LA CONVENTION.

Parallèlement aux causeries vagues et aux insinuations à demi-mot, la

négociation positive avait repris et suivait lentement son cours. À leur

retour de Weimar, les empereurs avaient trouvé que, si MM. de Champagny

et Roumiantsof s'étaient mis d'accord sur certaines des clauses à

insérer dans le traité, plusieurs articles les arrêtaient; se réservant

de lever par eux-mêmes ces obstacles, Napoléon et Alexandre voulurent

que le travail de leurs ministres se continuât sous leur surveillance

immédiate; tout débat revenait devant eux en appel. Il y avait entre

leur hôtel et leur chancellerie d'incessantes allées et venues;

Champagny et Roumiantsof se quittaient, se retrouvaient jusqu'à quatre

fois par jour pour prendre et se transmettre les ordres de leurs

maîtres. Sur le point de monter à cheval, pressé d'aller rejoindre

Napoléon, Alexandre voyait arriver son ministre, fort en peine, qui lui

signalait quelque nouveau litige et sollicitait des instructions:

«L'empereur Napoléon m'attend, disait-il alors, j'arrangerai tout cela

avec lui[622]», et durant la promenade ou au cours de l'entretien du

soir, on s'appliquait à trouver la formule qui devait tout concilier. On

transigeait sur certaines questions; d'autres étaient écartées, et,

grâce à ce procédé qui voilait de trop fréquents désaccords, la

convention prenait forme dans ses différentes parties.

[Note 622: Champagny à Napoléon, 11 octobre 1808. Les lettres par

lesquelles le ministre des relations extérieures rend compte au

souverain de la discussion jour par jour, figurent aux Archives

nationales, AF, IV, 1697. Thiers en a publié une partie, IX, 325 à 327.]

Le préambule et les articles 1 à 3 exprimaient le but à atteindre,

c'est-à-dire la conclusion de la paix générale, et réglaient les

démarches à tenter auprès de l'Angleterre. On proposerait à cette

puissance de traiter; on nommerait des plénipotentiaires chargés de se

rendre au lieu qu'elle désignerait; dans la négociation, la France et la

Russie agiraient de concert, se communiqueraient toutes les propositions

de la partie adverse, ne sépareraient jamais leurs intérêts: toutes

clauses d'usage en pareil cas et qui ne fournirent matière à aucune

difficulté.

Sur quelles bases se ferait la paix avec l'Angleterre? C'est à ce sujet

que la France et la Russie s'assuraient cette réciprocité d'avantages

qui formait la règle de leur alliance: indépendamment de leurs

possessions antérieures, elles se garantissaient l'une à l'autre toutes

les conquêtes qu'elles avaient réalisées ou poursuivies depuis Tilsit,

la première dans le midi de l'Europe, la seconde dans le Nord et en

Orient.

On convenait d'abord, par l'article 4, de traiter d'après l'état actuel

des possessions, chacun devant conserver ce qu'il occupait. Mais cette

promesse générale ne suffisait pas à rassurer deux ambitions également

méfiantes, qui voulaient de positives sûretés. D'ailleurs l'Espagne, en

pleine insurrection, échappait de fait à notre _uti possidetis_, et

Napoléon tenait néanmoins à ce que l'attribution de ce royaume à sa

dynastie fût placée expressément sous la garantie russe. Le Tsar dut

donc s'obliger, par l'article 6, «à regarder comme condition absolue de

la paix que l'Angleterre reconnaîtrait le nouvel ordre de choses établi

par la France en Espagne». Quant aux changements opérés ou préparés

depuis un an au delà des Alpes, Napoléon se satisfit d'une simple lettre

qui lui fut adressée par Alexandre et portait reconnaissance anticipée

de tout ce qu'il déciderait «sur le sort du royaume d'Étrurie et celui

des autres États d'Italie[623]».

[Note 623: Cette lettre a été publiée dans la _Correspondance de

Napoléon_, XVII, 648, en note.]

En regard de ces stipulations tout à l'avantage de la France figuraient

les engagements corrélatifs de Napoléon: c'était d'abord l'article 5,

dans lequel ce monarque, reprenant les termes employés pour l'Espagne,

s'obligeait à «regarder comme condition absolue de la paix avec

l'Angleterre qu'elle reconnaîtrait la Finlande, la Valachie et la

Moldavie comme faisant partie de l'empire de Russie».

Était-il nécessaire de s'expliquer plus amplement sur l'abandon que la

France faisait à son alliée de la province suédoise et des deux

provinces turques? Alexandre avait demandé tout d'abord que l'annexion

de la Finlande à ses États fût explicitement reconnue, et Napoléon ne se

montrait pas éloigné d'y consentir[624]. Puis cette prétention fut

abandonnée: le Tsar y voyait peu d'avantages, la France n'ayant jamais

fait difficulté de sacrifier la Suède; il y reconnaissait quelques

dangers, car Napoléon pourrait exiger en retour d'autres satisfactions.

Le nom de la Finlande ne parut donc que dans l'article susmentionné. Le

sort des autres parties de la monarchie suédoise ne paraît pas avoir été

mis en question, bien qu'Alexandre reçût toute liberté pour continuer et

pousser la guerre au Nord: on convint seulement, par l'article 13, de

procurer au Danemark un agrandissement proportionné à ses épreuves et à

ses services.

[Note 624: Champagny à Napoléon, 11 et 12 octobre 1808.]

