Alexandre avait quitté Pétersbourg le 14 septembre, non sans avoir eu à
subir les larmes et les remontrances de sa mère. À la cour et en ville,
on disait que le Tsar ne reviendrait pas d'Allemagne, qu'il donnait dans
un piège, que Napoléon le ferait conduire et interner en France, comme
les Bourbons d'Espagne, qu'Erfurt serait la répétition de Bayonne. Ces
bruits s'étaient répandus jusqu'à Gatchina, où l'impératrice mère
passait l'été, et lui avaient donné l'alarme. Au moment des adieux, on
assure qu'elle dit au grand maréchal Tolstoï, qui partait avec Sa
Majesté: «Vous répondrez de ce voyage devant l'empereur et devant la
Russie[522].»
[Note 522: Caulaincourt à l'Empereur, 5 novembre 1808.]
Alexandre allait plus vite «qu'aucun courrier», sans nul appareil, avec
une simple calèche[523]. Il n'avait pas emmené sa maison, et n'avait
pour compagnon que le grand maréchal, un aide de camp et son chirurgien.
Son frère Constantin l'avait précédé, ainsi que les personnages qui
devaient composer son escorte à Erfurt: on remarquait parmi eux le
prince Galitsyne, procureur du Saint-Synode, plusieurs aides de camp
généraux et, au milieu de ces grands seigneurs, Nicolas Spéranski, le
fils de pope. Ce jeune homme aux vues originales et profondes, à la
volonté forte, à l'enthousiasme d'apôtre, était devenu subitement le
favori du Tsar et le confident de ses pensées rénovatrices: par lui,
Alexandre espérait opérer dans l'administration et le gouvernement cette
réforme dont le désir l'obsédait, et de son rêve généreux faire sortir
une réalité. En 1808, Spéranski était à l'aurore de sa fortune; il
venait d'être nommé conseiller privé et secrétaire du cabinet. Alexandre
voulait qu'il vît Napoléon, qu'il écoutât ces conversations suggestives
dans lesquelles l'empereur des Français détaillait sa manière de
gouverner, qu'il se mît à cette grande école d'ordre et de méthode.
Spéranski ne devant être à Erfurt qu'un auditeur, c'était sur
Roumiantsof que comptait le Tsar pour l'aider à supporter le poids des
discussions. Quant à Caulaincourt, il était naturellement du voyage:
Alexandre l'y avait gracieusement invité, et Napoléon avait jugé utile
qu'il assistât à l'entrevue.
[Note 523: Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.
«L'empereur, écrivait encore Caulaincourt à son maître, a décidé qu'il
n'emmènerait ni maison ni cuisine: il compte sur celle de Votre Majesté,
dont il fait chaque jour l'éloge, ainsi que de son vin, même du
champagne, dont il ne buvait jamais avant.» 24 mars 1808.]
La première étape de ce voyage, qui éveillait tant d'espérances, fut
douloureuse. Avant de traiter avec la fortune et le génie, Alexandre ne
put se dispenser de rendre visite au malheur. Passant par Koenigsberg, il
s'y arrêta deux jours. Dans cette triste capitale, où tout se ressentait
de la misère publique, on essaya pourtant de le recevoir dignement et de
faire encore figure de puissance. Il y eut entrée solennelle, troupes
rangées sur le passage des souverains, dîner de gala au château. La fin
de la seconde journée fut donnée à l'intimité. Frédéric-Guillaume emmena
son hôte dans une maison de campagne qu'il s'était procurée aux
environs: c'était dans cette retraite sans prétentions qu'il venait
donner satisfaction à ses goûts d'existence bourgeoise et se distraire,
au spectacle de la nature, d'accablants soucis. Dans toutes les
occasions, Alexandre montra sa courtoisie ordinaire; il fut attentif
auprès des dames, aimable avec tout le monde: reconnaissant plusieurs de
ses compagnons d'armes de 1807, il eut pour chacun d'eux une parole
gracieuse. La cause de la Prusse, qu'il promit de plaider à Erfurt,
semblait lui inspirer le plus vif intérêt; cependant, il parut en
général que sa fermeté pourrait ne pas répondre à ses bonnes intentions.
Dans sa chronique intime de la cour, la comtesse Voss se fait l'écho de
cette déception, bien qu'elle fût, comme toutes les femmes, du parti
d'Alexandre; elle l'avait trouvé charmant, mais si faible[524]. Seul, le
ministre Stein concevait meilleur espoir: il avait relevé chez Alexandre
des craintes croissantes au sujet de l'ambition napoléonienne et jugeait
que sa pitié s'était sincèrement émue au spectacle des misères de la
Prusse[525].
[Note 524: _Neun und Sechszig Jahre am Preussischer Hofe_, p. 237.]
[Note 525: HASSEL cite, p. 547, une lettre écrite par Stein dans ce
sens: «Il voit, dit le ministre prussien en parlant d'Alexandre, le
danger qui menace l'Europe par l'ambition de Bonaparte, et je crois
qu'il n'aura accepté l'entrevue que pour conserver encore quelque temps
le repos extérieur.»]
