LA DISCUSSION.

Ce fut du 28 septembre au 5 octobre qu'eurent lieu les discussions de

principe, celles qui portèrent sur les bases mêmes de l'accord à

intervenir. Tandis que Talleyrand agissait sous main, voyait tour à tour

Napoléon et Alexandre, tenait avec Roumiantsof d'intimes conférences qui

se prolongeaient fort avant dans la nuit[548], les deux monarques

traitaient seul à seul, faisaient personnellement leurs affaires. La

plupart du temps, ils discutaient en se promenant de long en large dans

le vaste cabinet de l'Empereur. Au début, on se tâta réciproquement sur

tous les points; évitant de s'engager à fond, on essayait de pénétrer

les vues de l'adversaire, de lire dans le jeu d'autrui sans découvrir le

sien: avec précaution, toutes les questions, celles de Prusse, de

Pologne, de Turquie, d'Autriche, furent simultanément abordées.

[Note 548: Rapport de police du 4 octobre: «On s'agitait

principalement de l'entretien que le comte de Roumiantsof a eu avec le

prince de Bénévent deux nuits de suite jusqu'à deux heures du matin.»]

Pour la Prusse, on put voir que la difficulté porterait principalement

sur les trois places de sûreté laissées entre nos mains par la

convention de septembre. Alexandre tenait à l'abandon de ces

forteresses; Napoléon voulait avant tout que la Prusse fît son entière

soumission en ratifiant le traité passé avec elle: lorsqu'elle se serait

remise à sa clémence, il ne refuserait pas de recevoir à Erfurt un

envoyé de Frédéric-Guillaume et réservait son dernier mot. Sans

discontinuer ses instances, Alexandre fit engager la cour de Koenigsberg

à donner le gage exigé d'elle, afin qu'il pût tenter en sa faveur un

suprême effort[549]. Pour l'état de Varsovie, il réclamait à tout prix

une sûreté; il exprimait franchement ses appréhensions, ses angoisses en

face de cette Pologne renaissante, qui puisait dans la présence de nos

troupes un redoublement de confiance et de force expansive. Napoléon

comprit la nécessité d'un sérieux sacrifice; il promit de retirer ses

troupes; il fit plus, il fournit l'assurance que le grand-duché, dans

aucune hypothèse, ne serait réoccupé. Un tel engagement ne pouvait

former l'objet d'une stipulation écrite; la parole de Napoléon

suffisait, il la donna. Cette satisfaction ne faisait point disparaître

le germe de mésintelligence jeté entre les deux empereurs par la

création du grand-duché, mais elle en retardait le développement.

[Note 549: HASSEL, 275. _Documents inédits_.]

Le partage de l'Orient avait été l'objet assigné depuis huit mois à

l'entrevue. C'était à Erfurt que l'on devait statuer en dernier ressort

sur le destin de la Turquie, s'en répartir les dépouilles, décider qui

serait maître du Danube, qui régnerait sur la Grèce, qui s'approprierait

l'Égypte et les Îles, juger si Constantinople pourrait figurer dans le

lot de la Russie, ou si cette position incomparable devait être à jamais

réservée. Cependant, on a vu que l'Empereur, dans la situation que lui

créaient ses revers d'Espagne et l'attitude de l'Autriche, n'admettait

plus que ces immenses questions fussent tranchées ou même sérieusement

traitées à Erfurt; il voulait mettre présentement le partage hors de

cause et n'offrir à la Russie que les Principautés.

Sur ce point, il ne rencontra pas chez Alexandre une vive opposition.