Pour la Moldavie et la Valachie, la question se posait différemment, et

Napoléon, bien qu'il sentit que l'attitude de l'Autriche, en rendant

indispensable l'accord avec la Russie, l'obligeait à plus de

condescendance, formulait encore quelques réserves. Il offrait sa parole

de ne point mettre obstacle à l'annexion des Principautés par la Russie,

mais priait son allié de ne point user sur-le-champ de cette latitude et

de lui garder le secret quelques mois; il désirait que la Russie

attendît, avant de signifier aux Turcs sa volonté de garder les deux

provinces et de leur offrir la paix à ce prix, l'issue des négociations

avec Londres. Son raisonnement était le suivant: le cabinet de

Saint-James emploie de persévérants efforts pour se réconcilier avec la

Porte et l'attirer dans son alliance; les Turcs hésitent encore, car ils

n'ont pas perdu toute foi en Napoléon et s'imaginent que la France les

aidera à sauvegarder l'intégrité de leur territoire. Mais que le Tsar,

au sortir d'Erfurt, réclame d'eux impérieusement l'abandon des deux

provinces, ils connaîtront que la France les a délaissés, trahis,

livrés. Dans l'excès de leur désespoir, ils se rejetteront violemment

vers l'Angleterre et mettront à sa disposition toutes les ressources de

leur empire. Notre ennemie, qu'on s'était flatté d'enfermer dans son

domaine maritime, reprendra terre en Orient comme en Espagne et,

ressaisissant le continent d'Europe par ses deux extrémités, se sentira

mieux placée pour soutenir la lutte et encouragée à la poursuivre. «Elle

retrouvera un allié, disait la note déjà citée[625], des débouchés pour

ses manufactures et pénétrera dans la mer Noire. La paix serait plus

difficile, et la guerre plus désavantageuse pour la Russie.»--«Et si la

paix était faite entre la Russie et la Porte», reprenait Napoléon en

personne, faisant valoir un autre argument, «pendant que les

négociations auraient lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui

aurait plus d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre

verrait plus clair dans les affaires qui seraient traitées à Erfurt; et

le traité fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de

partage sont éloignées, et l'effrayerait moins[626].» Que la Russie se

contente donc encore d'occuper les deux provinces, qu'elle les considère

comme son bien, les administre et les organise à son gré, s'y défende

contre toute attaque, mais qu'elle renonce à en exiger immédiatement la

cession à Constantinople: il ne s'agit point pour elle d'ajourner

l'exercice, mais seulement l'affirmation publique de son droit.

[Note 625: Pages 432-433.]

[Note 626: _Corresp._, 14364.]

Par malheur, toute restriction, si légère qu'elle fût, à la jouissance

des avantages concédés, avait le don d'émouvoir les Russes et de les

indisposer. S'il était un point sur lequel Alexandre et son ministre

eussent apporté à Erfurt une opinion toute faite, sur lequel ils fussent

parfaitement fixés, résolus à décliner toute transaction, c'était la

nécessité reconnue par eux de procurer à l'empire un agrandissement

immédiat aux dépens de la Turquie. À cet égard, leur parti était arrêté,

irrévocable. Le grand reproche qu'ils adressaient à la politique

française était de ne les avoir jusqu'à présent payés que d'espérances.

Depuis un an, Napoléon les remettait sans cesse. Inquiets de ces délais

répétés, fatigués de l'attente, ils avaient hâte d'en sortir, et

Roumiantsof s'exprimait à ce sujet avec une franchise presque brutale:

«Nous ne pouvons, disait-il à Champagny, consentir à prolonger l'état de

choses qui existe depuis un an; il a été trop contraire à nos intérêts;

nous sommes venus ici tout exprès pour vous déclarer que nous allions y

mettre un terme[627].» Forts des prétendues paroles de Tilsit, des

services rendus par la Russie à la cause commune, ils arrivaient en

créanciers pressés, avides de jouir, et réclamaient le payement d'une

dette qu'ils considéraient comme exigible depuis de longs mois.

Préférant une satisfaction partielle, mais accordée sur l'heure, à la

perspective d'avantages illimités, aimant mieux recevoir les

Principautés tout de suite que la promesse de Constantinople, ils

brûlaient de présenter à la Russie un avantage définitivement acquis, et

l'on eût dit que le Tsar avait juré à ses peuples de ne point revenir

d'Erfurt sans leur rapporter un lambeau de la Turquie.

[Note 627: Champagny à Napoléon, 6 octobre 1808.]

De plus, dans leurs rapports avec Napoléon, Alexandre et Roumiantsof en

étaient venus à un tel point de défiance que toute parole de l'Empereur

prenait pour eux un sens suspect et renfermait un piège. Dans le cas

présent, le sursis réclamé leur semblait impliquer une réserve sur le

fond même de leur droit. Si Napoléon, se disaient-ils, prétendait les

ajourner à nouveau, c'était avec l'espoir de les tromper et de les

frustrer. Tandis qu'ils s'abstiendraient d'agir, tarderaient à exiger

des Turcs une renonciation expresse, à se munir d'un titre formel,

Napoléon soumettrait l'Espagne. Cette tâche achevée, son attention se

reporterait sur l'Orient. Si la paix n'était pas faite avec

l'Angleterre, il reviendrait à ses idées primitives: retrouvant les

Russes toujours en guerre avec la Porte, il en profiterait pour leur

proposer le partage, et ce lui serait un moyen de balancer l'effet de

ses concessions d'Erfurt par des avantages plus considérables pour la

France, de susciter d'interminables difficultés, de remettre tout en

question[628]. D'autre part, si la paix avec l'Angleterre se concluait

avant que la Russie eût réglé son différend avec la Porte, quelle

garantie aurait Alexandre contre une nouvelle évolution de la politique

napoléonienne? L'Empereur, à qui l'alliance du Nord ne serait plus

indispensable, ne pourrait-il se retourner vers les Turcs, appuyer,

seconder leur résistance à de tardives prétentions, et reprendre

subrepticement ce que d'impérieuses nécessités l'avaient seules obligé

de céder? Il fallait donc que la question orientale, loin de rester

entr'ouverte, ainsi que le voulait une politique insidieuse, fût close

sur-le-champ, en quelques semaines, avant que Napoléon pût se passer de

la Russie et alors que son intérêt demeurait le garant de sa sincérité.

D'ailleurs, Alexandre et son ministre avaient hâte de mettre la dernière

main à leur oeuvre sur le Danube pour retrouver eux-mêmes leur liberté

d'action en Europe, pour n'avoir plus besoin de Napoléon, et ce fut avec

le parti pris de se montrer intraitable que Roumiantsof aborda la

discussion des articles par lesquels le projet français, inspiré par

l'Empereur, préparé par Talleyrand, soutenu par Champagny, essayait de

régler le sort immédiat et la destinée future des Principautés.

[Note 628: Roumiantsof à Alexandre, 27 décembre 1808-8 janvier 1809.

Archives de Saint-Péterebourg.]

Ce projet, dans sa rédaction primitive, contenait un article, le

huitième, ainsi conçu: «S. M. l'empereur de Russie, d'après les

révolutions et changements qui agitent l'empire ottoman et qui ne

laissent aucune possibilité de donner et par conséquent aucune espérance

d'obtenir des garanties suffisantes pour les personnes et pour les biens

des habitants de la Valachie et de la Moldavie, étant résolu à ne point

s'en dessaisir, d'autant plus que leur possession seule peut donner a

son empire une frontière naturelle et nécessaire, S. M. l'empereur

Napoléon _ne s'oppose point_ aux déterminations de S. M. l'empereur de

toutes les Russies[629].» Alexandre et Roumiantsof trouvèrent ces

expressions trop faibles et proposèrent de leur en substituer d'autres.