Napoléon avait prévu cette impression; c'était un mal inévitable, mais
auquel le hasard venait de fournir un remède. Quelques semaines
auparavant, la police française de Berlin avait saisi, sur un agent
prussien accusé d'espionnage, une lettre de Stein au prince de
Sayn-Wittgenstein. Cette pièce ne prouvait pas seulement que la Prusse
mentait en protestant de son repentir, mais qu'elle essayait de fomenter
le trouble et la révolte dans le nouveau royaume de Westphalie.
L'Empereur lut la lettre saisie avec colère et mépris: «Ces Prussiens,
dit-il, sont de pauvres et misérables gens[526].» Il résolut d'exiger le
renvoi et le bannissement de Stein, de lui faire refuser asile dans les
pays voisins, de le mettre hors la loi européenne; mais en même temps,
habile à profiter de toutes les circonstances, si déplaisantes qu'elles
fussent, il sut tirer parti de sa découverte. Après s'en être servi pour
hâter la signature de la convention du 8 septembre, en menaçant le
prince Guillaume et le ministre de Prusse à Paris, s'ils hésitaient à se
soumettre, de rompre la négociation et d'accabler leur pays de rigueurs
plus que jamais justifiées, il ordonna d'insérer la lettre de Stein dans
le _Journal de l'Empire_, en l'accompagnant d'un commentaire
virulent[527]. Puis, il fit expédier à Caulaincourt la feuille
accusatrice; l'ambassadeur devait la communiquer à Roumiantsof d'abord,
à l'empereur Alexandre ensuite, au cours même de leur voyage, à titre
d'antidote contre les effets de leur séjour à Koenigsberg. Le Tsar avait
à peine quitté cette ville, lorsqu'il reçut avis de l'incident: il en
fut consterné, comprit tout de suite que la Prusse venait de fournir
contre elle-même une arme terrible: «C'est de l'esprit de vertige, dit
Roumiantsof, et inexplicable[528].»
[Note 526: Napoléon à Soult, 4 septembre 1808, lettre inédite.
Archives nationales, AF, IV, 878.]
[Note 527: Voy. le _Journal de l'Empire (Journal des Débats)_ du 9
septembre 1808.]
[Note 528: Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.]
Dès qu'il eut passé la Vistule, Alexandre aperçut nos couleurs et nos
uniformes. Un peu plus loin, à Friedberg, il fut complimenté par le
maréchal Lannes, le prit dans sa voiture et entama avec lui une
conversation familière. Lorsqu'un étranger, fût-ce un souverain, se
rencontre avec un Français, c'est de Paris qu'il l'entretient presque
immédiatement: Alexandre ne manqua pas à cette tradition: «Il m'a
beaucoup parlé de Paris, écrivait le maréchal, il m'a même dit que, si
les choses s'arrangeaient comme il l'espérait, il désirerait infiniment
voir cette capitale, pour rester plus longtemps avec l'empereur
Napoléon[529].» Il ne tarissait pas sur son attachement pour ce prince
et montrait pour nos troupes autant d'admiration que de curiosité. Sur
la Vistule, il avait particulièrement remarqué le 26e d'infanterie
légère et le 8e de hussards, «pour la tenue[530]»; à Kustrin, il voulut
s'arrêter quelques heures pour voir une division de cuirassiers en
garnison dans cette ville. On avait eu soin, d'ailleurs, que, parmi nos
régiments, les plus remarquables par leur allure martiale ou la
magnificence de leur équipement pussent lui être montrés aux différentes
étapes de sa route. D'incomparables troupes, échelonnées de ville en
ville, faisaient la haie sur son passage à travers l'Allemagne.
[Note 529: La lettre du maréchal a été publiée par M. R. BITTARD DES
PORTES dans la _Revue d'Histoire diplomatique_, janvier 1890, 143-144.]
[Note 530: Lettre du maréchal Lannes.]
À mesure qu'il approchait du but, le Tsar accélérait sa course. Évitant
Berlin, brûlant Leipzig, il ne s'arrêta plus qu'à Weimar, tout près
d'Erfurt; il voulait s'y reposer quelques heures et «y faire sa
toilette[531]», avant de se rendre au lieu de l'entrevue, où Napoléon
devait l'attendre et le recevoir le 27.
[Note 531: Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.]
Située à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe, à l'un des carrefours de
l'Allemagne, l'ancienne ville hanséatique d'Erfurt avait dû jadis au
commerce son importance et sa richesse. Puis, son animation avait
disparu avec sa liberté; la vieille cité s'était assoupie sous le
gouvernement d'un prince ecclésiastique, médiatisé plus tard par la
Prusse. Après Iéna, elle était demeurée à la disposition de l'Empereur,
confondue parmi les dépouilles dont il se réservait d'opérer plus tard
la distribution. Elle attendait son sort, ignorant si elle serait
saxonne ou westphalienne, adjugée au prince primat ou abandonnée à un
grand-duc, lorsqu'elle apprit que les puissances de la terre s'étaient
donné rendez-vous dans ses murs, et que les affaires du monde allaient
s'y traiter. Cette nouvelle la troubla tout d'abord. Ville paisible de
bourgeois et de fonctionnaires, Erfurt n'avait pas le goût des
grandeurs, et d'ailleurs sa disposition ne se prêtait guère à sa
nouvelle fortune. Ses rues tortueuses, mal pavées, point éclairées le
soir, ses places irrégulières, semblaient peu propres au déploiement des
cortèges et aux évolutions de la troupe. Ses maisons étroites, à pignons
aigus, à façades pittoresques, où l'art du seizième siècle avait sculpté
ses ornements délicats, si elles avaient suffi naguère à abriter le luxe
tout intime d'une bourgeoisie opulente, ne répondaient pas aux
nécessités des grandes existences de cour. N'importe, le maître avait
parlé: Erfurt cessait de s'appartenir. Il lui fallut se laisser aménager
et transformer, se faire capitale pour quelques jours, s'accommoder aux
honneurs et aux charges de sa destination improvisée.
