Le radeau du Niémen.--L'attente d'Alexandre.--Première entrevue.--Bonne
grâce et manières charmantes de l'empereur de Russie.--Un mot de
Napoléon.--Armistice avec la Prusse.--Impression de Napoléon sur
Alexandre; il règle d'après le caractère de ce prince toute sa politique
avec la Russie; plan de séduction qu'il imagine.--Profession de foi
d'Alexandre.--Est-il sincère?--Effet produit sur lui par
Napoléon.--Raisons qui le déterminent à embrasser actuellement le
système de la France.--Ses arrière-pensées.--1807 et 1812.--Caractère de
l'accord intervenu à Tilsit.--Seconde entrevue.--Le roi
Frédéric-Guillaume.--Napoléon exige le renvoi de Hardenberg.--Le Tsar à
Tilsit.--La Prusse propose le démembrement de la Turquie.--Occupation
des premières journées.--Visite aux troupes, revues.--Splendeurs
militaires.--Coup de théâtre.--Le partage de l'Orient.--Napoléon et
Catherine II.--Réserve posée par l'Empereur; moyens qu'il emploie pour
se soustraire à tout engagement positif.--Le Tsar promet sa visite à
Paris.--Nature des espérances qu'il conçoit.--Son secret
désir.--Désignation des plénipotentiaires; les princes de Talleyrand et
Kourakine.--Suite de la négociation directe entre les deux
empereurs.--Emploi de leurs journées.--Le roi de Prusse en tiers dans
leurs promenades.--Le dîner, la soirée.--Intimité des deux
empereurs.--Sujets de leurs entretiens.--Alexandre se met à l'école de
Napoléon.--Jugement sur le futur Louis XVIII.--La reine
Hortense.--Correspondance échangée à Tilsit.--L'Europe
occidentale.--L'Allemagne française.--La Silésie.--Le grand-duché de
Varsovie.--Rôle que l'Empereur réserve à la Pologne dans ses
combinaisons.--Le traité de Tilsit contient le principe de sa propre
destruction.--La rive gauche de l'Elbe.--Le royaume de
Westphalie.--Désespoir de la Prusse.--Suprême tentative.--Arrivée de la
reine Louise.--Visite de Napoléon à la maison du meunier.--Le dîner chez
l'Empereur.--Joie de la reine, suivie d'une amère déception.--La seconde
soirée.--La reine de Prusse et le prince Murat.--Départ.--Traité avec la
Prusse.--La convention de Koenigsberg.--_Un chef-d'oeuvre de
destruction_.--Droit pour la Russie d'intervenir.--Stipulations
concernant l'Angleterre et la Turquie.--Double médiation.--La ligue
continentale.--Partage éventuel de l'empire ottoman.--Les îles
Ioniennes.--_L'air noté_.--Signature des trois actes.--Fête
militaire.--Napoléon décore le premier grenadier de Russie.--Séparation
des empereurs.--L'oeuvre de Tilsit.
I
Au milieu du Niémen, un radeau avait été établi à l'aide de barques
juxtaposées: l'art industrieux de nos soldats y avait élevé «une
maisonnette très joliment meublée[78]», comprenant deux pièces, dont
l'une devait recevoir les empereurs et servir à leur conférence, dont
l'autre était destinée à leur état-major. Des branchages, des guirlandes
fleuries cachaient la nudité des murs; au fronton, les chiffres de
Napoléon et d'Alexandre figuraient entrelacés. Attirée par ces apprêts,
par l'annonce de l'entrevue, notre armée au repos distinguait peu à peu
sur l'autre rive, peu de jours avant hostile et déserte, où seuls
quelques Cosaques voltigeaient le long de la grève sablonneuse, des
groupes nombreux et brillants. L'empereur de Russie venait d'arriver,
suivi de son frère, des généraux Bennigsen et Ouvarof, du prince Lobanof
et de plusieurs aides de camp: il s'était arrêté et se reposait dans une
auberge à demi ruinée. Un officier entra: «Il vient», dit-il, et annonça
qu'un grand mouvement se voyait sur la rive française, que les soldats
faisaient la haie et acclamaient leur chef, qui passait au galop entre
leurs rangs pour s'approcher du fleuve. Alexandre s'embarqua
sur-le-champ; dans le même instant, un canot se détachait de l'autre
bord, et Napoléon s'y reconnaissait à son uniforme traditionnel, au
petit chapeau légendaire[79]. Le canon tonnait; au cri français de: Vive
l'Empereur! répondaient les acclamations plus graves et rythmées des
soldats de Russie. On saluait les souverains, on saluait aussi la paix;
chez tous ces hommes acharnés depuis huit mois à se haïr et à se
combattre, la nature reprenait ses droits; un immense espoir de repos,
d'apaisement, soulevait en même temps des milliers de coeurs et faisait
souhaiter que la réconciliation des deux monarques vînt enfin procurer
la sécurité de l'univers.