«S. M. l'empereur Napoléon, dirait-on, _consent_ à ce que l'empereur de

Russie possède en toute souveraineté la Valachie et la Moldavie, en

prenant le Danube pour frontière, et _en reconnaît dès ce moment la

réunion à l'empire de Russie_...» Après quelque résistance, Napoléon

admit que son acquiescement aux vues d'Alexandre fût ainsi précisé, et

la rédaction russe fut acceptée. «S'il est une manière plus formelle,

plus énergique, disait Champagny, d'exprimer ce consentement, cette

reconnaissance, nous l'adopterons, mais, au nom de ce grand intérêt de

la pacification, bornez-vous à cela dans ce moment[630]», et la

discussion se renouvela avec plus de force sur l'article suivant.

[Note 629: Archives nationales, AF, IV, 1697.]

[Note 630: Champagny à l'Empereur, 6 octobre 1808.]

Cette disposition accordait à la Russie le droit de négocier directement

avec la Porte, sans notre intermédiaire, l'acquisition des Principautés,

et Napoléon, qui avait voulu d'abord retenir sa qualité de médiateur,

afin de conserver la direction des pourparlers, se contentait finalement

de cette simple réserve: «Il ne sera donné à la Porte aucun éveil sur

les intentions de la Russie, que l'on n'ait connu l'effet des

propositions faites par les deux puissances à l'Angleterre.» Cette

phrase, péremptoirement repoussée par Roumiantsof, devint pour l'entente

une nouvelle pierre d'achoppement.

Après plusieurs conférences, après une discussion finale de deux heures,

Champagny reconnut chez son interlocuteur un préjugé systématique qui le

rendait sourd à tout argument: «Cette obstination de M. de Roumiantsof,

écrivait-il à l'Empereur, n'est pas le produit du moment; elle tient à

de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une attente impatiemment

supportée, enfin à l'opinion que, dans le moment actuel, rien ne peut

s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je désespère de la

vaincre[631].»

[Note 631: THIERS, X, 327.]

Le ministre avouant son impuissance et se dérobant, l'Empereur le

remplaça dans la lutte, donna de sa personne, essaya de fléchir

Alexandre; mais ses efforts se brisèrent à nouveau contre la patiente

ténacité de son allié. Enfin ce débat, devenu menaçant pour le sort de

l'alliance, se termina par une transaction. Napoléon consentit que

l'article ne fît mention d'aucun terme, n'imposât aux Russes aucun

délai: il fut convenu seulement que notre diplomatie à Constantinople

n'aurait pas à appuyer leurs revendications, resterait libre de ménager

les susceptibilités ottomanes et de démentir tout concert entre les deux

cours impériales aux dépens de la Turquie. De plus, Alexandre donna sa

parole qu'il ne prononcerait pas ses exigences et ne mettrait point ses

troupes en mouvement avant le 1er janvier 1809[632]; à cette date,

l'Angleterre aurait pris son parti sur les ouvertures de paix, se serait

engagée par une réponse, et le retour de la Turquie à son alliance, s'il

venait à se produire, ne saurait influer rétrospectivement sur ses

décisions. Cette réserve purement verbale n'apparut point dans l'article

9, qui fut rédigé définitivement comme il suit:

[Note 632: Cet engagement est rappelé et expliqué dans le rapport de

Roumiantsof à Alexandre des 27 décembre 1808-8 janvier 1809. Archives de

Saint-Pétersbourg. Voy. aussi le rapport de Caulaincourt à l'Empereur du

22 novembre 1808.]

«Sa Majesté l'empereur de Russie s'engage à garder dans le plus profond

secret l'article précédent (celui qui reconnaît la réunion des

Principautés à la Russie) et à entamer, soit à Constantinople, soit

partout ailleurs, une négociation, afin d'obtenir à l'amiable, si cela

se peut, la cession de ces deux provinces. La France renonce à sa

médiation. Les plénipotentiaires ou agents des deux puissances

s'entendront sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre

l'amitié existant entre la France et la Porte, ainsi que la sûreté des

Français résidant dans les Échelles, pour empêcher la Porte de se jeter

dans les bras de l'Angleterre.»

L'article subséquent spécifia le concours éventuel que les deux

puissances auraient à se prêter contre l'Autriche. Ici encore, le traité

appliquait le principe d'un échange de services entre la France et la

Russie sur le terrain de leurs intérêts respectifs. Si l'Autriche

attaquait la Russie en Orient et s'alliait aux Turcs pour sauver les

Principautés, Napoléon ferait marcher contre elle; par réciprocité, si

l'Autriche se mettait en guerre contre la France, le Tsar embrasserait

notre cause, «devant considérer ce cas comme un de ceux de l'alliance

générale qui unit les deux empires».

Quelques-unes des dispositions finales du traité achevaient de

caractériser l'oeuvre tout entière. Conformément au principe posé par

Napoléon, l'acte d'Erfurt ne se donnait pas pour but de régler à tout

jamais les rapports entre la Russie et la France, ni même de dresser un

plan définitif d'opérations contre l'Angleterre: c'était un premier

concert de mesures, à la suite duquel, s'il y avait lieu, on aviserait à

s'entendre sur des moyens plus énergiques. Cette pensée ressort

nettement de l'article 12: «Si les démarches faites par les deux hautes

parties contractantes pour ramener la paix, y était-il dit, sont

infructueuses..., Leurs Majestés Impériales se réuniront de nouveau,

dans le délai d'un an, pour s'entendre sur les opérations de la guerre

commune et sur les moyens de la poursuivre avec toutes les forces et

toutes les ressources des deux empires.» C'était dans cette nouvelle

entrevue que l'on aurait à aborder le problème laissé en suspens, à

examiner si le partage de l'Orient ne s'imposait point comme suprême

moyen de coercition contre l'Angleterre.

En attendant, il convenait que la proie demeurât intacte, qu'aucune part

n'en fût prématurément distraite, sauf celle qui venait d'être détachée

au profit de la Russie: «Les hautes parties contractantes s'engagent

d'ailleurs, disait l'article 16, à maintenir l'intégrité des autres

possessions de l'empire ottoman, ne voulant ni faire elles-mêmes ni

souffrir qu'il soit fait aucune entreprise contre aucune partie de cet

empire sans qu'elles en soient préalablement prévenues.» Qu'on se garde

toutefois de voir dans ce sursis accordé par Napoléon à la monarchie

orientale une véritable permission de vivre. Pour l'Empereur, l'article

s'interprétait en ce sens que les deux cours s'interdisaient de porter

l'une sans l'autre la main sur la Turquie, s'engageaient à la défendre

contre les entreprises de tiers ambitieux, la plaçaient sous leur garde

jalouse, se réservaient de fixer seules l'heure et les conditions du

partage; c'était moins pour l'empire ottoman une garantie réelle qu'une

mise sous séquestre.

