Napoléon prononce son action en Espagne.--Situation de la
péninsule.--Affolement de la cour.--Symptômes de révolution.--Napoléon
incline de plus en plus à détrôner les Bourbons.--Tout engagement avec
la Russie remis jusqu'après règlement de l'affaire
espagnole.--Confidence de Talleyrand à Metternich.--L'Orient reste pour
Napoléon l'objectif final.--Ses paroles au prince Guillaume de
Prusse.--Mémoire demandé à M. de Champagny sur le partage et les moyens
de l'opérer.--Nécessité d'entretenir la patience de la Russie.--Attitude
de Tolstoï à Paris.--Ses fréquentations.--L'ambassadeur de Russie et
madame Récamier.--Napoléon s'efforce de rassurer Tolstoï et lui fait
espérer l'évacuation de la Prusse.--Il offre à Alexandre, ailleurs qu'en
Orient, des concessions immédiates.--Il le presse itérativement de
s'emparer de la Finlande.--La crise espagnole éclate.--Arrivée des
lettres d'Alexandre et des rapports de Caulaincourt.--L'Empereur recule
l'entrevue, ajourne toute discussion sur l'Orient et part pour
Bayonne.--Nouvelles inquiétantes de Constantinople.--Mouvements brusques
et incohérents de la politique ottomane.--Agitation guerrière.--Napoléon
veut à tout prix empêcher la reprise des hostilités sur le Danube.--Il
prend au nom d'Alexandre l'engagement qu'aucun acte de guerre ne sera
commis avant l'issue des négociations entamées à Paris entre la Russie
et la Porte.--Audace de cette démarche.--Comment sera-t-elle accueillie
à Pétersbourg?--Confiance passagère et sérénité d'Alexandre.--Il se
prépare à partir pour Erfurt.--Succès des Russes en Finlande.--Le Tsar
accepte cette province en cadeau de Napoléon.--Les _belles de
Pétersbourg_.--Annexion de la Finlande.--Faveur qui en rejaillit sur
l'alliance française.--Les chefs de l'opposition dans les salons de
l'ambassade.--Le maréchal Bernadotte suspend son mouvement vers la
Scanie.--Fâcheux effet produit à Pétersbourg.--On apprend le départ de
l'Empereur pour Bayonne; déception d'Alexandre.--Seconde crise de
l'alliance.--Importance politique et stratégique du rôle dévolu à
Caulaincourt.
Tandis que l'on conférait à Pétersbourg, Napoléon agissait en Espagne. À
supposer qu'il n'eût pas été fixé, le 2 février, sur les proportions
qu'il donnerait à son entreprise, sur le mode d'intervention qu'il
choisirait, ses projets avaient vite mûri, développés par les
circonstances: dès le milieu du mois, la situation de la péninsule lui
inspirait plus fortement le désir d'en finir avec les Bourbons, de
brusquer les événements à Madrid et d'y implanter sa dynastie[385].
[Note 385: C'est dans le milieu de février que Thiers, par une étude
et une comparaison attentive des documents, croit pouvoir placer chez
l'Empereur la naissance du plan suivant: déterminer les Bourbons à
s'enfuir, en les terrifiant; les faire arrêter à Séville par notre
flotte; puis, après les avoir ainsi éliminés sans leur permettre de se
transporter en Amérique et de détacher les colonies de la métropole,
établir un prince français sur le trône vacant des Espagnes (VIII,
428).]
Poussées silencieusement au delà des Pyrénées, nos colonnes continuaient
d'avancer, mettaient garnison dans les villes, occupaient les provinces,
dépassaient l'Èbre, sans rencontrer de résistance, mais l'état intérieur
du pays se révélait redoutable. Le sentiment national s'éveillait et
souffrait, l'opinion s'éloignait de plus en plus d'un pouvoir
discrédité, accusé de livrer l'Espagne à l'étranger; les mécontents se
tournaient vers l'infant Ferdinand; les magistrats de la cour suprême,
en acquittant les amis de ce prince prévenus de complot, semblaient
condamner la vieille royauté, et de toutes parts apparaissaient les
symptômes précurseurs d'une crise. Entre la révolution menaçante et
notre armée, dont les intentions lui devenaient suspectes, la cour ne
savait que trembler. Charles IV écrivait à Napoléon des lettres
éperdues, le suppliant de rompre le silence et de faire connaître ses
volontés. Autour de la reine, on agitait des mesures extrêmes et l'on
songeait à fuir. Partout les ressorts du gouvernement se détendaient, le
concours maritime de l'Espagne, destiné à servir de lien entre la
réorganisation de la péninsule et nos entreprises sur la Méditerranée,
nous faisait défaut; appelée à Toulon, l'escadre de Carthagène ne
dépassait point les Baléares, manquait à Ganteaume sur les côtes de
Sicile, et son absence laissait un vide dans nos combinaisons. Irrité de
ces mécomptes, n'attendant plus rien d'une autorité défaillante,
Napoléon réunissait ses armées d'Espagne sous le commandement de Murat
et les poussait sur le chemin de Madrid. Jugeant que la moindre secousse
imprimée au trône chancelant des Bourbons suffirait pour en déterminer
la chute, il s'était résolu à précipiter ce dénouement; puis, quand la
disparition de la dynastie régnante aurait fait place nette, il
franchirait les Pyrénées, apparaîtrait aux Espagnols en arbitre, en
réformateur, irrésistible et bienfaisant, et élèverait parmi eux un
pouvoir qui ne serait qu'une émanation de lui-même. S'il avait paru,
dans les semaines précédentes, surtout préoccupé de l'entreprise
orientale, il ne dissimulait plus à ses entours qu'il comptait donner au
règlement de l'affaire espagnole la priorité sur toute négociation
définitive avec la Russie, et c'était à cette volonté que Talleyrand
faisait allusion dans un nouvel entretien avec Metternich: «La question,
disait-il en parlant du partage, me paraît un peu plus éloignée», et
comme l'Autrichien, mal remis de l'épouvante que lui avait causée
l'annonce de nos projets, se hâtait de saisir au passage cette espérance
d'ajournement: «Ne dites pas ajournée, reprenait Talleyrand avec
vivacité, je vous dis tout au plus moins imminente[386].»
