Lettre écrite par Napoléon à Alexandre le 2 février 1808.--Elle respire
la passion des grandes choses.--Est-elle sincère?--L'offre de partager
la Turquie n'est-elle qu'un leurre destiné à éblouir et à distraire
Alexandre?--Nécessité de détourner de l'Espagne et de la Prusse
l'attention du Tsar; la proposition de partage en fournit le moyen.--La
lettre impériale n'a-t-elle point aussi pour but de préparer une action
ultérieure en Orient?--Les plans de Napoléon sur la Turquie et les Indes
mûrissent et se développent graduellement.--Préparatifs en Dalmatie et
en Albanie.--Opérations maritimes.--Napoléon a l'ambition de la
Méditerranée.--Ses efforts pour s'emparer successivement de toutes les
positions qui dominent cette mer.--Importance exceptionnelle qu'il
attribue à la possession de Corfou.--Le vrai chemin de
l'Égypte.--Multiplicité des moyens employés pour assurer la conservation
de Corfou.--Tant qu'ils seront en Sicile et à Malte, les Anglais
resteront maîtres de la Méditerranée.--En décembre 1807, ils retirent de
la Sicile une partie de leurs troupes et les ramènent dans
l'Océan.--Napoléon appelle aussitôt dans la Méditerranée la plus grande
partie de ses forces navales.--Il médite la surprise de la
Sicile.--Nécessité urgente de ravitailler Corfou.--Napoléon croit
pouvoir combiner ces deux opérations dont le succès ferait tomber sa
principale objection contre le partage.--Rapprochement entre les
instructions données au roi Joseph, à l'amiral Ganteaume, et les
propositions faites à Pétersbourg.--Confidence à Decrès au sujet de la
Turquie et de l'Égypte.--Caractère éventuel du projet contre la
Turquie.--Conversation avec Tolstoï pendant une chasse.--Napoléon
subordonne les grands mouvements qu'il médite à la persistance des
hostilités avec l'Angleterre; ses efforts redoublés pour obtenir la
paix; justice que lui rendent à cet égard ses ennemis les plus
acharnés.--Véritable sens de la lettre du 2 février.--Combinaison
d'ensemble à la fois politique et militaire.--Napoléon veut livrer
bataille à l'Angleterre à travers le monde.--Diversion à tenter dans le
Nord: opérations méditées sur les côtes de l'Océan, en Espagne, dans la
Méditerranée, en Afrique: projet final sur la Turquie et les
Indes.--Idées de l'Empereur sur le sort futur de l'Orient.--Instructions
à Caulaincourt.--Napoléon propose une nouvelle entrevue.--Le débat qui
va s'ouvrir à Pétersbourg n'aura qu'un caractère préparatoire et très
vague.--Points réservés.--La Serbie.--Question de Constantinople
distincte de celle des Dardanelles.--Napoléon demande dès à présent la
coopération des escadres russes dans la Méditerranée.--La flotte
européenne.--La mer Noire domaine moscovite.--Carrière ouverte aux
ambitions russes dans le nord de l'Asie.--La tendance de Napoléon est de
pousser la Russie en Asie, l'Autriche dans la péninsule des Balkans,
afin de s'assurer la suprématie en Europe et l'empire de la
Méditerranée.
I
Le 2 février 1808, Napoléon écrivit à l'empereur de Russie la lettre
suivante:
«Monsieur mon frère, le général Savary vient d'arriver. J'ai passé des
heures entières avec lui pour m'entretenir de Votre Majesté. Tout ce
qu'il m'a dit m'a été au coeur, et je ne veux pas perdre un moment pour
la remercier de toutes les bontés qu'elle a eues pour lui et qu'elle a
pour mon ambassadeur.
«Votre Majesté aura vu les derniers discours du parlement d'Angleterre
et la décision où l'on y est de pousser la guerre à outrance. Dans cet
état de choses, j'écris directement à Caulaincourt. Si Votre Majesté
daigne l'entretenir, il lui fera connaître mon opinion. Ce n'est plus
que par de grandes et vastes mesures que nous pouvons arriver à la paix
et consolider notre système. Que Votre Majesté augmente et fortifie son
armée. Tous les secours et assistance que je pourrai lui donner, elle
les recevra franchement de moi; aucun sentiment de jalousie ne m'anime
contre la Russie, mais le désir de sa gloire, de sa prospérité, de son
extension. Votre Majesté veut-elle permettre un avis à une personne qui
fait profession de lui être tendrement et vraiment dévouée? Votre
Majesté a besoin d'éloigner les Suédois de sa capitale; qu'elle étende
de ce côté ses frontières aussi loin qu'elle le voudra, je suis prêt à
l'y aider de tous mes moyens.
«Une armée de 50,000 hommes, russe, française, peut-être même un peu
autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l'Asie, ne serait
pas arrivée sur l'Euphrate qu'elle ferait trembler l'Angleterre et la
mettrait aux genoux du continent. Je suis en mesure en Dalmatie; Votre
Majesté l'est sur le Danube. Un mois après que nous en serions convenus,
l'armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes,
et l'Angleterre serait soumise. Je ne me refuse à aucune des
stipulations préalables nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais
l'intérêt réciproque de nos deux États doit être combiné et balancé.
Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien
après de sincères conférences entre Roumiantsof et Caulaincourt, et
l'envoi ici d'un homme qui fût bien dans le système. M. de Tolstoï est
un brave homme, mais il est rempli de préjugés et de méfiance contre la
France, et est bien loin de la hauteur des événements de Tilsit et de la
nouvelle position où l'étroite amitié qui règne entre Votre Majesté et
moi a placé l'univers. Tout peut être signé et décidé avant le 15 mars.
Au 1er mai, nos troupes peuvent être en Asie, et à la même époque les
troupes de Votre Majesté à Stockholm. Alors les Anglais, menacés dans
les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des
événements dont l'atmosphère sera chargée. Votre Majesté et moi aurions
préféré la douceur de la paix et de passer notre vie au milieu de nos
vastes empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux par les
arts et les bienfaits de l'administration: les ennemis du monde ne le
veulent pas. Il faut être plus grands, malgré nous. Il est de la sagesse
et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d'aller où la
marche irrésistible des événements nous conduit. Alors cette nuée de
pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels
qu'il faut en chercher la comparaison dans l'histoire et non dans les
gazettes du dernier siècle, fléchiront et suivront le mouvement que
Votre Majesté et moi aurons ordonné, et les peuples russes seront
contents de la gloire, des richesses et de la fortune qui seront le
résultat de ces grands événements.
«Dans ce peu de lignes, j'exprime à Votre Majesté mon âme tout entière.
L'ouvrage de Tilsit réglera les destins du monde. Peut-être, de la part
de Votre Majesté et la mienne, un peu de pusillanimité nous portait à
préférer un bien certain et présent à un état meilleur et plus parfait;
mais, puisqu'enfin l'Angleterre ne veut pas, reconnaissons l'époque
arrivée des grands changements et des grands événements[297].»