Ainsi se trouva établi le texte du traité, qu'on se promettait de tenir

secret pendant dix ans. Napoléon avait discuté et admis une à une les

clauses de cet acte, très différent de celui qu'il s'était proposé de

signer à Erfurt, sans que l'on sût encore s'il agréerait l'ensemble de

l'oeuvre, s'il s'en contenterait, s'il ne viendrait pas brusquement

élever ou renouveler d'autres prétentions. À cet égard, ses ministres

eux-mêmes ne se flattaient pas de posséder toute sa pensée. Certes, il

eût souhaité que l'accord fût plus étendu, plus explicite, qu'il prévît

mieux certaines éventualités. Il insistait toujours pour que les

engagements contre l'Autriche fussent aussi développés que possible.

Méditant déjà d'enlever la Hollande aux mains hésitantes du roi Louis et

de la relier plus étroitement au système continental en la réunissant à

l'empire, il eût voulu qu'un article fît allusion à ce royaume et lui en

abandonnât la disposition. Mais ces exigences en faisaient naître

d'autres chez Alexandre: les incidents se multipliaient, altéraient les

rapports sans amener de résultats positifs: à la longue, la fatigue

venait; la vie d'Erfurt, avec la répétition des mêmes divertissements,

des mêmes débats, n'offrait plus de charme aux deux souverains: ils

avaient hâte de conclure et de se quitter. À la fin, ils prirent le

parti de s'en tenir aux dispositions formulées, de n'en pas dire

davantage, dans la crainte qu'à vouloir trop préciser on n'arrivât à

constater de profonds et dangereux dissentiments. On se contenta d'avoir

assuré le présent, et, le 12 octobre, on signa, suivant le mot énergique

d'un témoin, «en fermant les yeux, pour ne pas voir dans l'avenir[633]».

[Note 633: _Documents inédits_. Le texte de la convention se trouve

dans la _Correspondance de Napoléon_, n° 14372, et dans le _Recueil_ de

M. DE CLERCQ, II, (284-86).]

La tâche des empereurs n'était pas terminée. Il leur fallait arrêter les

termes de leur lettre commune au roi d'Angleterre; il leur restait aussi

à rédiger leur réponse individuelle à l'empereur d'Autriche, puisqu'ils

n'avaient pu s'entendre pour un langage identique.

Alexandre consentit que la lettre au roi Georges fût conçue dans les

termes les plus propres à effrayer l'Angleterre sur les suites d'un

refus; on mit dans la bouche des deux monarques un langage modéré,

habile et digne; on ne laissa apparaître que derrière un sincère désir

de conciliation la possibilité de suprêmes bouleversements.

«Sire, disait la lettre, les circonstances actuelles de l'Europe nous

ont réunis à Erfurt. Notre première pensée est de céder au voeu et au

besoin de tous les peuples et de chercher, par une prompte pacification

avec Votre Majesté, le remède le plus efficace aux malheurs qui pèsent

sur toutes les nations. Nous en faisons connaître notre sincère désir à

Votre Majesté par cette présente lettre.

«La guerre longue et sanglante qui a déchiré le continent est terminée

sans qu'elle puisse se renouveler. Beaucoup de changements ont eu lieu

en Europe. Beaucoup d'États ont été bouleversés. La cause en est dans

l'état d'agitation et de malheur où la cessation de commerce maritime a

placé les plus grands peuples. _De plus grands changements encore

peuvent avoir lieu, et tous contraires à la politique de la nation

anglaise._ La paix est donc à la fois dans l'intérêt des peuples du

continent comme dans l'intérêt des peuples de la Grande-Bretagne.

«Nous nous réunissons pour prier Votre Majesté d'écouter la voix de

l'humanité, en faisant taire celle des passions, de chercher, avec

l'intention d'y parvenir, à concilier tous les intérêts, et, par là,

_garantir toutes les puissances qui existent_, et assurer le bonheur de

l'Europe et de cette génération à la tête de laquelle la Providence nous

a placés[634].»

[Note 634: _Corresp._, n° 14373.]

Il fut convenu que cet écrit serait porté de Boulogne à Douvres à bord

d'un bâtiment parlementaire français: expédié par le comte Roumiantsof à

M. Canning, secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, il serait

accompagné d'une lettre d'envoi offrant de traiter d'après la base de

l'_uti possidetis_ et «toute autre fondée sur la justice, la réciprocité

et l'égalité qui doivent régner entre toutes les grandes nations[635]».

En même temps, M. Roumiantsof viendrait s'établir pour quelque temps à

Paris, afin de suivre, comme plénipotentiaire de Russie, les

négociations avec l'Angleterre.

[Note 635: La lettre de Roumiantsof figure dans la _Correspondance

de Napoléon_, XVII, 638. en note.]

Relativement à l'Autriche, la divergence d'opinion entre les deux

souverains s'était traduite, dès le début de l'entrevue, par un langage

dissemblable à M. de Vincent. Après l'arrivée du courrier d'Andréossy,

Napoléon avait accueilli «très vivement» l'envoyé autrichien, la colère

dans les yeux, la menace à la bouche. «Faudra-t-il toujours, lui dit-il,

que je trouve l'Autriche sur mon chemin, en travers de mes projets? Je

voulais vivre avec vous en bonne intelligence, vous faire de grands

avantages: cependant, c'est quand tout paraissait réglé, fini entre

nous, que vos armements sont venus mettre l'Europe en alarme. Que

prétendez-vous? Le traité de Presbourg a irrévocablement fixé votre

sort. Voulez-vous remettre en question ce qu'il a décidé? Alors, c'est

la guerre que vous cherchez; je dois m'y préparer, et je vous la ferai

terrible. Je ne la désire ni ne la crains; mes moyens sont immenses;

l'empereur Alexandre est et restera mon allié: vos insinuations, vos

offres ne l'ont pas ébranlé; il remplira scrupuleusement ses

obligations, j'en ai la certitude, et dirigera contre vous toutes les

forces de son empire. Dans ces conditions, l'instant vous est-il propice

pour m'attaquer? C'est à vous d'en juger, l'avenir vous donnera tort ou

raison. Et pourtant, ne serait-il pas temps de vous tenir tranquilles,

après avoir quatre fois succombé, de vous consacrer à l'amélioration de

vos finances, à votre prospérité intérieure? Votre véritable intérêt

n'est-il pas de licencier vos milices, de réduire vos troupes de ligne,

qui elles-mêmes sont encore trop nombreuses, lorsqu'aucun danger ne vous

menace et que vous ne pouvez avoir d'ennemis que ceux que vous vous

ferez par vos provocations et vos armements inconsidérés?»