En effet, l'Orient reste pour Napoléon l'objectif final. Le 17 février,
écrivant à son frère Louis, il lui fait entrevoir l'instant où
l'Angleterre, assaillie de tous côtés, «menacée dans les Indes par une
armée française et russe[387]», devra se rendre, et il le presse de
coopérer à ce résultat par un redoublement d'activité maritime. Le 23,
recevant le prince Guillaume de Prusse, qui vient l'implorer pour son
pays, il l'accueille par ces paroles: «L'arrangement de vos affaires
tient sa place parmi les combinaisons de la politique générale qui sont
à la veille de se développer: ce n'est pas une affaire d'argent, mais de
politique... Pendant l'été, ajoute-t-il, les grandes affaires seront
peut-être arrangées.» Et il répète plusieurs fois que «dans ce moment,
Constantinople est le point essentiel vers lequel se dirige sa
politique», ajoutant que «selon les circonstances, il regardera les
Turcs comme ses amis ou ses ennemis[388]».
[Note 386: METTERNICH, II, 161.]
[Note 387: _Corresp._, 13573.]
[Note 388: HASSEL, 451.]
Par son ordre, on rassemblait des renseignements topographiques sur la
Turquie européenne et les facilités d'invasion qu'elle offrait; le
ministère des relations extérieures avait été chargé spécialement de
cette étude. Lorsque Napoléon avait écrit à Alexandre et à Caulaincourt
les lettres du 2 février, il les avait adressées directement à son
ambassadeur, sans emprunter l'intermédiaire du secrétaire d'État; même
il n'avait point jugé à propos de mettre prématurément M. de Champagny
dans la confidence de ce grand acte. On se tromperait étrangement, il
est vrai, en croyant surprendre dans un tel procédé une intention de
diplomatie occulte, le désir de modifier ou de traverser les directions
officielles. Napoléon n'agissait jamais à l'encontre de ses ministres,
il agissait parfois sans eux. Agents passifs et subordonnés de sa
volonté, il ne les appelait à connaître toute sa pensée qu'autant que
cette communication devenait indispensable pour l'accomplissement de
leurs devoirs respectifs. Jugeant que l'affaire du partage devait se
traiter directement entre les deux souverains, relevait de leur
compétence immédiate, il avait voulu lui laisser tout d'abord un
caractère intime et confidentiel, sans affaiblir par l'intervention des
chancelleries l'autorité des paroles préliminaires qui s'échangeraient.
Il ne renonçait pas pour cela à se priver des lumières que pourrait lui
offrir le ministère des relations extérieures; il le consulta
rétrospectivement. Dans le milieu de février, il demandait à Champagny,
dont il appréciait au plus haut point le zèle et le dévouement, un
travail à la fois politique et géographique sur le partage de la Turquie
et les moyens de l'effectuer.
Le ministre, ignorant que le principe même de la question se trouvait
préjugé dans une forte mesure, l'examina longuement, apprécia
l'opportunité de l'opération, résuma consciencieusement dans deux
rapports les arguments pour et contre, évitant de se prononcer et s'en
remettant à la sagesse du maître. À ses développements, il joignit
plusieurs séries de notes dont une partie avait été rédigée par M.
Barbié du Bocage, géographe du département; on y trouvait, d'après les
données assez incomplètes que l'on possédait alors sur la péninsule des
Balkans, le tracé des différentes routes que pourraient suivre des
armées d'invasion parties de l'Adriatique et s'acheminant vers
Constantinople; c'était un recueil d'itinéraires, indiquant les étapes,
les distances, les ressources des pays à traverser, les obstacles à
vaincre. De son côté, M. de Champagny avait nourri son exposé de toutes
les informations qu'il avait pu colliger sur la superficie des
différentes provinces et leur importance respective[389].
