ÉVOLUTION VERS L'ORIENT

Napoléon apprend qu'Alexandre lui refuse la Silésie et revendique les

Principautés.--Son voyage en Italie; sa visite à Venise.--Vision de

l'Orient.--Napoléon songe plus sérieusement au partage de la Turquie et

veut s'en faire un moyen d'atteindre sa rivale.--Vue prophétique de

l'avenir.--L'Angleterre vulnérable en Asie.--Rêve persistant d'une

expédition contre les Indes.--Trois routes pour accéder aux Indes, celle

de Suez, celle du Cap, celle de l'Asie centrale; Napoléon a essayé de

les employer successivement.--Projets de Paul Ier.--Rapports avec la

Perse.--Un ambassadeur de Feth-Ali au château de Finkenstein.--Traité

qui nous assure le passage à travers la Perse.--Mission

topographique.--Napoléon songe à combiner le partage et

l'expédition.--Véritable caractère de ses projets sur

l'Asie.--Conversations avec Talleyrand.--Système de guerre embrassant le

monde.--Efforts pour soulever et employer contre l'Angleterre tous les

États de l'Europe méridionale: corrélation entre les projets sur

l'Espagne et ceux dont la Turquie est l'objet.--Hésitations de

l'Empereur.--Toujours l'Égypte.--Napoléon veut gagner du temps.--Nouveau

courrier de Caulaincourt; instances plus vives de la Russie.--L'Autriche

invitée éventuellement au partage.--Conversation avec

Metternich.--Importante dépêche à Caulaincourt du 29 janvier 1808: elle

témoigne des irrésolutions de l'Empereur.--Retour de Savary.--Questions

posées à Caulaincourt.--Nécessité temporaire de l'alliance

russe.--L'Angleterre s'affirme intraitable; discours du trône; débats au

Parlement.--Courroux de Napoléon; il se jure d'anéantir l'Angleterre et

fait part à Alexandre de ses conceptions colossales.

Napoléon apprit pour la première fois en décembre 1807, par les rapports

de Savary antérieurs à l'entrée en fonction de Caulaincourt, que

l'empereur Alexandre lui refusait la Silésie. Il avait reçu, d'autre

part, la mise en demeure du 18 novembre et savait que le Tsar affirmait

ses prétentions sur les Principautés. Si Caulaincourt ne réussissait pas

mieux que Savary à faire agréer l'échange proposé, il ne resterait qu'un

moyen pour satisfaire la Russie et indemniser la France, ce serait de

partager en commun la Turquie. Après avoir fait allusion à ce suprême

parti dans ses instructions écrites, dans ses entretiens, en posant ses

réserves et sans dissimuler ses répugnances, Napoléon se résoudrait-il à

l'adopter?

Les dépêches de Savary l'avaient rejoint à Venise. Depuis quelques

semaines, il visitait son royaume transalpin, charmé toujours de revoir

le théâtre de ses premiers exploits, désireux aussi d'inspecter ces

États vénitiens qu'Austerlitz lui avait donnés, et de mettre en valeur

ce nouveau domaine. Il passa à Milan, parcourut rapidement la Lombardie,

semant les institutions utiles, les germes féconds. Venise l'arrêta plus

longtemps: il s'occupa de ranimer cette cité morte, et l'on remarqua

qu'il y fit plus en quatre jours que le gouvernement autrichien en

quatre ans. À Venise, il se retrouvait au seuil de l'Orient; c'était là

qu'en 1797 ces régions lui étaient apparues, qu'elles l'avaient tenté,

qu'il s'était senti initié et intéressé au problème de leur sort[277]; à

dix ans de distance, la même vision révélatrice se reproduisit-elle?

Revenu au bord de l'Adriatique, dont il tenait désormais les deux rives

et, par Corfou, gardait l'entrée, contemplant ce golfe profond qui

s'ouvre sur les mers grecques et dont il voulait faire une rade

française, éprouva-t-il plus vivement le désir d'utiliser cette

précieuse base d'opérations? Céda-t-il de nouveau à l'appel de l'Orient,

et cette attraction contribua-t-elle autant que les exigences russes à

diminuer ses préventions contre la grande entreprise? Nous le croirions

volontiers, car la vue des lieux saisissait fortement son imagination et

parfois décidait de ses projets. Ce qui est certain, c'est que son

esprit se met de nouveau à évoluer vers l'Orient. De Venise, il écrit à

Savary: «Mon premier but, comme le premier sentiment de mon coeur, est de

modifier ma politique de manière à accorder mes intérêts avec ceux de

l'empereur Alexandre[278]», et ces paroles semblent promettre

implicitement l'abandon de la Turquie. D'Udine, il mande à

Marmont:«Envoyez-moi toujours les renseignements que vous pourrez sur la

valeur des différentes provinces de la Turquie d'Europe, sans cependant

vous compromettre en prenant ces renseignements, ainsi que sur la nature

des choses[279]. «Après avoir soulevé à Tilsit la question du partage,

après l'avoir ajournée et réservée en novembre, il y revient

aujourd'hui, ne la tranche pas encore, mais la remet à l'étude et en

délibère avec lui-même.

[Note 277: Voy. l'ouvrage de M. le comte BOULAY DE LA MEURTHE, _le

Directoire et l'expédition d'Égypte_, p. 17 et 18.]

[Note 278: _Corresp._, 13384.]

[Note 279: _Corresp._, 13386.]

Fidèle à son procédé, il n'entendait point s'insurger contre

l'inévitable, mais l'assouplir et le façonner suivant ses vues; il

conserverait ainsi la direction des événements; au lieu de les subir, il

les maîtriserait. La subversion de l'Orient, limitée au partage des

provinces turques, restait grosse de périls, puisqu'elle risquait

d'attirer les Anglais en Égypte, mais la même opération, si on la

poussait jusqu'à ses plus audacieuses conséquences, si on lui donnait un

couronnement gigantesque, loin de profiter à nos rivaux, ne

pourrait-elle devenir contre eux un instrument de ruine et de

destruction?

