La situation sur le Danube après Tilsit.--Mission de Guilleminot et
conclusion d'un armistice.--Clauses blessantes pour la Russie; Alexandre
refuse de ratifier l'armistice et maintient ses troupes dans les
Principautés.--Napoléon comprend l'impossibilité d'obtenir
l'évacuation.--Il sent la nécessité de _terminer quelque chose avec la
Russie_.--Ses perplexités.--Il imagine diverses combinaisons
susceptibles de se suppléer l'une l'autre.--Il désire et n'espère pas
une paix qui assurerait à la Turquie l'intégrité presque totale de ses
possessions.--Il consent à abandonner aux Russes les Principautés
moyennant compensation territoriale pour la France.--Raisons qui le
poussent à ajourner le partage de l'empire ottoman.--Ses vues
persistantes sur l'Égypte.--Il songe à prendre sa compensation en
Prusse.--L'évacuation retardée; difficultés financières.--Napoléon veut
mettre définitivement la Prusse dans l'impuissance de nous
nuire.--Caulaincourt chargé de proposer au Tsar les Principautés au prix
de la Silésie.--Frédéric II et Napoléon.--Langage prescrit à
Caulaincourt; l'amputation indiquée comme remède aux souffrances de la
Prusse.--Note dictée par l'Empereur en marge de l'instruction.--A défaut
de la combinaison turco-prussienne, Napoléon ne repousse pas en principe
le partage de l'empire ottoman, mais en rejette la réalisation à une
échéance indéterminée et après une nouvelle entrevue.
Après Tilsit, un officier français, l'adjudant-commandant Guilleminot,
avait été envoyé au quartier général des armées russes en Valachie, afin
d'y ménager entre les belligérants une suspension d'hostilités. Par ses
soins, un armistice fut signé le 24 août à Slobodzéi; s'inspirant de la
disposition exprimée dans l'article 22 du traité, cet acte stipulait
l'évacuation par les Russes des deux Principautés. Mais Alexandre
n'avait jamais pris au sérieux cette obligation et n'attendait que
l'occasion de s'en délier. Volontairement ou non, ses généraux la lui
fournirent en laissant insérer dans la convention d'armistice des
clauses inusitées; la Russie s'engageait non seulement à ramener ses
troupes en deçà du Dniester, mais à restituer le matériel de guerre, les
vaisseaux qu'elle avait pris; elle aurait à rendre non seulement ses
conquêtes, mais ses trophées. S'appuyant sur ce que ces exigences
avaient de blessant pour l'honneur de ses armes, invoquant aussi
quelques incursions opérées par les Turcs au delà du Danube, le Tsar
refusa de ratifier l'armistice; son armée, qui avait déjà commencé un
mouvement rétrograde, reçut l'ordre de réoccuper sur-le-champ ses
positions et de ne plus quitter les deux provinces, sans reprendre
toutefois les hostilités avant le terme convenu. Avec une preste
habileté, la Russie se remettait en possession du gage dont Napoléon,
afin de réserver la liberté de ses propres résolutions, avait voulu la
dessaisir.
L'Empereur apprit cet incident en octobre, avant que la Russie eût rompu
avec l'Angleterre, et s'en montra contrarié. Il expédia à Guilleminot
des ordres sévères, voulut que l'on fît disparaître de l'armistice les
clauses inacceptables, afin d'enlever aux Russes tout prétexte de
différer l'évacuation. Toutefois, les demi-engagements qu'il avait pris
de vive voix à Tilsit ne lui permettaient point d'insister avec force,
et d'ailleurs il ne se faisait guère d'illusions sur la possibilité de
reprendre en sous-oeuvre la combinaison avortée. Il comprenait que la
Russie, échappée des liens auxquels le traité de Tilsit avait prétendu
l'assujettir, ne s'y laisserait plus renfermer, et que la procédure
imaginée pour réserver la question d'Orient pendant plusieurs mois, au
moyen d'un armistice qui remettrait tout en état, devenait inapplicable.
De plus, la situation générale, en se prononçant, obligeait Napoléon à
préciser de son côté sa politique. À Tilsit, se flattant que la seule
menace d'une alliance franco-russe ferait fléchir l'Angleterre, il avait
évité de signer avec Alexandre un contrat positif et qui lui eût ôté la
faculté de se reprendre. Mais l'Angleterre avait refusé de traiter; elle
restait debout, indomptée; il était donc indispensable que l'alliance
des deux empires se fixât et que leur action se produisît effectivement.