Ce fut d'abord une prise de possession militaire; des troupes partout:
artillerie à la citadelle, avec le général comte Oudinot, gouverneur de
la place; compagnies d'élite en ville, régiments d'infanterie cantonnés
dans les villages environnants. Les bourgeois regardaient passer ces
belles troupes avec admiration, puis songeaient qu'il faudrait leur
fournir vivres et logement, et cette réflexion tempérait leur
enthousiasme. À l'invasion des soldats succéda celle des employés,
agents et ouvriers: ils parurent en longues files, amenant des convois
d'objets précieux. Par leurs mains, tout se restaurait et
s'embellissait. Le palais du gouvernement échangeait son mobilier
d'autrefois contre un décor dans le style du jour, renouvelé de
l'antique, se parait de bronzes, de vases, de statues; les murs des
appartements, fleuris d'ornements gracieux, disparaissaient sous les
lourdes étoffes et les tapisseries des Gobelins; les portraits des vieux
princes, des duchesses à falbalas, souriant sous la poudre, cédaient la
place aux emblèmes de l'Empire; partout des aigles, partout des abeilles
d'or, semées sur la pourpre des tentures. L'ancien théâtre de la cour,
délaissé et transformé en hangar, brillait à nouveau sous ses dorures
avivées; certaines demeures bourgeoises, désignées pour loger les hôtes
de l'Empereur, recevaient une décoration somptueuse et prenaient figure
de palais[532].
[Note 532: Rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696.]
À ces apprêts publics s'ajoutaient de mystérieuses précautions. À
Erfurt, comme partout en Allemagne, il y avait des mécontents; leur
nombre grossissait chaque jour, et on les désignait sous le nom
générique de Prussiens, car c'était vers la Prusse que se tournaient
instinctivement leurs regards et leurs espérances. Il importait d'avoir
l'oeil sur eux: il y aurait, pendant l'entrevue, un esprit public à
surveiller, à diriger, et, dans ce but, la police impériale, dont le
rôle grandissait sans cesse dans le gouvernement, avait mis sur pied
toutes ses réserves. Paris avait envoyé un service complet, un autre fut
organisé sur place, recruté dans le pays[533]. On le composa d'agents de
toute sorte, publics et secrets, patentés ou officieux. Des
_observateurs_ notaient les mal pensants, s'enquéraient de leurs
mouvements, se glissaient dans toutes les réunions, écoutaient ce qui se
disait dans les cercles particuliers, dans les cafés, dans les
«casinos». Et chaque jour leur tâche devenait plus lourde, car la
population d'Erfurt doublait, triplait à vue d'oeil. Les vingt auberges
de la ville étaient assiégées, les maisons particulières envahies. À
toute heure, c'étaient de nouvelles arrivées: hier, un groupe de
diplomates, précédant leurs maîtres; aujourd'hui, la Comédie française,
appelée par levée en masse, au nombre de trente-deux sujets; puis des
curieux, des fonctionnaires en congé, des joueurs de profession, des
oisifs venus des eaux d'Allemagne, de Carlsbad et de Toeplitz, de tous
ces lieux de plaisir et de conversation que Metternich appelait «les
cafés de l'Europe[534]»; enfin, au milieu de cette foule bourdonnante et
confuse, des personnages à sensation, des grands seigneurs de toute
provenance, des maréchaux d'Empire, des princes souverains, des rois.
[Note 533: Archives nationales, AF, IV, 1696. Brockhausen au roi de
Prusse, 20 septembre 1808, HASSEL, 512.]
[Note 534: Metternich à Champagny, 3 août 1808. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 381.]
Au premier bruit de l'entrevue, il y avait eu grand émoi dans les cours
allemandes. Les plus importantes furent les plus embarrassées. Les
souverains de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, rois par la grâce de
Napoléon, désiraient présenter leurs hommages à leur chef et suzerain,
au protecteur de la Confédération. Seulement, comme le rang de ces
princes leur donnait droit à un traitement spécial, à une place
officielle auprès de Napoléon et d'Alexandre, leur présence ne
risquait-elle point de déplaire aux deux empereurs, qui préféreraient
peut-être la solitude à deux, et de troubler leurs épanchements? Les
rois hésitaient donc, partagés entre le désir de faire leur cour et la
crainte de gêner. À la fin, ils prirent le parti d'écrire à l'Empereur
et de lui poser la question: ils lui exprimèrent leur bonne volonté et
leurs scrupules, sollicitèrent respectueusement leur admission à Erfurt.