Aussi bien, le Tsar n'avait jamais exigé la destruction de la Turquie,

et ses vues premières, telles qu'il les avait formulées en novembre

1807, n'allaient pas au delà de la Moldavie et de la Valachie. Depuis un

an, le partage avait été une idée plus napoléonienne que russe. À

Tilsit, c'était l'empereur des Français qui l'avait brusquement

formulée; en février 1808, il l'avait reprise, en lui donnant un

développement inouï. Alexandre s'y était livré alors avec ardeur, avec

enthousiasme, se croyant près de mener son peuple à Constantinople et de

lui faire toucher le but suprême de ses ambitions, mais aujourd'hui,

sous le coup de ses premières impressions d'Erfurt, faisant suite à une

série de mécomptes, il se demandait si toute entreprise à tenter de

concert avec Napoléon n'exposerait pas la Russie au rôle de dupe,

n'aboutirait point pour elle à la plus amère, à la plus éclatante

déconvenue. Spontanément, quoique avec regret, il s'éveillait de son

rêve: craignant d'avoir subi le charme d'une illusion enchanteresse et

décevante, il tendait à l'écarter, en la pleurant toutefois, pour

retourner à de plus prosaïques, mais plus sages réalités. Il revenait à

croire qu'une simple extension de frontières, poursuivie isolément,

produirait des avantages plus certains qu'un vaste système de conquêtes

combinées où Napoléon se ferait à coup sûr la part du lion; Roumiantsof

lui-même se ralliait maintenant à cette idée et s'en instituait le

défenseur; faisant allusion aux projets de partage qu'il croyait

découvrir toujours dans l'esprit de Napoléon: «L'acquisition de la

Moldavie et de la Valachie, écrivait-il à son maître, seuls et sans

coopération, nous est de beaucoup plus avantageuse[550].» La Russie se

trouvait ainsi acquise d'avance à l'idée d'une solution restreinte, et

lorsque Napoléon parla des Principautés, le Tsar ne refusa pas de se

contenter de ce royaume danubien auquel s'étaient longtemps bornées ses

convoitises. On convint donc en principe de réserver la question du

partage, sauf à y revenir dans une nouvelle entrevue, et de ne toucher,

à Erfurt, aux affaires orientales que pour stipuler l'extension de la

Russie jusqu'au Danube, Alexandre se promettant de faire donner à cette

concession une forme indiscutable et précise, Napoléon gardant l'espoir

d'en atténuer ou au moins d'en retarder l'effet par quelques

dispositions restrictives.

[Note 550: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 15-27 décembre 1808.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

Le partage se trouvant ajourné, renoncerait-on à poursuivre par d'autres

voies ce qui en eût été le but suprême, à savoir, d'épouvanter et

d'atteindre indirectement l'Angleterre? Pour le moment, on s'interdisait

de s'ouvrir à travers les États ottomans une route vers l'Asie

britannique: ce moyen d'accabler l'ennemi commun se trouvant écarté,

quel autre lui substituer?

À défaut d'une action, on se réduisit à l'idée d'une démonstration.

Malgré le secret dont la France et la Russie avaient depuis un an

enveloppé leurs délibérations, leur dessein avait transpiré, et

d'ailleurs Napoléon l'avait volontairement divulgué dans ses discours.

Le bruit de l'entreprise méditée s'était répandu au loin: on en parlait

dans les provinces les plus reculées de la Turquie, on en parlait à

Londres. L'Angleterre s'était émue, elle craignait pour son commerce du

Levant, pour sa prépondérance dans la Méditerranée, pour son empire

indien; elle étudiait les moyens d'empêcher le partage ou d'en

neutraliser les effets. À l'approche de l'entrevue, son alarme avait

redoublé, une telle rencontre lui semblant le présage d'extraordinaires

événements. Loin de dissiper ses soupçons, les deux empereurs résolurent

de les porter au comble, en leur donnant une base officielle, et se

fixèrent au procédé suivant: ils tenteraient en faveur de la paix une

démarche imposante: écrivant au roi de la Grande-Bretagne une lettre

commune, ils lui offriraient de négocier, l'inviteraient à rendre la

paix aux nations, à reconnaître les changements survenus en Europe;

puis, en termes discrets, mais suffisamment explicites, ils lui

laisseraient entrevoir qu'un refus entraînerait de nouveaux et plus

graves bouleversements. Comme l'attention des Anglais se trouvait

attirée vers l'Orient, ils découvriraient dans ces paroles une menace

pour la Turquie, et peut-être se résigneraient-ils à traiter afin d'en

prévenir l'exécution. Hors d'état d'infliger à l'Angleterre une atteinte

matérielle, Napoléon et Alexandre essayeraient de la frapper moralement,

en dressant à ses yeux un vague épouvantail, et lui feraient apparaître,

à travers le voile d'un langage volontairement énigmatique, le fantôme

d'un grand projet.

Seulement, dans la pensée de Napoléon, cette tentative ne serait

susceptible de résultat qu'autant qu'elle s'accompagnerait de démarches

envers l'Autriche, assez fortes, assez menaçantes, pour ôter à cet

empire toute envie, toute faculté même de rendre à l'Angleterre une

alliée et de renouveler la guerre continentale. Avant de partir pour

l'entrevue, Napoléon avait décidé de demander à Alexandre un mouvement

de troupes russes vers les frontières de la Galicie, une démonstration

militaire, destinée à répondre aux armements de l'Autriche et à en

paralyser les effets. À Erfurt, un incident nouveau, fort grave, en lui

démontrant la nécessité d'être plus exigeant, vint tout à coup

compliquer la négociation et en modifier l'allure.

