Tout absorbé qu'il fût par de pressantes occupations, règlement du sort
de la Prusse, préparatifs contre l'Espagne, Napoléon pensait aux
conditions de son accord futur avec la Russie et ne perdait pas de vue
l'Orient. La catastrophe de Constantinople le toucha; il en tira une
présomption de plus contre la possibilité de faire vivre la Turquie et
de l'appliquer aux besoins de sa politique. Il la condamnait toujours
dans son esprit, mais se reconnaissait impuissant à exécuter dès à
présent la sentence; aussi s'applaudissait-il d'avoir éludé tout
engagement ferme avec la Russie, d'avoir réservé, par six mois de
diplomatie dilatoire, ses dernières décisions.
Examinant de sang-froid la situation, il en tirait d'abord cette
conséquence que toute tentative sur l'Orient devait être ajournée
jusqu'après l'entière soumission de la péninsule. Cette oeuvre remplirait
l'automne de 1808: pour en finir avec l'Espagne, Napoléon se donnait
trois mois. Suivant ses calculs, ce laps lui suffirait pour balayer les
armées de la révolte, jeter les Anglais à la mer, arriver à Madrid en
conquérant, y paraître en pacificateur, et achever par des mesures
conciliatrices ce que la victoire aurait commencé: «Avant le mois de
janvier, écrivait-il à Joseph, dans toute l'Espagne, il n'y aura pas un
seul village en insurrection[505].» Il comptait donc, au début de 1809,
retrouver la pleine disposition de ses forces; peut-être pourrait-il
alors, si l'Angleterre ne s'avouait pas vaincue, ramener ses colonnes
des bords de l'Èbre et du Tage sur ceux de l'Adriatique, de la mer
Ionienne, et, après avoir frappé notre rivale en Espagne, l'achever en
Orient. Toutefois, avant de dresser un plan d'opérations pour le présent
et pour l'avenir, avant de se déterminer sur la nature des arrangements
à prendre avec la Russie, il était indispensable de voir plus clair dans
les dispositions de l'Autriche. Sans doute, le cabinet de Vienne n'ayant
pas saisi l'occasion de nos revers pour rompre, son ambassadeur à Paris
tenant un langage correct, la Russie ayant parlé, le conflit ne semblait
plus aussi imminent. Néanmoins, la France pourrait-elle sans témérité
détourner la meilleure partie de ses forces contre l'Espagne, si elle
n'acquérait d'abord la certitude qu'un autre ennemi ne choisirait pas
cet instant pour l'attaquer perfidement par derrière? Quant à
l'entreprise ultérieure sur l'Orient, l'attitude prise à Vienne y
mettait un obstacle plus sérieux que la révolte de la péninsule
elle-même: l'Espagne n'occasionnait qu'un retard, l'Autriche pouvait
devenir un empêchement. Napoléon se reconnaissait donc un intérêt
pressant à pénétrer cette dernière, à savoir au juste ce qu'il devait en
craindre ou pourrait en attendre, et l'un des motifs qui avaient
précipité son retour à Paris était le désir d'entamer avec elle une
explication catégorique; se mettant brusquement en scène, il allait
s'adresser à la cour de Vienne dans la personne de son représentant, et,
tout en s'appliquant de plus belle à l'intimider et à la contenir,
tenter un effort pour la rassurer et la ramener.
[Note 505: _Corresp._, 14275.]
Dans la nuit du 14 août, les ambassadeurs et ministres étrangers furent
avertis que Sa Majesté les recevrait à Saint-Cloud le lendemain, jour de
sa fête. Ces audiences collectives avaient quelque chose de plus
redoutable encore que de solennel: Napoléon en profitait souvent pour
lancer ce que Metternich appelait «ses manifestes oraux[506]», ces
apostrophes fulgurantes qui retentissaient dans toute l'Europe et
préludaient trop souvent au bruit du canon. Le 15 août 1808, le cercle
diplomatique se forma dans l'une des salles du château. En l'absence du
nonce, le comte de Metternich, ambassadeur d'Autriche, était placé au
premier rang; après lui, le comte Tolstoï, puis le ministre de Hollande;
un peu plus loin, le Turc et le Persan, avec leurs robes longues à
l'orientale, mettaient une note exotique dans cette parade d'habits de
cour et d'uniformes corrects. L'Empereur parut, avec sa maison et ses
ministres. Suivant son habitude, il parcourut d'abord le cercle,
recevant les hommages, y répondant en peu de mots, passa vite sa revue
du corps diplomatique, revint ensuite au comte de Metternich et s'arrêta
devant lui: c'était l'instant critique, attendu avec anxiété.