Le grand-duc de Bade, retenu par l'âge, essaya de se faire pardonner par
une lettre particulièrement humble, dans laquelle il présentait au
maître «l'hommage d'une profonde vénération», et des «voeux qu'il
formait invariablement pour sa gloire et sa précieuse
conservation[535]». Tel était le ton qui régnait entre l'Empereur et ses
grands vassaux d'Allemagne.
[Note 535: Archives nationales, AF, IV, 1696.]
Napoléon permit aux rois de venir à Erfurt. Les premiers prévenus furent
ceux de Saxe et de Wurtemberg, qui partirent aussitôt. La réponse au
souverain de Bavière ayant tardé quelque peu, ce prince en éprouvait de
mortelles inquiétudes: il écrivit de sa main à notre ambassadeur auprès
de lui le billet suivant: «Le roi de Saxe est à Erfurt depuis hier, et
mon beau-frère, le duc de Bavière, me mande qu'il y va aussi. Serai-je
donc le seul exclu? Je sais que l'Empereur a de l'amitié pour moi, j'ose
même me flatter qu'il me compte parmi ses plus fidèles alliés; cela
n'empêchera pas que, s'il ne m'appelle pas auprès de lui, ne fût-ce que
pour vingt-quatre heures, il me fera perdre nécessairement une partie de
ma considération politique et m'affligera personnellement. Si vous
croyez que ces réflexions ne déplairont pas à Sa Majesté, je vous
autorise, Monsieur Otto, à les lui faire parvenir[536].» Lorsqu'il sut
enfin que l'Empereur l'autorisait à se présenter, Maximilien-Joseph ne
se posséda plus de plaisir: «Jamais Sa Majesté, écrivait Otto, ne m'a
paru plus contente ni plus joyeuse[537].»
[Note 536: Archives des affaires étrangères, Bavière, 184.]
[Note 537: _Id._, Otto à Champagny, 30 septembre 1808.]
Quant aux principicules que l'Allemagne possédait à foison, leur
médiocrité les affranchit de tout embarras: ils parurent sans se faire
annoncer, sachant que leur présence ne tirerait pas à conséquence et
espérant qu'un regard du maître s'abaisserait sur eux. Il en vint de
tous côtés, du Nord et du Sud; ils arrivaient isolément ou par familles,
et on les voit figurer pêle-mêle, à côté de colonels polonais et de
comtesses allemandes, sur la liste des étrangers recherchant la grâce
d'être présentés à Sa Majesté. Et chacun de ces courtisans se double
d'un solliciteur: chacun a sa requête à produire, sa supplique à
présenter. Qui veut une ville, qui une somme, un titre, une faveur
quelconque: nul n'a entendu faire un voyage désintéressé, ni revenir les
mains vides. Le duc d'Oldenbourg revendique quelques lambeaux de
territoire aux dépens de la Hollande; le duc de Weimar demande Erfurt,
le duc de Cobourg demande Baireuth et Culmbach, «avec un arrondissement
qui le fasse joindre au duché de Cobourg». Le duc de
Mecklembourg-Schwérin réclame le titre de grand-duc, celui de
Mecklembourg-Strélitz désire «qu'une parfaite égalité soit observée
entre sa maison et celle de Schwérin.--Le prince de la Tour-et-Taxis
désire une indemnité des revenus qu'il a perdus par le nouvel
arrangement des postes de l'Empire. Le duc Alexandre de Wurtemberg
désire une abbaye en compensation de la perte de ses apanages[538].»
[Note 538: Liste des prétentions des princes allemands, dressée par
M. de Champagny. Archives nationales, AF, IV, 1696.]
Confondus dans la foule des visiteurs, ces princes cherchaient cependant
à s'en distinguer par le luxe un peu suranné de leurs livrées, de leurs
équipages et de leur maison. Les charges, les titres de l'Allemagne
féodale reparaissaient autour d'eux; le nombre était incalculable de
chambellans, de conseillers privés, d'écuyers cavalcadours qui se
trouvaient réunis à Erfurt, tous gonflés de leur importance. Mais se
présentait-il quelque Français, touchant de près ou de loin à
l'état-major impérial, chacun de s'effacer respectueusement, tant était
inné chez ces Allemands le culte de la force. L'ancien régime
s'inclinait devant le nouveau; les princes de maison régnante cédaient
le pas aux ducs créés par Napoléon. Pour se venger de cette humiliation
commune, ils rivalisaient entre eux, ressuscitaient de vieilles
prétentions et de vieilles querelles, et ces comparses remplissaient
bruyamment la scène, attendant que l'apparition des acteurs principaux
les réduisît au silence.
Le 27 au matin, Napoléon arriva brusquement, en voyageur, accompagné du
seul prince de Neufchâtel. De beaux escadrons de sa garde galopaient
autour de sa voiture, et la vue de ces guerriers aux exploits fabuleux,
de cette légende vivante, produisit sur le peuple son effet ordinaire de
saisissement. Napoléon n'avait point voulu de réception officielle; on
avait préparé des arcs de triomphe, il les fit décommander. Il entendait
que tous les honneurs, tous les hommages fussent communs aux deux
empereurs, et se refusait à en distraire prématurément aucune part. Il
prit logement au palais, expédia quelques ordres, écrivit à Cambacérès,
rendit visite au roi de Saxe, puis monta à cheval avec toute sa maison
pour se rendre au-devant de l'empereur de Russie.