Les contrées ottomanes, en particulier ces péninsules de Thrace et

d'Asie Mineure qui se rapprochent et s'affleurent par leurs extrémités,

ne possèdent pas seulement une valeur intrinsèque: leur position

géographique double leur importance; elles marquent le point de soudure,

forment le lien terrestre entre l'Europe et l'Asie. Or, c'était dans

cette lointaine Asie que l'Angleterre avait été chercher ses plus

précieuses possessions, que cette puissance maritime avait pris terre et

s'était faite continentale: n'était-ce point là qu'il appartenait au

maître de la terre de la saisir et de la frapper? Aux Indes, l'immensité

des domaines conquis par la Grande-Bretagne nuit à la solidité de son

pouvoir; quelques milliers d'Européens règnent sur des millions

d'indigènes, population molle, d'apparence résignée, mais facile à

émouvoir, agitée d'invisibles remous et de sourds frémissements. Sur

cette base instable, l'édifice de la domination anglaise s'élève

éblouissant et fragile; pour l'abattre, il suffirait de le toucher.

Aussi l'Angleterre a-t-elle reconnu de tout temps la nécessité de

défendre de loin ses possessions indiennes, d'en interdire et d'en

commander les avenues. Les États musulmans qui s'échelonnent depuis la

vallée de l'Indus jusqu'à la Méditerranée, principautés afghanes, Perse,

Turquie même, lui ont toujours apparu comme les remparts indispensables

de son empire oriental, et nous lui avons entendu proclamer de nos jours

qu'aux murs de Constantinople commencent les défenses de l'Inde. Pénétré

de cette vérité, Napoléon songeait à faire de l'Orient turc le point de

départ d'une marche vers les profondeurs de l'Asie. Que la France et la

Russie s'unissent dans un grand effort, que la Turquie soit broyée ou

asservie, la Perse utilisée, que les armées combinées, débouchant de

l'Asie Mineure, viennent prendre position sur les hauts plateaux qui

bordent et dominent le bassin de l'Euphrate, aucun obstacle

insurmontable ne se dressera plus entre elles et les possessions

anglaises. La mer seule, peuplée de vaisseaux ennemis, peut limiter leur

essor: de l'Euphrate à l'Indus, elles n'auront que des populations

barbares à écarter, des distances à franchir, la nature à vaincre, la

terre à parcourir, et peut-être est-il moins difficile à la France

d'aller aux Indes que de franchir le pas de Calais.

Dans sa lutte contre l'éternelle ennemie, l'Empereur avait toujours

combiné deux systèmes, faisant prédominer alternativement l'un ou

l'autre. Tantôt il s'adonnait plus particulièrement à l'idée d'une

descente, voulait saisir l'Angleterre dans son île et la prendre à

l'abordage; tantôt il préférait l'attaquer sur tous les points où elle

avait égrené ses stations navales ou commerçantes; contre cette

puissance diffuse, il rêvait alors, d'agir en tous lieux, mais surtout

dans ces régions de l'Asie où se découvrait pour elle une inépuisable

source de richesses, dans cette colonie qui devenait un empire; depuis

dix ans, il laissait le projet contre l'Inde planer sur l'avenir,

prenant des formes diverses et successives.

En 1797, tandis que le Directoire prépare une descente en Irlande,

Bonaparte organise le corps expéditionnaire d'Égypte, en fait «l'aile

droite de l'armée d'Angleterre», et le destine à nous ouvrir par Suez un

chemin vers le plus bel établissement de nos ennemis[280]. L'Égypte fut

conquise par Bonaparte, mais ravie à ses lieutenants, et le Premier

consul dut chercher d'autres voies pour accéder aux Indes. La Russie

parut un instant les lui offrir. Paul Ier s'était donné à lui, et

déployait à le seconder l'ardeur passionnée qu'il avait mise naguère à

nous combattre: ce monarque caressa l'idée d'une expédition franco-russe

à travers l'Asie[281], et son rêve ne finit qu'avec sa vie. Paul

disparu, la Russie se referme et dresse à nouveau entre nous et l'Asie

sa masse impénétrable. Cependant, Napoléon ne renonce pas encore à ses

projets d'attaque ou au moins de diversion dans les Indes: en 1805,

alors qu'il prépare l'invasion de l'Angleterre et semble concentrer la

puissance française entre Boulogne et Dunkerque, il médite de faire

doubler le cap de Bonne-Espérance à trois escadres et de les pousser

jusqu'aux rivages de la grande péninsule asiatique[282].

[Note 280: BOULAY DE LA MEURTHE, _le Directoire et l'expédition

d'Égypte_, p. 15.]

[Note 281: Voy. notamment RAMBAUD, _Histoire de Russie_, 524-25.]

[Note 282: _Corresp._, 8279.]

Quelques mois plus tard, Trafalgar lui interdit de nouveau l'Océan, mais

voici que la route des Indes semble se rouvrir par terre. La Turquie

revient à notre alliance, et, au delà de l'empire du Grand Seigneur,

d'aventureux agents retrouvent la Perse. Là, le bruit de nos victoires

les a précédés: sur le trône des Sofis, ils aperçoivent un monarque

admirateur de Napoléon et jaloux de se mettre à son école. Le schah

Feth-Ali se déclare l'ami du grand empereur d'Occident, lui envoie des

présents, demande des officiers pour discipliner ses troupes, des fusils

pour les armer, réclame notre secours contre la Russie et offre le sien

contre l'Angleterre. Napoléon comprend aussitôt que la Perse, seul état

à demi policé de l'Asie supérieure, grâce à ses ressources, à ses

routes, à son semblant d'organisation, peut nous frayer le passage et

nous guider jusqu'aux établissements anglais. Ce concours inattendu

stimule son audace; l'idée de gagner les Indes par l'Asie se réveille en

lui et prend corps.