[Note 389: Les deux mémoires de Champagny, avec leurs annexes et les
lettres d'envoi à l'Empereur, sont conservés aux archives nationales, A.
F. IV, 1688. À cette époque, M. de Champagny avouait à Tolstoï, qui
continuait de lui exprimer ses craintes au sujet de la Silésie, que
l'Empereur nourrissait «de plus vastes plans». Tolstoï à Roumiantsof,
12-22 février 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]
À l'aide de ces travaux, l'Empereur se mettait en mesure de mieux
discuter avec Alexandre, lorsque l'heure serait venue, les conditions du
démembrement et de la conquête. En même temps, il avisait aux moyens
d'adoucir pour la Russie l'amertume d'un délai qui entrait de plus en
plus dans ses combinaisons. S'il ne revenait pas avec elle sur le
partage, se contentant d'avoir jeté dans l'esprit du Tsar une grande
espérance et attendant de savoir l'effet qu'elle y aurait produit, il se
montrait, sur les autres questions, disposé à la complaisance. Employant
avec la Russie tous les modes de communication, s'adressant par lettres
à l'empereur et verbalement à Tolstoï, il composait son langage à l'un
et à l'autre suivant la différence de leurs passions et de leur
caractère.
C'était une tâche malaisée que de rassurer Tolstoï et de guérir ses
défiances. L'ambassadeur résistait à toutes les séductions. Vainement
l'Empereur l'attirait-il dans sa société privée; vainement cherchait-il
toutes les occasions de le distinguer et de lui faire honneur: le Russe
restait sombre, inquiet, préoccupé. Dans sa conduite, il prenait le
contre-pied de tout ce qu'eût désiré Napoléon. Au lieu de voir une
«société qui fût dans l'esprit du gouvernement[390]», il cherchait
toujours au faubourg Saint-Germain des consolations aux déboires que lui
causait la partie officielle de sa mission; on eût dit qu'il prenait à
tâche de se lier avec les personnes les moins agréables au souverain;
auprès d'elles, il perdait sa froideur, devenait aimable: il alla
jusqu'à être amoureux de madame Récamier, à l'instant où l'Empereur
disait «qu'il regarderait comme son ennemi personnel» tout étranger qui
fréquenterait le salon de cette dame[391]. Pourtant, Napoléon ne lui
tenait pas rigueur de tels procédés; désespérant de le ramener par des
prévenances, il essaya à la fin de le raisonner et sentit la nécessité
de quelques concessions, au moins apparentes, à la politique personnelle
de l'ambassadeur.
[Note 390: Caulaincourt à l'Empereur, 13 janvier 1808.]
[Note 391: Nouvelles et on dit de Pétersbourg du 18 août 1808: «On
dit M. de Tolstoï amoureux de madame Récamier.» Voy. les _Souvenirs de
madame Récamier_, publiés par madame Lenormant, I, 90.]
Jusqu'alors, il ne lui avait promis l'évacuation de la Prusse que
conditionnellement, si la Russie se retirait des Principautés; il
s'était efforcé surtout de lui inculquer la patience, en la lui montrant
la première vertu de son nouvel état: «Vous n'êtes pas diplomate, lui
disait-il, vous voulez faire marcher les affaires comme les brigades et
les régiments; vous voudriez les faire aller au galop; elles doivent
être bien mûries[392].» Vers la fin de février, son langage devient plus
affirmatif; il se dit à la veille d'évacuer la Prusse, parle
spécialement de rendre à Frédéric-Guillaume sa capitale; il laisse même
Daru signer à Berlin un projet d'arrangement financier. Il proteste
aussi devant Tolstoï contre toute idée de rétablir la Pologne, assure
qu'il évacuera le grand-duché aussitôt que la saison lui permettra de
déplacer ses troupes: en juillet au plus tard, ajoute-t-il, tout sera si
bien terminé, réglé, entre la France et la Russie, que les deux cours
n'auront plus à échanger une explication avant quatre ou cinq ans[393].
[Note 392: Tolstoï à Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1807,
Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 393: Tolstoï à Roumiantsof, 8-20 février 1808. Archives de
Saint-Pétersbourg. Cf. le rapport adressé le 19 mars de Pétersbourg à la
cour de Prusse par le major Schoeler, qui avait reçu connaissance des
dépêches de Tolstoï. HASSEL. 406.]
À l'empereur Alexandre, il ménage de plus positives satisfactions. Il
lui fait réitérer par Caulaincourt l'offre de la Finlande et l'engage à
prononcer l'annexion de cette province: c'est un acompte qu'il lui
accorde sur de plus vastes conquêtes, un moyen qu'il lui donne de calmer
les impatiences de l'opinion et de traverser l'épreuve redoutable du
printemps. Pour occuper et engager de plus en plus les Russes dans le
Nord, il les entretient de sa coopération, annonce que le corps de
Bernadotte est en marche, qu'il est entré dans le Holstein, et que, sous
peu de jours, si la saison le permet, vingt mille Français avec dix
mille Danois vont entamer la péninsule Scandinave par le Sud, tandis que
les Russes l'aborderont par le Nord, et mettre Stockholm entre deux
feux[394]. Il consacre effectivement quelques soins à cette opération
combinée[395], sans cesser d'observer avec une attention croissante
l'Espagne, où il attend les événements qui vont lui donner le signal
d'intervenir.