À quelque distance de la ville, on aperçut la voiture d'Alexandre venant
en sens inverse, au milieu d'un groupe brillant d'officiers. Les deux
empereurs mirent pied à terre, allèrent l'un à l'autre, s'embrassèrent,
puis causèrent quelques instants avec effusion, en amis heureux de se
retrouver. Par ordre de Napoléon, on avait amené pour Alexandre un
cheval de selle pareil à ceux dont le Tsar se servait d'ordinaire,
harnaché à la russe, avec une housse de fourrure blanche; Alexandre le
prit, Napoléon remonta à cheval; leurs suites se confondirent, et, en
une seule colonne, on se dirigea vers la ville, qui dressait au loin sa
silhouette gothique.
Les troupes étaient massées à l'entrée d'Erfurt, en tenue de parade.
L'artillerie tonnait par salves répétées, les vieilles pièces des
remparts répondaient aux batteries françaises, et, dans l'intervalle des
décharges assourdissantes, le son des cloches s'élevait grave et clair,
s'envolant de toutes les églises, de tous les beffrois. Des hauteurs qui
contournent Erfurt, tribunes naturelles, une foule innombrable de
curieux contemplait l'imposant spectacle qui s'avançait vers la ville.
Au delà des lignes d'acier formées par la cavalerie d'avant-garde, on
distinguait maintenant les splendeurs de l'état-major, l'étincelante
diversité des uniformes, l'or des broderies, les couleurs variées des
grands cordons, depuis le rouge de la Légion d'honneur jusqu'au bleu
pâle de Saint-André, la blancheur neigeuse des panaches; et peu à peu,
en avant du groupe, les deux empereurs se détachaient. Ils s'avançaient
de front. Alexandre, maniant son cheval avec grâce, correct dans l'habit
vert foncé d'officier général russe, tenait la droite; sa taille haute
et svelte dépassait celle de son allié. Lui, cavalier négligent, ramassé
dans sa courte et forte stature, simple dans l'uniforme des chasseurs de
sa garde, attirait pourtant et fascinait tous les regards; auprès de
lui, toute grandeur, toute magnificence rentrait dans l'ombre, car ses
actions immortelles l'environnaient de leur éclat, le désignaient aux
peuples et lui faisaient un magique cortège[539].
[Note 539: THIBAUDEAU, IV, 58 et suiv, _Documents inédits_.]
L'entrée en ville fut solennelle: les tambours battaient aux champs, les
drapeaux s'inclinaient, et, à mesure que le double état-major passait
devant le front des troupes, une clameur s'élevait des rangs: «Vivent
les Empereurs!» Dans la journée, Napoléon et Alexandre se montrèrent
plusieurs fois avec de nombreuses escortes, et la curiosité publique se
satisfit amplement. On cherchait autour de l'Empereur, on voulait voir
ces hommes fameux à tant de titres, ces généraux qui portaient des noms
de victoires, fils du peuple et vainqueurs des rois, ces serviteurs
dévoués que l'imagination populaire ne séparait jamais de Napoléon et
mettait toujours à ses côtés: Lannes, Berthier, Duroc en colonel général
des chasseurs, Caulaincourt qui reprenait ses fonctions de grand écuyer.
Les ministres, les hommes d'État étaient plus difficiles à découvrir au
fond de leur carrosse; on citait les noms de Talleyrand, de Champagny,
de Roumiantsof. Les costumes des dignitaires français, les uniformes
russes étonnaient par leur nouveauté. Des anecdotes circulaient;
l'attitude, les moindres gestes des deux souverains étaient commentés;
on répétait qu'ils n'avaient cessé de se parler amicalement, que leurs
visages exprimaient cordialité et confiance, qu'ils étaient entrés en se
donnant le bras dans la maison réservée à l'empereur Alexandre. Ces
circonstances étaient acceptées comme d'heureux présages et atténuaient
les craintes pour l'avenir. Quand on sut que l'Empereur, pour don de
joyeuse arrivée, exonérait les habitants du logement et de la nourriture
des troupes, le contentement fut sans mélange, et l'aspect de la ville,
suivant le rapport d'un policier prétentieux, «donnait une douce
satisfaction à l'observateur[540]». Le soir, dans la ville illuminée,
garnison et peuple purent se mêler librement sans qu'il en résultât
aucun trouble: la tranquillité fut complète, et l'enthousiasme parut
unanime, chacun demeurant sous l'impression des événements de la journée
et de l'inoubliable grandeur du spectacle[541].
[Note 540: Rapport de police du 29 septembre.]