[Note 297: _Corresp._, pièce non numérotée, t. XVI, p. 586.]
Cette lettre, d'une admirable éloquence, n'exprimait pas l'idée du
partage, mais la sous-entendait; celle écrite le même jour à
Caulaincourt, plus explicite, l'admettait formellement; elle ordonnait à
l'ambassadeur d'aborder la discussion des parts, des avantages
respectifs, des moyens, entrait dans le vif et dans le détail de la
question. Au Tsar, l'Empereur n'avait voulu qu'indiquer l'ensemble du
mouvement et donner l'impulsion. Il l'avait fait avec autant d'habileté
que de grandeur et, sans livrer au monarque russe une seule parole dont
il pût abuser, lui laissait tout comprendre et tout espérer. Dans sa
lettre, son génie se montre sous tous ses aspects, tour à tour familier,
souple, ingénieux, sublime: il flatte d'abord et caresse, puis s'élève,
prend son essor, déploie son vol. À mesure que la lecture se poursuit,
l'élan de la pensée se communique; on est entraîné, on subit
l'irrésistible pouvoir de cet homme, et l'on comprend que plus tard
vingt nations différentes, sans haine, sans passion, sur un signe de sa
main, se soient précipitées derrière lui à la conquête de Moscou. Quand
il parle aujourd'hui de faire refluer l'Europe sur l'Asie, il semble que
l'esprit des grands conquérants d'autrefois, celui qui déplaçait les
peuples, les arrachait du sol et les poussait à de lointaines
migrations, revive en lui et commande par sa bouche: jamais voix d'homme
plus puissante n'a sonné le signal de grands combats et le
renouvellement d'un monde.
Cependant, si la lettre impériale fait passer d'abord à travers l'âme un
frisson d'enthousiasme guerrier, un doute s'élève peu à peu et
embarrasse l'esprit. Jusqu'au dernier moment, nous l'avons vu, Napoléon
avait conservé ses répugnances pour le partage; le 29 janvier, il
hésitait encore, n'accordait rien, et le voici, quatre jours après, qui
prévient les désirs de son allié, dépasse ses espérances, abaisse devant
lui toutes les barrières. L'impression produite par les déclarations
anglaises avait-elle été jusqu'à provoquer en lui un si complet
revirement? L'appel au Tsar était-il sincère? Ne cachait-il pas une
immense duperie? Pressé par la Russie, obligé de plus en plus, à mesure
que l'Angleterre redoublait d'opiniâtreté, à mesure aussi que nos armées
s'enfonçaient en Espagne, de rassurer le Nord et de se le concilier,
partagé entre le sentiment de cette nécessité et ses invincibles
défiances, Napoléon n'a-t-il point cherché, en offrant à son allié
l'apparence d'une concession capitale, à s'épargner de réels sacrifices?
Il aurait alors proposé le partage sans intention de l'exécuter, et son
plan se fût réduit à ceci: par une discussion solennelle sur l'Orient,
il donnerait le change à l'empereur Alexandre, charmerait, éblouirait ce
prince, tandis que lui-même exécuterait son dessein sur l'Espagne, le
seul dont il ait été sérieusement occupé; puis, le sort de la Péninsule
réglé, la Russie et l'Europe mises en présence du fait accompli, il
rétracterait insensiblement ses offres et laisserait s'évanouir le
mirage si magnifiquement évoqué. Sa lettre n'eût été que le chef-d'oeuvre
d'un art incomparable, mais fallacieux, et les phrases de la fin, où
vibre la passion des grandes choses, une péroraison à effet. Napoléon
n'eût voulu que donner à la Russie la représentation d'un grand dessein,
agiter devant elle l'appareil d'une feinte négociation, faire passer à
ses yeux l'illusion de villes à conquérir, de territoires, de royaumes à
partager, puis, derrière ce prestigieux décor, poursuivre un projet plus
pratique dans sa perfidie, la spoliation d'une dynastie débile et le
rapt d'une couronne. Faut-il admettre cet artificieux calcul et
reconnaître que le vainqueur de l'Europe s'est réduit, cette fois, à
n'être que le plus habile des metteurs en scène? Au contraire,
croirons-nous que Napoléon, plus grand dans la sincérité de ses
conceptions sans frein, voulait ce qu'il annonçait, qu'il inclinait
réellement, après avoir remanié l'Europe, à transformer l'Orient? Ce
problème se rencontre au point culminant de sa carrière, à l'heure où il
semble s'arrêter incertain sur cette cime, avant de s'égarer dans une
voie fatale.
Il est certain que l'Empereur, dans les premiers jours de février 1808,
avait un besoin impérieux, urgent, d'occuper et de distraire Alexandre:
c'était tout à la fois de l'Espagne et de la Prusse, du midi et du
centre de l'Europe, que l'attention du Tsar devait être détournée. On ne
peut douter qu'à cette époque, peut-être sous l'impression des nouvelles
de Londres, Napoléon ne se soit résolu à prononcer son action en
Espagne, à mieux s'assurer de ce royaume, afin d'en disposer plus
utilement contre l'Angleterre. Préméditait-il déjà tout ce qu'il devait
accomplir en Espagne? Si l'abaissement des Bourbons le frappait de plus
en plus, si leurs misérables querelles semblaient les lui livrer, s'il
sentait la tentation d'intervenir entre un père déconsidéré et un fils
qui n'avait point le courage de ses ambitions pour les éliminer l'un par
l'autre, s'il pensait à un changement de dynastie, nous ne saurions
affirmer qu'il ait écarté dès cet instant la possibilité d'une solution
moins violente, à procurer par des moyens diplomatiques appuyés d'un
grand déploiement de forces, qu'il ait renoncé à l'idée d'un traité qui
eût réuni à la France les provinces du Nord, stipulé le mariage du
prince des Asturies avec une fille de Lucien et asservi davantage la
maison royale. Dans tous les cas, il ne prévoyait pas une résistance
nationale; une lutte avec le peuple révolté, une guerre d'Espagne
n'entrait nullement dans ses calculs, et ce devait être la plus
complète, la plus funeste de ses erreurs. Estimant que l'absorption de
l'Espagne dans son système serait surtout affaire de politique,
d'adresse, de longueur peut-être, il ne jugeait pas cette oeuvre
incompatible avec d'autres entreprises, plus vastes encore, mais ne se
préparait pas moins à l'accomplir. Or, pour que la Russie fermât les
yeux sur ce nouvel accroissement de la puissance française, il était
utile de stimuler ses propres ambitions; en lui ouvrant l'espoir de
prendre aux dépens de tous ses voisins, Napoléon s'en réservait à
lui-même la faculté: «Je ne suis jaloux de rien, écrivait-il dans sa
lettre à Caulaincourt, et je demande le réciproque[298].»
[Note 298: Extrait de la lettre à Caulaincourt, publié par M. de
TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1890.]