Des relations s'établissent avec la Perse; un ambassadeur de Feth-Ali

part pour l'Europe. Il rejoint Napoléon en Pologne, pendant l'hiver de

1807, au fort de la lutte contre la Russie. L'Empereur le reçoit à son

quartier de Finkenstein, entre deux batailles, au milieu de ses troupes

bivouaquant sur la terre glacée, et cette apparition guerrière évoque,

aux yeux de l'Oriental, l'image de ces conquérants asiatiques qui

n'avaient d'autre capitale que leur camp et qui gouvernaient de leur

tente la moitié de l'univers. De Finkenstein, l'ambassadeur est ramené à

Varsovie: une négociation s'engage; Napoléon suit son idée; il fait

signer au Persan un traité où se remarque la disposition suivante: «S'il

était dans l'intention de S.M. l'empereur des Français d'envoyer par

terre une armée pour attaquer les possessions anglaises dans l'Inde,

S.M. l'empereur de Perse, en bon et fidèle allié, lui donnerait passage

sur son territoire.» En même temps, le général Gardane est envoyé en

Perse, mais cet ambassadeur est surtout le chef d'une mission

topographique chargée d'étudier la configuration du pays, ses

ressources, et les moyens d'y faire cheminer une armée. En trois mois,

ces renseignements devront être pris; Gardane les transmettra alors à

son maître, après avoir fait ratifier le traité qui nous ouvre

l'intérieur de l'Asie[283].

[Note 283: Le texte du traité et les instructions du général ont été

publiés dans l'ouvrage intitulé: «_Mission du général Gardane en Perse

sous le premier empire_», par le comte Alfred DE GARDANE. Paris, 1865,

p. 71-94. Cf. _Lettres inédites de Talleyrand à Napoléon_, publiées par

M. Pierre BERTRAND, février à avril 1807.]

Cependant la Russie cède à nos armes et demande la paix. Les deux

empereurs se rencontrent, se comprennent, s'accordent, mettent en commun

leurs haines et leurs ambitions. Dans cette alliance, Napoléon voit une

raison de plus pour agir en Asie; que ne pourra-t-il dans cette partie

de l'ancien monde, s'il joint aux facilités que lui promet Feth-Ali

celles que lui offrait Paul Ier, s'il dispose à la fois de la Perse et

de la Russie? À Tilsit, il s'ouvre de son dessein à Alexandre, lui parle

de l'expédition projetée et lui demande de s'y associer; quatre mois

plus tard, Caulaincourt était chargé de reprendre cet entretien dès son

arrivée à Pétersbourg[284]. Alexandre et Roumiantsof accueillirent alors

nos propositions avec quelque réserve[285]: plus près des lieux, mieux

placés pour connaître les difficultés de l'entreprise, la barbarie des

peuples, l'immensité des distances, ils ne partageaient guère les

illusions de Paul Ier, mais évitaient de prononcer un refus, et l'on

sentait qu'ils pourraient se prêter à nos vues, sinon par conviction, au

moins par complaisance. Seulement, la Russie ne nous fournirait pas un

concours gratuit; elle voudrait des avantages proportionnés aux risques

à courir et, croyant peu à de problématiques conquêtes au delà des

déserts, demanderait dès à présent des réalités positives; avant d'agir

en Asie, elle se ferait payer en Europe. Napoléon sentait que même

l'abandon des Principautés ne la déciderait pas, qu'il serait nécessaire

de lui accorder, aux dépens de la Turquie, des concessions définitives,

extraordinaires, et peu à peu germait en lui cette pensée dont

l'exécution semblait défier les forces humaines: greffer l'expédition

aux Indes sur le partage de l'empire ottoman.

[Note 284: Voy. à l'Appendice les instructions de Caulaincourt.]

[Note 285: Caulaincourt à Champagny, 31 décembre 1807. Archives des

affaires étrangères, Russie, 144.]

Croyait-il sincèrement à la possibilité d'atteindre les Indes? De nos

jours, la Russie a employé un tiers de siècle pour opérer sa percée à

travers l'Asie et se glisser jusqu'au pied des montagnes à peine

franchissables qui forment le portail de l'Inde. Prévoyant ce mouvement

de la Russie par une intuition prophétique, Napoléon pensait-il le lui

faire exécuter d'un bond, sous son impulsion, à son commandement, guidée

et entraînée par quelques milliers de Français? Si tel était réellement

son espoir, on ne peut que s'arrêter confondu devant cet excès d'audace,

joint à une pénétration si profonde de l'avenir. L'alliance de la Perse,

il est vrai, rendait l'entreprise moins chimérique. Dans notre siècle,

les agents et les soldats du Tsar, obligés d'éviter le territoire

persan, ont dû le contourner par le Nord, s'acheminer à travers les

steppes du Turkestan, et n'ont pu s'approcher de l'Inde qu'après un

prodigieux circuit. En 1808, la Perse, assise sur ce plateau de l'Iran

qui constitue la position maîtresse entre la vallée de l'Euphrate et les

régions de l'Inde, nous ouvrait vers celles-ci une route plus naturelle

et plus directe, celle qu'ont toujours suivie les conquérants et les

marchands. Mais le concours de la Perse eût-il été sincère ou du moins

effectif? Quelles que fussent les dispositions de Feth-Ali, son

gouvernement restait désordonné, mal obéi; l'intrigue en déterminait les

mouvements, la corruption les suspendait. La Perse nous eût-elle admis

sur son territoire, elle en eût refusé l'accès à nos alliés, à ces

Russes dans lesquels elle s'était habituée à voir de dangereux ennemis.