Au lendemain des premières conférences, une dépêche du général

Andréossy, notre ambassadeur à Vienne, fut remise à Napoléon. Suivant de

près M. de Vincent, elle faisait connaître que l'Autriche démentait par

sa conduite les déclarations de son messager et s'affirmait

irréconciliable. Inquiète du mystère d'Erfurt, imprudente par peur,

l'Autriche refuse l'unique satisfaction qui eût rassuré l'Empereur sur

ses intentions, la reconnaissance des rois d'Espagne et de Naples. Les

assauts réitérés du général Andréossy n'ont pu arracher à M. de Stadion

une réponse favorable: après s'être longtemps retranché derrière des

formules dilatoires, le ministre a fini par déclarer, en évitant

soigneusement le mot de reconnaissance, «que les relations politiques

entre les cours respectives seraient rétablies lorsque les deux rois

seraient arrivés dans leur capitale et auraient notifié leur

avènement[551]»; c'est une fin de non-recevoir prononcée sous la forme

la plus blessante, puisque l'Autriche subordonne sa conduite aux

événements et méconnaît le droit des souverains créés par Napoléon pour

ne s'incliner que devant le fait. D'ailleurs, en dépit de promesses

illusoires, elle pousse ses armements, avec moins de tapage, mais avec

une active persévérance. Aucune mesure n'a été prise pour calmer

l'effervescence populaire; des courriers italiens, traversant le

territoire autrichien, viennent d'être arrêtés et molestés. Au dehors,

la diplomatie viennoise poursuit ses menées: il est certain que les

relations, l'intimité avec l'Angleterre sont plus étroites que jamais. À

Constantinople, les agents impériaux se conduisent «en furibonds[552]»,

excitent violemment les Turcs contre nous; en Sicile, en Espagne, ils

sèment l'intrigue, et sans que l'on puisse dire si l'Autriche obéit à

l'idée raisonnée et préconçue de nous faire la guerre, sa «tendance au

mal[553]» la porte à appuyer partout nos ennemis, à susciter des

diversions en leur faveur, et la tient contre nous en état de

conspiration permanente.

[Note 551: Andréossy à Champagny, 22 septembre 1808. Archives des

affaires étrangères, Vienne, 381.]

[Note 552: _Id._]

[Note 553: _Id._]

Cet avis fit sur l'Empereur un effet immédiat et profond. Son courroux

s'exhala en termes acerbes. Il avait cru un instant que l'empereur

d'Autriche se présenterait en personne à Erfurt: «Je comprends

maintenant, disait-il, pourquoi l'empereur n'est pas venu: il est

difficile à un souverain de mentir en face, il s'est remis de ce soin

sur M. de Vincent[554].» Son émotion et sa fureur s'expliquent, car

l'hostilité de l'Autriche, en se prononçant, le mettait définitivement

en présence de la complication qu'il craignait le plus. L'Autriche

cédant tout à fait aux inspirations de la peur et de la haine,

s'abandonnant sur une pente fatale, une attaque de sa part redevenait

très probable, sinon certaine. Or, une rupture avec elle, c'était l'ère

des coalitions rouverte, la soumission de l'Espagne entravée, la paix du

continent troublée à nouveau, la paix maritime indéfiniment retardée.

Restait-il un moyen d'éviter cette épreuve, plus redoutable qu'aucune

des précédentes? Pour la surmonter, le concours de la Russie nous était

indispensable, mais ne pourrait-il nous l'épargner? L'Autriche

résisterait-elle à une sommation commune des deux arbitres du monde

l'invitant, sous peine d'écrasement immédiat, à rentrer dans le devoir?

Pour obtenir cette démarche, Napoléon se résignait à accentuer ses

concessions: il prononcerait plus expressément, s'il le fallait, le don

des Principautés[555]: en face d'une nécessité suprême, toute

considération lui devenait secondaire. S'assurer l'assistance sans

réserve d'Alexandre pour combattre l'Autriche, si celle-ci nous

attaquait, pour la retenir, s'il en était encore temps, telle fut

désormais la pensée dominante de l'Empereur à Erfurt, le but vers lequel

se tendirent tous les ressorts de sa volonté.

[Note 554: _Documents inédits_.]

[Note 555: Voy. ses paroles à Metternich en 1810. _Mémoires de

Metternich_, II, 361 et 371.]

Il tint à Alexandre le langage suivant: Ce qui fait la confiance de

l'Angleterre et nourrit son ardeur belliqueuse, c'est la perspective de

regagner des auxiliaires sur le continent et d'y voir s'opérer une

nouvelle prise d'armes; observant l'attitude de l'Autriche, le cabinet

de Londres espère trouver à Vienne le pivot d'une cinquième coalition,

qui comprendra l'Espagne, une partie des peuples germaniques, la Turquie

peut-être, et qui donnera à l'Europe entière le signal de la révolte.