Napoléon, il est vrai, comptait apprendre prochainement qu'Alexandre
s'était déclaré contre notre ennemie, mais il sentait que, dans ce cas
même, le concours de ce prince n'en demeurerait pas moins conditionnel,
entouré de certaines réserves, et que seule une entente sur la question
turque le rendrait absolu. Dès le mois de novembre, cette vérité lui
apparaissait: «Je sens, écrivait-il, la nécessité de terminer quelque
chose, et je suis prêt à m'entendre là-dessus avec la Russie[235].»
Ainsi ce problème oriental, qui toujours avait tenté son imagination,
qu'il avait soulevé plusieurs fois sans le résoudre, s'imposait à lui et
devenait pressant. Sa fortune, l'entraînant sur des hauteurs de plus en
plus redoutables et mettant son génie à de suprêmes épreuves,
l'obligeait aujourd'hui, au cours d'une lutte dont les conditions
extraordinaires venaient tout compliquer, à trancher le grand litige qui
faisait depuis un demi-siècle l'occupation et le tourment de l'Europe.
Dans le problème à résoudre, la difficulté capitale était de satisfaire
Alexandre sans trop compromettre et même, s'il était possible, en
sauvegardant pleinement les intérêts de la France. Et ceux-ci étaient si
graves et si divers, que Napoléon, devant leur effrayante complexité,
s'arrêtait incertain et presque troublé. Le travail de sa pensée ne
s'opérait que lentement, pas à pas, avec d'infinies précautions: «Cette
affaire est bien intéressante pour moi, écrivait-il, c'est une chose qui
demande bien des combinaisons, sur laquelle il faut marcher bien
doucement[236].» Suivant les dispositions, les exigences, les facilités
qu'il rencontrerait à Pétersbourg, il imaginait des solutions diverses,
susceptibles de se substituer l'une à l'autre et de se concilier,
quoique à des degrés inégaux, avec les principes de sa politique.
[Note 235: _Corresp._, 13253.]
[Note 236: _Id._, 13318.]
La plus simple, la plus facile à réaliser matériellement, eût été une
paix assurant l'intégrité à peu près totale des possessions ottomanes et
par laquelle la Russie se fût contentée de légers avantages dans le
présent, doublés de vastes espérances pour l'avenir. Ce dénouement était
sans contredit le plus conforme aux désirs de Napoléon, et il n'y
renonçait pas d'une manière absolue; toutefois, s'il l'inscrivait le
premier dans l'ordre de ses préférences, il ne s'y arrêtait guère,
convaincu que la Russie le repousserait, ou au moins ne l'admettrait
qu'à regret, conservant au coeur l'amertume d'un grand espoir déçu. Après
avoir fait appel à ses convoitises, il paraissait bien difficile d'en
renvoyer la satisfaction à une échéance indéterminée, et seul un
agrandissement considérable en Orient, obtenu sur-le-champ, semblait
propre à nous attacher définitivement le Tsar et peut-être à nous
ramener l'opinion. D'ailleurs, en continuant d'occuper la Moldavie et la
Valachie, en y maintenant ses troupes malgré la lettre des traités,
Alexandre laissait pressentir sa volonté de conserver au moins cette
portion de la Turquie. Sans savoir encore les intentions positives de la
Russie, Napoléon considérait l'abandon des deux provinces comme une
éventualité fâcheuse, mais presque inévitable, et il s'occupait d'en
faire l'un des éléments d'une seconde combinaison, d'un arrangement
acceptable pour les deux empires.
Dans la poursuite de ce but, une pensée le dominait: il n'admettait
point de conquête pour la Russie sans un avantage au moins égal pour la
France. Les deux empires, disait-il, devaient marcher du même pas. Si
excessive que fût cette conception, alors que l'Empereur avait déjà
largement dépassé son allié dans la carrière des conquêtes, ce serait se
tromper que d'y voir simple passion d'envahir. Napoléon raisonnait
profondément toutes ses ambitions, et c'était l'excès, si je puis dire,
de logique, de calcul, de prévoyance, qui le rendait insatiable. S'il
prétend aujourd'hui opposer à tout progrès de la Russie un accroissement
parallèle, c'est à titre de précaution, et, il faut le dire, de
précaution justifiée contre cet empire. Par les observations recueillies
à Pétersbourg, il sait que, si sincère qu'on la suppose, l'alliance
russe ne tient qu'à la durée des sentiments d'un monarque
impressionnable et mobile, entouré de nos ennemis, exposé lui-même à
tous les accidents qui menacent le trône et la vie d'un Tsar; il sait
aussi que, dans les rapports entre la France et la Russie, tels que les
circonstances les ont établis, il n'est point de milieu entre l'intimité
et la brouille, entre l'alliance et la guerre, et que la cour de
Pétersbourg ne se détachera de nous que pour revenir à nos ennemis[237].