Ces difficultés ne pouvaient échapper à Napoléon, et pourtant, à lire

les instructions de Gardane, si nettes, si détaillées, l'intention de

marquer les étapes d'une marche future apparaît distinctement chez

l'Empereur. Il est toutefois une particularité de son esprit que l'on ne

saurait négliger dans l'appréciation de si invraisemblables projets.

Alors même qu'il se laissait attirer par eux, il était loin d'en

méconnaître le caractère aventureux, romanesque, de s'abuser sur leurs

probabilités de succès. Seulement, comme la force et la passion

calculatrices, par un phénomène peut-être unique, égalaient en lui la

puissance imaginative, dès que l'un de ces desseins fixait son

attention, il aimait à se le représenter sous une forme précise,

concrète, avec des contours arrêtés, des lignes bien définies, et ses

rêves mêmes prenaient une forme mathématique. De ce qu'il ait

sérieusement étudié la traversée de l'Asie, on ne peut inférer avec

certitude qu'il se soit flatté d'introduire l'une de ses armées dans les

Indes, au moins d'un seul élan. Sa véritable pensée,--elle ressort de sa

correspondance complétée par d'autres témoignages[286],--paraît avoir

été moins irréalisable et plus pratique.

[Note 286: _Corresp._, lettres du 2 février 1808, XVI, 586, et du 17

février 1808, n° 13573. Cf. les instructions de Caulaincourt, _in

fine_.]

Lorsqu'il songeait à prononcer un mouvement impétueux de la France et de

la Russie vers les contrées asiatiques, son but immédiat était moins d'y

infliger à l'Angleterre une blessure matérielle qu'une atteinte morale,

d'ébranler son prestige et de détruire sa sécurité; pour que ce résultat

fût obtenu, il n'était point nécessaire que l'arrivée aux Indes

s'effectuât, mais seulement qu'elle devînt moins impossible, et

l'Empereur méditait une démonstration plutôt qu'une attaque. Il

suffirait à nos colonnes de dépasser le Bosphore pour que leur

apparition fît tressaillir l'Asie: à travers les solitudes de ce

continent dépeuplé, dans ces espaces vides où tout retentit, le bruit de

nos pas éveillerait des échos sans fin et se répercuterait jusqu'aux

Indes; il y sèmerait l'espoir chez les peuples, l'épouvante chez leurs

maîtres. L'Angleterre sentirait chanceler son empire; voyant la nation

qui avait reculé les limites du possible se mettre en position de la

frapper mortellement, elle craindrait une attaque dont le nom de

Napoléon doublerait les chances, traiterait pour la prévenir, et son

orgueil succomberait devant cette suprême menace.

Telles étaient les pensées que Napoléon roulait dans son esprit en

revenant d Italie; on peut croire qu'elles l'avaient hanté durant les

longues heures de la route. Le 1er janvier 1808, arrivant aux Tuileries,

sans prendre aucun repos, il s'enferme avec Talleyrand et converse avec

lui cinq heures[287]. S'il avait laissé le prince de Bénévent échanger

le ministère contre la dignité de vice-grand électeur, il aimait

toujours à prendre ses avis, le consacrait aux grandes affaires, après

l'avoir déchargé des autres, et le tenait en réserve pour les

consultations de haute politique. Ses conférences avec lui se répétèrent

plusieurs jours et furent remarquées; il y dévoila son double projet,

celui dont la Turquie serait victime, celui dont les Indes pourraient

devenir l'objet, et, malgré les objections de Talleyrand, laissa voir

que l'un et l'autre le sollicitaient fortement[288].

[Note 287: Tolstoï à Roumiantsof, 29 décembre-9 janvier, 30

décembre-11 janvier 1808, archives de Saint-Pétersbourg.]

[Note 288: _Mémoires de Metternich_, II, 144 à 150, d'après des

conversations tenues avec Talleyrand. Celui-ci disait confidentiellement

à l'envoyé autrichien, le 16 janvier 1808: «L'Empereur nourrit deux

projeté; l'un est fondé sur des bases réelles, l'autre est du roman. Le

premier est le partage de la Turquie, le second celui d'une expédition

aux Indes orientales... Vous savez que de nouveaux bouleversements

n'entrent point dans mes plans; mais rien ne peut influer, sous ce

rapport, sur les déterminations de l'Empereur, dont vous connaissez le

caractère...» Cf. BEER, _Die orientalisclie Politik Oesterreichs_,

171-174, et _Zehn Jahre oesterreischicher Politik_, 303-308.]

Ce n'était là pourtant qu'un côté de plus vastes desseins, l'une des

parties d'un système englobant le monde. D'autres préoccupations, dont

chacune eût pu paraître exclusive et absorbante, se partageaient alors

l'Empereur. À cette heure, il complète et renforce l'occupation du

Portugal, envoie de nouvelles divisions au delà des Pyrénées, insinue

son armée au coeur de l'Espagne, étend sans bruit la main sur ce royaume;