Ayant laissé d'autre part se créer entre la France et la Russie une
question prussienne, irritante, scabreuse, et ne voulant la résoudre,
Napoléon aspirait à l'écarter. Ce qu'Alexandre demandait implicitement à
Caulaincourt, ce qu'il laissait réclamer par Tolstoï, c'était la
libération de la Prusse. Or, Napoléon était profondément résolu à ne
point laisser échapper cette nation des liens où il la retenait, à ne
point desserrer son étreinte, tant que l'Angleterre resterait en armes.
Sur cet article il ne céderait jamais, n'accorderait pas à Alexandre
l'évacuation, mais répugnait à la lui refuser trop positivement,
craignant de le révolter à la fin et de faire éclater le conflit. Il
désirait donc suspendre le débat et s'épargner de plus pressantes
instances; la proposition de partage lui en fournissait le moyen. En
jetant cet objet sur le tapis, Napoléon rompait une partie mal engagée,
brouillait les cartes, et se mettait en mesure de reprendre son jeu avec
la Russie sur de nouveaux frais. Conviée à une discussion dont
l'importance ferait pâlir à ses yeux tout autre intérêt, cette puissance
cesserait pour l'instant de considérer la Prusse, ne verrait que la
Turquie, ne nous troublerait plus dans la possession de nos sûretés en
Allemagne; en pleine paix, Napoléon pourrait continuer de traiter la
Prusse en pays conquis et retenir contre elle tous les droits de la
guerre; tel était encore et incontestablement l'un des avantages qu'il
attendait de sa lettre.
Ne se proposait-il pas enfin d'en retirer un dernier résultat, celui
qu'il annonçait ouvertement? Réservant l'un des deux points de
difficulté entre la France et la Russie, n'avisait-il pas en même temps
à s'entendre avec Alexandre sur l'autre, c'est-à-dire sur l'Orient, et à
sceller par un gigantesque concert de mesures, fatal à l'adversaire
commun, l'accord des deux empires?
À cette question, il semble que notre exposé de l'évolution opérée chez
l'Empereur, pendant les deux mois précédents, ait répondu par avance. De
l'arrière-plan de sa pensée, nous avons vu le projet de partage monter
peu à peu au premier rang de ses préoccupations. En janvier 1808, nous
le sentons en lui et même nous l'apercevons nettement par échappées,
grâce à des paroles émanées de lui-même ou de ses ministres, grâce aux
révélations de Talleyrand à Metternich et aux propos par lesquels
Napoléon fait pressentir au ministre autrichien la ruine prochaine de la
Turquie. Ainsi l'idée fait son chemin dans l'esprit de l'Empereur,
quoique lentement et avec peine; les instructions du 29 janvier à
Caulaincourt nous la montrent toujours combattue, mais plus pressante,
et enfin quand elle se dévoile le 2 février, il est naturel de penser
que Napoléon, provoqué par l'Angleterre, n'a pas cru devoir en retarder
plus longtemps l'explosion. Ce qui le prouve, c'est que, dans la lettre
à l'empereur Alexandre, nous reconnaissons le projet tel que nous
l'avons surpris en germe quelques semaines auparavant; c'est bien le
même dessein, pris à des états successifs, à des degrés divers de
développement, mais comprenant toujours, à titre caractéristique, deux
éléments essentiels: le partage et l'expédition aux Indes. Et cette
dernière particularité est révélatrice. Si Napoléon n'eût voulu que
leurrer la Russie, il lui eût proposé le partage, qu'il pensait devoir
la combler de joie, et non la marche en Asie, qu'elle goûtait peu,
jugeait irréalisable et périlleuse; par cela seul qu'il met cette
condition et ce correctif au démembrement de la Turquie, il laisse voir
qu'il admet vraiment cette première opération et nous livre un des
motifs de sa condescendance: il consent à jeter bas le vieil édifice
oriental, parce qu'il espère se frayer au milieu de ses ruines un chemin
vers les Indes, atteindre et frapper l'Angleterre à travers la Turquie.
Cette disposition achève de se révéler par les mesures prises autour des
frontières de l'empire ottoman; il y a concordance entre le langage
prescrit par Napoléon à sa diplomatie et les ordres donnés à son armée,
à sa marine; tandis qu'il propose le partage à Pétersbourg, il se met en
position de l'exécuter. Son armée de Dalmatie lui servait d'avant-garde
vers le Levant: à ce moment il la renforce, pourvoit à son équipement,
se tient en communication continuelle avec ses chefs. Il interroge
Marmont sur les points d'atterrissement qu'offre la côte d'Épire[299];
il fait étudier les routes par lesquelles nos troupes pourront
s'introduire sur le sol ottoman et non seulement y côtoyer la mer, mais
s'enfoncer dans l'intérieur. Apprenant qu'un chemin conduit de nos
possessions à Bérat, chef-lieu de l'un des pachaliks d'Albanie: «Il faut
connaître à fond cette route, écrit-il, dont le détail, lieue par lieue,
m'intéresserait beaucoup[300].» Ces instructions, il est vrai, peuvent
s'expliquer par une pensée défensive. Depuis quelque temps, Napoléon
songeait, le cas échéant, à faire traverser l'Albanie turque par un
corps français qui viendrait se poster en face de Corfou et protéger
cette île contre une attaque des Anglais. Mais arrivons à des
témoignages plus probants; des côtes de l'Adriatique, passons sur celles
de la Méditerranée. Là tout s'émeut, tout se prépare; des flottes, des
convois se réunissent; à travers mille difficultés, parfois ralentie,
jamais suspendue, une imposante concentration de forces se poursuit
depuis deux mois. À remonter aux origines de cette action, à en suivre
les péripéties, on voit s'éclairer d'un jour plus vif les plans d'abord
incertains de l'Empereur, ses variations, ses espérances plusieurs fois
déjouées, subitement ranimées, et enfin, dans les premiers jours de
février, lorsque le mouvement s'accélère, se développe, se tourne vers
la Méditerranée orientale, les ordres qui le règlent, rapides et
pressés, font au dessein sur la Turquie de claires allusions, livrent à
cet égard des indices irrécusables, des expressions de plus en plus
significatives, et finalement, en toutes lettres, un aveu.
[Note 299: _Corresp._, 13489.]
[Note 300: _Id._]
Depuis que Napoléon était né aux grandes choses, il méditait la conquête
de la Méditerranée; c'était l'une de ses idées permanentes et
préconçues, non de celles qui ne jaillissaient en lui que sous la
pression des événements. Pour régner sur cette mer qu'il aimait, dont
les flots enveloppaient sa patrie, dont la voix avait bercé ses premiers
rêves, point n'était besoin à ses yeux d'opposer aux Anglais une égalité
de forces navales, de les chercher sur leur élément et de les y vaincre.