[Note 506: METTERNICH, II, 237.]
Cependant, le visage du maître n'annonçait point l'orage. Quelques
propos indifférents s'échangèrent; puis, tandis que M. de Champagny
«bloquait[507]» par derrière l'ambassadeur autrichien et l'empêchait de
se dérober, Napoléon l'aborda de front et entama avec lui une discussion
très vive, très serrée, mais parfaitement calme et courtoise, sur les
armements de l'Autriche. Il y déploya la vigueur d'une argumentation
offensive qui poussait ferme contre l'adversaire et ne le laissait point
respirer; Metternich se défendait avec habileté, dépensant toutes les
ressources d'un esprit souple, abondant, rompu à la dialectique des
négociations.
[Note 507: METTERNICH, II, 196.]
De part et d'autre, on s'était mis sur un bon terrain: Metternich
soutenait que l'Autriche restait dans son droit et ne menaçait personne
en réorganisant son armée, ce qui était vrai en principe; mais Napoléon
n'avait pas tort en prétendant que la précipitation apportée à cette
oeuvre lui donnait un air de menace. Il affirmait d'ailleurs qu'il y
avait eu des préparatifs d'action immédiate, des mouvements de troupes,
des achats de chevaux; il citait des détails techniques, s'exprimait en
homme du métier, incriminant aussi l'impulsion donnée à l'esprit public,
l'appel jeté aux passions populaires. Il énumérait tous ces faits, les
accumulait, en accablait son interlocuteur, sans colère toutefois,
attribuant à l'empereur François plus d'imprudence que de mauvais
vouloir, insistant sur le danger de cette conduite et la nécessité d'y
mettre un terme. On sentait chez lui un effort pour rester maître de ses
paroles, l'intention d'avertir sans blesser; il ne déclamait point, mais
voulait convaincre, s'attachait à détourner l'Autriche d'une voie fausse
et à la remettre dans le chemin de ses véritables intérêts.
Au cours de la conversation, qui dura cinq quarts d'heure, il développa
le raisonnement suivant: À quoi peuvent aboutir les armements de
l'Autriche? Elle ne saurait faire la guerre, car la France et la Russie
sont d'accord, et toute attaque se briserait contre leur alliance. Nous
sommes sûrs, absolument sûrs de l'empereur Alexandre; il interdira à la
cour de Vienne de bouger, et il faudra qu'elle s'incline devant cette
défense; ne vaudrait-il pas mieux pour elle revenir spontanément,
accorder de bonne grâce ce qu'elle devra céder à la contrainte, et
rentrer de plein gré dans le système de la France? Elle retrouverait
ainsi les avantages attachés à notre amitié et dont la continuation de
ses mauvais procédés la priverait sans retour. «L'empereur de Russie,
disait Napoléon, peut-être empêchera la guerre en vous déclarant d'une
manière ferme qu'il ne la veut pas et qu'il sera contre vous; mais si ce
n'est qu'à son intervention que l'Europe doit la continuation de la
paix, ni l'Europe ni moi ne vous en aurons l'obligation; et, ne pouvant
vous regarder comme mes amis, je serai certainement dispensé de vous
appeler à concourir avec moi aux arrangements que peut exiger l'état de
l'Europe[508].»
[Note 508: Dépêche de Champagny à Andréossy, rendant compte de la
conversation de l'Empereur avec Metternich, et publiée dans la
_Correspondance_ sous le n° 14254. Cf. les _Mémoires de Metternich_, II,
194 à 199, et la dépêche du baron de Brockhausen au roi de Prusse, citée
par HASSEL, p. 507.]