Au reste, ajoutait l'Empereur, il ne se laisserait plus braver

impunément; à la première proclamation belliqueuse, il répondrait par la

guerre et ne poserait plus les armes avant d'avoir réduit à cent mille

hommes les forces de l'Autriche. Il se radoucissait toutefois par

instants, laissait entendre que, si l'on reprenait à Vienne une attitude

pacifique, il éloignerait ses troupes, retirerait ses garnisons des

places de l'Oder: «En attendant, dit-il avec un sourire, je vais rendre

Berlin à la reine de Prusse.» Mais il revenait toujours à ses deux

exigences principales: l'Autriche devait renoncer à tous armements

extraordinaires, reconnaître les rois français d'Espagne et de

Naples[636].

[Note 636: Dépêche de Champagny à Andréossy du 1er octobre 1808,

racontant la conversation de l'Empereur avec l'envoyé autrichien.

Archives des affaires étrangères, Vienne, 381. Dépêche de Vincent à

Stadion, citée par HASSEL, 280-281, d'après les archives de Vienne.]

Au sortir de cet orageux entretien, le baron de Vincent vit le Tsar en

particulier; il s'attendait à retrouver dans la bouche de ce monarque,

sous une forme peut-être adoucie, les reproches et les injonctions du

terrible empereur. Quelle ne fut pas sa joie, lorsque Alexandre, évitant

toute allusion au désarmement, sur lequel Napoléon avait tant insisté,

mit au contraire une sorte d'affectation à reconnaître le caractère

purement organique et par suite irréprochable des mesures prises: «Nul

n'a le droit, disait-il, d'intervenir dans les affaires intérieures d'un

autre État.» Il se bornait à conseiller une attitude prudente,

réfléchie, dans l'intérêt même de l'Autriche, «qui n'avait point de

meilleur ami que lui, et qu'il se sentait engagé d'honneur à préserver

de toute atteinte[637]». Sa lettre à l'empereur François, très courte,

ne fit que reproduire la même assurance: «Je vous prie, disait-il,

d'être bien persuadé de l'intérêt que je prends à Votre Majesté et à

l'intégrité de son empire[638].» En un mot, sa préoccupation semblait

être de rassurer la cour de Vienne contre la crainte d'une attaque bien

plus que de lui interdire l'offensive.

[Note 637: Dépêche de Vincent du 1er octobre 1808. HASSEL, 280.]

[Note 638: Cette lettre, datée du 2-12 octobre 1808, a été publiée

par M. BEER, Zehn Jahre oesterreichischer Politik, p. 477.]

Parmi toutes les mesures réclamées par Napoléon envers cette puissance,

Alexandre, on se le rappelle, n'en avait adopté qu'une: il avait

consenti à réitérer ses efforts, en les combinant avec les nôtres, pour

obtenir la reconnaissance des nouveaux rois. Encore eut-il soin d'ôter à

cette démarche le caractère que Napoléon eût voulu lui donner, celui

d'une véritable mise en demeure, d'un ultimatum dont le rejet

entraînerait la rupture des relations: le prince Kourakine dut se borner

à exprimer un conseil et un voeu. Le cabinet de Vienne ayant opposé une

nouvelle fin de non-recevoir, Alexandre ne voulut pas peser davantage

sur les déterminations de son ancienne alliée et suspendit ses

instances; croyant plus que jamais à la candeur de l'Autriche, à

l'innocuité de ses préparatifs, il estimait avoir assez fait pour la

retenir en lui adressant un avertissement platonique: «Le grand objet,

écrivait-il à Roumiantsof, celui d'empêcher l'Autriche d'attaquer la

France et de provoquer un embrasement général, a été atteint, et d'après

ce que Anstett (le chargé d'affaires de Russie à Vienne, successeur du

prince Kourakine) mande, toutes ses mesures militaires ne sont que

défensives. Il est vrai que ces mesures ont augmenté considérablement

ses forces, mais je n'y vois pas de mal, et la France n'en sera que

moins empressée de rompre avec l'Autriche[639].»

[Note 639: Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808. Archives de

Saint-Pétersbourg.]

En somme, par suite des défaillances de la Russie, la partie

comminatoire du système proposé par Napoléon se trouva totalement

manquée. En la jugeant indispensable, l'Empereur n'avait jamais refusé

de lui donner pour pendant des explications et des procédés. Réduit à

ces seuls moyens, dont la valeur lui semblait problématique, il se

demandait sous quelle forme les employer, afin de les rendre un peu plus

efficaces, hésitait, prenait conseil[640]: il adopta enfin l'idée

d'écrire à François Ier une lettre détaillée, très franche, haute à la

fois et conciliante, où il exposait sans détour la gravité de la

situation, formulait ses demandes, mais affirmait, essayait de prouver

qu'il n'en voulait ni à l'existence ni à l'intégrité de l'Autriche[641].

En même temps, afin d'encourager cette cour à prendre des mesures de

désarmement, il lui en donna l'exemple et invita les princes du Rhin à

dissoudre leurs contingents, sauf à les remettre sur le pied de guerre

au moindre symptôme de danger: «Nous voulons, leur écrivait-il,

tranquillité et sûreté[642]», et cette phrase résumait toute sa

politique présente à l'égard de l'Autriche.

[Note 640: «Voyons, disait-il autour de lui, quels moyens

emploieriez-vous pour calmer ces bonnes gens?» _Documents inédits._]

[Note 641: _Corresp._, 14380.]

[Note 642: _Id._, 14382.]

Le sort de la Prusse fut un instant remis en question à la fin des

conférences. Le roi Frédéric-Guillaume s'était résigné à ratifier la

convention du 8 septembre: en se livrant de la sorte à merci, il

espérait fléchir le vainqueur et obtenir un adoucissement des charges

imposées à sa monarchie. «Le Roi, disait une note apportée à Erfurt par

le comte Goltz, en autorisant le soussigné à présenter et à faire usage

de cette ratification pure et simple des engagements contractés par la

susdite convention, sent en premier lieu que son refus ne serait pas

compatible avec les considérations dues à sa position. Il s'y est porté

de plus encore par un effet de la confiance illimitée que lui inspire la

magnanimité de Sa Majesté l'Empereur et Roi qui, assurément, ne voudra

pas la ruine de la Prusse,--et si, par cet acte de déférence, le Roi

renonce au droit de _négocier_ des modifications indispensablement

nécessaires à apporter au mode et à la détermination des termes des

payements à acquitter, il ne renonce pas à celui de les _solliciter_ de

la générosité de Sa Majesté Impériale et Royale et de prouver, en vertu

de la droiture de son caractère, qu'il est impossible d'acquitter au

terme prescrit par la convention la somme énorme de cent quarante

millions de francs, qui excède de beaucoup la totalité des ressources

restantes à la Prusse[643].» Suivait un tableau désolant des difficultés

financières du royaume; on y indiquait l'épuisement de ses revenus,

l'anéantissement de son crédit, et, cette pièce justificative à la main,

le comte Goltz se présentait en suppliant.