en Italie, après avoir occupé l'Étrurie, Parme, Plaisance, il décrète la

saisie des États romains et entame contre le chef de l'Église une lutte

fatale à sa mémoire. Ces actions multiples, il les mène de front avec

ses méditations sur l'Orient, et, loin que tant d'entreprises commencées

ou préparées se fassent diversion dans son esprit, il les appelle à se

compléter et à s'appuyer réciproquement. À ses yeux, l'identité de but

forme leur lien: il ne les envisage pas isolément, mais voit en elles

autant d'opérations convergentes dont la réunion doit accabler

l'Angleterre et la jeter anéantie à ses pieds. La passion de conquérir

définitivement la paix, par la réduction de l'Angleterre, prend alors

chez lui un caractère plus impérieux et plus despotique; elle surexcite,

féconde, égare tour à tour son génie, lui inspire des combinaisons

toujours ingénieuses et profondes, mais démesurées, lui dicte l'emploi

de moyens extraordinaires, surhumains, qui violent les lois ordinaires

de la politique autant que le droit des nations. Étreignant l'Allemagne,

croyant à la possibilité de s'assurer la Russie qui lui garde le Nord,

il juge l'instant venu d'organiser le midi de l'Europe pour la lutte

contre la puissance maritime et coloniale des Anglais. Dans le Midi,

plusieurs États, par principe ou débilité, se dérobent encore à ce qu'il

attend d'eux, et leur faiblesse les rend accessibles à l'action de sa

rivale. Il faut que ces États reprennent consistance sous sa main, ne se

ferment pas seulement aux ennemis, mais s'emploient contre eux, se

laissent pénétrer, transformer, soulever, qu'ils cèdent à notre

impulsion ou qu'ils disparaissent, car leurs ressources, leurs

populations doivent être utilisées pour la cause commune, et leurs

territoires doivent nous livrer passage jusqu'aux points occupés ou

menacés par l'Angleterre. Déployant la puissance française autour de la

Méditerranée, Napoléon veut lui faire embrasser ce vaste bassin depuis

l'une de ses extrémités jusqu'à l'autre, afin d'en former une seule et

immense base d'opérations, et c'est la même pensée qui le pousse à

diriger son aile droite vers Gibraltar, à prolonger son aile gauche au

delà du Bosphore.

Cependant, s'il se produit en lui un prodigieux effort de conception,

une affluence et comme un bouillonnement d'idées, dans les deux

questions maîtresses, Espagne et Orient, il n'estime point que l'heure

des décisions soit arrivée. Il attend que les événements, se prononçant

davantage, viennent lui fournir des indications plus nettes et lui

donner prise. En Espagne, il flotte entre plusieurs partis, incertain

s'il supprimera la dynastie régnante ou en fera l'instrument de son

pouvoir, s'il démantèlera le royaume en s'emparant des provinces

septentrionales ou essayera de se le concilier en lui assurant un

meilleur régime, s'il poussera ses frontières jusqu'à l'Èbre ou son

autorité indirecte jusqu'à Cadix. Pour l'Orient, il attend que les

dispositions de la Russie soient mieux connues et les premiers courriers

de Caulaincourt arrivés. Avant de sacrifier l'empire ottoman, il veut

savoir si les exigences d'Alexandre lui en font décidément une loi: il

se demande en même temps si la Turquie est apte encore à jouer un rôle

actif dans son système.

Le 12 janvier, il ordonne de poser à Sébastiani une série de questions:

la Porte, dont l'ambassadeur à Paris vient de s'aboucher avec Tolstoï et

se montre pressé d'ouvrir les négociations, signerait-elle une paix qui

lui enlèverait la MoldoValachie? Sa résignation offre-t-elle ce moyen de

satisfaire la Russie? Au contraire, les Turcs recommenceront-ils la

lutte plutôt que de céder les deux provinces, et faut-il, dans tous les

cas, que l'Orient reste en feu? Quelle que soit l'issue de la

négociation, la Porte demeurera-t-elle notre alliée contre l'Angleterre?

Quels moyens de guerre peut-elle nous offrir? Sur tous ces points,

Napoléon veut être exactement renseigné[289]. Il revient enfin à son

objection de principe contre le partage et songe qu'il n'a point réussi

à la lever: la présence des flottes britanniques dans la Méditerranée

gêne, contrarie tous ses plans, et, modérant son essor vers d'idéales

conquêtes, le ramène à des réalités prévues et menaçantes. Il n'est

point certain que la Turquie s'écroule au premier choc, et que l'Asie

nous soit ouverte; il est a peu près certain que l'Angleterre tentera

d'enlever l'Égypte et les Îles, aussitôt que notre attaque aura porté le

premier coup à l'intégrité ottomane. Devant cette perspective redoutée,

Napoléon s'arrête de nouveau, hésite et se fixe provisoirement à l'idée

de ne rien précipiter; le 14 janvier, il laisse Champagny écrire à

Caulaincourt dans le sens des premières instructions données à cet

ambassadeur, revenir sur le projet turco-prussien et repousser encore

pour la France toute compensation orientale: «elle déciderait la

question de l'existence de l'empire turc, et l'Empereur ne veut point en

hâter la ruine».

[Note 289: _Corresp._, 13446. Champagny à Sébastiani, 14 janvier

1808. Archives des affaires étrangères, Turquie, 216.]

Sa véritable intention, à cette date, se trahit dans un _post-scriptum_

annexé à la dépêche ministérielle. En fait, il n'espère plus obtenir la

Silésie en retour des Principautés; son voeu se réduit à réserver aussi

longtemps que possible ses dernières déterminations. Il désire donc que

la négociation se ralentisse, que l'empereur Alexandre et son ministère

ne soient pas appelés à se prononcer catégoriquement, qu'on lui évite

une mise en demeure immédiate d'évacuer la Prusse et de prendre parti

sur la Turquie. L'état présent, si incertain et mal défini qu'il soit,

ne nous est point défavorable; il laisse notre armée en Prusse et la

France maîtresse de l'Europe; il peut se prolonger sans péril, et c'est

afin de tenir tout en suspens que Napoléon fait ajouter pour

Caulaincourt cette observation: «La situation actuelle des choses

convient à l'Empereur, rien ne presse de la changer; il ne faut donc pas

accélérer la détermination du cabinet de Saint-Pétersbourg, surtout si

cette détermination ne devait pas être conforme aux vues de l'Empereur.

Cela s'appliquerait encore plus au partage de l'empire turc en Europe,

mesure que l'Empereur veut éloigner, parce que, dans la circonstance

actuelle, il ne pourrait se faire avec avantage pour lui. Vous devrez

donc chercher à gagner du temps, en y mettant assez d'art pour que ces

délais ne soient point désagréables à la cour de Russie, à laquelle vous

ne pouvez trop faire entendre que la guerre avec l'Angleterre et la paix

à laquelle il faut la forcer doit être le premier objet de l'attention

et des efforts des deux empereurs[290].»