C'était à l'Orient que s'appliquaient ces derniers mots; afin que son
interlocuteur ne s'y méprît point, Napoléon mit aussitôt sur le tapis la
conduite des agents autrichiens en Turquie, leurs intrigues contre nous
sur ce terrain, où se rapprochait pourtant et où devrait se confondre
l'intérêt des deux empires. Abordant le fond même du sujet, il ne put
s'exprimer que par allusions, car l'ambassadeur de la Porte était à deux
pas, impassible, mais attentif: il essaya toutefois de rendre ses
paroles très claires sous leur forme enveloppée, et reprit toute la
question du partage par sous-entendus, discussion sans précédent, où
l'on débattit en présence du condamné le genre de mort à lui infliger,
«Est-ce par vos armements, répétait l'Empereur à Metternich, que vous
voulez un jour être de moitié dans nos arrangements? Vous vous trompez:
jamais je ne m'en laisserai imposer par une puissance armée..... Je ne
vous admettrai plus à l'arrangement futur de tant de questions
auxquelles vous êtes intéressés; je m'entendrai seul avec la Russie, et
vous n'en serez que les spectateurs[509].» Cependant, par l'ensemble de
son attitude et de son langage, il laissait voir que ces paroles
devaient être tenues pour un avertissement, pour une menace, plutôt que
pour l'expression d'une volonté irrévocable; que tout pourrait se
réparer, si l'empereur François et son cabinet donnaient des gages,
faisaient preuve d'empressement, proclamaient, attestaient leurs
intentions pacifiques, et il essayait de provoquer chez l'Autriche un
mouvement d'expansion, de franchise, d'abandon, en lui montrant une
place à reprendre dans sa confiance et un rôle à jouer dans ses
combinaisons.
[Note 509: METTERNICH, II, 197.]
La dissertation de l'Empereur fut interprétée par tous les assistants, y
compris les plus prévenus, comme une tentative pacifique, un effort pour
renouer. Le soir, Champagny avait réuni à sa table le corps
diplomatique; après le dîner, M. de Metternich causait avec
l'ambassadeur de Russie et celui de Hollande, ses plus proches voisins à
l'audience: «Que décide le comité diplomatique? dit M. de Champagny en
s'approchant d'eux.--Il décide, repartit Metternich, que l'Europe tient
un nouveau gage de la paix[510].» Tolstoï s'exprima dans le même sens.
Malheureusement, l'attitude de ce dernier, pendant la scène du matin,
avait ôté à l'argumentation impériale quelque peu de sa valeur. Quand il
s'était porté fort de la loyauté et des intentions du Tsar, Napoléon
avait fixé Tolstoï avec insistance, l'appelant tacitement en témoignage,
cherchant à surprendre, à provoquer sur sa figure quelque signe
d'approbation: le Russe était resté de marbre. Cette froideur permettait
à Metternich un doute sur les vrais sentiments d'Alexandre, encourageait
l'Autriche à chercher son salut ailleurs que dans une réconciliation
sincère avec la France.
L'Autriche promit que les troupes rassemblées à Cracovie, près de la
frontière silésienne, seraient dispersées, que les réserves et la
milice, mobilisées pour s'exercer et s'instruire, seraient rendues
prochainement à leurs foyers, que la monarchie reprendrait sous peu son
aspect accoutumé[511]. Au sujet de la reconnaissance du roi Joseph, elle
ne se prononçait pas encore, mais faisait espérer une réponse favorable.
[Note 510: METTERNICH, II, 200.]
[Note 511: Champagny à Andréossy, 26 août 1808. Archives des
affaires étrangères, Vienne, 381. METTERNICH, II, 212.]
Chargé de transmettre ces assurances, Metternich retourna à Saint-Cloud
le 25 août. L'Empereur le reçut en audience particulière dans la soirée,
avant le spectacle; il prit acte des déclarations de l'ambassadeur,
entra de son côté dans des explications rassurantes sur les motifs tout
spéciaux qui l'avaient porté à détrôner les Bourbons d'Espagne, affirma
que cette mesure de sécurité personnelle ne devait pas être considérée
comme une menace pour d'autres dynasties, et conclut à la disparition de
toute difficulté sérieuse entre la France et l'Autriche. On devait
travailler maintenant, ajoutait-il, à faire naître la confiance et à
créer l'intimité; il s'y prêterait volontiers, pourvu qu'on
l'encourageât à entrer dans cette voie. Il se plaignit du peu de bonne
grâce que l'empereur François, sa famille, ses ministres, apportaient
dans leurs relations avec nous. À Vienne, notre ambassadeur était subi
plutôt qu'agréé; la cour, la société, le tenaient à distance; dans les
cercles officiels, on affectait de ne point prononcer le nom de
l'empereur des Français; jamais une parole aimable, jamais une
attention; pourquoi ne pas rompre avec ces fâcheuses traditions? Les
petites choses ont leur importance et mènent aux grandes.