[Note 394: Instruction à Caulaincourt, citée par ce dernier en
extrait dans son rapport n° 27, 9 avril 1808.]
[Note 395: _Corresp._, 13592, 13651.]
En mars, la crise espagnole éclate: terrifiée par l'approche de nos
troupes, parvenue au dernier degré de l'épouvante, la cour a pris le
parti de se retirer à Séville et ensuite de s'embarquer pour l'Amérique.
Elle se dispose à s'éloigner, quand le peuple de Madrid, résolu
d'empêcher cette fuite, se révolte contre Charles IV, ou plutôt contre
la reine et son indigne favori. Le 18, l'insurrection se porte sur
Aranjuez, résidence de la cour, s'empare du prince de la Paix, arrache
au vieux roi un acte d'abdication, et proclame Ferdinand. Nos troupes
vont entrer à Madrid, mais se trouveront entre deux pouvoirs qui se
contestent et s'accusent mutuellement; la situation est devenue
franchement révolutionnaire, l'Espagne s'ouvre d'elle-même à notre
intervention, et Napoléon peut entrer en scène.
Il annonce aussitôt, prépare son départ. Toutefois, pour régler ses
mouvements, il a besoin de savoir quel accueil Alexandre a fait à sa
lettre, si ce prince accepte l'entrevue et en a déterminé la date. Que
l'empereur de Russie, le prenant au mot, ait résolu de se rendre
immédiatement à son appel, quelle raison alléguer pour manquer à un
rendez-vous si formellement provoqué, si solennellement offert? Napoléon
prolonge donc son séjour à Paris, impatient et comptant les jours,
calculant que les réponses de Russie sont en chemin et ne peuvent
tarder. Enfin, dans les derniers jours de mars, la double expédition
d'Alexandre et de Caulaincourt lui arrive et le met à l'aise. En
acceptant l'entrevue conditionnellement, le Tsar l'ajournait en fait,
puisqu'il la subordonnait à l'issue de nouveaux pourparlers; Napoléon
s'empare de cette circonstance pour en faire auprès de son allié
l'excuse de son départ. L'entrevue devant se trouver retardée dans tous
les cas, il se juge libre de prolonger le délai, écrit en ce sens à
Caulaincourt, puis, le 2 avril, se met en chemin pour Bayonne, évitant
de se prononcer sur le fond même des propositions russes et remettant
toute discussion. Sans renoncer à ses projets ultérieurs sur l'Orient,
il les exclut pour quelques semaines de sa pensée et les met
momentanément hors de cause.
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Afin de réserver en entier la question, il voulut empêcher sur le Danube
la reprise des hostilités, que l'armistice non ratifié et d'ailleurs
expiré laissait imminente; des événements de guerre, surgissant de ce
côté, pourraient modifier la situation respective des parties et exercer
sur nos décisions à venir un fâcheux préjugé. Depuis six mois, Russes et
Turcs restaient en présence, l'arme au pied, attendant que Napoléon
conciliât leurs différends ou leur rendît la liberté de se combattre,
mais cette inaction commençait à leur peser, et les nouvelles de
Constantinople, en particulier, devenaient menaçantes.
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Se conformant à ses instructions de janvier, Sébastiani avait sondé la
Porte au sujet d'une cession des Principautés; il s'était acquitté de ce
devoir avec douleur, se rappelant les jours où il garantissait fièrement
aux Turcs l'intégrité de leur territoire et craignant qu'on ne lui
opposât ses propres paroles. «J'ai éprouvé dans cette circonstance,
écrivait-il, tout ce que les fonctions d'homme public ont de
pénible[396].» Réuni solennellement pour écouter ses communications, le
Divan les accueillit avec une morne stupeur. Sous le calme et la gravité
propres aux Orientaux, l'indignation perçait sur les visages; seuls, nos
ennemis triomphaient, voyant se confirmer leurs sinistres pronostics;
aux yeux des autres ministres, le voile se déchirait, et il ne leur
était plus permis de conserver un doute sur la défection de l'Empereur.