Mais que l'Autriche, cédant à une pression combinée des deux empereurs,

soit réduite à s'incliner devant leur volonté pacifique, à désarmer, à

abdiquer toute pensée et tout moyen de guerre, à rompre ses liens avec

Londres, à épouser franchement le système franco-russe, la résistance de

notre rivale perdra son principal point d'appui; isolée, l'Espagne

succombera rapidement; la péninsule pacifiée, l'Angleterre se retrouvera

seule en face de toutes les puissances ralliées autour des deux

empereurs, enchaînées à leur politique, et peut-être sentira-t-elle son

courage défaillir à l'aspect de cette ligue du continent toujours

annoncée et devenue, cette fois, une formidable réalité. Il importe donc

de parler haut, de menacer à Vienne, tout en négociant avec Londres, et

que le contre-coup des résultats obtenus dans la première de ces

capitales retentisse immédiatement au siège de la puissance britannique.

Une note, rédigée sous l'inspiration de Napoléon et destinée à

l'empereur Alexandre, vint exprimer en détail les démarches à poursuivre

auprès de l'ennemi latent, expliquer quel lien étroit les unissait à

celles qui seraient tentées auprès de l'adversaire déclaré, et montrer

comment la soumission de l'Autriche pourrait déterminer la réduction de

l'Angleterre.

«L'Autriche, disait cette note, est la seule puissance du continent dont

les dispositions soient douteuses; il faut que ce doute soit levé; il

faut insinuer à l'Autriche, en lui faisant part des ouvertures de paix

qui seront faites, que si elles sont repoussées, elle doit déclarer la

guerre formellement à l'Angleterre, chasser tous les Anglais qui sont à

Vienne et dans les États héréditaires, ne laisser subsister aucune trace

d'armement, enfin suivre une marche qui ne laisse à l'Angleterre aucune

espérance de la détacher de la cause du continent. Il faut surtout lui

imposer l'obligation de reconnaître les changements qui ont eu lieu en

Espagne; il serait utile que la reconnaissance de cet ordre de choses

faite par la Russie et par l'Autriche fût connue à Londres au moment où

on y recevrait les propositions relatives à la paix. Cette nouvelle,

jointe à celle de la marche des troupes françaises en Espagne, qui déjà

retentit à Londres, serait très propre à accélérer les négociations.

L'Angleterre y aurait cet intérêt de pouvoir encore comprendre le

Portugal dans son _uti possidetis_ et d'épargner à son armée la honte

d'être jetée dans la mer.

«Mais cet effet ne s'opérera qu'autant que l'Angleterre sera bien

persuadée que, pleine de sécurité sur la situation du continent, la

France peut inonder l'Espagne de ses armées et les faire marcher sans

inquiétude jusqu'au détroit de Gibraltar.

«M. le baron de Vincent a été envoyé ici par l'empereur d'Autriche.

Qu'il lui soit déclaré par les deux empereurs qu'ils exigent cette

reconnaissance du nouvel ordre établi en Espagne; qu'il doit l'aller

chercher, que les deux souverains mettent ce prix à la continuation de

leurs relations amicales avec l'Autriche; la reconnaissance devrait être

prononcée dans une note de M. de Stadion au gouvernement anglais, que le

_Moniteur_ publierait et que l'Angleterre recevrait en même temps que

les ouvertures pour la paix.

«Ce serait méconnaître l'état actuel des choses que de ne pas voir que,

sans un système de forces bien unies et d'opérations toujours prêtes à

se combiner, l'Angleterre remplira l'Europe de défiances et

d'incertitudes et entraînera l'Autriche à de fausses démarches qui ne

troubleront pas la paix du continent, mais qui, en Angleterre, serviront

d'appui et de prétexte aux ennemis de la paix. Mais les mesures que l'on

propose, exécutées avec énergie, attestant l'union des deux empereurs et

la fermeté inébranlable de leurs résolutions, amèneront l'Angleterre à

donner la paix à l'Europe, qu'elle n'aura plus l'espérance de

bouleverser[556].»

[Note 556: Archives nationales, AF, IV, 1697.]

Alexandre céderait-il à ce langage véhément? Voudrait-il imposer à

l'Autriche une capitulation préventive, l'obliger à rendre ses armes,

dans la crainte qu'elle ne s'en servît pour une attaque injustifiée?

Alexandre se déclara prêt à souscrire l'engagement de faire cause

commune avec nous si la cour de Vienne prenait l'initiative d'une

rupture; il consentait à renouveler ses efforts pour obtenir la

reconnaissance des nouveaux rois. Puis, en termes très nets, très

fermes, quoique parfaitement courtois et mesurés, il laissa entendre

qu'il n'irait pas plus loin; il ne se prêterait jamais à exercer contre

l'Autriche une violence anticipée, à lui ôter la libre disposition

d'elle-même, à léser ses droits d'État souverain, en modifiant

d'autorité sa ligne politique et en la contraignant à désarmer, alors

qu'elle n'avait point manifesté positivement son intention de troubler

la paix européenne et qu'il fallait incriminer ses tendances plutôt que

ses actes.