Avec finesse, Metternich éluda la question au lieu d'y répondre; il
affecta de ne point saisir l'idée plus haute qui se cachait derrière les
paroles de Napoléon, les prit à la lettre, réduisit le débat au lieu de
l'élever: «Je vous réponds, Sire, assura-t-il, que je serai bien vite
chargé de la remise de quelques vases, s'ils peuvent servir à consolider
de bonnes relations entre nous.» Pressé plus vivement, il dit à
brûle-pourpoint: «Voulez-vous une alliance?»--«Il faut des préliminaires
à un tel état de choses, répliqua l'Empereur; les traités ne sont rien,
les procédés sont tout.» Et il cita, comme modèle d'union parfaite entre
deux cours, ses rapports avec la Russie, observa qu'il n'aurait tenu
qu'à l'Autriche de se mettre avec nous sur un pied d'égale cordialité,
qu'elle en avait négligé maintes fois l'occasion. Il continua longtemps
sur ce ton d'amical reproche, se montrant plus familier, plus
communicatif que pendant la scène du 15 août; l'audience publique avait
paru un cours dialogué de politique, l'audience particulière, suivant
l'expression de Metternich, ressemblait à «une querelle entre amants».
À la fin, on vint avertir l'Empereur que le spectacle l'attendait depuis
une heure. «C'est vous qui en porterez la faute aujourd'hui», dit-il à
Metternich; puis, résumant la situation générale, il affirma n'y voir
aucun motif de mésintelligence entre les deux couronnes, bien au
contraire. «Il y a un point en Europe, dit-il, qui devrait fixer nos
regards réciproques: vous voyez ce qui se passe à Constantinople; si
vous aviez tenu une conduite différente dans les derniers temps, nous
nous entendrions maintenant, mais, les choses étant placées comme elles
le sont par suite de votre attitude, il faudra que je m'entende avec la
Russie.» Et pourtant la question n'était-elle pas plus autrichienne
encore que française? «Je n'ai de ce côté, continuait l'Empereur, qu'un
intérêt indirect, et peu de chose à prétendre de la Porte.» En
terminant, il eut soin de faire comprendre que son dernier mot n'était
pas dit, que «des procédés, un changement dans les petites choses»,
pourraient profiter à l'Autriche et modifier l'avenir à l'avantage de
cette puissance[512].
[Note 512: METTERNICH, II, 207 à 214.]
Attendant l'effet de ces insinuations, attendant surtout que l'Autriche
ait pris parti sur la reconnaissance de Joseph et répondu formellement à
une demande dont le but était de l'éprouver autant que de la lier, il
enveloppait toujours ses projets d'un nuage impénétrable. Par moments,
il semble encore croire que de multiples et plus décisives opérations
peuvent suivre de très près sa pointe au delà des Pyrénées: «Il est
incalculable, écrit-il à son frère Jérôme, ce qui peut se passer d'ici
au mois d'avril[513].» Autour de lui, tout s'épuise; les ressorts tendus
à l'excès se relâchent, les dévouements hésitent, les intérêts prennent
l'alarme, le mécontentement se fait jour, la France haletante aspire au
repos et le réclame par un murmure déjà perceptible; lui seul reste
infatigable, inexorable, car il sait que le repos doit être universel
pour devenir durable, que la France ne peut prétendre à la paix tant que
l'Angleterre reste en armes. Il s'efforce donc de ranimer chez ses
peuples une ardeur qu'il sent défaillir. En ces mois d'août et de
septembre 1808, il offre en spectacle à la France une série de pompes
guerrières. Les colonnes de la Grande Armée, rappelées du Nord au Midi,
traversent l'empire pour se rendre en Espagne. Napoléon veut que cette
marche soit un triomphe, que l'on célèbre rétrospectivement les
victoires des années précédentes, dont on n'a pas encore revu et acclamé
tous les auteurs; que nos bataillons appauvris, mais toujours allègres
et confiants, trouvent sur leur passage des arcs de verdure, des
banquets, des villes pavoisées, des populations en fête, que des hymnes
soient composés en leur honneur, que l'enthousiasme refroidi se
réchauffe à leur contact. Il les reçoit lui-même à Paris, les passe en
revue, les harangue, et ses paroles semblent leur annoncer, au delà de
l'Espagne qui les attend, de nouvelles peines à affronter et d'autres
palmes à cueillir, peut-être, en des contrées où l'aigle française n'a
jamais pénétré: «Soldats, leur dit-il, vous avez surpassé la renommée
des armées modernes, mais avez-vous égalé la gloire des armées de Rome,
qui, dans une même campagne, triomphaient sur le Rhin et sur l'Euphrate,
en Illyrie et sur le Tage? Une longue paix, une prospérité durable
seront le prix de vos travaux. Un vrai Français ne peut, ne doit prendre
de repos que les mers ne soient ouvertes et affranchies[514].»