[Note 78: Budberg à Soltykof, 16-28 juin 1807. Archives de
Saint-Pétersbourg.]
[Note 79: TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 1er juin 1890.]
Lorsque l'empereur Napoléon, arrivé le premier au radeau, reçut le tsar
Alexandre, il se trouva en présence d'un monarque de trente ans, d'une
figure avenante et remarquablement agréable, d'élégantes manières, chez
lequel l'habitude de l'uniforme corrigeait ce que pouvait avoir
d'excessif la souplesse et la flexibilité slaves. Alexandre était
charmant dans la tenue sobre et un peu grave des gardes Préobrajenski,
habit noir à parements rouges, agrémenté d'or, avec la culotte blanche,
l'écharpe, le grand chapeau à trois cornes, surmonté de plumes blanches
et noires[80]. Il vint gracieusement à Napoléon et, d'un élan spontané,
les deux empereurs s'embrassèrent; ils se mirent ensuite à causer
familièrement.
[Note 80: TATISTCHEFF, _loc. cit._]
Pour plaire à première vue, l'un des secrets d'Alexandre était de
prendre dès le début un ton simple, amical, confiant; il avait l'air
d'admettre d'emblée son interlocuteur dans son intimité. La tête
légèrement penchée, un joli sourire aux lèvres, il s'exprimait en termes
d'une aisance parfaite, et dans sa bouche le français se modulait à la
russe, avec des inflexions caressantes, avec une douceur presque
féminine[81]. Napoléon fut charmé de ces manières auxquelles les
souverains d'ancienne race ne l'avaient pas habitué. Il avait vu
s'incliner devant lui les rois d'Allemagne, mais leur attitude était
celle de vassaux craintifs; au lendemain d'Austerlitz, il avait vu
l'empereur d'Autriche s'approcher de son bivouac, mais le descendant des
Habsbourg portait au front l'amertume de sa défaite: réduit à implorer
la paix, il laissait voir, par sa tenue et son langage, ce que cette
démarche coûtait à son orgueil. À Tilsit, Napoléon rencontrait pour la
première fois un vaincu aimable, qui répondait à ses avances: il se
sentit encouragé à les poursuivre, et la bonne grâce témoignée de part
et d'autre créa une sympathie réciproque. Entre les deux monarques
officiellement en guerre, le rétablissement de la paix fut sous-entendu
et la possibilité d'un accord étroit aussitôt envisagée.
[Note 81: LAMARTINE, _Histoire de Russie_, II, 143]
Toute alliance naît de haines partagées. À ce moment, Alexandre avait
deux objets d'aversion: l'Angleterre, qui l'avait mal secondé,
l'Autriche, qui s'était dérobée à ses instances. On assure que son
premier mot à l'Empereur fut celui-ci: «Sire, je hais les Anglais autant
que vous.--En ce cas, aurait répondu Napoléon, la paix est faite.» À
cette profession d'animosité commune contre l'Angleterre, Napoléon donna
un pendant à l'adresse de l'Autriche. Quand l'intimité fut plus
complète, quand on en vint aux plus libres confidences, il témoigna le
désir d'un accord à deux, exclusif, jaloux, sans alliance «collatérale»,
suivant le mot d'un homme d'État russe[82], et formulant sa pensée avec
une brutalité crue: «J'ai souvent couché à deux, dit-il, jamais à
trois.» Le tiers incommode auquel il faisait allusion, c'était
l'Autriche: Alexandre trouva le mot «charmant[83]».