[Note 643: Archives nationales, AF, IV, 1697.]

Alexandre joignant ses efforts aux instances de l'envoyé prussien,

Napoléon ne se montra pas tout à fait inexorable; il fit remise à

Frédéric-Guillaume de vingt millions sur cent cinquante; il consentit

que les conditions et les époques de payement devinssent l'objet d'un

règlement ultérieur entre la France et la Prusse. Cette concession fut

spécifiée dans une lettre écrite par Napoléon à Alexandre, la veille de

leur séparation, le Tsar renonçant, de son côté, à se prévaloir de

l'article du traité de Tilsit qui faisait espérer à la Prusse, au moment

de la paix générale, quelques restitutions sur la rive gauche de l'Elbe.

«J'ai fait toutes mes affaires avec l'empereur de Russie[644]», écrivait

le 13 octobre Napoléon à son frère Joseph. En effet, cette laborieuse

conférence d'Erfurt, où tant et de si graves questions avaient été

agitées au milieu des plaisirs et des intrigues, touchait à son terme.

Le 14 octobre, Napoléon et Alexandre sortirent ensemble de la ville, au

milieu du cérémonial déjà déployé pour leur entrée. À cheval, suivis de

leur maison militaire, ils prirent le chemin de Weimar: près de

l'endroit où avait eu lieu leur rencontre, ils mirent pied à terre,

s'entretinrent encore quelques instants; enfin, après un échange

prolongé de cordialités, ils se séparèrent, et Alexandre, montant en

voiture, alla coucher à Weimar. À son arrivée dans cette ville, on

assure que son premier soin fut d'écrire à sa mère, afin de la rassurer

et de la plaisanter tout à la fois sur ses terreurs; faisant allusion

aux bruits d'enlèvement, de captivité, qui avaient couru, il aurait

tracé ces seules lignes: «Nous avons quitté la _forteresse_ d'Erfurt et

avec regret l'empereur Napoléon: je vous écris de Weimar[645].»

[Note 644: _Corresp._, 14378.]

[Note 645: Feuille de nouvelles jointe à la lettre de Caulaincourt

du 5 novembre 1808.]

Lorsque Napoléon eut vu s'éloigner les équipages russes, il revint vers

Erfurt, au pas, sans parler, et on le vit s'absorber dans une méditation

nuancée de tristesse[646]. Vers quels horizons se portait sa pensée

ardente, inquiète et profonde? Était-ce vers l'Espagne, qui l'attirait

et le repoussait tout à la fois, où il sentait la nécessité d'aller en

personne, où il répugnait pourtant à s'enfoncer, comme si un

pressentiment l'eût engagé à se défier de cet abîme? Ou bien, se

remémorant les incidents d'Erfurt, repassant l'oeuvre de la veille, se

prenait-il, sans en méconnaître la valeur, à en constater

l'imperfection?

[Note 646: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 6.]

L'entrevue d'Erfurt avait resserré momentanément nos liens avec la

Russie: tranchant par une série de transactions les différends soulevés

entre les deux cours, elle écartait de leurs rapports toute cause de

mésintelligence immédiate; elle garantissait à l'Empereur que la Russie

ne s'unirait point à nos ennemis pour nous prendre à revers, tandis que

la Grande Armée s'engagerait sur le chemin de Madrid: elle rendait moins

dangereuse l'hostilité grandissante de l'Autriche, la haine farouche de

la Prusse, la sourde révolte de l'Allemagne; elle prévenait

momentanément tout danger d'universelle coalition.

Avait-elle rempli le but plus élevé encore que lui avaient assigné

solennellement les empereurs? avait-elle préparé sérieusement, par un

grand effort à deux, la paix avec l'Angleterre et le repos du monde?

Cette terminaison de son oeuvre, Napoléon l'avait attendue pendant six

mois d'un colloque décisif avec le Tsar: amener l'Angleterre à traiter,

telle était la pensée obstinée, persistante, qu'il avait apportée à

Erfurt; elle éclatait dans toutes ses conversations intimes, avait

frappé les personnes de son entourage: «D'après ce que je pus remarquer

alors, dit l'une d'elles, l'Empereur tenait par-dessus tout à faire la

paix: pour y arriver, il paraissait réellement disposé à beaucoup de

concessions[647].» Au sortir d'Erfurt, il désirait toujours la paix,

mais n'y croyait plus; l'entrevue avait trompé ses espérances en

réduisant le concert de mesures contre l'Angleterre à une manifestation

vaine, en laissant subsister sur le continent toutes les chances de

guerre que les derniers événements y avaient accumulées.

[Note 647: _Documents inédits._]

Au moins, l'entrevue aurait-elle pour résultat de donner aux rapports

entre la France et la Russie une base fixe et solide, de rendre possible

entre Napoléon et Alexandre un retour de confiance et d'opérer dans

leurs sentiments respectifs une sincère rénovation? Si cet effet se

produisait, Napoléon, mieux assuré de la Russie, se trouverait plus fort

pour résister aux assauts de ses ennemis, briser des coalitions

partielles, développer ses moyens de guerre maritime, et peut-être la

prolongation de l'alliance formée à Tilsit, consacrée à Erfurt, le

conduirait-elle lentement à son but, à cette paix qu'il ne pouvait plus

attendre que de la lassitude et de l'épuisement de sa rivale.

Certes, Alexandre avait lieu de quitter Erfurt satisfait. Il avait gagné

deux provinces aussi vastes qu'un royaume, les plus utiles, les mieux

situées, les plus précieuses que la Russie pût désirer pour

l'accomplissement de ses desseins traditionnels. Établie définitivement

sur le Danube, maîtresse de cette frontière effleurée par Pierre le

Grand, conquise et abandonnée par Catherine II, la Russie distançait en

Orient toutes prétentions rivales, et marquait une étape importante,

peut-être décisive, sur le chemin de Constantinople. Mise désormais en

contact avec les parties vives et centrales de la Turquie, elle

presserait d'un poids plus fort sur cet empire désagrégé, se trouverait

toujours à portée de le dominer ou de le conquérir, de l'assujettir à

son influence ou d'en recueillir les dépouilles. Si plus tard Alexandre

n'eût point renoncé spontanément aux bénéfices de l'entrevue, on peut

croire que l'histoire de notre siècle eût changé; peut-être le problème

oriental eût-il été tranché par l'établissement définitif de la

prépondérance russe; peut-être verrions-nous le Tsar régner sur des

contrées qu'il n'a pu que partiellement affranchir.