Napoléon insista, et le différend prit une importance croissante. Tout

autre débat se trouva suspendu; on parlait moins de la Prusse, on ne

parlait plus de l'Orient. La question des mesures à concerter envers

l'Autriche, brusquement introduite, semblait la seule qui passionnât

désormais les empereurs: elle repoussait au second plan les affaires

effleurées ou à demi tranchées, et faisait dévier les conférences de

leur objet primitif.

Fécond en ressources, tour à tour souple et pressant, usant de séduction

et d'autorité, Napoléon variait ses arguments et ses moyens. Il lut à

Alexandre la lettre d'Andréossy et en donna un commentaire éloquent.

Afin d'attester ses intentions purement défensives, il ne se montrait

pas éloigné de garantir à l'Autriche l'intégrité de son territoire, si

cette puissance consentait à désarmer: il admettait qu'on la rassurât

d'une part, pourvu qu'on la menaçât de l'autre. Si l'on adhérait au

système proposé, disait-il encore, si l'on enlevait aux Autrichiens le

pouvoir de révolutionner l'Allemagne, il se sentirait plus à l'aise pour

évacuer totalement ce pays; il pourrait adoucir le sort de la Prusse et

ne garder qu'une place sur l'Oder, au lieu de trois. Mais ces manoeuvres

enveloppantes ne réussissaient pas mieux auprès d'Alexandre que les

attaques directes. Cet empereur, que l'on disait faible, incertain,

irrésolu, montrait une fermeté de caractère étonnante, voilée sous une

inaltérable sérénité. Il écoutait tout patiemment, discutait peu, ne

s'attachait pas à réfuter les arguments multiples et pressants de son

adversaire, laissait passer ce torrent, revenait ensuite à son idée et

s'y attachait avec un doux entêtement.

Cette molle résistance, qui n'offrait point de prise et cédait sous la

pression, puis reprenait insensiblement son niveau, exaspérait

l'Empereur. Au sortir de ces rencontres où son adversaire lui avait ravi

la victoire en lui refusant le combat, quand il se retrouvait avec ses

familiers, il ne ménageait pas Alexandre, s'exprimant en termes amers ou

ironiques, suivant son humeur; il dit un jour à Caulaincourt: «Votre

empereur Alexandre est têtu comme une mule: il fait le sourd sur ce

qu'il ne veut pas entendre[557].» Puis, faisant allusion de nouveau à

l'entreprise néfaste dans laquelle il reconnaissait la source de tous

ses embarras: «Ces diablesses d'affaires d'Espagne, s'écriait-il, elles

me coûtent cher[558]!» Le lendemain, il retournait au combat tout frais,

plein d'ardeur, avec des armes nouvelles; mais son énergie s'usait une

fois de plus contre un insaisissable adversaire.

[Note 557: _Documents inédits._]

[Note 558: _Id._]

À bout de raisons, il éclata en plaintes: L'alliance, disait-il, va

perdre toute son utilité; elle ne saurait en imposer désormais aux

Anglais et procurer la paix générale. Alexandre demeura impassible: sur

lui, les reproches glissaient comme les prévenances. À la fin, Napoléon

eut recours à l'emportement; il se fâcha. Des scènes vives eurent lieu.

Un jour, comme on reprenait l'éternelle question en se promenant dans le

cabinet de l'Empereur, la discussion s'échauffa, et Napoléon, dans un

mouvement d'impatience rageuse, jeta à terre son chapeau et le piétina.

Alexandre s'arrêta aussitôt, le regarda fixement, avec un sourire, se

tut quelques instants, puis, d'un ton calme: «Vous êtes violent, dit-il;

moi, je suis entêté: avec moi, la colère ne gagne donc rien. Causons,

raisonnons, ou je pars[559].» Et il se dirigea vers la porte. Force fut

à l'Empereur de le retenir, de s'apaiser: la discussion reprit sur un

ton modéré, amical même, mais n'avança point, et, cette fois encore,

Alexandre ne se laissa entraîner contre l'Autriche à aucune démarche

comminatoire.

[Note 559: _Id._]

Est-ce à dire qu'il voulût encourager l'Autriche à nous faire la guerre?

En aucune façon. Aussi sincèrement que l'empereur des Français,

Alexandre désirait le maintien de la paix: il souhaitait d'autant plus

éviter une lutte en Allemagne qu'il s'engageait à y participer. Les deux

souverains étaient d'accord sur le but, mais différaient essentiellement

sur les moyens de l'obtenir. Alexandre estimait que des paroles amicales

et rassurantes retiendraient mieux l'Autriche que des menaces: il était

convaincu que cette cour ne voulait pas la guerre, n'armait que par

peur, ne commencerait jamais les hostilités, si on ne la poussait à

bout: «Elle ne sera jamais assez folle, disait-il, pour se faire

l'agresseur et entrer seule dans la lice[560].»