[Note 82: Le comte Roumiantsof. Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 83: Rapport de Savary du 6 août 1807.]
Un seul scrupule retenait le Tsar et contrariait ses épanchements. Au
sortir de l'entrevue, il allait retrouver, au pauvre village de
Pictupoehnen, Frédéric-Guillaume et les Prussiens, qui demeuraient
nominalement ses alliés. Avec eux, la signature de l'armistice restait
en suspens: Napoléon y mettait des conditions rigoureuses; il exigeait
que les dernières places conservées par les troupes de
Frédéric-Guillaume en Silésie et en Poméranie lui fussent remises avec
leurs garnisons: il voulait que l'armistice fût encore une capitulation,
succédant à tant d'autres. Si l'empereur Alexandre ne rapportait pas à
la Prusse un adoucissement de son sort, quelle réponse ferait-il aux
questions anxieuses de Frédéric-Guillaume? Ne lirait-il pas au moins sur
le visage du roi de muets et navrants reproches? Il pria Napoléon
d'épargner à la Prusse, réduite à merci, une humiliation inutile, et
obtint que l'armistice serait signé sur-le-champ, sans remise des
places[84].
[Note 84: _Mémoires de Hardenberg_, III, 475.]
Ce point réglé, rien ne s'opposait plus à ce que les négociations pour
la paix et l'alliance fussent menées bon train et avec un égal
empressement. Pour les faciliter, Napoléon offrit au Tsar de s'établir à
Tilsit: il s'y trouverait chez lui, y viendrait avec une partie de sa
garde: un quartier de la ville serait mis à sa disposition,
Frédéric-Guillaume étant admis à jouir du même privilège. Alexandre
accepta ces propositions, s'en montra reconnaissant, fut de plus en plus
expansif, cordial, et l'entretien se prolongea près de deux heures.
Toutes les questions y furent légèrement abordées, et l'on reconnut
qu'aucune d'elles ne mettrait obstacle à l'entente. Alexandre les traita
avec tact, avec une ouverture et une liberté d'esprit qui furent
remarquées de son interlocuteur et achevèrent de lui plaire: «Je viens
de voir l'empereur Alexandre, écrivait le soir même Napoléon à
Joséphine, j'ai été fort content de lui! C'est un fort beau, bon et
jeune empereur; il a de l'esprit plus qu'on ne pense communément[85].»
[Note 85: _Corresp._, 12825.]
À travers ce peu de lignes, il est aisé de lire tout l'espoir que
Napoléon fondait maintenant sur l'empereur Alexandre. D'un rapide coup
d'oeil, il avait embrassé ce caractère sous toutes ses faces. Et d'abord,
Alexandre lui était apparu de nature affectueuse et tendre, très
sensible aux égards, donnant et demandant beaucoup à l'amitié. Puis,
c'était une imagination vive, qu'il serait facile d'enflammer: prompt à
s'éprendre d'idées, pourvu qu'elles fussent belles et séduisantes, il
s'attachait moins à les préciser, à les traduire sous forme de réalités
qu'à s'enivrer de leur éclat; esprit brillant, mais incomplet, il était
propre surtout à recevoir des impressions, à s'assimiler les pensées
qu'on lui suggérait, à les parer de poésie et de splendeur, à leur
rendre un culte contemplatif, et semblait né pour rêver plutôt que pour
agir. Par chacun de ces côtés, Napoléon reconnut que le jeune empereur
lui offrait prise; il le jugea accessible de toutes parts à l'ascendant
de son impérieux génie. Dès lors, son parti est pris: d'une main
délicate et sûre, il touchera tous les ressorts qui doivent faire vibrer
l'âme d'Alexandre et s'emparera de ce prince, afin de tenir en lui la
Russie. Ce qu'il veut, c'est à la fois dominer son esprit et prendre son
coeur: aux rapports qui vont s'établir, il donnera moins le caractère
d'une alliance au sens ordinaire du mot que celui d'une liaison
personnelle et intime, fondée sur un attachement d'homme à homme, et ce
lui sera un moyen de laisser à l'accord quelque chose d'indéterminé et
de mystérieux; on s'entend à demi-mot entre amis qui se goûtent
mutuellement et bannissent toute défiance. En politique, les paroles,
les actes de l'Empereur s'inspireront invariablement des tendances
morales et des particularités d'âme remarquées chez Alexandre: jeter en
avant des idées générales, les développer avec une incomparable magie de
pensée et de langage, relever, ennoblir toutes les questions, montrer en
elles des aspects humanitaires, sentimentaux, philosophiques, les
transporter dans une région haute et nuageuse, éviter autant que