[Note 541: Rapport du général gouverneur de la place, rapports de
police. Archives nationales, AF, IV, 1696. THIBAUDEAU, _loc. cit._]
Le lendemain, les deux empereurs organisèrent leur vie en commun. Ils
convinrent de se réserver la matinée pour leurs affaires personnelles;
l'après-midi serait consacrée au travail politique, aux réceptions de
monarques et de personnages, à la promenade, la soirée au monde et aux
plaisirs. Le même jour fut signalé par un incident remarquable: on vit
arriver un envoyé extraordinaire d'Autriche, le général baron de
Vincent, apportant une lettre de son maître pour Napoléon, une autre
pour Alexandre, toutes deux affectueuses et vides. Sous prétexte de
cette amicale démarche, il semblait que François Ier, suivant à demi le
conseil de Talleyrand, voulût se rappeler à l'attention des deux
empereurs et intervenir par procuration à leur débat. Napoléon donna
immédiatement audience à M. de Vincent et reçut son message avec
solennité.
C'est l'instant qu'a choisi un peintre officiel pour grouper dans une
scène idéale, dans un tableau conservé au musée de nos gloires, les
principaux personnages d'Erfurt, avec l'attitude que leur ont prêtée la
tradition et la légende. La réception a lieu dans le cabinet de
l'Empereur. Auprès d'une table massive, Napoléon est debout. Son large
front pensif, illuminé de gloire, s'incline légèrement: d'un geste
majestueux, sa main se tend pour recevoir la lettre que M. de Vincent
lui présente, le corps plié en deux par un profond salut. À quelques
pas, l'empereur Alexandre contemple d'un oeil satisfait cette scène
d'apaisement: il est posé à souhait pour laisser admirer la finesse de
son profil, son port noble et charmant. Au second plan, entre les deux
monarques, Talleyrand apparaît; son costume sombre, agrémenté de
broderies d'un bleu pâle, met une note discrète au milieu de l'éclat des
uniformes; ses cheveux blanchis par la poudre adoucissent l'expression
heurtée de ses traits et rappellent les grâces d'autrefois; placé
derrière la table, il semble se borner au rôle de secrétaire impassible,
se prépare à écrire sous la dictée des deux empereurs et à prendre acte
de leurs décisions. Au fond de la salle se distinguent les rois, princes
et ministres allemands, puis Duroc, Berthier, Maret, Caulaincourt,
d'autres serviteurs de l'Empereur, le comte Roumiantsof enfin, et le
grand-duc Constantin, dont la face tartare s'accuse dans la pénombre.
Tous ces personnages sont groupés dans des poses diverses, mais de
manière à former autour de Napoléon, qui occupe le milieu de la scène,
saisit et concentre l'attention, un cercle de courtisans. Les visages,
de même que les costumes et les accessoires, sont reproduits avec
fidélité: chaque figure est un portrait. Quant à l'expression des
physionomies, volontairement ou non, l'artiste nous la montre telle
qu'elle se composait pour les scènes d'apparat qui se succédaient à
Erfurt, c'est-à-dire froide, uniforme et solennelle. Chez tous les
assistants règne la même satisfaction de commande, le même air de
contentement officiel, où rien ne transparaît des sentiments intérieurs
qui agitent et soulèvent les coeurs. Essayons toutefois, sous ces dehors
compassés, d'atteindre les âmes: chez ces personnages dont la plupart
vont jouer leur rôle, exercer leur action à Erfurt, essayons de démêler
le jeu ardent des passions, des haines, des convoitises, prêtes à
s'allier ou à se combattre, à s'associer pour l'intrigue ou à se livrer
courtoisement une lutte opiniâtre.
L'envoyé autrichien, qui se courbe dans une attitude de craintive
déférence, ne présente qu'un acte de feinte soumission, accueilli par
l'Empereur avec défiance; Napoléon ne veut plus juger l'Autriche à ses
paroles, mais à sa conduite, et il n'a encore reçu aucun témoignage
probant de ses intentions. M. de Vincent est lui-même un ennemi; notre
ambassadeur à Vienne le signale comme tel et le montre comme l'affidé et
la créature de Stadion, cet incorrigible adversaire[542]. À Erfurt, M.
de Vincent sera surtout un observateur; sa mission est de s'initier au
secret des deux empereurs, de percer le mystère de leurs délibérations,
et de soustraire, s'il est possible, Alexandre à l'influence de
Napoléon. Déjà il a reconnu le terrain et s'est senti encouragé dans sa
tâche en se découvrant, chez les Français eux-mêmes, des auxiliaires et
un allié, le plus précieux de tous.
[Note 542: Andréossy à Champagny, 22 septembre 1808. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 381.]
Aussi bien, le prince de Talleyrand, qui s'efface en apparence et se
retire au fond de la scène, aspire à jouer dans l'ombre un rôle
prépondérant et tout personnel. Erfurt est le terrain où va s'engager à
fond le jeu auquel il prélude depuis quelques mois; désormais, il est en
insurrection sourde, mais formelle, contre son maître, et, loin de
servir ses volontés, vient conspirer contre ses desseins. Ce qu'il veut
tout d'abord, c'est négocier sa paix particulière avec l'Europe,
cimenter ses bons rapports avec Vienne, se ménager auprès du Tsar un
crédit destiné à l'assurer contre les risques de l'avenir; à Erfurt, il
inaugurera avec Alexandre les relations qui lui permettront, six ans
plus tard, de faire au monarque russe les honneurs de Paris conquis.