Aussi, sentant la nécessité de donner une large satisfaction à son allié
du jour, veut-il préparer en même temps ses moyens de défense contre
l'adversaire possible du lendemain, et est-ce moins une compensation à
laquelle il prétend qu'une sûreté. Et cette préoccupation, quand il
s'agit de désigner son lot, vient singulièrement restreindre son choix.
Dans la balance de profits qu'il veut établir entre les deux puissances,
il ne fait entrer en compte et ne porte à son actif ni l'Italie, où il
prend les provinces toscanes, ni l'Espagne, qu'il médite déjà de
s'associer étroitement, ni le Portugal, que ses troupes vont atteindre
et que sa politique va dépecer; ce qui lui paraît à exiger, c'est un
accroissement de force dans les contrées où la Russie elle-même peut
agir, où s'opérera le choc des deux empires, s'il doit se renouveler,
c'est-à-dire dans cette zone de territoires qui coupe transversalement
l'Europe du nord-ouest au sud-est et s'étend des rives de la Baltique à
celles du Bosphore. Là, s'il consent que la Russie avance d'un pas,
c'est à la condition que lui-même en fera un autre et marquera un point
sur ce vaste échiquier où les intérêts respectifs sont en jeu et
s'entre-croisent.
[Note 237: Le général Savary écrivait à ce moment, confirmant ses
premières appréciations: «L'empereur et son ministre le comte de
Roumiantsof sont les seuls vrais amis de la France en Russie; c'est une
vérité qu'il serait dangereux de taire. La nation serait toute prête à
reprendre les armes et à faire de nouveaux sacrifices pour une guerre
contre nous.» Archives des affaires étrangères, Russie, 144.]
À Tilsit, quand les deux empereurs, laissant errer leur imagination,
méditaient de profonds remaniements, la Turquie seule était appelée à en
faire les frais. La France, on s'en souvient, prenait dans l'ouest de la
péninsule des Balkans une position assez forte pour contre-balancer
celle de la Russie, établie sur le cours inférieur du Danube. Cependant,
depuis Tilsit, Napoléon avait réfléchi; ses vues s'étaient modifiées, et
les parts ne lui semblaient plus égales. Maîtresse, en fait, de la
Moldavie et de la Valachie, la Russie n'aurait qu'à s'y maintenir pour
se trouver en possession de son lot; la France aurait à conquérir le
sien. Par l'annexion des pays roumains, notre alliée s'adjoindrait des
territoires limitrophes de son État et qui en formaient le prolongement
géographique. Entre nos mains, la Bosnie, l'Albanie, voire l'Épire et la
Grèce, ne seraient que des possessions éloignées, difficiles à relier
aux parties principales de l'empire. La Russie acquerrait des provinces,
la France des colonies; et quelles colonies! Des pays âpres, pauvres,
d'accès difficile, défendus par une race belliqueuse. Il faudrait
combattre pour les conquérir, combattre pour les garder; ces luttes sans
gloire n'aboutiraient qu'à des profits contestables, et Napoléon n'était
pas éloigné de penser que de semblables parcelles de la Turquie ne
valaient pas le sang d'un grenadier de son armée.
La prise de possession de ces contrées aurait un autre inconvénient. La
perte de la Moldavie et de la Valachie n'aboutissait pas nécessairement
à la destruction de l'empire ottoman; la Turquie pouvait vivre amputée;
résisterait-elle à une double mutilation? Quand la Russie lui aurait
enlevé ses provinces danubiennes, si la France l'entamait à son tour et
mordait à plein dans ses possessions de l'Ouest, elle succomberait
presque infailliblement à cette formidable atteinte; elle se
disloquerait d'elle-même et tomberait en pièces, ou, se ranimant pour
une lutte désespérée, viendrait se précipiter sur les envahisseurs, se
briser contre leurs armes et mourir à leurs pieds. Dans l'un et l'autre
cas, les deux empereurs auraient à recueillir la totalité de ses
dépouilles et se verraient appelés à la tâche difficile d'en opérer la
répartition. L'idée d'un partage restreint, admise éventuellement par
l'Empereur à Tilsit, ne lui paraissait plus réalisable; à ses yeux, le
sacrifice des Principautés, compensé par l'attribution des provinces
occidentales à la France, n'offrait point par lui-même une solution; il
préjugeait et entraînait le partage total de la Turquie.