possible d'en dégager dès à présent les côtés matériels et pratiques,
traiter tout en grand, poser des principes et laisser à l'avenir le soin
d'en tirer l'application, parler au futur plus qu'au présent, s'épargner
ainsi des engagements prématurés et peut-être dangereux; lorsqu'il
deviendra indispensable de fournir à Alexandre de réelles satisfactions,
les accorder à l'homme plus qu'au souverain, les ménager de manière à
contenter son amour-propre, ses aspirations personnelles et momentanées
plus que les intérêts permanents de son peuple, lui faire espérer
d'autres avantages, plus vastes encore, lui laisser toujours à désirer,
le tenir en un mot dans une expectative pleine de charme, dans une
attente constamment renouvelée, dans un songe enchanteur qui lui ôtera
la faculté de raisonner et de se reprendre: tel fut le plan auquel
Napoléon devait s'attacher avec une suite, une constance, une habileté
extraordinaires, et auquel il semble s'être fixé dès l'instant de sa
rencontre avec l'empereur de Russie.
De son côté, Alexandre a raconté en ces termes sa première impression:
«Je n'ai jamais eu plus de préventions contre quelqu'un que je n'en ai
eu contre _lui_, mais après trois quarts d'heure de conversation avec
lui, elles ont toutes disparu comme un songe[86].» La première fois
qu'il reçut après l'entrevue un diplomate français, il l'accueillit par
ces paroles: «Que ne l'ai-je vu plus tôt... le voile est déchiré et le
temps de l'erreur est passé[87]!» Convient-il d'ajouter une entière
confiance à ces ferventes et soudaines professions de foi? Dès le moment
où il eut la révélation de Napoléon, Alexandre fut-il aussi complètement
à lui qu'il s'en donna l'apparence? se laissa-t-il vraiment subjuguer et
séduire? abjura-t-il toutes ses préventions contre l'homme redoutable
qu'il avait combattu avec tant d'âpreté et dans les bras duquel une
subite défaillance l'avait inopinément conduit?
[Note 86: Rapports de Savary du 9 octobre 1807.]
[Note 87: Le chargé d'affaires Lesseps au ministre des relations
extérieures, 19 août 1807.]
Alexandre avait l'enthousiasme prompt et variable; son coeur généreux et
son esprit inquiet le firent s'attacher à des objets divers, quoique
toujours nobles et relevés; s'acheminant tour à tour dans des voies
différentes, il s'y engagea d'abord avec ardeur, puis s'arrêta lassé,
non sans marquer son passage par des traces fécondes, car il rencontrait
le bien en poursuivant l'idéal. Il eut successivement la religion du
progrès, celle du passé, se prit d'un égal amour pour les idées
libérales, pour l'autorité ensuite, envisagée sous une forme mystique et
tutélaire. Napoléon fut-il l'une de ses passions, suivant et précédant
tant d'autres? Il fut à coup sûr l'une de ses curiosités, l'un de ses
étonnements. Placé en présence de cet universel génie, qui se mettait en
action devant lui et déployait pour lui plaire ses multiples ressources,
il en fut frappé comme d'un phénomène unique, extraordinaire; il
l'admira d'abord comme une force de la nature, l'étudia avec un intérêt
soutenu, absorbant, puis éprouva pour lui ce goût qui attache
invinciblement à ce que l'on veut comprendre et pénétrer. Il faut
ajouter que son éducation, ses impressions primitives ne le mettaient
point spécialement en défense contre le prestige du héros
révolutionnaire; moins attaché que les autres souverains de son temps
aux principes et aux passions d'autrefois, moins d'ancien régime, si
l'on peut dire, il se dégageait plus facilement de leurs préventions, et
les nouveautés grandioses, de quelque ordre qu'elles fussent, avaient le
don de le capter. Qu'il ait subi l'ascendant d'une nature supérieure et
cette prise que Napoléon exerçait si fortement sur les hommes, c'est ce
que ses épanchements intimes, appuyant ses témoignages publics, laissent
clairement apercevoir. Il n'échappa pas à la puissance de ces yeux qui
dardaient sur lui un regard si pénétrant, au charme de cette bouche qui
lui souriait avec tant de grâce et le caressait de paroles infiniment
flatteuses; il ne résista pas à l'action de ce langage qui savait tout
embellir et transformer, qui peuplait le monde de merveilles, et nul
doute que la grandeur de l'homme n'ait été pour beaucoup dans l'attrait
qui le poussa vers le monarque.