[Note 290: Archives des affaires étrangères, Russie, 146.]

La dépêche du 15 janvier, avec son _post-scriptum_ daté du 18, était

préparée, elle n'était point expédiée, quand arrivèrent les lettres

écrites par Caulaincourt depuis son arrivée jusqu'au 31 décembre. On n'a

pas oublié en quels termes d'une vivacité croissante l'ambassadeur

peignait l'invincible préjugé du Tsar contre le projet touchant la

Silésie, ses défiances réveillées, ses ambitions surexcitées,

l'opportunité de satisfaire les unes et de calmer les autres, en un mot,

l'urgence d'une décision. Cette nécessité de se résoudre, à laquelle

Napoléon essayait d'échapper, devenait pressante. Les observations de

son envoyé le frappèrent: il laissa partir les dépêches précédemment

rédigées, mais promit à Caulaincourt des instructions nouvelles et

positives. En attendant, il autorise l'ambassadeur à faire espérer un

accord, alors même que la France, pour y souscrire, devrait sacrifier

ses principes. «Vous n'avez rien à demander, lui faisait-il écrire, vous

n'avez rien à répondre aux demandes qui vous seront faites; mais, dans

toutes les occasions, vous devez parler de la déférence que veut avoir

l'Empereur pour les voeux de l'empereur Alexandre, qui seuls peuvent le

déterminer à s'écarter de la marche que lui tracent les intérêts de son

empire, et il faut montrer la possibilité de tout concilier pour peu

qu'on veuille s'entendre[291].»

[Note 291: Champagny à Caulaincourt, 18 janvier 1808. Archives des

affaires étrangères, Russie, 146.]

Dans les jours qui suivent, l'Empereur reprend à nouveau la question du

partage, l'examine, la retourne sous toutes ses faces, cherche à

atténuer les inconvénients et les dangers de l'acte redoutable auquel

son destin semble l'entraîner. Les convoitises russes, dont l'âpreté se

révèle, ne l'inquiètent pas moins que les entreprises possibles de

l'Angleterre, et il éprouve le besoin de se couvrir contre ses alliés

autant que de se garder contre ses adversaires. Cette digue qu'il va

abattre devant l'ambition moscovite, s'il détruit la Turquie, ne

saurait-il la reconstituer sous une autre forme? est-il impossible de

satisfaire tout à la fois la Russie et de la contenir?

Napoléon retrouve alors certains avantages à une politique essayée

naguère, préconisée toujours par Talleyrand, et dont Tilsit avait paru

la négation même: en juillet 1807, il a écarté dédaigneusement

l'Autriche de toute participation aux remaniements à venir; en janvier

1808, il s'estime heureux que cet empire existe toujours et puisse lui

servir à contre-balancer la puissance débordante de nos alliés; sa

tendance est maintenant de combiner les deux systèmes entre lesquels il

a oscillé autrefois, le système russe et le système autrichien. Que

l'empereur Alexandre recueille au delà du Danube des avantages assez

brillants pour nous assurer momentanément sa reconnaissance, mais qu'en

même temps la cour de Vienne, invitée au partage, soit appelée à se

tailler un vaste domaine dans les parties centrales de la Turquie, sa

politique, entraînée brusquement en Orient, s'y fixera désormais; là,

ses intérêts, comme les nôtres, se trouveront en opposition avec ceux de

la grande puissance orthodoxe, qui aspirera de plus en plus à grouper

autour d'elle les populations de son culte ou de sa race, et l'on verra

la monarchie des Habsbourg se rejeter vers nous et nous servir

d'auxiliaire. Dès à présent, Napoléon voulut la préparer à ce rôle, et

c'est ainsi qu'envisageant surtout le partage comme un moyen de

complaire à l'empereur Alexandre, il fit confidence de son dessein

éventuel à l'envoyé d'Autriche avant de s'en ouvrir au cabinet de

Russie.

Le 22 janvier, il recevait en audience privée le comte de Metternich,

ambassadeur de François Ier. Après quelques paroles indifférentes, il

«sauta à pieds joints,--c'est l'expression de Metternich,--dans la

question de Turquie». «Des circonstances impérieuses, dit-il, peuvent

seules me forcer à porter atteinte à cette puissance que je devrais

soutenir par tous les moyens; les Anglais peuvent m'y contraindre malgré

moi, et il faut que je les cherche où je les trouve. Je n'ai besoin de

rien, de nul agrandissement; l'Égypte et quelques colonies me seraient

avantageuses, mais cet avantage ne saurait compenser l'agrandissement

prodigieux de la Russie. Vous ne pouvez pas voir non plus cet

agrandissement d'un oeil indifférent, et je vois que ce qui doit

essentiellement nous réunir très étroitement, c'est le partage de la

Turquie.» Les paroles de l'Empereur prirent ici une gravité

significative; en termes ambigus, qui dénotaient à la fois des velléités

et des doutes, il laissa échapper un demi-aveu des sacrifices

extraordinaires auxquels l'obligerait peut-être son alliance avec

Alexandre. «Le jour où les Russes», dit-il, puis, se ravisant aussitôt

et «ravalant» ce commencement de phrase: «Quand on sera établi à

Constantinople, reprit-il, vous aurez besoin de la France pour vous

prêter secours contre la Russie; la France aura besoin de vous pour les

contre-balancer.» Il évoqua alors aux yeux de Metternich le péril

moscovite, «déclama sur ce sujet», approuva au contraire les prétentions

de l'Autriche sur la vallée du Danube, prétentions tout à fait justes,

suivant lui, parce qu'elles étaient «fondées sur la géographie»; enfin,

se résumant: «Vous manderez à votre cour, dit-il au comte en manière de

conclusion, qu'il n'est pas encore question du partage de la Turquie,

mais que dès qu'il le sera, vous y serez non seulement admis, mais même

appelés, comme de juste, pour défendre et discuter d'un commun accord

vos intérêts et vos vues[292].»