Sa défection s'inspirait aussi de motifs plus élevés. Voyant avec une
juste terreur Napoléon s'engager de plus en plus dans la voie de
l'impossible et s'acheminer vers de suprêmes périls, mais appréciant mal
les nécessités inéluctables qui gouvernaient la politique de l'Empereur,
il jugeait qu'un moyen restait de l'arrêter, de le tempérer, et que
c'était d'encourager les puissances à lui tenir tête. Il se range donc
contre lui aux côtés de l'étranger et trahit sa cause en se flattant de
servir ses intérêts. Prenant le contre-pied de tout ce que l'Empereur
désire et poursuit, il essayera de faire en sorte que l'Autriche ne se
courbe pas trop bas, que l'empereur Alexandre ne se livre pas trop
complètement: il avertira ce monarque, le mettra en garde contre la
séduction, essayera de dissiper à ses yeux le prestige de Napoléon, le
suppliera de ne point sacrifier à ses propres ambitions l'indépendance
de l'Europe; s'il désire que la conférence aboutisse et que l'entente
s'opère entre les deux souverains, il tient à ce que cet accord demeure
incomplet, entouré de précautions, muni de stipulations restrictives: à
ses yeux, l'alliance russe doit devenir pour Napoléon un frein plutôt
qu'un levier. Idée qui eût été juste et profonde, si l'Angleterre eût
été disposée à traiter et que la paix du monde n'eût dépendu que de la
modération de son vainqueur: en fait, idée fausse, jeu coupable et
fatal, puisque l'Angleterre,--elle allait le prouver,--demeurait
inébranlablement résolue à ne point céder tant qu'elle conserverait
l'espoir de diviser le continent et que l'Europe ne se serait pas
rassemblée contre elle sous la main de l'Empereur.
Dès l'arrivée d'Alexandre,--c'est Metternich qui nous l'apprend d'après
d'expresses confidences,--Talleyrand s'est fait recevoir en audience
intime; par un trait d'habile témérité, il s'est livré du premier coup
au Tsar pour gagner sa confiance: il lui a dit ces paroles audacieuses:
«Sire, que venez-vous faire ici? C'est à vous de sauver l'Europe, et
vous n'y parviendrez qu'en tenant tête à Napoléon. Le peuple français
est civilisé, son souverain ne l'est pas. Le souverain de Russie est
civilisé, et son peuple ne l'est pas: c'est donc au souverain de la
Russie d'être l'allié du peuple français[543].»
[Note 543: METTERNICH, II, 248.]
Dans d'autres entretiens, Talleyrand reprend et développe la même
pensée: il montre que la France, saturée de gloire, dégoûtée de
conquêtes, avide de repos, se confie dans la sagesse et la fermeté
d'Alexandre pour lui épargner de nouvelles épreuves et l'implore comme
médiateur entre elle et le génie immodéré qui l'épuise. Cette thèse, il
la fait reprendre auprès du Tsar par intermédiaires; il la place dans
des bouches différentes; déployant tous les moyens que lui suggèrent son
tact raffiné, sa grâce enveloppante, sa connaissance parfaite des hommes
et des choses, il sait enrôler dans son parti les personnages les plus
divers. Chez chacun, il s'adresse au penchant favori, fait vibrer la
passion maîtresse et, s'emparant d'eux, les emploie à ses fins. Il
parvient à se rapprocher de Tolstoï, qui s'est longtemps refusé à ce
contact, approuve ses terreurs, le porte à répéter à son souverain, dans
la chaleur d'entretiens véhéments, tout ce que contenaient ses dépêches.
Il caresse, séduit, endoctrine Roumiantsof, en flattant une vanité qui
est le travers dominant du vieil homme d'État et en l'éblouissant par
l'illusion d'un grand rôle à jouer. Il n'est point jusqu'aux plus zélés
serviteurs de Napoléon qu'il ne sache gagner à ses vues et transformer
en complices inconscients. Entretenant chez les maréchaux, les
dignitaires, un commencement de lassitude et le désir de goûter en paix
les avantages acquis, il fait parvenir à Alexandre l'écho de leurs
doléances; il les a habitués à révérer en lui le génie personnifié de la
politique, et plus d'un croit faire preuve d'un dévouement éclairé
envers l'Empereur en suivant les directions du prince. En un mot, avec
un art consommé et discret, Talleyrand travaille à tisser autour du Tsar
un réseau d'intrigues, à l'attirer insensiblement dans ses liens. À
Tilsit, Napoléon a fait la conquête d'Alexandre; pourquoi ne serait-ce
point Talleyrand qui le captiverait à Erfurt[544]?
[Note 544: METTERNICH, II, 247-48. Cf. les _Réminiscences sur
Napoléon et Alexandre Ier_, par la comtesse de CHOISEUL-GOUFFIER, p.
168.]
Le Tsar, malgré les caresses qu'il reçoit de Napoléon et celles qu'il
lui prodigue, est ému, frappé des paroles qui lui arrivent d'autre part.
