quarante mille Français auxquels la Porte aurait accordé passage par

Constantinople, se joignant à quarante mille Russes venus par le

Caucase, suffiraient pour épouvanter l'Asie et pour en faire la

conquête. C'est dans de pareilles vues que l'Empereur a laissé

l'ambassadeur qu'il avait nommé pour la Perse se rendre à sa

destination.

Il me reste à vous entretenir d'autres objets qui ont un rapport moins

direct avec la politique, et dont l'idée n'a pu être suggérée à

l'Empereur que par son extrême sollicitude pour les intérêts de

l'Empereur Alexandre. La Russie éprouve un grand mal-être par le

résultat des dettes qu'elle a faites pendant la dernière guerre. La

guerre maritime accroîtra cet embarras, en la privant de ses débouchés

ordinaires. L'Empereur propose d'y suppléer, en faisant faire, dans le

courant de l'hiver ou au printemps, des achats pour plusieurs millions

de bois de mâture et autres objets d'approvisionnement pour la marine.

Ces objets seraient payés aussitôt qu'ils seraient fournis; ils

resteraient en dépôt dans les ports de Russie jusqu'au moment où le

transport en deviendrait possible, mais il faudrait que ce dépôt fût

sacré et qu'on donnât toute garantie que, même en cas de guerre entre

les deux empires, il n'y serait porté aucune atteinte, et que les agents

français chargés de sa garde et de sa surveillance jouiraient de toute

liberté et de toute sûreté.

L'Empereur, dans les mêmes vues, se propose de faire construire trois

vaisseaux de soixante-quatorze canons dans les ports de Russie, mais il

demanderait une pareille garantie.

Ces mesures occuperaient des bras, verseraient de l'argent et seraient

propres à prévenir quelques mécontentements. Elles doivent être

agréables à l'Empereur Alexandre, et c'est sous ce point de vue qu'il

faut les présenter.

L'Empereur tient à l'exécution du traité de commerce de 1787, traité qui

n'est ni avantageux ni désavantageux à la France, et dont la durée n'est

pas exprimée. Mais, dans son esprit de modération et d'équité,

l'Empereur ne réclame pas pour les Français des privilèges inusités dans

d'autres pays. Il ne s'opposerait pas à un système général que paraît

avoir embrassé le ministère russe et qui a pour objet la destruction des

corporations de négociants étrangers. Il désire que la nation française

soit toujours la mieux traitée, mais non au détriment des négociants

russes et d'une manière opposée aux vues de l'administration. Tous les

règlements qui sont surtout nuisibles aux Anglais lui paraîtront

convenables. Il est utile que les commerçants français soient favorisés;

il est plus utile encore que le commerce anglais soit soumis à des

entraves et totalement découragé.

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 62 / 95 题