[Note 513: _Corresp._, 14282.]
[Note 514: _Corresp._, 14388.]
Le 3 septembre, il convoque le Sénat et lui fait voter l'appel d'une
nouvelle conscription; son langage à cette occasion se ressent des
préoccupations qui assiègent encore sa pensée. Le rapport présenté par
le ministre des relations extérieures pour justifier la nouvelle mesure,
passant en revue l'Europe, se contentait d'une allusion aux désordres de
Constantinople; dans son propre message au Sénat, l'Empereur insiste sur
ces faits, comme s'il voulait attirer l'attention publique vers
l'Orient, la préparer sur ce théâtre à de graves événements. Plus le
grand projet s'éloigne, plus il importe que l'Europe le croie prêt à se
réaliser et que l'Angleterre s'en épouvante. «L'empire de
Constantinople, dit Napoléon, est en proie aux plus affreux
bouleversements. Le sultan Sélim, le meilleur empereur qu'aient eu
depuis longtemps les Ottomans, vient de mourir de la main de ses propres
neveux. Cette catastrophe m'a été sensible[515].»
[Note 515: _Id._, 14923.]
Deux jours plus tard, il apprenait que l'empereur de Russie partirait le
12 septembre pour Erfurt; la lettre d'Alexandre Ier suivait de près
l'avis de Caulaincourt. Napoléon ne pouvait ni ne voulait se dérober à
cet appel. Il écrivit à Alexandre pour accepter le rendez-vous et lui
exprimer le bonheur qu'il éprouverait de leur rencontre; il chargea le
maréchal Lannes d'aller saluer le monarque ami à la limite des pays
occupés par nos troupes (c'était encore la Vistule) et de lui faire
rendre en tous lieux des honneurs extraordinaires. En même temps, il
prit ses mesures pour que l'entrevue fût environnée d'un éclat sans
égal; il voulait se présenter à Erfurt dans l'appareil de sa
toute-puissance, y réunir des attraits variés, frapper, charmer, amuser
Alexandre, éblouir tout à la fois les regards et l'esprit de ce
monarque. Enfin, revenant à la question si passionnément débattue depuis
un an, sans qu'elle eût en fait avancé d'un pas, agitant une dernière
fois le sort de l'Orient, il s'occupa de fixer les résolutions qu'il
porterait à Erfurt.
Il avait coutume, dans les cas graves et spéciaux, de faire appel à
certains personnages d'une compétence reconnue et de s'aider de leurs
lumières. Leurs avis ne déterminaient pas sa décision, mais la
préparaient ou la fortifiaient, en lui permettant d'embrasser la
question sous toutes ses faces, d'en saisir tous les aspects. Avant de
partir, il conféra avec certains de ses ministres, manda dans son
cabinet le général Sébastiani, revenu de Turquie, l'interrogea
longuement sur ce pays, mais le prince de Talleyrand avait été admis en
première ligne à la consultation.
De plus en plus, Talleyrand se posait en modérateur de Napoléon; c'était
un rôle qu'il essayait de jouer et qu'il aimait surtout à affecter.