De Gibraltar au Bosphore, la mer est sujette de la terre; les golfes où
elle s'emprisonne, les presqu'îles qui la divisent et isolent ses
parties, les promontoires qui la déchirent, les archipels qui la
parsèment, les canaux où elle se resserre, la tiennent dans une étroite
dépendance; pour conquérir le libre Océan, il est nécessaire d'asservir
ses flots sous des escadres triomphantes; la Méditerranée se gouverne du
haut des terres qui la dominent. Parmi ces positions, Napoléon, guidé
par cet instinct topographique, ce «diagnostic des lieux[301]» que nul
n'a possédé à un si haut degré, avait immédiatement reconnu les plus
importantes, les mieux situées, celles qui devaient servir de bases à
son pouvoir, et son but était de se les approprier successivement.
[Note 301: L. DRAPEYRON, _Revue de géographie_, mars 1888: _Le grand
dessein méditerranéen et l'expédition d'Égypte_.]
Dès le début de sa carrière, ce système se dévoile. À peine descendu des
Alpes, il recueille et choisit pour la France, parmi les dépouilles des
États italiens, d'abord les îlots situés au sud de la Sardaigne, puis, à
mesure que nos victoires se succèdent, Gênes, l'Elbe, Ancône, Corfou
enfin et ses compagnes, ces sept îles de la mer Ionienne que Venise
avait su garder jusqu'au jour de sa chute, débris de son empire
oriental, dernières perles de sa couronne. Maître de Corfou, il s'élance
à la conquête de l'Égypte et enlève Malte en passant. À cette poussée de
la France sur la Méditerranée succéda bientôt un recul. La deuxième
coalition fit tomber de nos mains les îles Ioniennes, Malte, Alexandrie,
et mit partout à notre place les Anglais ou leurs alliés. Cependant
Napoléon ne renonce pas à réparer ces pertes et s'y applique
indirectement; de 1805 à 1807, il fait servir chacune de ses victoires
dans le Nord à la reprise de quelque position méditerranéenne; après
Austerlitz, il s'empare de la Dalmatie, chasse les Bourbons de Naples,
borde de ses troupes les côtes de leur royaume; deux ans plus tard, par
Friedland, il rachète Corfou. Le traité de Tilsit, en lui restituant
l'archipel Ionien et la précieuse rade de Cattaro, ramène pour la
seconde fois la France dans le bassin oriental de la Méditerranée.
Aussitôt Corfou devient pour Napoléon l'objet d'une sollicitude sans
égale. Ce poste, remis de mauvaise grâce par les commandants russes, à
peine occupé par quelques détachements français, restait aventuré; il
devait tenter l'avidité des Anglais, et l'on a vu par les ouvertures de
Wilson au cabinet russe que l'une de leurs pensées favorites était
d'enlever les îles. Mais Napoléon a deviné ce projet, avant même que les
confidences de Roumiantsof le lui aient divulgué, et, pour le prévenir,
il multiplie les moyens. De tous côtés, il veut faire affluer dans
Corfou des troupes, des munitions, des approvisionnements; il organise
de loin la résistance, entre dans les plus minutieux détails, ne laisse
rien au hasard de ce qu'il peut lui enlever. À mesure que les semaines
s'écoulent, son attention inquiète redouble; il réitère ses ordres,
aiguillonne, gourmande ses lieutenants, incrimine leur lenteur; le nom
de Corfou revient continuellement sous sa dictée, et cette île de
quelques kilomètres carrés l'occupe plus à elle seule que toutes les
autres parties de son empire[302].
[Note 302: _Corresp._, 13095, 13098, 13116, 13117, 13118, 13126,
13206, 13221, 13223-24, 13232-33, 13240, 13209, 13331, 13337, 13341,
13368. _Correspondance politique et militaire du roi Joseph_, publiée
par A. DU CASSE. 3e édition, t. IV, 25 septembre au 15 décembre 1807.
Voy. aussi la mission du commandant de Clermont-Tonnerre à Corfou, dans
l'ouvrage de M. Camille Rousset intitulé: _Un ministre de la
Restauration, le marquis de Clermont-Tonnerre_, 50 et suiv.]
Ce soin absorbant s'explique dès qu'on le rapproche des plans agités à
Tilsit. Si le partage devait se faire, Corfou serait le pivot sur lequel
tournerait l'opération tout entière, développant ses deux faces, l'une
continentale, l'autre maritime. Attachée aux flancs de la Turquie
européenne, la principale des îles Ioniennes nous plaçait en contact
avec les parties les plus intéressantes de cette contrée, permettait
d'observer l'Albanie, l'Épire et Ali son tyran, de se créer des
intelligences parmi les Hellènes, qui commençaient à frémir sous le joug
et à reprendre conscience d'eux-mêmes; cette Grèce insulaire pourrait
servir à agiter, à soulever l'autre. Ses annexes sur la terre ferme,
Parga, que l'Empereur commandait de fortifier, Butrinto, qu'il
prescrivait d'occuper, nous fournissaient des têtes de pont au delà de
l'Adriatique, des lieux de débarquement désignés; l'ensemble de la
position facilitait le passage d'Italie en Épire, et dans le cas où la
Turquie devrait être brusquement envahie, marquait l'un des points où il
serait le plus facile d'amorcer l'entreprise.
D'autre part, Corfou était une sentinelle avancée sur la route de
l'Égypte, cet objet éternel de regrets et de convoitises. Qu'on jette un
regard sur la carte. L'Italie, s'allongeant dans le sud-est, projette sa
pointe méridionale vers l'Égypte; une ligne droite, prenant son point de
départ au fond du golfe de Tarente et tirée à travers les flots, irait
aboutir aux quais d'Alexandrie. Le pays d'Otrante, de Brindisi, de
Tarente, ce que Napoléon appelait «l'extrémité de la botte[303]» et ce
qui en figure plus exactement le talon, tel est l'endroit où l'Europe
occidentale se rapproche le plus de notre ancienne possession africaine;
c'est là que se rattache aujourd'hui la voie de communication rapide, le
lien commercial qui unit nos contrées par Suez à celles de l'extrême
Asie. Le génie précurseur de Napoléon avait pressenti l'importance de
cette portion de l'État napolitain; c'était de Tarente qu'il comptait
faire partir l'expédition destinée à nous rendre l'Égypte. Mais les îles
Ioniennes bordent et jalonnent à l'est la route que nous aurions à
suivre; elles formaient le complément indispensable de notre position;
leur perte en eût annulé la valeur. Les Anglais à Corfou, c'était
l'Adriatique fermée, le golfe de Tarente étroitement surveillé, le
royaume de Naples pris à revers. Au contraire, restant entre nos mains,
Corfou offrait à notre flotte une première escale, une rade spacieuse où
elle pourrait s'abriter contre l'ennemi et contre la mer, attendre pour
passer l'instant favorable, préparer définitivement ses moyens et
prendre son élan.
[Note 303: DRAPEYRON, article cité.]