Cette immense opération, l'Empereur la jugeait inévitable tôt ou tard;
pour lui, il ne s'agissait point de savoir si la Turquie pouvait vivre,
mais seulement s'il convenait de hâter violemment sa fin ou de la
laisser mourir. Napoléon reculait encore devant le premier parti, par
des motifs purement politiques. Après la chute de Sélim, il avait cru
que le nouveau gouvernement, faible, divisé, institué en haine de
l'étranger, tiendrait à notre égard une attitude passive ou hostile. Des
nouvelles plus fraîches démentaient cette prévision. À Constantinople,
si la paix entre la France et la Russie avait jeté l'inquiétude, on y
faisait à mauvaise fortune bon visage; les Turcs continuaient à se
proclamer nos amis, recherchaient la protection de l'Empereur,
remettaient leur sort entre ses mains; ils avaient muni leur ambassadeur
à Paris de pleins pouvoirs pour traiter avec la Russie sous notre
médiation; ils n'avaient point renoué avec l'Angleterre. Napoléon
irait-il détruire de ses propres mains une puissance qui se rattachait
désespérément à lui et restait de quelque utilité? Si grave que lui
parût cette considération, c'est ailleurs pourtant qu'il faut chercher
le principal motif qui le détournait de porter la main sur la Turquie.
Pour comprendre le secret de ses répugnances, on doit pénétrer jusqu'à
l'une de ses pensées intimes et profondes, née d'un événement qui avait
fait époque dans l'histoire de ses idées comme dans celle de sa vie.
L'expédition d'Égypte n'avait pas été seulement une aventure héroïque,
inspirée à Bonaparte par des vues égoïstes et le désir de se faire
sacrer grand homme sur le sol des anciens. En 1797, amené par la
victoire des Alpes à l'Adriatique, le jeune général avait aperçu
l'Orient au delà de l'Italie soumise; se penchant sur ce monde nouveau,
il l'avait embrassé d'un rapide coup d'oeil, en avait relevé les reliefs,
les positions saillantes, et, frappé des avantages incomparables
qu'offre la situation de l'Égypte, l'avait marquée comme le lot de la
France dans le partage futur de la Turquie. Un an après, il était au
Caire. Il subit alors l'attrait captivant de l'Égypte; cette contrée
privilégiée entre toutes, avec son sol deux fois fécond, son fleuve
nourricier, sa position au confluent de deux mondes, le prestige d'un
passé sans bornes, produisit sur lui une impression ineffaçable, et il
ne devait plus renoncer à l'espoir de remettre en valeur ce merveilleux
domaine, de le rendre à la civilisation en l'assurant à la France. Forcé
de le quitter, il ne l'oublie point; après Marengo, tous ses efforts
tendent un instant à la délivrance de l'Égypte française, et la perte de
notre colonie mêle une amertume à l'ivresse de ses triomphes. Pendant
les années qui suivent, forcé de s'élever dans le Nord, d'y lutter et
d'y vaincre, d'y faire des acquisitions dont la valeur ne lui
apparaissait que relative ou momentanée, il se reportait souvent par la
pensée vers le pays de soleil qui lui était apparu au delà des mers et
qui avait été sa conquête de prédilection.
Désireux de ramener la France sur les bords du Nil, il reconnaissait, en
1807, que les temps n'étaient point venus, et sa politique se bornait à
réserver l'avenir. À cet égard, la prolongation du régime ottoman
servait ses desseins. Le Turc, dont les jours semblaient comptés,
apparaissait sur le Nil moins en possesseur définitif qu'en détenteur
temporaire, conservant pour autrui l'héritage dont il était constitué
gardien. Décréter de mort l'empire ottoman et, par suite, déclarer
l'Égypte bien vacant et sans maître, c'était la livrer au premier
occupant; or, suivant toute apparence, l'Angleterre y serait avant nous.
L'Angleterre était maîtresse de la mer; postée à Malte, en Sicile,
croisant à l'entrée de l'Adriatique, elle tenait toutes les approches de
l'Égypte. Elle couvait des yeux la riche province dont Bonaparte lui
avait montré le chemin; lors de ses différends avec la Porte, si elle
s'était bornée à menacer Constantinople, elle avait tenté d'enlever
l'Égypte. Aujourd'hui, le désir de s'accommoder avec Constantinople et
l'intérêt supérieur qu'elle portait à la conservation de l'empire
ottoman, l'empêchaient de renouveler ce dessein, de donner elle-même le
signal du partage; mais que Napoléon et Alexandre prissent l'initiative
de ce bouleversement, on la verrait, incapable de s'y opposer,
sauvegarder ses intérêts en ravissant la meilleure part de la proie.
Avant que nos troupes eussent atteint Constantinople et Salonique, elle
mettrait la main sur Alexandrie, sur le Caire; elle prendrait en même
temps Chypre, Candie, les Cyclades, peut-être la Morée, les Dardanelles,
toutes les parties maritimes de l'empire, les plus précieuses, les
seules que la France eût véritablement à convoiter. En arrachant
aujourd'hui ces positions à la Turquie, Napoléon s'en privait pour
l'avenir et les abandonnait à l'Angleterre: «C'est la plus forte
objection de l'Empereur, écrivait Champagny, contre le partage de
l'empire ottoman[238].»