Une réaction se produisit aussitôt contre nous; des paroles de haine et
de colère parvinrent jusqu'aux oreilles de l'ambassadeur; nos amis
furent privés de leurs charges, exilés, suppliciés; on reprit sous main
des négociations avec l'Angleterre. Toutefois, le gouvernement de
Mustapha IV, à la fois violent et faible, n'osa aller jusqu'au bout de
son revirement; craignant nos armes, sentant vaguement un péril suprême
planer sur sa tête, il essaya de le détourner par des ménagements. La
réponse à notre communication fut conçue en termes dignes et non
dépourvus d'habileté; la Porte ne se plaignait point, protestait de son
inaltérable fidélité, mais affirmait sa volonté de ne point céder un
pouce de son territoire; le Sultan écrivit personnellement à Napoléon
pour lui demander de garantir l'intégrité de ses États. Le Divan refusa
en premier lieu, puis se laissa arracher une promesse formelle d'ouvrir
l'Albanie à nos troupes, si les Anglais paraissaient devant Corfou: le
chef du parti antifrançais, porté d'abord au pouvoir, fut promptement
destitué; en quelques jours, par brusques saccades, la politique
ottomane évolua plusieurs fois, tantôt s'éloignant de nous, tantôt
revenant à l'Empereur afin de forcer sa bienveillance, et l'on sentait
dans ces mouvements incohérents le combat de craintes et de tendances
diverses. Les Turcs n'étaient unanimes qu'en un point: la nécessité de
prendre des mesures de défense et de salut. On rassemblait de nouvelles
troupes, on appelait les bandes asiatiques, on parlait de guerre sainte
et de levée en masse; l'armée du Danube s'augmentait, reprenait une
attitude belliqueuse, et, dans cette situation critique, le moindre
incident, la moindre provocation des Russes, renforcés eux-mêmes en
prévision de la grande action prochaine, risquait d'amener un choc
redoutable.
[Note 396: Sébastiani à Champagny, 12 février 1808. Archives des
affaires étrangères. Turquie, 216.]
D'après Sébastiani, l'issue de ce conflit ne saurait être douteuse; les
soldats du Sultan combattraient en braves, en furieux, mais leur ardeur
désordonnée succomberait devant un ennemi supérieur par la discipline,
l'armement et la tactique; il en résulterait pour la Turquie un grand
désastre et une commotion fatale. Le gouvernement s'écroulerait,
l'anarchie se déchaînerait dans la capitale, les provinces se
détacheraient d'elles-mêmes, les Russes, dans l'élan de leur victoire,
arriveraient d'un bond jusqu'à Constantinople et se trouveraient nantis
des plus précieuses parties de l'empire avant que la France ait pu
s'entendre avec eux sur la répartition des territoires orientaux[397].
Ce fut ce danger que Napoléon résolut de conjurer à tout prix. Afin de
contenir la Porte en la rassurant, il agit d'autorité et engagea
Alexandre sans le consulter; se portant fort des intentions de ce
monarque, il fit savoir à Constantinople que la Russie n'agirait point
avant l'issue des négociations qui se poursuivaient à Paris pour la
forme entre Tolstoï et l'ambassadeur turc et que l'on pouvait à volonté
rompre ou laisser traîner[398]. Pour expliquer au cabinet de Pétersbourg
cette mesure audacieuse, il ordonna de lui communiquer, comme pièces
justificatives de sa bonne foi, les dépêches de Sébastiani qui
attestaient l'abandon par la France des intérêts ottomans, mais qui
indiquaient en même temps les conséquences d'une action prématurée des
Russes[399]. Ainsi, résolu plus que jamais d'en finir avec l'Espagne
avant de revenir à l'Orient, il immobilisait tout dans cette partie du
monde et, comprimant de sa main puissante la Russie et la Turquie prêtes
à se heurter, suspendait le cours des événements.
[Note 397: Dépêches de Sébastiani des 12, 15 et 26 février, 4 et 5
mars 1808. Archives des affaires étrangères, Turquie, 316. Cf. LEFEBVRE,
III, 374-380.]
[Note 398: Champagny à Sébastiani, 3 avril 1808, _id._]
[Note 399: Champagny à Caulaincourt, 2 avril 1808, Russie, 143.]
Prenant acte de notre garantie, la Porte se calma et consentit à ne
point donner la première le signal de la lutte. La Russie se
plierait-elle aussi docilement à nos volontés? Quel effet produiraient
sur elle l'ajournement de ses espérances et l'interdiction d'agir?
Croyant toucher au but de son ambition, Alexandre ne le verrait-il pas
sans un amer déplaisir s'éloigner à nouveau? N'interpréterait-il point
le départ de Napoléon comme un prétexte pour se dérober à toute
concession définitive et un premier manque de foi?
Depuis la fin des conférences, aucun nuage n'était venu troubler la
sérénité des rapports entre notre ambassade et le Palais d'hiver; on eût
dit que la France et la Russie, dont l'harmonie avait été un instant
troublée, se reprenaient à s'aimer sans arrière-pensée et goûtaient le
charme d'une seconde lune de miel. Pour mieux faire sa cour à Napoléon,
Alexandre dépassait en certains points les bornes de la condescendance:
il allait jusqu'à interdire aux émigrés restés en Russie de porter la
cocarde blanche et les fleurs de lis, proscrivait le noble et gracieux
emblème de l'ancienne France. Par ces flatteries, il espérait attirer
plus tôt l'Empereur à Erfurt et l'y rendre plus conciliant. Considérant
l'entrevue comme très prochaine, il comptait de son côté les journées,
calculait les distances; il estimait que la réponse de Napoléon serait
connue à Pétersbourg le 15 avril, et qu'au commencement de mai les deux
empereurs pourraient se réunir à Erfurt. Il mettait son plaisir à
s'occuper de son voyage; ses équipages avaient reçu l'ordre de se tenir
prêts: «Quand partons-nous?» disait-il gaiement à Caulaincourt, et il ne
tarissait pas sur la joie qu'il éprouverait à revoir son allié, à
retrouver les enchantements de Tilsit.