Toutefois, si la possession de Corfou nous facilitait l'accès de
l'Égypte, elle ne l'assurait pas, tant que les Anglais conserveraient
Malte et surtout la Sicile. Établis dans cette grande île qui permet
d'intercepter les communications entre les deux bassins de la
Méditerranée, ils pouvaient nous prendre en flanc, nous barrer le
passage, nous prévenir et nous contrarier dans toutes les parties du
Levant. Ayant fait de la Sicile leur place d'armes, leur asile, ils y
tenaient constamment huit à dix mille hommes de troupes éprouvées, une
force prête à rayonner dans toutes les directions. Napoléon les jugeait
maîtres de la Méditerranée tant qu'ils seraient dans l'île; aussi,
lorsqu'il n'entrevoit pas encore la possibilité de les en chasser, en
octobre et novembre 1807, s'efforce-t-il d'ajourner indéfiniment le
partage de la Turquie.
En décembre, il reçut à Milan une nouvelle inattendue; la Sicile se
dégarnissait d'Anglais[304]. La majeure partie de leurs troupes, sous le
commandement du général Moore, s'étaient embarquées à Palerme, et l'on
apprit bientôt qu'elles avaient gagné l'Océan. Cette expédition
allait-elle défendre le Portugal contre nos troupes? Remonterait-elle
jusque dans la Baltique, se portant au secours de la Suède menacée par
les Russes? Quelle que dût être sa destination, il n'en était pas moins
certain que le péril grandissant dans d'autres régions obligeait
l'Angleterre à y faire refluer ses forces et dégageait la Méditerranée.
Avec sa promptitude ordinaire de coup d'oeil, Napoléon comprit
immédiatement le parti qu'il pourrait tirer de cette évolution et
résolut d'y répondre par un mouvement en sens inverse. Au lendemain de
Tilsit, alors qu'il comptait sur le concours de la flotte danoise,
c'était dans le Nord qu'il s'était proposé d'employer principalement ses
escadres: le Midi lui offrant aujourd'hui un champ momentanément libre,
il prescrit à sa puissance navale un subit changement de front et décide
de la transporter tout entière dans la Méditerranée. Il conservait une
escadre a Brest, une autre à Lorient, une troisième à Rochefort; le 12
décembre, de Venise, il fait expédier à toutes l'ordre de sortir, de
doubler la péninsule ibérique, de franchir le détroit de Gibraltar et de
rejoindre à Toulon la flotte qu'il possède encore dans ce port, sous les
ordres de l'amiral Ganteaume, et à laquelle doivent se réunir en même
temps six vaisseaux appelés de Cadix[305]. Aussitôt tout entre en
action: les courriers volent, les escadres appareillent, et l'on apprend
le 24 janvier que celle de Rochefort, réussissant la première à tromper
la vigilance des croisières ennemies, fait voile vers Toulon, où
l'attendent les vaisseaux de Ganteaume. L'Empereur veut utiliser cette
première concentration, prélude d'une autre plus importante, et songe
aussitôt à diriger sur la Sicile les forces navales combinées. Le 24
janvier, il adresse à Joseph, roi de Naples, un plan pour la surprise et
la conquête de l'île[306]: c'est une réminiscence et comme une réduction
du grand projet de descente en Angleterre; il s'agit toujours d'assurer
le succès par la coopération momentanée d'une flotte aux mouvements
d'une armée.
[Note 304: Le roi Joseph à l'Empereur, 12 et 19 novembre 1807.]
[Note 305: _Corresp._, 13387. Voy. aussi CHEVALIER, _Histoire de la
marine française sous le Consulat et l'Empire_, p. 281 et suiv.]
[Note 306: _Corresp._, 13480.]
Napoléon s'adonnait avec ardeur aux préparatifs de l'expédition, quand
de fâcheuses nouvelles lui arrivèrent de Corfou. Si le gros des forces
anglaises avait déserté la Méditerranée, des croisières y étaient
demeurées, et l'une d'elles, faisant bonne garde autour des Sept-Îles,
empêchait le ravitaillement[307]. Nos renforts, nos convois étaient
interceptés: au 1er janvier, rien n'était arrivé à destination, et
quelques jours après, le roi Joseph signalait franchement l'insuffisance
des moyens employés pour assurer la défense[308]. Les Anglais pouvaient
reparaître à l'improviste en grand nombre, et le danger devenait
imminent. Aux yeux de Napoléon, la Sicile elle-même était moins
importante que Corfou; la conquête de la première eût tout facilité,
mais la perte de la seconde empêcherait tout. Obviant au plus pressé,
l'Empereur résolut d'abord d'employer au ravitaillement de Corfou les
deux flottes dont il disposait; Ganteaume reçoit l'ordre, aussitôt que
l'escadre de Rochefort aura été signalée devant Toulon, de se porter à
sa rencontre et de la rejoindre au large; il poussera ensuite droit à
Corfou, y jettera son chargement de munitions et d'approvisionnements,
protégera le passage des convois, mettra la place à l'abri de toute
atteinte. En même temps Napoléon écrit au général César Berthier,
gouverneur des Sept-Îles, pour lui annoncer l'arrivée de ce secours et
lui ordonner, s'il est attaqué, de tenir jusqu'à la dernière
extrémité[309]; à Joseph, il écrit de concentrer tous ses efforts sur la
défense de Corfou et ne fait plus d'allusion à la descente en Sicile.
[Note 307: _Id._, 13418.]
[Note 308: Le roi Joseph à l'Empereur, 12, 18 et 23 janvier 1808.]
[Note 309: _Corresp._, 13504.]
À quelques jours de là, sa pensée se modifie encore et s'enhardit: de
nouvelles possibilités lui apparaissent. Puisque la jonction des deux
flottes va nous assurer dans la Méditerranée une supériorité passagère,
mais réelle, pourquoi ne pas associer les deux opérations, aller d'abord
à Corfou, puis en Sicile? Une telle expédition, qui offre toutes les
chances de réussite, serait vraiment d'un effet décisif pour nos projets
sur l'Orient et de nature à fixer nos irrésolutions; elle enlèverait aux
Anglais leur base d'opérations et du même coup assurerait la nôtre;
c'est à la tenter que Napoléon se résout en fin de compte, et il formule
dans ce sens ses dernières instructions. Ganteaume se dirigera d'abord
sur Corfou, puis, après avoir pourvu à la sûreté de ce poste, pénétrant
dans le détroit de Messine, fournira à notre armée de Naples, que Joseph
tiendra toute prête à passer, les moyens de prendre pied en Sicile[310].
[Note 310: _Id._, 13534.]
Ces mesures sont ordonnées le 7 février; elles ont donc été arrêtées
pendant les jours précédents, c'est-à-dire à l'instant où Napoléon
proposait le partage à l'empereur de Russie, et la connexité entre ces
deux mouvements de sa volonté apparaît indéniable. Elle s'accuse jusque
par certains rapprochements d'expression: dans la dépêche à Caulaincourt
du 29 janvier, Napoléon indiquait l'avantage de différer le partage
«jusqu'au jour où l'on aurait arraché aux Anglais l'empire de la
Méditerranée[31l]». Dans ses instructions pour Ganteaume, il signale «la
grande importance d'avoir la Sicile, ce qui change la face de la
Méditerranée[312]». Il considère ainsi la conquête de cette mer comme
désormais réalisable, imminente, et juge que la condition principale à
laquelle il avait subordonné le partage peut se trouver accomplie. En
même temps il tient à Joseph, au sujet de Corfou, un langage de plus en
plus frappant, caractéristique dans son mystère: «Corfou est tellement
important pour moi, lui écrit-il, que sa perte porterait un coup funeste
à mes projets... Souvenez-vous de ce mot: dans la situation actuelle de
l'Europe, le plus grand malheur qui puisse m'arriver est la perte de
Corfou[313].»