Jugeant les événements avec sa finesse d'observateur sceptique, il
s'apercevait que la lutte entre Napoléon et l'Europe, par cela même
qu'elle se prolongeait, qu'elle redoublait d'intensité et atteignait à
des proportions sans exemple, devenait de plus en plus périlleuse: il
reconnaissait que de fausses manoeuvres en avaient compromis le succès,
et se prenait à douter de l'issue finale. Il commençait donc à détacher
sa fortune d'une destinée qu'il sentait aventurée, songeait à sauver sa
responsabilité, à ménager l'avenir, et, dans ce but, mettait tous ses
soins à distinguer sa ligne politique de celle où l'Empereur persévérait
avec fureur et à outrance. Devant les personnes de son entourage, devant
les ministres étrangers, il blâmait les entreprises tentées ou en
préparation, s'exprimait avec regret, avec sévérité, sur le compte d'une
ambition qui ne connaissait plus de frein et se laissait tenter par les
abîmes. Ce manège, quelque discret qu'il fût, n'échappait pas à
Napoléon: il en était résulté quelque froideur dans ses relations avec
son ancien ministre. Toutefois, préparant une entrevue où il s'agirait
de charmer autant que de négocier, l'Empereur jugeait que M. de
Talleyrand pourrait lui être d'un utile secours pour l'une et l'autre de
ces tâches, se montrer rédacteur habile et causeur séduisant; résolu de
l'emmener à Erfurt, il se servit de lui d'abord pour préparer son
travail.
Il l'initia pleinement au mystère de nos relations avec la Russie,
l'autorisa à retirer de la secrétairerie d'État et à compulser les
rapports de Caulaincourt, la note de Roumiantsof sur le partage, les
divers mémoires de Champagny, les travaux géographiques et statistiques
de Barbié du Bocage[516]. Dans ces pièces, le prince trouverait les
éléments de solutions à proposer; il pourrait au moins s'en inspirer
pour composer son langage avec le souverain et le cabinet de Russie. En
même temps, M. d'Hauterive, l'une des lumières du département, était
appelé à fournir des vues par écrit sur le partage de l'Orient, avec la
hâte que permettait l'immensité d'un tel sujet; il se mit fiévreusement
à l'oeuvre et commença par présenter un mémoire de quinze pages.
[Note 516: Les archives nationales conservent la lettre autographe
par laquelle Talleyrand, sur la permission de l'Empereur, demande
communication des pièces, et le certificat attestant qu'elles lui ont
été remises. AF., IV, 1696.]
Vieilli dans l'étude des problèmes de la politique, nourri des principes
sensés et conservateurs de notre ancienne école, disciple de Talleyrand,
M. d'Hauterive détestait l'idée de démembrer la Turquie. D'autre part,
il savait que l'Empereur s'y était attaché avec force; il connaissait
les stipulations de Tilsit, les conférences tenues à Saint-Pétersbourg,
et considérait que ces préliminaires avaient à l'avance préjugé la
question. Il s'efforça donc, avec un zèle qui trahit l'effort, de faire
rentrer dans le cadre de ses principes un projet qui en était la
négation même; par suite de cette discordance, sa conclusion dément ses
prémices, et à la question posée: faut-il détruire la Turquie? il finit
par répondre: oui, après avoir déduit toutes les raisons qu'il aurait
eues d'opiner pour la négative.
Dans une série de verbeux développements, il établit en principe que le
partage est susceptible des conséquences les plus funestes. Est-il
possible de l'éviter? Pour lutter contre l'Angleterre, usurpatrice des
mers, les deux grandes puissances du continent, France et Russie, ont
été conduites à adopter un système parallèle et infini
d'agrandissements; la Turquie, placée sur la voie qu'elles doivent
suivre pour frapper leur ennemie dans l'Inde, est aujourd'hui le premier
État qui doive éprouver les effets de cette obligation d'envahir. La
Turquie est donc condamnée à succomber. M. d'Hauterive émet toutefois le
voeu que le partage puisse être admis «à l'état de simple projet
exécutable seulement dans de meilleures circonstances[517]». Joignant à
son mémoire l'ébauche d'une convention préliminaire, il y indique à
grands traits un mode très simple et sommaire à employer ultérieurement
pour la fixation des parts. La péninsule des Balkans serait coupée en
deux, d'après une ligne tracée du nord au sud, en suivant un degré de
longitude depuis Nicopolis, sur le Danube, jusqu'au point correspondant
sur la mer Égée. Toutes les parties à l'est de cette ligne, y compris
Constantinople et les Dardanelles, seraient abandonnées à la Russie, la
moitié occidentale se partagerait entre la France et l'Autriche, la
première se réservant de fixer le lot de la seconde et s'appropriant,
dans tous les cas, l'Égypte et les Îles. D'Hauterive propose enfin que
le plan de partage, arrêté pour l'avenir et à titre éventuel, soit
notifié à l'Angleterre «comme un acte comminatoire, destiné à une
exécution immédiate, s'il ne produit pas sur elle l'effet de vaincre
l'obstination de son gouvernement à refuser à l'Europe et au monde la
paix dont l'un et l'autre ont besoin».