[Note 560: _Documents inédits._]

À ses yeux, le véritable péril ne venait pas de Vienne, mais de la

France, des arrière-pensées offensives et meurtrières qu'il prêtait à

Napoléon envers l'Autriche. Dans les mesures de rigueur qu'on lui

proposait, il voyait l'indice irrécusable de ces intentions, un moyen de

démanteler une monarchie infortunée et de faire tomber ses défenses,

pour l'accabler plus sûrement. Plus on insistait auprès de lui, plus

cette idée s'enfonçait dans son esprit. En conséquence, il jugeait

utile, indispensable, que l'Autriche, loin de se rendre à merci,

demeurât puissamment armée, en possession de tous ses moyens, en posture

assez respectable pour décourager la France de toute velléité

d'agression. Quant à la Russie, elle devait, suivant lui, loin de se

jeter prématurément de notre côté, s'enfermer dans une stricte

impartialité et s'attacher le plus longtemps possible à ne point faire

pencher la balance; il fallait que ni la France ni l'Autriche ne pussent

compter sur sa complicité, dans le cas où l'une ou l'autre nourrirait

des desseins contraires à la paix. Cette attitude maintiendrait entre

les deux parties une certaine parité de situation et de moyens, les

laisserait en présence, également armées, également imposantes, en

mesure de se défendre, non d'attaquer, et de cet équilibre de leurs

forces naîtrait leur commune immobilité. La France et l'Autriche se

tenant ainsi mutuellement en respect, se paralysant l'une par l'autre,

la paix continentale se prolongerait, et, d'autre part, la Russie aurait

le loisir de poursuivre ses opérations sur le Danube, d'arracher à la

Turquie ce que Napoléon lui avait livré de cet empire[561].

[Note 561: Quelque temps après l'entrevue, Alexandre écrivait à

Roumiantsof: «Vous vous rappellerez que dans nos conversations à Erfurt

je croyais toujours que le plus utile serait de produire en Europe un

système qui tendrait à empêcher qu'entre les trois grandes puissances

restantes, la Russie, la France et l'Autriche, aucune des trois ne pût

troubler la paix générale du continent. Ce système n'est possible

qu'autant qu'il existe une balance entre les forces de ces trois

puissances, et la Russie, n'ayant rien à redouter pour elle-même de

l'Autriche, peut par conséquent voir avec une sorte de tranquillité

l'accroissement de sa force comme un moyen de parvenir à l'établissement

du système en question.» Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

Cette pensée, entretenue, fortifiée chez le Tsar par les suggestions de

Talleyrand[562], reposait sur des appréciations profondément erronées.

Alexandre, aussi bien que le ministre français qui s'était institué son

conseiller, méconnaissait le caractère de Napoléon, les exigences de sa

politique, les dispositions réelles de l'Autriche. Obligé, si

l'Angleterre ne cédait point, d'entamer avec elle une lutte difficile

sur un terrain nouveau, de la combattre en Espagne, Napoléon ne

voudrait, ne pourrait souffrir longtemps derrière lui, dans son dos, une

puissance détachée de son système, révoltée contre ses lois, toujours

tentée de le prendre à revers: tôt ou tard, il se retournerait contre

elle, trancherait de son épée une situation intolérable, et maintenir

l'Autriche dans un état de rébellion et d'hostilité latente était le

plus sûr moyen de faire éclater cette guerre que l'on voulait éviter.

[Note 562: Alexandre à Roumiantsof, 19 octobre et 18 décembre 1808.

Archives de Saint-Pétersbourg.]

Il y avait plus: en admettant que les mesures prises à Vienne eussent

eu, au début, un caractère purement défensif, elles devaient, par la

force des choses, changer de nature et aboutir à une action offensive.

Par des armements hors de toute proportion avec ses ressources, avec ses

facultés pécuniaires, l'Autriche s'était mise sur un pied ruineux: elle

ne saurait s'y perpétuer. Déjà l'empereur François répète tristement:

«L'armée dévore l'État[563]», et, sous peu, ses ministres, ses

administrateurs vont lui révéler le vide effrayant du Trésor, lui

démontrer que l'Autriche ne saurait plus longtemps subvenir à

l'entretien de ses troupes, si l'on ne se met à la solde de l'Angleterre

et si l'on ne nourrit l'armée aux dépens de l'ennemi[564]. Donc, dans

quelques mois, dans quelques semaines peut-être, il faudra que

l'Autriche combatte ou désarme. Entre les deux termes de ce dilemme,

elle choisira le premier: elle aimera mieux courir les risques d'une

suprême aventure, utiliser les moyens immenses qu'elle a rassemblés et

qui ont restauré sa confiance en elle-même, plutôt que de se résigner à

un douloureux avortement et de consacrer sa déchéance. Si l'empereur

Alexandre eût pu lire dans les secrets du cabinet de Vienne, il y eût

découvert ce qu'Andréossy allait mander dans quelques jours, ce que la

sagacité de Napoléon lui faisait pressentir, à savoir, que l'idée

d'attaquer, de tenter la fortune des armes, de chercher une revanche,

prenait rapidement le dessus. Stadion l'avait toujours soutenue: le

prudent archiduc Charles s'y ralliait aujourd'hui, et l'empereur

François lui-même commençait à préférer une crise violente, mais

peut-être salutaire, à un état d'angoisse et d'attente qui épuisait la

monarchie. Une seule crainte troublait l'Autriche et pouvait la retenir,

c'était de voir la Russie s'unir franchement à la France et de périr

broyée sous cette double masse. Que le Tsar laissât planer un doute sur

ses intentions, montrât quelque répugnance à nous suivre, la guerre

serait définitivement résolue à Vienne, et les deux empereurs auraient

tôt ou tard à combattre l'Autriche, s'ils ne s'entendaient dès

aujourd'hui pour la confondre et la désarmer. En proposant ce parti,

violent et impérieux, Napoléon n'en indiquait pas moins l'unique moyen

de conserver cette paix aussi chère à son allié qu'à lui-même; lui seul

restait dans la logique impitoyable de la situation: Alexandre et

Talleyrand, le monarque généreux et le politique subtil, s'en écartaient

l'un et l'autre.

[Note 563: Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.]

[Note 564: BEER, _Zehn Jahre oesterreichischer Politik_, 341.]

Toutefois, si Napoléon voyait mieux et plus loin que tous, il se

trompait en croyant qu'Alexandre pût voir comme lui et admettre ses

exigences. Ce qu'il demandait en somme à ce prince, c'était d'annuler

momentanément la puissance autrichienne. Or, l'Autriche remise sur pied,

en forte attitude, n'était-ce point l'unique rempart qui protégeât la

Russie contre l'omnipotence napoléonienne, la seule barrière qui se

dressât entre la frontière moscovite et la France épandue sur l'Europe.

Pour la Russie, désarmer l'Autriche, c'était se découvrir elle-même, se

livrer, renoncer à toute autre garantie que la loyauté de Napoléon. Les

déceptions, les froissements infligés à Alexandre depuis Tilsit ne

permettaient plus ce miracle de confiance. Napoléon portait la peine

d'avoir voilé, durant le cours d'une année, la justice finale et la

grandeur de son but, qui était le repos du monde, sous l'absolutisme de

ses procédés, d'avoir trop peu ménagé les scrupules, les intérêts

propres de son allié, d'avoir violenté les rois et les peuples, et

c'était son châtiment que de n'être plus cru aujourd'hui, alors qu'il

affirmait sincèrement son désir de paix et ses vues purement défensives.

Alexandre ne pouvait lire dans son âme, il lisait dans ses actes, et le

passé l'autorisait à suspecter l'avenir. Mal fondées en réalité, ses

craintes se justifiaient par les apparences, et il ne pouvait plus

raisonnablement accorder ce que Napoléon était contraint de lui

demander. Telle qu'elle se posait aujourd'hui, la question d'un système

commun à adopter envers l'Autriche devenait insoluble, et devant cet

écueil surgi à l'improviste, tout effort pour arriver à une entente

pleine et efficace devait inévitablement se briser.

Huit jours s'étaient écoulés, perdus en stériles disputes, et, sur le

point devenu capital, aucun résultat n'avait été obtenu. Napoléon

comprit enfin qu'il poursuivait l'impossible, qu'il ne gagnerait rien

sur Alexandre et se heurtait à une résistance insurmontable. Il changea

alors brusquement de plan, suivant son habitude, et évolua sur place. Ne

conservant que peu d'espoir d'éviter la guerre avec l'Autriche, tout en

ne la jugeant pas immédiate, il voulut la faire, quand on l'y forcerait,

avec tous ses avantages; il accepta donc d'Alexandre une simple promesse

de concours éventuel; en même temps, afin de restreindre, de localiser

la lutte, d'empêcher que le feu de la révolte ne se communiquât à toute

l'Allemagne, il annonça l'intention de garder toutes ses sûretés; il

conserverait sur la Prusse les trois places de l'Oder aussi longtemps

que le traité du 8 septembre lui en donnerait le pouvoir.