[Note 311: Voy. p. 139.]
[Note 312: _Corresp._, 13534.]
[Note 313: _Id._, 13537, 13540.]
Bientôt, il s'explique davantage. Après quelques semaines, quand la
flotte de Ganteaume a ravitaillé les îles Ioniennes, mais a manqué la
Sicile et est venue reprendre haleine à Toulon, ce demi-succès excite
l'Empereur plus qu'il ne le décourage. En mars, dans un aperçu
d'ensemble adressé au ministre Decrès sur la distribution et l'emploi
possible de toutes ses forces navales, lorsqu'il a détaillé les mesures
à prendre dans le Nord, il ajoute: «En même temps j'aurai à Corfou, à
Tarente et à Naples, des préparatifs pour une expédition de Sicile ou
d'Égypte[314].» Puis il reprend et complète sa pensée, n'admet plus
l'alternative entre l'expédition de Sicile et celle d'Égypte, les montre
inséparables et se rattachant toutes deux aux événements dont la Turquie
deviendra le théâtre; après avoir indiqué par quelles manoeuvres il
espère masquer aux Anglais ses vues sur l'Océan et la Méditerranée
occidentale, il renonce à leur donner le change du côté de l'Orient,
laisse entendre que l'attaque de l'empire ottoman par terre fera éclater
nos projets maritimes, et il termine par cette phrase: «_Il sera si
évident qu'on en veut à la Sicile et à l'Égypte, les opérations qui se
feront à Constantinople l'indiqueront tellement que les Anglais ne
pourront pas s'y tromper_[315].»
[Note 314: _Id._, 13708]
[Note 315: _Corresp._, 13708.]
Ainsi, la pensée d'envahir la Turquie et de menacer les Indes existait
toujours et plus fortement chez l'Empereur. S'ensuivait-il qu'elle eût
pris en lui la valeur d'une décision irrévocable? Surtout Napoléon
croyait-il que la double opération pût être définitivement arrêtée et
s'accomplir dans les étroits délais que spécifiait sa lettre, avec une
rapidité foudroyante et miraculeuse? Il est plus vraisemblable que l'une
de ses intentions, lorsqu'il écrivait la lettre du 2 février, était au
contraire, tout en se ménageant la possibilité d'un accord ultérieur
avec la Russie, d'échapper à tout engagement prématuré, grâce à un débat
dont l'importance et la complexité fourniraient matière à multiplier les
incidents. Pour calmer l'impatience de la Russie, il la conviait à
discuter dès à présent avec lui l'entreprise qu'il avait imaginée et
tenait en réserve comme suprême moyen contre l'Angleterre, sans juger
que l'exécution dût en être immédiatement poursuivie ou même concertée.
Obsédé plus impérieusement par le rêve qui le hantait depuis plusieurs
mois, il le continuait tout haut devant Alexandre, dans le but
d'enchanter ce monarque, de lui faire tout oublier et tout supporter,
dans le but aussi de préparer avec lui les moyens de transformer en
réalités les plus audacieuses conceptions, mais seulement si l'avenir en
donnait le pouvoir et en démontrait la nécessité.
Aussi bien, dans son principe même, le projet restait incertain; sa mise
à effet dépendait d'un concours de circonstances. Il fallait que les
opérations préliminaires dans la Méditerranée eussent un plein succès,
que l'affaire d'Espagne fût facilement réglée, que l'on pût s'accorder
avec Alexandre sur la répartition des territoires ottomans. Pour le cas
où l'une ou l'autre de ces conditions ferait défaut, Napoléon n'excluait
point de ses rapports avec la Russie les autres moyens d'entente qu'il
avait proposés ou envisagés. Comme toujours, ses combinaisons ont
plusieurs faces, et il les laisse alternativement paraître, suivant les
interlocuteurs auxquels il s'adresse. Dans les premiers jours de
février, tandis qu'il écrit au Tsar, il invite Tolstoï à la chasse et en
profite pour lui parler longuement. S'il se garde de livrer à
l'ambassadeur, dont il se défie, ce qu'il vient de communiquer au
souverain, s'il se borne à l'une de ces conversations abondantes,
prolixes, souvent contradictoires, par lesquelles il excelle à
déconcerter ses interlocuteurs et à masquer sa pensée, il effleure
néanmoins tous les modes de solution et n'en repousse aucun: il pourra
consentir au partage, dit-il, «par complaisance pour l'empereur
Alexandre[316]»; il ne rejette pas l'idée de laisser simplement la
Russie s'étendre jusqu'au Danube, alors même que la France évacuerait la
Prusse: toutefois, il redemande encore la Silésie, mais déclare toujours
et avec une grande énergie qu'il est prêt à y renoncer, à la restituer
sur-le-champ, si la Russie se retire des Principautés[317]. Il ne se
montre invariable qu'en un point, la nécessité de frapper un grand coup
contre l'Angleterre et de l'atteindre en Asie: si l'on ne détruit pas la
Turquie, on pourra se servir d'elle et emprunter pacifiquement son
territoire jusqu'aux confins de la Perse; c'est l'Euphrate qu'il faut
atteindre: «Une fois sur l'Euphrate, rien n'empêche d'arriver aux Indes;
ce n'est pas une raison pour échouer dans cette entreprise parce
qu'Alexandre et Tamerlan n'y ont pas réussi: il s'agit de faire mieux
qu'eux[318].»