[Note 238: Instructions de Caulaincourt.]
D'ailleurs, était-ce bien en Orient qu'il convenait de chercher notre
compensation aux progrès de la Russie? Sans doute, si l'alliance se
rompait, les influences française et moscovite, redevenues ennemies, se
heurteraient violemment sur le Danube et le Bosphore; mais était-ce là
que le Tsar tenterait de nous porter des coups décisifs? Avant tout, il
s'occuperait de soulever l'Europe: cette tâche serait d'une exécution
facile, presque instantanée, et le premier résultat d'une reprise
d'hostilités avec la Russie serait de réunir contre nous les trois
monarchies militaires du continent dans une coalition plus formidable
que les précédentes. À l'apparition des armées russes sur le Niémen, la
Prusse, irréconciliable depuis Iéna et Tilsit, s'élancerait à leur
rencontre et leur servirait d'avant-garde. L'Autriche nous demeurait
foncièrement hostile. Si les blessures saignantes de 1805 ne lui avaient
pas permis de se lever en 1807 et de se jeter sur le flanc droit de la
Grande Armée, elle poursuivait activement la réparation de ses forces.
Quelques années, quelques mois peut-être ne s'écouleraient pas sans
qu'elle ait repris figure de grande puissance. Vienne alors une occasion
aussi favorable que celle dont elle n'avait pu user pendant la campagne
de Pologne, elle se hâterait de la saisir, ferait cause commune avec la
Russie et la Prusse, et ainsi se formerait cette triple alliance que la
diplomatie de Pétersbourg avait vainement tenté de nouer à la veille
d'Austerlitz et au lendemain d'Iéna. Napoléon avait battu l'Autriche et
la Russie sans la Prusse, la Prusse et la Russie sans l'Autriche. S'il
avait à combattre maintenant un contre trois, la lutte deviendrait plus
inégale et aboutirait au plus formidable assaut que l'établissement
impérial eût encore subi.
Mais si, des trois États dont l'hostilité était à craindre, l'un était
préalablement mis hors de combat, réduit à l'incapacité de nuire, rayé
du nombre des puissances actives, la coalition resterait toujours
incomplète et boiteuse, partant moins redoutable; pour la vaincre,
Napoléon n'aurait qu'à recommencer Austerlitz ou à frapper de nouveau le
coup de foudre de Friedland. Depuis Iéna, on s'en souvient, l'idée
d'annuler totalement l'un des membres de la ligue européenne n'était
plus de celles devant lesquelles reculât Napoléon. À Tilsit, forcé
d'adopter un parti mixte envers la Prusse, contrevenant avec regret à ce
précepte du grand Frédéric: «Ne jamais maltraiter un adversaire à demi»,
il ne s'était point mépris sur le danger des restitutions promises à
Frédéric-Guillaume, et l'on a vu avec quel soin méfiant il s'était
ménagé le moyen de les retarder, en les subordonnant au payement d'une
lourde contribution.
Depuis, sa Grande Armée n'avait reculé que d'un pas; il avait retiré ses
troupes en deçà de la Passarge, rendu à Frédéric-Guillaume Koenigsberg,
mais il gardait le reste du royaume, maintenait le gros de ses forces
entre l'Elbe et la Vistule, l'avant-garde au delà de ce fleuve; se
retranchant derrière la convention du 12 juillet, il faisait dépendre
l'évacuation d'un accord sur le chiffre et le mode de payement de
l'indemnité, et ce règlement de comptes, ses exigences le rendaient bien
difficile. Son commissaire, M. Daru, demandait en principal une somme de
cent cinquante millions, hors de proportion avec les ressources de la
Prusse, ajoutait d'autres réclamations, multipliait les difficultés,
prolongeait systématiquement le débat. En même temps, l'occupation
militaire continuait de peser sur la Prusse avec une rigueur inouïe; nos
agents détenaient partout l'autorité, mettaient le pays sous séquestre,
le pressuraient, épuisaient méthodiquement ses ressources, et comme les
Prussiens, exaspérés de ce traitement, se répandaient en plaintes, en
protestations, laissaient percer un âpre désir de révolte, l'Empereur
sentait redoubler contre leur patrie son hostilité et sa méfiance. Il
songeait maintenant aux moyens d'éluder définitivement l'exécution du
traité; il se demandait par quel procédé se munir contre la Prusse d'une
sûreté permanente et définitive, lorsque les exigences prévues de la
Russie furent pour lui un trait de lumière. Puisque le Tsar, au mépris
des articles par lesquels le morcellement de la Turquie n'avait été
admis que pour le cas où cette puissance refuserait de traiter,
prétendait acquérir d'emblée certaines de ses provinces, pourquoi
s'opposerait-il à ce que l'Empereur, par une dérogation identique au
traité, revînt sur la Prusse, renchérît sur les conditions imposées à ce
royaume et lui infligeât une nouvelle mutilation? Napoléon, invoquant
alors l'inexécution par la Prusse de ses engagements pécuniaires, la
traiterait en débitrice insolvable et procéderait contre elle par voie
d'expropriation; conformément à son idée première de Tilsit, il se
ferait céder la Silésie, après avoir auparavant assuré au Tsar la
Moldavie et la Valachie. Il laisserait son allié prendre les
Principautés; Alexandre le laisserait prendre la Silésie; les deux
monarques se feraient un sacrifice réciproque aux dépens d'autrui, et
une double spoliation rétablirait entre eux l'équilibre.