Elles lui semblent exprimer,--c'est lui-même qui parle,--l'opinion «de
tout ce qui est sensé en France[545]»; il y voit la confirmation des
doutes qui l'assiègent depuis tant de mois, un argument sans réplique à
l'appui de ses propres défiances. Puisque «les hommes les plus éclairés
et les plus sages de la France eux-mêmes[546]» suspectent et réprouvent
la politique impériale, est-ce à lui d'aplanir les voies à une ambition
qui ne connaît plus de bornes et de l'aider à briser tout obstacle?
L'imprudence d'un tel abandon lui semble dès a présent démontrée. Non
qu'il veuille répudier l'alliance française avant d'en avoir recueilli
les bénéfices; il consentira à en prolonger l'essai, si Napoléon lui
accorde les satisfactions que les services rendus et une longue patience
l'ont mis en droit d'exiger. Seulement, ces avantages si ardemment
convoités, il les attend moins aujourd'hui de la complaisance que des
embarras de son allié. Ce qu'il espère, c'est que la France, occupée par
l'Espagne, tenue en échec par l'Autriche, lui laissera, au prix de
services sans trop grandes conséquences, la main libre sur le Danube,
lui permettra d'y faire son jeu particulier, de terminer glorieusement
les entreprises en cours: ce résultat acquis, il se ressaisira tout
entier et verra à se choisir un parti définitif. Son voeu est donc que la
Russie obtienne toute latitude pour se consacrer momentanément à ses
intérêts propres, et qu'il ne soit point porté à l'indépendance
européenne, durant ce temps, d'irrémédiables atteintes. Possédé de ce
double désir, il s'estime heureux que des difficultés imprévues
entravent la marche de Napoléon, et il se sent de moins en moins disposé
à les écarter. Il n'est plus susceptible de ces élans passagers, mais
enthousiastes, qui le portaient naguère à confondre sa cause avec celle
du grand empereur, à s'associer avec lui dans une étroite communauté de
vues et de mouvements. S'il persiste à affecter la confiance,
l'expansion, la cordialité, si rien n'est changé dans le culte extérieur
qu'il rend à Napoléon, sa foi est bien près de succomber sans retour: il
pratique encore, mais ne croit plus.
[Note 545: Lettre particulière et autographe d'Alexandre à
Roumiantsof, 19 décembre 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 546: Alexandre à Roumiantsof, 18 décembre 1808. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
Affichant une tranquillité superbe, une aisance parfaite dans ses
rapports avec son allié, Napoléon n'en sent pas moins que des influences
hostiles lui disputent Alexandre; il découvre en lui des soupçons, des
arrière-pensées, le trouve «différent de ce qu'il était à Tilsit». Il
s'en est plaint à Caulaincourt, dès qu'il a revu cet ambassadeur, et lui
a demandé le pourquoi de ce changement. Très courageusement,
Caulaincourt lui a exposé que chacun se croit menacé, et que la Russie
commence à partager les appréhensions générales. «Quel projet me
croit-on donc?--Celui de dominer seul.--On me croit donc de l'ambition?»
reprend l'Empereur avec un sourire; «mais la France est assez grande,
que puis-je désirer? ...Ce sont sans doute ces affaires d'Espagne.» Et
sentant là l'irréparable faute, comme s'il éprouvait le besoin de se
justifier devant les autres et devant lui-même, il reprend la question,
refait à Caulaincourt le récit des entrevues de Bayonne, affirme que la
force des choses l'a entraîné, que se fier à Ferdinand eût été livrer
l'Espagne à nos ennemis, l'ouvrir aux Anglais, séparer de la France
cette alliée naturelle: «Ai-je eu tort? C'est ce que le temps prouvera;
agir autrement, c'eût été relever les Pyrénées: la France, l'histoire me
l'eussent reproché»; au reste, la Russie est mal fondée à lui faire un
crime d'avoir disposé d'un peuple; n'a-t-elle point dans son histoire le
partage de la Pologne? Et plongeant dans la pensée d'Alexandre et de ses
conseillers, il ajoute: «Cela m'occupe loin d'eux; voilà ce qu'il leur
faut, ils en sont donc enchantés[547].»
[Note 547: _Documents inédits_.]
Néanmoins, malgré ce ton hautain et qui veut rester confiant, il se rend
compte que les événements d'Espagne, en le montrant insatiable et en
prouvant qu'il n'est plus invincible, rendent l'espoir à tous ses
ennemis: dans la foule prosternée qui l'entoure, il perçoit des
symptômes de révolte, sent les gouvernements et les peuples frémir sous
sa main, et comprend que les splendeurs d'Erfurt ne sont qu'un voile
jeté sur une situation critique et menaçante. Habitué à vaincre, il
espère une fois de plus triompher de tous les obstacles, ressaisir
Alexandre et enchaîner l'Europe par le bras de la Russie, mais ne se
dissimule point que la lutte sera chaude et serrée, qu'elle exigera
toute sa force et toute son adresse. À voir l'impassible sérénité avec
laquelle il tient sa cour de souverains, on le croirait uniquement
occupé de régner; cependant il se dispose à combattre, prépare ses
moyens, fait appel à toutes les ressources de son génie et vient livrer
à Erfurt sa grande bataille diplomatique.