[Note 316: Tolstoï à Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1808,
archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 317: Prenant son chapeau des deux mains, écrit Tolstoï, et le
jetant à terre, il me tint ce discours trop remarquable pour ne pas être
transcrit mot à mot: Écoutez, monsieur de Tolstoï, ce n'est plus
l'empereur des Français qui vous parle, c'est un général de division qui
parle à un autre général de division: Que je sois le dernier des hommes
si je ne remplis pas scrupuleusement ce que j'ai contracté à Tilsit, et
si je n'évacue pas la Prusse et le duché de Varsovie lorsque vous aurez
retiré vos troupes de la Moldavie et de la Valachie. Comment pouvez-vous
en douter? Je ne suis ni un fou ni un enfant pour ne pas savoir ce que
je contracte, et ce que je contracte, je le remplis toujours.» Tolstoï à
Roumiantsof, 25 janvier-6 février 1808, archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 318: _Id._]
Tout étant dirigé contre l'Angleterre, il était évident, d'autre part,
que la soumission anticipée de cette puissance arrêterait tout,
immobiliserait le bras de l'Empereur prêt à frapper. À l'heure même où
il proposait de donner à la lutte un développement inouï, Napoléon ne
négligeait aucune chance, si frêle qu'elle fût, de prévenir par un
accommodement cette suprême nécessité. Dans le courant de février, le
ministre de Russie à Londres, M. d'Alopéus[319], rappelé par suite de la
rupture, traversait la France pour rentrer dans son pays; apprenant que
ce diplomate a recueilli en Angleterre quelques paroles conciliantes qui
semblent contraster avec le ton des déclarations ministérielles,
Napoléon se hâte de saisir ce fil; par l'intermédiaire du Russe, il
essaye de reprendre la négociation ébauchée par l'Autrichien, et ses
détracteurs obstinés, Tolstoï entre autres, sont forcés de reconnaître
en lui un vrai désir de la paix[320]. La tentative nouvelle ne devait
pas mieux réussir que les précédentes, mais l'Empereur était
parfaitement résolu, si l'Angleterre se montrait disposée à en finir, de
considérer ses offres à la Russie comme non avenues, d'arrêter les
ressorts formidables qu'il s'apprêtait à faire jouer.
[Note 319: Frère du ministre de Russie en Suède.]
[Note 320: «Trouvant dans l'empereur Napoléon, écrit Tolstoï le 6-18
mars 1808, toujours les mêmes dispositions, toujours le même désir de la
paix, j'ai cru devoir profiter de cette dernière ressource» (l'entremise
de M. d'Alopéus); archives de Saint-Pétersbourg. De son côté, M.
d'Alopéus disait, après une conversation avec l'Empereur, «qu'il avait
trouvé que son désir de la paix avec l'Angleterre était assez marqué et
que toutes ses questions l'avaient marqué... Ce n'est pas de même à
Londres, ajoutait le Russe, où non seulement le sieur Canning, mais tout
le ministère sont décidés à la continuation de la guerre...» HASSEL,
498.]
Entourée de ces réserves, éclairée par les témoignages divers qui nous
sont apparus, la lettre au Tsar découvre son véritable sens et prend
toute sa valeur. Si on la rapproche en même temps des mesures ordonnées
par l'Empereur, non seulement au Midi, mais dans les autres parties de
l'Europe, tout s'explique en elle, chaque passage prend une
signification précise, et à travers ses lignes le tracé d'un projet
d'ensemble apparaît dans toute sa grandeur. C'est un plan de subtile et
profonde politique, pouvant aboutir à la plus formidable combinaison de
guerre qui ait jamais surgi d'un cerveau humain. Depuis la Baltique
jusqu'au coeur de l'Asie Mineure, en passant par la mer du Nord, les
côtes de l'Atlantique, la péninsule Ibérique, l'Italie, le Levant,
Napoléon dispose le monde comme un champ de bataille. Sur cette ligne de
plusieurs mille lieues d'étendue, usant d'autorité ou d'habiles
incitations, il appelle, range, met en ordre de combat les peuples
sujets ou alliés, comme autant de corps d'une même armée, assigne à
chacun sa position, son rôle, charge les uns de démonstrations et de
fausses attaques, réserve les autres pour les coups décisifs; il veut
provoquer une succession de mouvements destinés à se répondre, à se
concerter, à s'appuyer mutuellement, jusqu'à ce qu'enfin, tenant
l'Europe rassemblée sous sa main, il la lance, si les circonstances
l'exigent, à un assaut suprême contre la puissance britannique; ce sera
l'acte dernier de la grande lutte, le digne dénouement de ce drame dont
les péripéties se sont appelées Marengo, Austerlitz, Iéna, Friedland et
Tilsit.
Dès à présent, la Russie doit agir vivement au Nord, contre la Suède, et
menacer Stockholm: Napoléon offre au Tsar comme prix de son énergie, non
seulement la Finlande, mais tout ce qui pourra être conquis de ce côté,
et se déclare prêt à l'appuyer. En effet, à ce moment même, il prescrit
à Bernadotte, qui occupe avec son corps les villes hanséatiques, de
s'élever dans le Jutland, afin de se mettre en mesure de passer dans les
îles danoises et de concerter avec le gouvernement de Copenhague
l'attaque de la Scanie, province méridionale de la Suède. Veut-il
réellement anéantir cet État? Un tel projet est loin de sa pensée: «Je
n'ai rien à gagner à voir les Russes à Stockholm[321]», écrira-t-il
bientôt, et le concours qu'il leur prêtera ne sera jamais effectif. Le
mouvement qu'il provoque de leur part n'est qu'une diversion à la fois
politique et militaire, destinée à absorber l'attention de nos alliés et
celle de nos adversaires. Offrant à la Russie dans le Nord
l'agrandissement immédiat qu'elle sollicite en Orient, il donne un
premier aliment à l'avidité conquérante de cette cour; il l'occupe
matériellement contre la Suède, tandis qu'il l'occupe en esprit à
discuter le démembrement de la Turquie. D'autre part, la marche des
Russes vers la péninsule Scandinave, combinée avec la démonstration de
Bernadotte, attirera de plus en plus dans cette direction les forces de
l'Angleterre, les retiendra loin de l'Espagne et de la Méditerranée.
[Note 321: _Corresp._, 13955.]
Tandis que l'Angleterre, n'osant refuser assistance au monarque qui
s'est follement compromis en sa faveur, enverra en Suède ses meilleurs
régiments, l'Espagne, abandonnée à elle-même, dominée et comme fascinée,
tombera dans la main de Napoléon; changeant peut-être de dynastie et à
coup sûr de régime, elle se liera plus étroitement à nous et s'emploiera
contre notre rivale. Dans le même temps, la Méditerranée sera purgée
d'Anglais; de hardis coups de main nous livreront soit la Sicile, soit
certains postes sur la côte septentrionale d'Afrique, et faciliteront de
plus lointaines opérations. Jusque-là, le projet de partage ne sera
qu'un appât présenté à la Russie: il sera en même temps un épouvantail
dressé aux yeux de l'Angleterre, car Napoléon a soin, dans le
_Moniteur_, de laisser entrevoir «quel sera le résultat de la guerre que
l'on a l'imprudence de prolonger. La paix arrivera un jour..., dit-il;
mais alors des événements de telle nature auront eu lieu, que
l'Angleterre se trouvera sans barrière dans ses possessions les plus
lointaines, principale source de sa richesse[322].» Si cette menace n'a
pas raison de l'orgueil britannique, si les coups portés indirectement
dans le Nord, en Espagne, sur la Méditerranée, ne suffisent pas à faire
fléchir l'Angleterre, alors les destins de l'Orient s'accompliront;
c'est de ce côté que se dessinera la manoeuvre finale et qu'aura lieu
l'irruption de nos forces.
[Note 322: _Moniteur_ du 2 février 1807.]