Perdant la Silésie, la Prusse se verrait rejetée dans les limites de
l'ancien électorat de Brandebourg; la monarchie des Hohenzollern, après
avoir un instant empiété sur tous ses voisins, Suède, Saxe, Autriche,
Pologne, reviendrait languir aux lieux mêmes qui lui avaient servi de
berceau. Refoulée sur les bords de la Baltique, réduite à des provinces
pauvres dont les ressources ne lui permettraient plus l'entretien d'une
armée, elle retomberait au rang de puissance secondaire, assisterait,
désormais impuissante, aux luttes du continent ou ne jetterait dans la
balance qu'un poids insignifiant. Cependant la Silésie, sans se placer
directement sous nos lois, contribuerait à fortifier le système défensif
de l'empire. Suivant toutes probabilités, elle devait être attribuée au
royaume de Saxe et servir à le relier au grand-duché de Varsovie, soumis
au même sceptre; retrouvant la destination que l'Empereur avait songé
tout d'abord à lui donner, elle accroîtrait la puissance de l'État
germano-polonais créé par nous comme une position avancée. Cette fois
encore, la pensée de rétablir une Pologne proprement dite, composée
d'éléments homogènes, ne perce point chez Napoléon. Il ne prétend pas
ressusciter une nation, mais en paralyser une, cette Prusse dont il
prévoit l'éternelle hostilité, et, en même temps, augmenter ses moyens
de défense contre la Russie. Ce qu'il veut s'assurer de plus en plus
contre cette dernière, c'est un point de résistance, «un fort d'arrêt»,
dirait-on aujourd'hui, et peu lui importe de mêler dans la construction
de ce retranchement des matériaux de provenance diverse, en ajoutant à
ceux qu'il a trouvés dans les ruines de la Pologne quelques débris du
royaume prussien.
Trente-cinq années auparavant, un roi de Prusse, profond et astucieux
génie, avait cherché dans les querelles de l'Orient un moyen de
satisfaire son ambition aux dépens d'un peuple infortuné. Catherine II,
victorieuse des Turcs, prétendait imposer à leur empire de cruelles
mutilations; l'Autriche, émue des progrès de sa voisine, s'agitait,
menaçait, armait. Un choc paraissait inévitable entre les deux empires,
lorsque Frédéric II imagina de les réconcilier en leur montrant la
Pologne assez vaste et assez faible pour qu'ils pussent assouvir sur ses
provinces leurs convoitises respectives. L'Autriche chercherait en
Galicie une compensation aux progrès de la puissance moscovite; la
Russie, limitant ses conquêtes en Orient, se dédommagerait avec d'autres
lambeaux de la Pologne, et Frédéric lui-même se payerait de son bon
conseil en s'adjugeant une troisième part de l'État condamné. Cette
suggestion aboutit au premier partage de la Pologne.
En 1807, les desseins de Napoléon à l'égard de la Prusse s'inspiraient
du principe posé naguère par cette puissance elle-même; en faisant de sa
meilleure province un objet d'échange, un appoint dans la distribution
de territoires qui s'opérait du nord au sud du continent, le monarque
français reprenait et appliquait pour son compte cette politique de
partages et de compensations dont Frédéric II avait donné à l'Europe les
premières et inoubliables leçons. La comparaison, il est vrai, est
fautive en un point. Quand Napoléon méditait de frapper à nouveau la
puissance qui, en 1806, l'avait follement provoqué, il se disposait
seulement à faire du droit de la victoire un usage immodéré, usage
d'autant plus abusif qu'il mettait à néant les conditions d'une paix
récente, et que c'était une reprise de châtiment succédant au pardon,
mais Frédéric n'avait même pu alléguer contre la Pologne l'intérêt
supérieur de sa propre défense; il l'avait surprise et spoliée au cours
d'une paix séculaire, par le seul motif qu'il convoitait ses possessions
et la savait impuissante à les défendre. A cette différence près, le
procédé était pareil et la violence égale; c'était toujours le droit de
vivre dénié aux faibles par l'arrêt du plus fort. Par un prodigieux
retour de fortune, par cette justice des révolutions humaines qui n'est
trop souvent que le déplacement de l'injuste, la Prusse vaincue,
terrassée, inerte, recevait dans les plans du vainqueur une destination
analogue à celle que le plus habile de ses rois avait assignée naguère à
la Pologne; en nous fournissant une compensation aux conquêtes
orientales de la Russie, elle éviterait à Napoléon de se dédommager aux
dépens de l'empire ottoman, prolongerait l'existence de cet Etat et
servirait à son tour de rançon à la Turquie.