La vive intelligence d'Alexandre percevait très nettement ces avantages,

s'en réjouissait, mais son imagination avait rêvé plus et se sentait

déçue. Pendant plusieurs mois, il avait vécu avec une grande espérance,

celle de procurer dès à présent à la Russie la conquête qui la ferait

maîtresse de l'Orient. Cette espérance, il ne l'avait pas spontanément

embrassée; elle lui avait été inspirée et suggérée par Napoléon; il y

avait résisté d'abord, puis s'y était abandonné, s'y était passionnément

attaché. C'était elle qui le soutenait dans les amertumes du présent;

s'il suivait Napoléon par des chemins obscurs, dangereux, c'était que

Constantinople restait à l'horizon, éclairant la voie, montrant le but,

rayonnant au loin d'une splendeur mystique. Aujourd'hui que l'image

enchanteresse s'était définitivement dérobée, revenu de lui-même a la

réalité, Alexandre la trouvait belle encore, mais inférieure à ce qu'il

s'était promis; il regrettait le songe évanoui, et son âme slave

souffrait de ne plus pouvoir rêver.

D'ailleurs, quelque prix qu'il reconnût au présent des Principautés, une

réflexion contrariait l'élan de sa reconnaissance. Ces provinces qu'on

lui octroyait aujourd'hui, ne les lui avait-on pas refusées

opiniâtrement pendant une année, car c'était les lui refuser que de

mettre à leur abandon des conditions inadmissibles. Si Napoléon cédait à

la fin, c'était que les événements contraignaient sa volonté: il cédait,

pensait Alexandre, parce que ses revers au delà des Pyrénées, avec leur

contre-coup en Allemagne, l'obligeaient de ménager à tout prix la

Russie, et la gratitude du Tsar allait à l'Espagne révoltée plus qu'à

Napoléon, se refusait à tenir compte d'une complaisance tardive et

forcée.

Charmé des avantages obtenus, Alexandre se retirait mécontent de celui

qui les lui avait accordés, confirmé définitivement dans son doute sur

la loyauté et les intentions de son allié. Ce doute, nous l'avons suivi

dans sa marche ascendante et ses progrès successifs. Nous l'avons

surpris en germe à Tilsit; nous l'avons vu croître sous l'empire d'une

brusque révolte, lorsque Napoléon avait proposé une deuxième mutilation

de la Prusse; nous lui avons vu prendre un développement nouveau au

printemps de 1808, lorsque l'Empereur, après avoir offert le partage, en

avait retardé l'exécution, lorsque l'immensité, l'extrême complication

de ses projets, son entreprise d'Espagne, point de départ de tous les

événements qui devaient entraîner sa perte, lui avaient fait éluder les

demandes et les satisfactions de la Russie. C'était l'Espagne encore,

l'Espagne fatale, qui, montrant en lui le spoliateur des dynasties

légitimes, le ravisseur de couronnes, avait fait franchir à Alexandre

une troisième étape dans la voie de la désaffection. C'était elle enfin,

cause première des terreurs ressenties et des armements opérés à Vienne,

qui avait jeté entre les deux empereurs cette question autrichienne sur

laquelle l'accord n'avait pu qu'imparfaitement s'opérer, après des

débats où Alexandre avait cru surprendre de nouveau chez son allié des

intentions attentatoires à la dignité et à l'indépendance des États. Ce

quatrième sujet de crainte et de suspicion avait porté au comble les

inquiétudes d'Alexandre, et Erfurt, où tout devait s'éclaircir et se

concilier, avait vu s'opérer le phénomène inverse de celui qui s'était

accompli à Tilsit. Sur les bords du Niémen, c'était la confiance qui

l'avait emporté dans l'esprit du Tsar, refoulant des sentiments

contraires sans les détruire; à Erfurt, la défiance avait repris

définitivement le dessus, comprimant un reste d'inclination. Si

l'empereur Alexandre n'était pas d'ores et déjà résolu à se détacher de

nous aussitôt qu'il aurait terminé la guerre turque, s'il ne fixait pas

dès à présent l'instant de la rupture, le moindre froissement, tout

changement en Europe qui dérangerait l'équilibre instable des rapports,

tout événement qui lui ferait paraître Napoléon plus menaçant et plus

redoutable encore, suffirait à déterminer sa défection, à le rejeter

vers nos ennemis, et l'alliance ne survivrait pas à une nouvelle

épreuve.

Or, cette crise suprême, elle approchait, accourait du fond de

l'horizon; c'était cette guerre avec l'Autriche que l'entrevue d'Erfurt

eût pu conjurer peut-être, et qu'elle allait, au contraire, précipiter.

Assurément, il est douteux que même la volonté fortement exprimée des

deux empereurs eût fait reculer l'Autriche; peut-être cette puissance

eût-elle préféré la guerre, une guerre immédiate et sans merci, aux

dangers d'une soumission: dès le début des conférences, elle avait

averti le gouvernement de Londres qu'elle tiendrait ferme, repousserait

comme perfides et captieuses toutes propositions qui viendraient

d'Erfurt, s'isolerait de toute combinaison dirigée contre la puissance

britannique[648]. Il n'en est pas moins certain que l'attitude

d'Alexandre à Erfurt la fortifia dans ses dispositions belliqueuses, en

lui permettant de croire que la Russie ne se laisserait jamais entraîner

contre elle à une action sérieuse.

[Note 648: Dépêche, en date du 8 octobre 1808, du comte Hardenberg,

ancien envoyé hanovrien à Vienne, chargé des communications secrètes

entre les cours d'Autriche et d'Angleterre. HASSEL, 538.]

Pendant les semaines qui suivirent l'entrevue, tous les observateurs de

la politique viennoise, agents français et étrangers, sauf ceux de

Russie, remarquèrent en elle une allure plus décidée: les armements se

poursuivaient avec plus de vigueur, l'activité guerrière redoublait. Dès

le mois d'octobre, M. de Stadion, instruit par M. de Vincent des

conversations d'Alexandre, adressait à l'Angleterre une demande de

subsides: il lui promettait une diversion, lui faisait dire de ne point

céder, de ne point entamer de négociations «dans un moment où l'Autriche

espérait des avantages de la continuation de la guerre[649].» Quelques

jours plus tard, il est vrai, la connaissance de l'engagement éventuel

contre l'Autriche, surprise par M. de Vincent dans les derniers moments

de l'entrevue, affecta cet envoyé et impressionna son gouvernement; mais

une intervention occulte et malfaisante allait promptement rassurer la

cour de Vienne et précipiter ses décisions.

[Note 649: Dépêche du comte Hardenberg, en date du 11 octobre 1808.

HASSEL, 539.]