[Note 292: _Mémoires de Metternich_, II, 151, 154 à 156, 159.]

Prévenu par Talleyrand, Metternich s'attendait à ces ouvertures.

Toutefois, il n'avait pas eu le temps de prendre les ordres de sa cour

et se borna à recueillir la communication impériale. Au reste, Napoléon

n'en demandait pas davantage: il n'imaginait point que l'Autriche pût se

dérober aux espérances qu'il fondait sur elle. Non qu'il crût à la

vivacité, à la spontanéité des convoitises orientales de François Ier:

il n'ignorait pas que l'Autriche, conservatrice par essence, verrait

avec effroi un écroulement nouveau, mais il savait aussi que la

situation géographique de cette puissance lui fait une loi, malgré ses

scrupules, de participer à tout démembrement de la Turquie qu'elle ne

saurait empêcher. L'empire ottoman lui est un voisin commode et peu

redoutable; elle n'aspire guère à l'échanger contre un ou plusieurs

autres, de moins facile composition; seulement, dès qu'une spoliation

nouvelle de cet État lui apparaît inévitable, le seul moyen qui lui

reste d'en diminuer les funestes effets est de s'y associer; elle

pleure, mais elle prend, et elle se console de n'avoir pu sauver les

Turcs en s'enrichissant de leurs dépouilles. C'était sur cette donnée

parfaitement juste que Napoléon fondait ses calculs: aussi avait-il

moins voulu consulter l'Autriche que la prévenir, afin qu'elle ne se

laissât point surprendre par l'événement, qu'elle étudiât de son côté la

question, fixât ses vues, préparât ses moyens; de cette manière, quand

l'heure du suprême débat aurait sonné, elle pourrait s'y présenter avec

compétence, avec autorité, et, s'y rangeant de notre côté, servir

utilement nos intérêts.

Ayant pris ses précautions à Vienne, Napoléon va-t-il enfin aborder avec

la Russie le grand objet? Le 29 janvier, il envoie à Caulaincourt la

réponse promise, mais cette instruction ne conclut pas encore.

L'Empereur s'avance un peu plus; il fait un pas vers les mesures

extrêmes: il permet à Caulaincourt, non seulement d'écouter les Russes

quand ils l'entretiendront du partage, mais de leur demander comment ils

comprennent et veulent exécuter cette opération; toutefois, son langage

ne doit pas impliquer une adhésion formelle. Napoléon sait que, si la

guerre avec l'Angleterre se prolonge, il devra prendre avec la Russie

des arrangements fermes, contenter le Tsar, et il enveloppera alors

cette satisfaction dans un ensemble d'événements destructeurs pour la

puissance britannique, mais il ne s'y résoudra qu'à regret et veut

éloigner autant que possible cette extrémité, parce qu'en la reculant il

espère toujours s'y soustraire. L'Angleterre se montre acharnée à la

lutte; mais son attitude est-elle sincère? Pour l'amener à des

dispositions plus modérées, ne suffirait-il pas de trouver un moyen de

l'approcher et de s'expliquer? Récemment le cabinet de Vienne, avant de

retirer de Londres son ambassadeur, a essayé, par cet agent, d'une

médiation[293]; l'Autrichien s'y est mal pris et a échoué, mais le fil

rompu ne saurait-il se renouer entre des mains plus habiles ou mieux

intentionnées? Dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, il

est possible qu'une négociation se lie, devienne sérieuse, aboutisse et

épargne à Napoléon d'irréparables décisions. Seulement, Alexandre

voudra-t-il, peut-il se prêter à de nouveaux ajournements? Combien de

temps encore, en ne lui parlant plus de la Prusse et en lui parlant du

partage, peut-on le faire patienter et le nourrir uniquement

d'espérances, sans le détacher de nous ni compromettre sa propre

sécurité? Tel est le point sur lequel Savary, arrivé depuis peu de

Pétersbourg, questionné longuement, n'a pu fournir une certitude[294],

sur lequel Caulaincourt est appelé à porter ses investigations. Dans la

lettre du 29, l'Empereur ne commande pas, il interroge, et cette pièce

livre le secret de ses irrésolutions. Sentant peser sur lui la loi

fatale qui le condamne à ne plus s'arrêter, il résiste encore à la subir

et, sur le point de dépasser les limites au delà desquelles la raison et

la prévoyance humaines abdiquent leur empire, attiré par les

entraînements de la lutte jusqu'au bord de l'inconnu, avant d'y

aventurer sa fortune, il hésite et se recueille.

[Note 293: _Mémoires de Metternich_, II, 144.]

[Note 294: _Mémoires du duc de Rovigo_, III, 205.]

«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny, je vous ai annoncé que

j'aurais à vous faire connaître d'une manière plus particulière les

intentions de l'Empereur sur la direction politique que vous devez

suivre. C'est ce que je fais aujourd'hui. Vous avez très bien exprimé

les intentions de l'Empereur. On ne peut trop dire à la cour de

Pétersbourg, et il faut qu'elle en soit bien persuadée, que le premier

intérêt de la France et le premier voeu de l'Empereur ont pour objet la

stricte exécution du traité de Tilsit, que l'Empereur ne songe pas à

démembrer la Prusse, qu'il n'ambitionne aucune de ses provinces et que,

lorsqu'il demande la Silésie en compensation de la Valachie et de la

Moldavie, qui resteraient aux Russes, c'est beaucoup moins par le prix

qu'il met à l'acquisition de cette province que par l'impossibilité de

trouver ailleurs le juste dédommagement d'un pareil sacrifice. Mais cet

arrangement même, il ne le conclura qu'avec regret et uniquement dans la

vue d'obliger l'empereur Alexandre et de donner à son autorité une force

plus imposante. L'Empereur préférerait de beaucoup que les choses

restassent telles que le traité de Tilsit les a établies.