S'arrétant à cette idée, Napoléon résolut de la communiquer à l'empereur
Alexandre et de lui en démontrer l'excellence; ce dut être le premier
soin de notre nouvel ambassadeur, M. de Caulaincourt, dès son arrivée à
Pétersbourg, et ce fut l'article principal de son instruction
d'ensemble. Cette pièce remarquable, portant la date du 12 novembre
1807, rédigée par M. de Champagny, mais approuvée et revue par
l'Empereur, laisse apercevoir toute la trame de son raisonnement[239].
Mis pleinement au courant de l'évolution opérée dans l'esprit du maître,
Caulaincourt comprendra mieux l'importance d'en assurer les résultats.
Il devra employer à cette oeuvre tout son zèle, toute sa force
persuasive. Sans offrir de prime abord les Principautés, il laissera
entendre, si on le provoque, que l'Empereur ne se refuse pas à cette
grave concession, dans son infini désir de complaire à un allié qui est
en même temps son ami. Toutefois, l'acte solennel de Tilsit ne saurait
être modifié à l'avantage exclusif d'une des parties; l'infraction
admise en faveur de la Russie doit en commander une autre au profit de
la France. «Tel sera le principe de la conduite de l'Empereur. Raison,
justice, prudence ne lui permettent pas de prendre un autre parti, et
aucun obstacle ne pourra le détourner de cette voie.»
[Note 239: Nous avons publié l'Instruction de Caulaincourt dans la
_Revue d'histoire diplomatique_, 1er janvier 1890. Nous la donnons à
l'Appendice sous le chiffre II.]
Cette base posée, Caulaincourt indiquera les motifs qui conseillent de
différer le partage et dissuadent l'Empereur de chercher sur
l'Adriatique son dédommagement aux conquêtes russes; dans ces
conditions, la Silésie seule peut lui offrir un juste équivalent. Le
plus difficile sera sans doute de faire agréer au Tsar ce second terme
de la proposition; Caulaincourt devra s'y employer par de franches
explications. Il ne cachera pas que l'Empereur, dans la situation de
l'Europe, ne peut renoncer à aucun de ses avantages, que l'hostilité
persistante de la Prusse justifie contre elle toutes les précautions. La
France continuera donc de l'occuper tant que les Russes resteront en
Moldo-Valachie, à moins que la cession de la Silésie ne vienne nous
conférer une autre garantie. La Prusse se trouve ainsi placée dans
l'alternative de rester indéfiniment captive entre nos mains,
prisonnière de guerre, ou de se rédimer par le sacrifice d'une province.
Entre ces deux partis, il faut s'attacher à prouver que le second n'est
pas le plus désavantageux pour elle, et notre ambassadeur aura la tâche
délicate, passablement étrange, de démontrer que la Prusse souffrira
moins après l'opération dont elle est menacée, que les deux empereurs
doivent l'amputer pour son bien et qu'une sympathie éclairée pour cette
monarchie conseille de lui enlever le rang de grande puissance,
incompatible avec sa position actuelle, pour lui assurer le repos dans
la médiocrité. «La Prusse, dit l'instruction, n'aurait plus qu'une
population de deux millions d'habitants; mais n'y en aurait-il pas assez
pour le bonheur de la famille royale, et n'est-il pas de son intérêt de
se placer sur-le-champ et avec une entière résignation parmi les
puissances inférieures, lorsque tous ses efforts pour reprendre le rang
qu'elle a perdu ne serviraient qu'à tourmenter ses peuples et à nourrir
d'inutiles regrets?»
Si le Tsar accède à l'échange proposé, tout pourra être terminé dès à
présent. Une convention modifiant le traité de Tilsit, sous couleur de
l'interpréter, sera passée entre les deux empereurs; elle demeurera
secrète, mais servira de règle aux conditions de la paix qui sera
conclue entre la Russie et la Porte, sous notre médiation, et à celles
d'un nouvel arrangement à signer entre la France et la Prusse, par
l'entremise du Tsar. Napoléon se chargera de recommander la résignation
au Sultan, Alexandre s'employant dans le même sens auprès de
Frédéric-Guillaume. La question orientale et la question prussienne
seront résolues simultanément et l'une par l'autre.