À Erfurt, Talleyrand avait triomphé de Napoléon: son système avait

prévalu contre celui de l'Empereur. Revenu à Paris, il n'a rien de plus

pressé que d'annoncer cette victoire à M. de Metternich et de s'en

attribuer le mérite; s'il s'est borné jusqu'alors à détourner notre

allié de s'abandonner sans réserve, il se met maintenant en intimes

communications avec la puissance qui arme contre nous, qui se prépare à

nous assaillir; il va jusqu'au bout dans la voie de la défection et

passe à l'ennemi. Il livre à Metternich le secret du désaccord survenu

entre les deux empereurs, et ses impressions sur le résultat des

conférences se résument dans cette phrase décisive: «Alexandre n'est

plus entraînable contre vous[650].» Il va plus loin, il exprime l'espoir

d'un rapprochement intime entre l'Autriche et la Russie: «Depuis la

bataille d'Austerlitz, dit-il, les rapports d'Alexandre avec l'Autriche

n'ont point été plus favorables. Il ne dépendra que de vous et de votre

ambassadeur à Pétersbourg de renouer avec la Russie des relations aussi

intimes que celles qui existèrent avant cette époque: c'est cette

réunion seule qui peut sauver les restes de l'indépendance de

l'Europe[651].»

[Note 650: Rapport de Metternich, en date du 4 décembre 1808, publié

par BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, p. 527.]

[Note 651: METTERNICH, II, 248; BEER, 523-527.]

Lorsque Talleyrand travaille ainsi à poser les fondements d'une nouvelle

coalition continentale, sa connivence avec l'agresseur du lendemain

n'est pas entièrement consciente; son erreur est toujours de croire qu'à

Vienne on arme uniquement pour se mettre à l'abri d'une surprise, et que

l'on ne songe point encore à fondre sur nos frontières; son but est

d'établir l'Autriche et la Russie sur une ligne de défense commune,

d'opposer cette double digue à l'ambition napoléonienne. Mais

l'Autriche, aveuglée par sa passion, va relever dans les paroles

rassurantes du prince un argument à l'appui de ses velléités d'attaque,

et Talleyrand, en lui garantissant la bienveillance ou au moins

l'inaction de la Russie, se trouve lui délivrer un permis d'entrée en

campagne.

Le rapprochement des dates, la concordance des documents permettent de

saisir entre les confidences du ministre français et les déterminations

finales de la cour ennemie une corrélation trop évidente. Les entretiens

de Metternich et de Talleyrand ont eu lieu en octobre, en novembre: à la

fin de ce dernier mois, Metternich retourne à Vienne, en congé

temporaire. À Vienne, d'après les données recueillies à Paris, il rédige

un mémoire sur l'ensemble de la situation; il conclut implicitement à la

guerre, en se fondant sur deux raisons, développées l'une et l'autre

dans un mémoire particulier: la première est l'insuffisance des forces

que Napoléon, occupé en Espagne, pourra opposer à l'irruption des masses

autrichiennes; la seconde est le changement survenu dans les

dispositions d'Alexandre, changement ménagé, constaté et certifié par

Talleyrand[652]. Le travail de Metternich porte la date du 4 décembre;

le 10, Stadion résume par écrit les avantages que lui paraît présenter

l'offensive; dans les jours qui suivent, l'empereur François se rallie

sans réserve à ce parti, cédant aux instances de son ministre, aux

raisons de son ambassadeur, et les instructions dressées le 23 pour

Metternich, qui retourne à Paris, trahissent les intentions

définitivement belliqueuses de l'Autriche: «Si la guerre, y est-il dit,

n'entre pas dans les calculs de Napoléon, elle doit essentiellement

entrer dans les nôtres[653].» S'il est recommandé à Metternich de

réitérer ses assurances pacifiques jusqu'à ce que «l'époque d'un

changement ou plutôt d'un renforcement de langage lui soit indiqué de

Vienne», c'est à seule fin de donner le change sur les dispositions

réelles de sa cour, en attendant qu'elle ait mis la dernière main à ses

armements et réuni tous ses moyens; le printemps de 1809 est l'époque

choisie pour commencer une guerre résolue en principe.

[Note 652: Le travail d'ensemble de Metternich et le premier mémoire

séparé figurent dans les _Mémoires_, II, 240-257, et dans BEER, 516-525.

La pièce relative aux rapports avec la Russie n'a été publiée que par

BEER, 525-529.]

[Note 653: BEER, 538.]

Cette lutte inévitable ne détruirait pas seulement jusqu'aux dernières

chances de paix générale: quel qu'en soit le résultat, elle ne saurait

qu'être fatale à nos rapports avec la Russie. Si Napoléon essuyait des

revers, Alexandre céderait facilement au mouvement irrésistible de

l'opinion, au désir de venger Austerlitz, Friedland, et se jetterait

dans la ligue européenne pour en prendre le commandement. Si la fortune

nous restait fidèle, si Napoléon frappait l'un de ces coups de foudre

auxquels il avait habitué ses adversaires, l'Autriche s'écroulait. Resté

seul en Europe avec Napoléon, Alexandre n'apercevrait plus en lui qu'un

rival. Il se sentirait menacé dans sa sécurité, atteint dans ses

intérêts essentiels, en voyant la domination française, qui abandonnait

aujourd'hui les rivages de la Vistule d'où elle l'avait si longtemps

inquiété, le rejoindre à travers les débris de l'Autriche, le toucher à

nouveau, sinon par elle-même, au moins par les États feudataires qui

prolongeaient notre système, et les deux empires redeviendraient ennemis

en se retrouvant voisins. Le point de contact et de discorde était tout

désigné: c'était cet État de Varsovie où tressaillait et s'agitait la

Pologne prête à revivre. Alliés naturels de la France contre l'Autriche,

les Polonais, après avoir pris part à la lutte, prétendraient et

auraient droit à une portion des dépouilles; leurs progrès, leurs

convoitises réveilleraient avec la Russie une querelle mal assoupie et

que rendraient plus aiguë les défiances préconçues d'Alexandre. Nos

victoires sur la Prusse nous avaient fait restaurer à demi la Pologne,

nos succès sur l'Autriche prépareraient une plus complète reconstitution

et provoqueraient avec le troisième copartageant d'inévitables conflits.

L'accord d'octobre 1808, s'il avait tranché quelques-unes des questions

que le traité de 1807 avait posées plutôt que résolues, laissait donc

subsister entre la France et la Russie des causes de mésintelligence

latentes et profondes. Il avait prorogé l'alliance, mais ne l'avait

point fixée, et, malgré les espérances suscitées par la rencontre des

deux empereurs, malgré l'alarme jetée dans le camp de nos adversaires,

Erfurt n'avait point couronné l'oeuvre inachevée de Tilsit.

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 55 / 95 题