En attendant, il activait la guerre contre la Suède. Parfaitement
résolu, depuis que ses troupes avaient franchi la frontière, à
s'approprier la Finlande et la considérant déjà comme son domaine, il ne
laissa point que d'en accepter le don avec reconnaissance. Ce cadeau de
plusieurs centaines de mille âmes, sujettes du roi de Suède, fut offert
et reçu avec une égale désinvolture, à titre d'attention et de
galanterie: «L'Empereur, dit Caulaincourt à Alexandre en se servant des
termes mêmes indiqués par son maître, désire bien que Votre Majesté soit
en possession de la Finlande, et pour l'avantage personnel de Votre
Majesté et pour que les belles de Pétersbourg n'en entendent plus le
canon.»--«Je le remercie, répondit Alexandre, et pour moi et pour les
belles de Pétersbourg; (en riant) je le leur dirai; il est toujours
aimable pour moi[400].»
[Note 400: Rapport de Caulaincourt du 7 mars 1808.]
«L'affaire est en bon train», ajoutait-il. En effet, les premières
opérations en Finlande avaient brillamment réussi. Surpris dans leurs
postes mal gardés, les Suédois n'avaient tenu nulle part: Helsingfors,
Abo, avaient été enlevés sans coup férir, et tandis que des colonnes
volantes se répandaient dans toutes les parties du pays, où elles ne
rencontraient d'autre obstacle que la nature, le gros de l'armée se
concentrait autour de Sweaborg, capitale de la province, entreprenait le
siège de cette place et la réduisait promptement. Le 5 avril, Alexandre
écrivait à Napoléon que la ville, bombardée à outrance, demandait à
capituler, le 10 mai, que l'acte de reddition était signé[401]. Dans
cette correspondance, il s'abstenait avec un tact parfait de revenir sur
la question du partage; ayant exprimé très nettement ses désirs, il
jugeait hors de propos d'y insister et de marquer ainsi un doute sur les
dispositions de son allié; il pensait sans cesse à l'Orient et n'en
parlait plus, se bornant à faire connaître que la Porte lui avait
adressé des propositions d'accommodement direct et qu'il les avait
déclinées. Il évitait aussi toute allusion au sort de la Prusse,
laissant à Tolstoï le soin de traiter cette pénible affaire, d'obtenir
la ratification et même, s'il était possible, l'amélioration de
l'arrangement préparé à Berlin, et ses lettres n'étaient que le bulletin
de ses succès: il voulait en instruire l'Empereur au fur et à mesure
qu'ils survenaient, afin de lui en faire partager la joie, afin de lui
montrer aussi qu'il profitait de ses conseils. Avant même que
l'occupation totale de la Finlande fût un fait accompli, s'autorisant de
nos encouragements et de nos exemples, préjugeant l'acte de cession qui
serait arraché plus tard au roi de Suède, érigeant le droit de conquête
en loi suprême, il avait prononcé la réunion de la province à l'empire
par simple décret, à la manière de Rome et de Napoléon.
[Note 401: Nous avons publié ces deux lettres dans la _Revue de la
France moderne_, 1er juin 1890.]
Cet événement produisit à Pétersbourg une sensation profonde et toute à
notre avantage. Pour la première fois, la valeur de l'alliance française
se révélait par un signe matériel, palpable, évident pour tous.
Alexandre, qui voyait dans la conquête de la Finlande un triomphe
personnel, une première justification de sa politique, ne manqua point
de faire ressortir ce côté de la question: «Vous plaindrez-vous encore
de mon alliance avec la France? disait-il aux mécontents; qu'ont produit
celles avec votre chère Angleterre[402]?» L'argument était irréfutable
et produisit son effet dans les cercles mondains. Sans doute, les
incorrigibles ne désarmèrent point; dans les salons, la politique
continua de provoquer d'aigres controverses, mais le crédit de nos
adversaires se trouva ébranlé et leur nombre diminua. On vit même,
symptôme caractéristique, les chefs de l'opposition, les Czartoryski,
Novossiltsof, Strogonof, se présenter pour la première fois chez notre
ambassadeur, faire acte de présence à ses soirées, et ces démarches
individuelles, plus ou moins sincères, mais vivement commentées,
semblaient le prélude d'une conversion en masse[403].
[Note 402: Caulaincourt à l'Empereur, 5 avril 1808.]
[Note 403: _Id._ Caulaincourt poussait parfois la minutie dans ses
informations jusqu'à reproduire mot pour mot, à la suite de ses
rapports, les propos qui s'échangeaient dans les salons de Pétersbourg.
Nous citons l'une de ces conversations prises sur le vif; on peut la
rapprocher de certaines scènes où l'auteur de _La guerre et la paix_,
avec la puissance évocatrice de son talent, fait parler la société russe
de cette époque.