Quelque tentante que dût être pour Alexandre cette perspective d'une
conclusion immédiate, quelle que fût l'abondance des arguments fournis à
Caulaincourt, quelque assuré que l'on fût de ses efforts, il n'était pas
certain cependant que le gouvernement russe adhérerait à la combinaison
projetée. Napoléon, d'après certains rapports de Savary, estimait que le
Tsar ne portait plus à la Prusse qu'un faible intérêt, mais, se
rappelant l'ardeur avec laquelle Alexandre avait paru à Tilsit
accueillir l'idée du partage, il se demandait si ce prince ne s'était
point juré d'en finir avec le Turc et ne réclamerait pas plus que la
Moldo-Valachie. Cette exigence se produisant, conviendrait-il de la
repousser? Napoléon en jugeait autrement. Il voulait que son idée fût
présentée au Tsar sous une forme positive, pressante, mais cette offre
formelle ne serait pas son dernier mot. Dans le cas où l'empereur
Alexandre insisterait sur le démembrement de la Turquie, Caulaincourt
devait ne point s'y refuser, faire observer seulement que la matière
était assez grave pour nécessiter, conformément au principe posé à
Tilsit, une nouvelle entrevue et une négociation directe entre les deux
souverains. On voit que, si désireux qu'il fût à présent d'éviter le
partage, Napoléon n'en repoussait pas absolument l'idée, mais ne
l'admettait plus qu'à titre subsidiaire, en dernière analyse et comme
suprême expédient. C'est ce qu'il prit soin d'ailleurs d'indiquer en
personne à son ambassadeur; dans le cours de l'instruction, il est un
moment où le secrétaire d'État s'efface, où le maître prend lui-même la
parole; une note portée en marge avec cette mention: «dictée par
l'Empereur», illumine le fond de sa pensée d'un rapide éclair. «Ainsi,
dit-elle, le véritable désir de l'Empereur dans ce moment est que
l'empire ottoman reste dans son intégrité _actuelle_ (par ce mot,
Napoléon excluait les Principautés, déjà séparées en fait de la
domination ottomane), vivant en paix avec la Russie et la France, ayant
pour limites le thalweg du Danube, plus les places que la Turquie a sur
ce fleuve, telles qu'Ismaïl, si toutefois la Russie consent que la
France acquière sur la Prusse une augmentation pareille. _Cependant, il
est possible que l'idée du partage de l'empire ottoman soit décidée à
Pétersbourg. Dans ce cas, l'intention de l'Empereur est de ne point trop
choquer cette puissance sur cet objet, préférant faire ce partage seul
avec elle, de manière à donner à la France le plus d'influence possible
dans le partage, plutôt que de porter les Russes à y faire intervenir
l'Autriche. Il ne faut donc point se refuser à ce partage, mais déclarer
qu'il faut s'entendre verbalement sur cet objet._»
En somme, Napoléon admettait trois modes de solution pour le litige
oriental: en premier lieu, une paix assurant à la Turquie la remise de
toutes ses provinces, y compris les Principautés, si le Tsar consentait
spontanément à ajourner les projets dont on s'était entretenu à Tilsit;
en second lieu, l'abandon à la Russie des Principautés moyennant la mise
à notre disposition de la Silésie, et sur cette base Napoléon se
déclarait prêt à traiter sur-le-champ; enfin, le partage de l'empire
ottoman, sous la condition que les deux empereurs se concerteraient
personnellement sur les moyens de le faire tourner au profit commun de
leurs États. «Telles sont sur ce point important de politique, concluait
l'instruction, les intentions de l'Empereur. Ce qu'il préférerait à
tout, serait que les Turcs puissent rester en paisible possession de la
Valachie et de la Moldavie. Cependant, le désir de ménager le cabinet de
Saint-Pétersbourg et de s'attacher de plus en plus l'empereur Alexandre
ne l'éloigne pas de lui abandonner ces deux provinces moyennant une
juste compensation à prendre dans les provinces prussiennes; et enfin,
quoique très éloigné du partage de l'empire turc et regardant cette
mesure comme funeste, il ne veut pas qu'en vous expliquant avec
l'empereur Alexandre et son ministre, vous la condamniez d'une manière
absolue, mais il vous prescrit de représenter avec force les motifs qui
doivent en faire reculer l'époque. Cet antique projet de l'ambition
russe est un lien qui peut attacher la Russie à la France, et, sous ce
point de vue, il faut se garder de décourager entièrement ses
espérances.»