Alexandre s'éleva à nouveau contre cette prétention, et ce fut à son

tour de prendre l'offensive, à Napoléon de déployer sa force de

résistance. Autour de lui, on le pressait, on le suppliait d'abandonner

les places, de donner à la Russie et à l'Europe ce gage de modération:

«C'est un système de faiblesse que vous me proposez là, dit-il en

colère; si j'y accède, l'Europe me traitera bientôt en petit

garçon[565].» Et il repoussa la demande d'Alexandre avec quelque

impatience, en termes émus, presque indignés: «Est-ce mon ami, mon

allié, disait-il, qui me propose d'abandonner la seule position d'où je

puisse menacer le flanc de l'Autriche, si elle m'attaque pendant que mes

troupes seront au midi de l'Europe, à quatre cents lieues de chez

elles?... Au reste, si vous exigez absolument l'évacuation, j'y

consentirai, mais alors, au lieu d'aller en Espagne, je vais vider tout

de suite ma querelle avec l'Autriche[566].» Devant cette perspective qui

l'effrayait par-dessus tout, Alexandre recula: satisfait d'avoir amené

Napoléon à se contenter d'un engagement défensif et secret contre

l'Autriche, croyant par là avoir préservé la paix et atteint son but

essentiel, il admit en retour que Napoléon gardât momentanément les

places de l'Oder, s'en reposant sur l'avenir d'assurer la libération

totale de la Prusse, et la monarchie de Frédéric-Guillaume paya les

frais de l'accord incomplet qui s'établissait si péniblement entre les

deux empereurs.

[Note 565: _Documents inédits_.]

[Note 566: _Id._]

Il restait à mettre par écrit les points convenus: ouvertures à

l'Angleterre, abandon à la Russie des Principautés, concours défensif

contre l'Autriche. Napoléon avait soumis à Alexandre, comme son oeuvre

personnelle, le projet de traité rédigé par Talleyrand, mais cet acte ne

répondait pas entièrement aux dispositions admises, et le Tsar avait

fait dresser de son côte une série d'articles. Avant de comparer ces

deux projets, de les fondre en un traité, les deux souverains

s'arrêtèrent un instant et suspendirent leur travail.

En dehors de leur entourage intime, rien ne transpirait des

dissentiments survenus entre eux: en public, ils continuaient à

s'entourer des soins les plus tendres, semblaient tout entiers à leur

inclination réciproque, au plaisir d'être ensemble. Pour rassurer et

diriger l'opinion, Napoléon lançait chaque matin des billets dans le

genre suivant: à Cambacérès: «Les conférences continuent ici; tout va au

mieux»; au roi Joseph: «Tout prend une bonne tournure»; à Cambacérès:

«Les princes et les étrangers affluent de tous côtés, et les affaires

continuent de marcher à la satisfaction commune»; au roi Murat: «Erfurt

est très brillant[567]». En effet, la réunion atteignait alors à son

plus bel éclat. Les souverains de Bavière et de Wurtemberg, ceux de

Westphalie venaient d'arriver, et le soir, au théâtre, le parterre de

rois était au complet. Le 4 octobre, on donnait l'_OEdipe_ de Voltaire;

quand vint le vers:

L'amitié d'un grand homme est un bienfait des dieux,

Alexandre se leva, prit la main de Napoléon, assis à ses côtés, et la

serra vivement. Ce geste, dicté par une habile inspiration, accueilli

avec enthousiasme par l'assistance, remarqué par l'histoire, sembla plus

qu'un banal témoignage: on crut y voir la consécration de l'entente et

le solennel renouvellement de l'alliance.

[Note 567: Archives nationales, AF, IV, 876, lettres inédites.]

Pour le surlendemain, les empereurs avaient fait le projet de visiter

dans sa capitale le duc de Saxe-Weimar, leur voisin pour quelques jours.

Pendant leur absence, les deux ministres des affaires étrangères, MM. de

Champagny et Roumiantsof la plume à la main, discuteraient les articles

du traité et en prépareraient la rédaction. À leur retour, les

souverains trouveraient le travail déjà avancé; ils auraient alors à

statuer sur les difficultés survenues entre leurs ministres, à parfaire

l'oeuvre de conciliation. Cette dernière partie de leur rôle ne serait

pas la moins embarrassante: amenés à traduire leur pensée sous une forme

précise, ils verraient plus clair dans les obligations contractées;

certains scrupules, certaines divergences de vues pourraient renaître,

des arrière-pensées se faire jour, et l'intrigue trouver de nouveau

matière à s'exercer. L'excursion de Weimar, acceptée par les empereurs

comme un intermède et un délassement, divise donc l'entrevue d'Erfurt en

deux périodes distinctes, mais d'importance presque égale: dans la

première, on s'était mis d'accord à grand'peine sur quelques principes;

dans la seconde, on aurait à aborder la tache délicate d'en régler

l'application.

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 50 / 95 题