[Note 517: Archives des affaires étrangères, France et divers États
de l'Europe, 286; _Mémoires et documents_, Russie, 32.]
Ce projet, quelque incertitude qu'il laissât sur l'avenir, ne répondait
plus aux désirs présents de l'Empereur. S'il comptait encore faire
miroiter aux yeux d'Alexandre la perspective du partage, ce ne serait
plus que dans un lointain et brumeux recul; il n'entendait plus
s'obliger même éventuellement à cette opération, se lier par un article
de traité. À cet égard, il semble que ses entretiens avec Sébastiani
aient mûri sa décision. S'il faut en croire un auteur bien informé des
choses du palais[518], Sébastiani aurait été appelé à des conférences
qui se seraient répétées trois jours de suite. Au début, Napoléon s'y
serait montré toujours favorable au principe du partage: il
reconnaissait que la difficulté principale venait de l'Autriche,
s'irritait de cet obstacle, parlait de le briser, de ne laisser
subsister sur les ruines de l'ancienne Europe que deux empires, deux
colosses, France et Russie, environnés chacun de royaumes vassaux. Puis,
descendant de ces cimes vertigineuses, il revenait à l'examen pratique
du projet, dans l'état des choses. Sébastiani lui opposait alors des
considérations techniques, des arguments de militaire à militaire.
Suivant lui, pour frapper la Turquie, la France serait obligée
d'allonger au delà de toute mesure sa ligne d'opérations, par suite, de
l'amincir et de la distendre. Projetée «de Paris à Athènes[519]»,
traversant l'Italie, contournant l'Adriatique, s'enfonçant dans les
obscures contrées de l'Albanie et de la Grèce, cette ligne se trouverait
resserrée et étranglée à son milieu entre la mer et l'Autriche, toujours
en risque d'être coupée, à la merci d'une surprise, d'un caprice déloyal
que les dispositions passées et présentes de la cour de Vienne
laissaient trop pressentir. L'Empereur aurait été frappé de cette
objection et l'eût déclarée irréfutable; se rejetant alors avec vivacité
vers une autre solution, il eût exprimé l'espoir et la conviction de
tout obtenir d'Alexandre par le seul sacrifice des Principautés.
[Note 518: Le général DE SÉGUR, _Histoire de Napoléon pendant
l'année_ 1812, I, 35. Cf. THIBAUDEAU, IV, 33.]
[Note 519: SÉGUR, I, 34.]
En effet, il allait faire de cette concession la base nouvelle de ses
rapports avec l'empereur de Russie. On se méprendrait toutefois en lui
attribuant l'intention de livrer enfin à son allié une satisfaction
immédiate, quoique restreinte, de substituer une réalité à des
espérances. En définitive, il s'arrêta à l'idée de signer un traité qui
promettrait au Tsar les Principautés, sans les lui abandonner dès à
présent, qui nous assurerait à ce prix la main libre en Espagne et le
concours sans réserve de la Russie contre l'Autriche, un acte très vague
dans ce qu'il accorderait, très positif dans ce qu'il exigerait, et ce
fut en ce sens que Talleyrand fut chargé de rédiger une série
d'articles. Napoléon voulait recommencer Tilsit à Erfurt, en accentuant
un peu plus les avantages reconnus à la Russie, sans leur donner encore
un caractère d'absolue certitude.