«Il y a eu une grande discussion chez le grand chambellan Narischkine
sur la Finlande. «Je suis Russe, a dit le mari; quand je vois que
l'empereur met pour toujours Pétersbourg à l'abri d'une insulte et qu'il
réunit à son empire ce que notre grande Catherine n'osait même espérer,
je suis content; cela doit nous faire espérer d'autres avantages.» La
femme, qui est une commère, reprit: «Voilà notre chère grande-duchesse
vengée de ce petit roi de Suède (_Gustave IV avait autrefois brusquement
rompu un projet de mariage avec une fille de Paul Ier_). «Que la France
nous donne ces provinces turques, que tous nos jeunes gens reviennent de
l'armée et que nous ayons la paix; alors, si quelqu'un se plaint encore
de l'Empereur, il devrait le chasser de la cour. Ces Anglais, ils nous
ont toujours laissés là, ils ne pensent qu'à eux.» Quelques personnes
plaignirent la Suède, disant tout bas que la France laissait prendre à
la Russie ce qu'elle ne pouvait l'empêcher d'acquérir, mais qu'on
verrait qu'elle ne lui laisserait pas les provinces turques. Voilà le
dernier retranchement des mécontents, mais leur nombre est beaucoup
diminué.
«La princesse Serge Galitsyne (jeune et jolie, qui a été à Paris et ne
voyait que des artistes et des savants) a dit au ministre de Danemark:
«Vous voilà province française! vous verrez ce qu'il vous en coûtera.
L'Espagne peut vous servir d'exemple.»--«Il valait mieux recevoir les
Anglais, n'est-ce pas»? reprit le ministre de Danemark, «ils ont si bien
secondé leurs alliés.....»
«Madame Golovine, chez laquelle cela se passait, s'est aussi mêlée de la
conversation dans le sens de la princesse; de part et d'autre on s'est
dit de gros mots: «Vous parlez sans cesse de votre admiration pour
l'Empereur, même de votre attachement pour lui», dit le ministre, à la
fin, à la princesse, «croyez-vous que cette manière de penser soit
d'accord avec vos sentiments? L'anglomanie vous a tourné la tête, vous
n'êtes plus Russe.»--«Je sépare l'Empereur de tout ce qui se fait,
répondit-elle; il est dupe de l'empereur des Français et de son
ambassadeur qui nous gouverne; on lui jette de la poudre aux yeux comme
à vous; on nous aveugle avec la Finlande, mais on verra avant peu que
c'est tout ce qu'on veut nous donner. C'est là que j'attends tous nos
amateurs de nouveautés...» Nouvelles de Pétersbourg du 12 au 15 avril
1808.]
Une première déception suspendit ce mouvement. Se fondant sur les
communications réitérées de l'Empereur, Alexandre et son ministère
croyaient fermement et avaient laissé entendre autour d'eux que notre
passage en Scanie allait se produire, que cette coopération faciliterait
l'entière soumission de la Finlande et permettrait de plus audacieuses
entreprises. Aussi bien, Bernadotte s'était avancé avec son corps
jusqu'au point du Holstein le plus rapproché de l'archipel danois;
c'était de là qu'il devait s'élancer à l'attaque des provinces
méridionales de la Suède. Toutefois, si Napoléon, se conformant à ses
promesses, avait envoyé au maréchal tout un plan d'offensive, il ne
l'avait autorisé qu'éventuellement à en faire usage. Considérant la
pointe en Scanie comme une simple diversion destinée elle-même à en
favoriser une autre, celle que les Russes tenteraient contre Stockholm
et les parties centrales du royaume, il y regardait à plusieurs fois
avant d'engager témérairement ses troupes au delà de la Baltique et de
risquer quelques-unes de ses divisions pour une cause qui ne
l'intéressait point directement. Il avait donc recommandé à Bernadotte
de n'agir qu'à coup sûr et en multipliant les précautions: le maréchal
devait franchir les détroits et entrer en Suède, mais seulement au cas
où les Danois lui fourniraient assez de troupes pour rendre infaillible
le succès de l'opération[404]. Naturellement circonspect, Bernadotte
interpréta de tels ordres dans le sens le plus restrictif; il ne fit
passer dans les îles qu'une avant-garde, puis, rencontrant chez les
Danois peu d'empressement et apprenant l'arrivée dans la Baltique de
quelques frégates anglaises, avant-garde d'une escadre, il interrompit
tout à fait sa marche et ne bougea plus de sa position continentale.
[Note 404: _Corresp._, 13672.]
Connu très vite à Pétersbourg, cet arrêt y produisit la plus fâcheuse
impression; on soupçonna à tort un contre-ordre de l'Empereur, et l'on y
vit un premier signe de duplicité. Nerveuse et mobile à l'excès,
l'opinion se reprit aussitôt; on venait à nous, on s'arrêta, et quelques
symptômes de recul se manifestèrent. Alexandre lui-même parut affecté,
et ce fut au milieu de l'émoi causé par cet incident qu'éclata la
nouvelle du départ de l'Empereur pour Bayonne; la France se laissait
décidément attirer vers le Sud-Ouest, lorsqu'on s'était attendu, d'une
part, à la voir s'acheminer au Nord et, de l'autre, aider la Russie à
déborder sur l'Orient.