Lorsque tout aura été convenu entre la France, la Russie et l'Autriche,
l'armée de Marmont, qui se tient l'arme au pied en Dalmatie, s'ébranlera
vers le sud, puis, s'adossant à l'Adriatique, se renforçant de corps
débarqués, prendra son élan vers Constantinople. Derrière elle, Corfou,
bondée de troupes, de munitions, de vivres, d'approvisionnements, lui
servira de place d'armes et de magasin: «Quand on nous a saisi Corfou,
disait plus tard l'Empereur à Sainte-Hélène, on a dû y trouver des
munitions et un équipement complet pour une armée de quarante à
cinquante mille hommes[323].» Dans les premières provinces à traverser,
l'armée d'invasion ne rencontrera aucune résistance organisée, point de
troupes régulières, des pachas qui s'entre-tuent, des tribus musulmanes
qui ne demandent que la conservation de leurs privilèges, des chrétiens
prêts à s'insurger; l'Albanie n'a pas six mille hommes à nous
opposer[324]. En Macédoine et en Roumélie, les Français opéreront leur
jonction avec les Autrichiens descendus du Nord à travers la Serbie
révoltée, plus loin, avec les Russes accourus des Principautés;
vainqueurs et vaincus d'Austerlitz, réconciliés dans une pensée commune,
poursuivront alors de concert leur marche accélérée. Aux abords mêmes de
sa capitale, la Turquie ne pourra essayer d'une défense sérieuse: son
armée, rassemblée l'année précédente autour d'Andrinople, s'est dissipée
en grande partie après l'armistice, et sa reconstitution exigerait
plusieurs mois. Les alliés arriveront sans coup férir à Constantinople,
où l'émeute aura préparé leur oeuvre, détruiront ou expulseront le
gouvernement du Sultan et décapiteront la Turquie.
[Note 323: _Mémorial_, 10-12 mars 1816.]
[Note 324: Lettre écrite le 18 avril 1808 au gouverneur des
Sept-Îles par l'un de ses correspondants en Albanie. Documents relatifs
aux îles Ioniennes et à l'Albanie, dont nous devons la communication à
l'obligeance de M. Auguste Boppe.]
Tandis que ce grand corps achèvera de mourir en d'impuissantes
convulsions, les masses de seconde ligne, les troupes d'occupation, se
mettront en mouvement. Peu à peu la partie occidentale de la péninsule
balkanique, attribuée à la France dans le partage, se couvrira de nos
soldats; leur mission sera de briser les résistances locales et
d'organiser le pays. Cependant la colonne de tête, l'armée tripartite,
poursuivra audacieusement sa pointe en Asie, marchant à la rencontre de
nouvelles troupes russes descendues du Caucase; quand elle aura atteint
l'Euphrate supérieur, mis le pied sur la route de la Perse et de
l'Hindoustan, sa tâche sera momentanément remplie: il s'agit pour elle
de menacer plutôt que de frapper, et c'est sur d'autres points que
l'Empereur se réserve de pousser à fond ses entreprises. Avant que les
troupes européennes aient traversé la Turquie de part en part, notre
flotte de Toulon aura été rejointe par des forces françaises ou alliées
accourues de tous les points de l'horizon. «J'attends d'autres
escadres[325]», écrit l'Empereur à Joseph; ce seront celles de Lorient,
de Brest, de Carthagène, les vaisseaux de l'île d'Elbe, ceux de
Lisbonne, de Cadix. Ainsi se composera une redoutable armée navale,
irrésistible par sa masse; frôlant d'abord les rivages de Tarente, elle
y prendra à son bord un corps expéditionnaire et ira le jeter en Égypte,
où la population nous appelle et espère en nous[326]. L'Angleterre,
visée dans son empire asiatique, se sentira atteinte en Égypte, et verra
les deux routes qui conduisent aux Indes par les États musulmans, celle
de terre et celle de mer, passer simultanément entre nos mains. En même
temps, devant nos ports de la mer du Nord et de l'Atlantique, des
flottes et des flottilles se montreront, exécuteront une série de
démonstrations; l'Irlande, travaillée par nos agents, frémira, et
d'agiles croisières, se glissant sur toutes les mers, iront porter
partout la terreur dans les possessions ennemies. Alors l'Angleterre,
étourdie de tant de chocs, ne sachant où répondre, impuissante à
distinguer les coups réels des attaques simulées, s'épuisant en efforts
stériles, chancellera éperdue au milieu de ce «tourbillon du
monde[327]»; à bout de forces et surtout de courage, elle cessera de
s'opposer aux destinées de la France nouvelle, reconnaîtra son
vainqueur, et la paix définitive sortira de cet immense bouleversement.
[Note 325: _Corresp._, 13561.]
[Note 326: Lettre du consul Drovetti, en date du 8 avril 1808,
archives des affaires étrangères, consulat du Caire.]
[Note 327: Lettre de Napoléon au roi Louis, 27 mars 1808.
_Corresp._, XVI, 589, pièce non numérotée.]
On voit donc que Napoléon entendait traiter sérieusement avec la Russie,
quoique éventuellement et à échéance indéterminée, dans le sens de sa
lettre, et loin que cette intention dût n'être chez lui que passagère,
elle devait, par la suite, prendre plus de consistance, résister aux
premières difficultés de l'affaire espagnole, et ne céder que devant un
ensemble d'événements dont les plus graves furent les plus imprévus.
C'est qu'en effet, comme toujours, si la raison stratégique se retrouve
à la base des projets conçus par Napoléon, si elle les engendre et les
suscite, son imagination découvre en eux des côtés d'éclat et de
grandeur qui les relèvent à ses propres yeux et l'entraînent plus
fortement à les suivre; sa lutte contre l'Angleterre pouvant l'obliger à
frapper la Turquie, cette nécessité réveille et développe en lui le
sentiment d'une oeuvre régénératrice à accomplir au delà du Danube et de
l'Adriatique. Animé à la poursuite d'un tel but, peu lui importaient de
nouvelles vies à sacrifier, des crises à soulever, des engagements à
répudier, une politique traditionnelle à démentir. L'idée d'immoler un
antique allié ne l'arrêtait plus: il sacrifiait sans scrupule un
monarque qui voulait être son ami, ce sultan auquel il écrivait en ce
moment même sur un ton d'affection et de confiance, en recommandant
toutefois à son ambassadeur de remettre la lettre discrètement et sans
éveiller l'attention[328]. Ce double jeu lui semblait un simple calcul
de prudence, et, s'il évitait de se compromettre prématurément vis-à-vis
de la Turquie, il n'en agitait pas moins les moyens de la dépouiller.
L'utilité et la grandeur du but l'emportaient à ses yeux sur toute autre
considération, et l'iniquité des moyens disparaissait dans la justice
finale de l'ordre futur qu'il comptait inaugurer, en ramenant sous une
autorité forte, vivifiante, tutélaire, des pays disputés entre de
barbares tyrans, et en faisant régner la paix française dans la plupart
des contrées où Rome avait étendu jadis son despotisme civilisateur.
[Note 328: Archives des affaires étrangères, Turquie, 216.]