«Peuvent-elles rester ainsi? Le peuple de Pétersbourg, qui ne sera plus

distrait par le bruit des armes et par la perspective d'un nouvel

agrandissement de l'empire, ne supportera-t-il pas avec plus

d'impatience les privations et les pertes auxquelles l'expose

l'interruption de ses anciennes relations avec l'Angleterre? Ce

mécontentement du peuple ne sera-t-il pas encouragé par les mécontents

de la cour et de l'armée? L'armée entière ne sera-t-elle pas fatiguée de

son inactivité et ne verra-t-elle pas avec un extrême regret s'évanouir

les espérances de fortune que lui offrait une conquête nouvelle? Le

parti anglais ne peut-il pas tirer un grand avantage de ces

dispositions?

«Examinez, Monsieur, s'il est possible que l'Empereur surmonte ces

difficultés. Le moment critique sera le printemps prochain. C'est alors

que l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre se fera

plus vivement sentir. L'empereur Alexandre peut-il, sans changer de

système, ou sans danger d'une révolution, atteindre l'hiver suivant sans

pouvoir dire à ses peuples: «Grâce à mon alliance avec la France, j'ai

accru l'empire de Russie, et si vous avez éprouvé quelques privations,

elles sont bien plus que compensées par l'illustration qui accompagne le

nom russe et par l'acquisition de riches provinces qui augmentent la

richesse de l'empire en même temps que sa puissance»?

«Enfin, combien de temps croyez-vous qu'on puisse conserver la

tranquillité de cet empire, seulement en nourrissant des espérances que

la paix dispenserait de réaliser?

«S'il est vrai que par votre rang, votre représentation et l'impulsion

que vous donnerez au corps diplomatique, qui sera bientôt composé de

personnes dévouées à la France, vous puissiez influer sur l'esprit de la

société de Saint-Pétersbourg qu'on représente comme exerçant elle-même

une grande influence sur la cour et l'armée, vous êtes invité à ne

négliger aucun moyen d'atteindre ce but, et tous ceux qui peuvent vous

être fournis d'ici seront mis à votre disposition.

«Mais ce résultat sera-t-il tel que vous puissiez parvenir à réaliser le

voeu de l'Empereur, de se borner à exécuter le traité de Tilsit, en

maintenant l'alliance de la France et de la Russie jusqu'à la paix avec

l'Angleterre, et sans exposer l'empereur Alexandre au danger d'une

révolution?

«L'Empereur sait bien qu'il conservera cette alliance et assurera à

l'empereur Alexandre la tranquille possession de son trône, soit par

l'abandon de la Valachie et de la Moldavie, soit par le partage de

l'empire turc. Mais cette alliance sera chèrement payée: une nouvelle

scène de bouleversements s'ouvrira en Europe, qui, sans doute, offrira

au génie de l'Empereur des chances qu'il saura faire tourner à son

avantage, mais qui aussi éloignera la paix avec l'Angleterre et

redoublera pour la France et pour l'Europe les calamités d'une guerre si

longtemps prolongée et devenue plus coûteuse et plus inquiétante par des

expéditions de plus en plus lointaines.

«Cependant, dans vos entretiens avec l'empereur Alexandre et le comte de

Roumiantsof, ne rejetez pas absolument l'idée de ce partage:

informez-vous comment on veut le faire, quels sont les moyens

d'exécution, quelles puissances on veut y faire entrer, et ne cachez pas

combien il est peu favorable aux intérêts de la France, qui ne peut y

avoir un lot avantageux, fût-il même très étendu. Faites voir aussi

l'avantage de différer cette mesure jusqu'à la paix avec l'Angleterre,

ou au moins jusqu'au moment où l'on aurait pu lui arracher l'empire de

la Méditerranée, qui la met en état de recueillir dès ce moment les plus

précieuses dépouilles de l'empire ottoman[295].»

[Note 295: Archives des affaires étrangères, Russie, 143.]

La position prise par l'Angleterre sur le chemin de l'Égypte et de

l'Archipel, tel était toujours l'obstacle principal, jugé jusqu'alors

insurmontable, auquel se heurtait l'Empereur. Cependant, un concours de

circonstances favorables, que nous indiquerons tout à l'heure,

commençait à lui inspirer l'espoir de l'écarter. Peu après, à l'extrême

fin de janvier, d'irritantes nouvelles lui arrivèrent de Londres. La

session du Parlement venait de s'ouvrir; le discours du trône, lu et

commenté devant les deux Chambres, respirait une indomptable ténacité,

et les ministres y disaient aux représentants: «Si, comme Sa Majesté en

a la ferme confiance, vous déployez dans cette crise des destinées de

votre pays l'esprit qui caractérise la nation britannique, et si vous

affrontez sans crainte la ligue étrange qui s'est formée contre vous, Sa

Majesté nous ordonne de vous assurer de sa ferme persuasion que, avec

l'aide de la divine Providence, la Grande-Bretagne sortira de cette

lutte avec gloire et succès. Enfin, nous avons l'ordre de vous assurer

que, dans cette lutte si imposante et si terrible, vous pouvez compter

sur la fermeté de Sa Majesté, qui n'a d'autre intérêt que celui de son

peuple[296]...» À cette fière déclaration, Napoléon frémit de colère. Il

releva le défi, se jura d'anéantir l'Angleterre, puisqu'elle voulait une

guerre à mort, et d'ébranler le monde pour l'écraser sous ses débris. Il

prit alors son parti, résolut de s'associer plus étroitement la Russie,

de soulever ce vaste empire, d'ouvrir à l'ambition d'Alexandre des

perspectives illimitées et de lui montrer Constantinople comme une étape

sur la route des Indes.

[Note 296: _Moniteur_ du 2 février 1808.]

Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire · 第 29 / 95 题