«Voilà donc l'Empereur parti, dit Alexandre à Caulaincourt; le moment où
je pouvais m'absenter de Pétersbourg avec le moins d'inconvénient
passera, et rien ne sera fini. Je n'avais cependant pas pris la moitié
du compas; je faisais les trois quarts du chemin pour que quelques jours
pussent suffire à l'Empereur et qu'il eût la facilité de s'occuper après
de ses autres affaires. Celles de Turquie sont aussi importantes; qui
sait ce que les Turcs vont faire? Pour complaire à l'Empereur, je n'ai
jamais profité d'aucun de mes avantages contre eux. Maintenant, il
ajourne tout sans rien décider. Qu'en arrivera-t-il[405]?...» Et il
refusa de subordonner à notre assentiment la reprise des hostilités; il
n'agirait pas encore, disait-il, retiendrait ses troupes aussi longtemps
que possible, si les Turcs n'attaquaient point, mais n'entendait pas se
lier les mains et se réservait de fixer lui-même les bornes de sa
condescendance.
[Note 405: Rapport de Caulaincourt du 20 avril 1808.]
La communication des lettres de Sébastiani produisit sur lui un effet
contraire à celui que l'on s'en était promis; il releva dans leur
contenu un esprit de défiance envers la Russie et demanda si la France,
en lui faisant lire ces dépêches, n'avait point voulu le préparer à un
changement de système[406]. Il s'étonnait surtout de ne point savoir si
l'Empereur adhérait à la note Roumiantsof, s'il admettait la part que la
Russie s'était faite, et cette incertitude lui pesait. Comme toujours,
Roumiantsof se montrait plus explicite, plus pressant que son maître; il
accentuait les plaintes, soulignait les reproches, réclamait une réponse
catégorique: «L'Empereur, disait-il, ne peut pourtant nous oublier tout
à fait entre Paris et Madrid[407].» Quant à la société, son retour en
arrière était complet: elle s'était remise dans une position d'hostilité
et de combat.
[Note 406: Caulaincourt à Champagny, 6 mai 1808.]
[Note 407: Caulaincourt à l'Empereur, 28 avril 1808.]
Tout concourait d'ailleurs à troubler, à attrister la Russie, à lui
faire voir le revers de cette alliance qui s'était montrée à elle, peu
de semaines auparavant, sous un jour brillant et favorable. Plus
incertaine que jamais au Midi, la situation se modifie brusquement au
Nord et devient mauvaise. Remis de leur désarroi, les Suédois ont
commencé de se défendre; leurs qualités de bons soldats se sont
retrouvées; dans plusieurs engagements, ils ont ressaisi l'avantage,
infligé à l'amour-propre de leur ennemi de cuisantes blessures: ils
viennent d'enlever l'île de Gothland avec sa garnison, et ce poste,
situé tout près de la côte finlandaise, leur fournit le moyen d'y
reprendre pied, remet en question le sort de la province. Derrière la
Suède, l'Angleterre commence à se montrer, découvrant ses moyens et se
portant au secours de ses alliés. Les dix mille soldats du général
Moore, retirés de Sicile, viennent de débarquer à Gothenbourg. On sait
la flotte britannique dans les eaux danoises; on croit la voir paraître
sur la Baltique; on n'ignore pas que les côtes de l'empire sont
dégarnies de troupes, que l'armée de Finlande, mal commandée, mal
pourvue, dispersée sur un territoire trop étendu, résisterait
difficilement à un retour offensif de l'ennemi; on craint qu'une attaque
combinée des Suédois et des Anglais ne rejette la guerre jusqu'aux
portes de la capitale, et Pétersbourg ne se sent plus en sûreté.
En même temps, la rupture du commerce avec Londres fait sentir ses
effets; les transactions s'arrêtent, les ruines se succèdent, le
papier-monnaie subit une effrayante dépréciation, l'universelle
souffrance ajoute aux embarras du gouvernement et avive en lui la
douleur de ses propres mécomptes. Alexandre sent renaître ses soupçons,
se fortifier ses doutes, et Caulaincourt va avoir à lutter contre un
retour d'inquiétude et de défiance. Désormais, le rôle de notre
ambassadeur se modifie. Il ne s'agit plus pour lui, dans une offensive
brillante, de poursuivre sur le terrain de l'Orient une passe d'armes
diplomatique, destinée à préparer une rencontre plus sérieuse entre les
deux empereurs: son poste devient défensif et prend, sous ce rapport,
une valeur capitale. Tandis que la puissance napoléonienne se détourne
temporairement vers l'Espagne, Caulaincourt doit couvrir ce mouvement,
contenir le Nord, et, empêchant que la Russie ne s'unisse à l'Allemagne
révoltée pour nous surprendre en plein changement de front, assurer la
sécurité de notre évolution.