Talleyrand exécuta les ordres de son souverain. Cependant, instruit des
convoitises russes, sachant, par la lecture de la correspondance de
Caulaincourt, avec quelle ardeur Alexandre et surtout Roumiantsof
semblaient aspirer au partage, il continuait à craindre que de vastes
bouleversements ne résultassent de l'entrevue. Pour les prévenir, il
s'attachait à des moyens indirects et essayait de provoquer une pression
extérieure. C'était toujours en l'Autriche qu'il mettait son espoir; il
eût voulu que François Ier vînt surprendre les deux empereurs à Erfurt,
se fît admettre en tiers à leur délibération, afin d'y soutenir, avec
l'autorité de sa puissance restaurée, la cause de la modération et des
droits existants: «Rien ne peut se faire en Europe, disait Talleyrand à
Metternich, sans que l'empereur d'Autriche offre une gêne ou une
facilité. Moi, je désirerais, dans l'occurrence du moment, voir arriver
l'empereur François comme une gêne[520].»
[Note 520: METTERNICH, II, 223.]
Metternich fut frappé de cette idée et se hâta de la communiquer à sa
cour; puis, comme le temps lui manquait pour recevoir des instructions,
en homme d'initiative et qui ne balance pas à saisir l'occasion au vol,
il prit sur lui de demander à accompagner l'empereur des Français
pendant son déplacement. On lui répondit par un refus, enveloppé des
formes les plus obligeantes. Napoléon craignait que la présence de
l'Autriche à Erfurt ne facilitât un rapprochement de cet empire avec la
Russie; d'ailleurs, dans l'état de nos rapports avec Alexandre, il
fallait que la conférence projetée depuis huit mois fût exclusivement
franco-russe, et qu'un accord intime entre l'Empereur et le Tsar
précédât tout échange d'idées entre les trois grandes monarchies
continentales.
L'heure du départ est arrivée. Le 23 septembre, l'Empereur monte en
voiture à Saint-Cloud. Ses ministres, Champagny avec sa chancellerie,
Talleyrand avec son fidèle La Besnardière, l'ont précédé. Avant de
partir, Talleyrand, qui veut se tenir prêt à toute éventualité, n'a pas
défendu à M. d'Hauterive, resté en arrière, de préparer et de lui
expédier un plan de partage plus complet que sa précédente esquisse,
mais rédigé dans le même sens; il s'agira toujours d'un démembrement à
terme et sous condition. D'Hauterive reprend la plume et jette sur le
papier un nouveau projet. Poursuivi par le désir honnête de rendre à
l'Europe son assiette et de lui assurer une existence normale, il
voudrait que la conférence d'Erfurt posât les fondements de ce grand
oeuvre: aux clauses relatives à la Turquie et à l'Angleterre, il mêle
quelques dispositions d'une portée générale, applicables à l'ensemble de
nos rapports avec la Russie. Le 23 septembre, il adressait au prince de
Bénévent, à Erfurt, son projet avec une lettre d'envoi: on y remarquera
qu'à cette date, d'après ce qui s'était traité depuis un an, il croyait
encore à l'impossibilité d'éviter, dans un délai plus ou moins proche,
le partage de la Turquie et un grand effort en Asie.
«Le plan d'exécution, écrivait-il à Talleyrand, et l'expédition de
l'Inde sont des choses éventuelles ou que, du moins, il est d'une bonne
politique, aujourd'hui, d'établir comme telles pour l'époque de leur
réalisation. Dans ma façon de voir, il n'y a aucun doute sur
l'événement. L'empire ottoman sera partagé, et nous ferons une
expédition dans l'Inde. Quelles que soient les suites de ces deux
grandes entreprises, elles sont inévitables; mais il faut tout faire
pour qu'elles ne soient pas prochaines; il faut tout faire pour que le
temps nous soit donné de les faire tourner à l'avantage du continent, et
en même temps, il faut tout faire pour qu'elles soient un grand objet de
crainte réelle et fondée pour l'Angleterre. Le noeud de la difficulté est
là tout entier. C'est sur le point imperceptible de la liaison de ces
deux idées que le génie et l'esprit de l'Empereur doivent trouver la
solution des difficultés actuelles. J'ai tout dit sur cet objet. Je vais
reposer mon esprit et attendre avec une bien vive anxiété des nouvelles
d'Erfurt. Jamais aucun nom n'a produit autant d'impression sur moi que
ce nom barbare. Je n'y pense pas sans crainte et sans espérance: le sort
de l'Europe et du monde, l'avenir de la puissance de la politique et
peut-être de la civilisation européenne y est attache[521].»
[Note 521: Archives des affaires étrangères, _Mémoires et
documents_, Russie, 32.]