D'ailleurs, dans ce que Napoléon lui avait dit ou laissé entendre, tout
était pour lui plaire et le ravir. Il était venu en vaincu, encore
meurtri de sa défaite, de ses illusions détruites, agité, il est vrai,
de nouveaux et ambitieux désirs, mais osant à peine se les avouer, et
voici que le vainqueur, le consolant et le relevant de ses disgrâces,
dépassant du premier coup son attente, lui offrait part à une fortune et
à une gloire sans exemple. S'il essayait d'échapper à cet éblouissement
et repassait de sang-froid dans sa mémoire les paroles recueillies, il
n'y trouvait rien qui pût blesser l'intérêt présent de la Russie; il n'y
découvrait que motifs d'espérer pour elle et de se réjouir, et la raison
lui semblait justifier son entraînement. Pour s'unir à la Russie et
l'associer à sa destinée, que demandait en somme Napoléon? D'abord qu'on
renonçât à contester sa suprématie sur le midi et le centre de l'Europe,
qu'on reconnût les changements opérés tant en Allemagne qu'en Italie;
Alexandre était résigné d'avance à ce sacrifice. D'autre part, Napoléon
ne lui proposait pas de participer à de plus profonds bouleversements.
Questionné sur deux points, il avait déclaré ne point vouloir détruire
la Prusse ni rétablir la Pologne. S'il écartait l'Autriche de ses
combinaisons, répondant en cela aux désirs d'Alexandre, il n'annonçait
aucun projet contre l'existence même de cet empire, indispensable à la
sécurité de la Russie. Ce qu'il réclamait avec force, c'était qu'on
l'aidât à assurer le repos du monde par la paix maritime, à menacer les
Anglais, au besoin à les combattre, à soulever contre eux le continent.
Certes, une rupture avec Londres porterait atteinte à la prospérité
matérielle de l'empire, troublerait profondément et déconcerterait la
nation; mais Alexandre envisageait les rapports de la Russie avec
l'Angleterre d'un point de vue plus élevé que son peuple: révolté par
l'égoïsme des insulaires, il jugeait de plus que leur despotisme pesait
aussi lourdement sur l'Océan que celui de Napoléon sur la terre; il
estimait que la Russie, puissance baltique, trouverait son compte à
combattre leurs prétentions, à limiter leurs prérogatives; en revenant à
l'idée entrevue par Catherine II, saisie avec ardeur par Paul Ier,
d'assurer les droits des neutres et l'égalité des pavillons, il
reprendrait une tradition intermittente de la politique moscovite et se
consolerait de n'avoir point affranchi le continent en poursuivant avec
nous l'indépendance des mers. En échange de ce service, Napoléon
semblait promettre à la Russie des profits sérieux, brillants surtout et
flatteurs, et l'Orient était le terrain où elle aurait naturellement à
les demander et à les recevoir. Sans doute, l'Empereur n'annonçait rien
de positif, mais ses regards, le ton de ses discours, son air, en
disaient plus que ses paroles, et, pour se manifester par de précieux
témoignages, sa bonne volonté paraissait n'attendre qu'une occasion.
Alexandre estimait donc de plus en plus qu'une saine politique lui
recommandait de s'unir actuellement au vainqueur, de lui prêter contre
l'Angleterre un concours «non seulement apparent, mais sincère[88]»,
afin d'obtenir de lui des avantages qui payeraient la Russie de ses
pertes et compenseraient ses désastres.
[Note 88: Conversation d'Alexandre avec le major de Schoeler,
émissaire du roi de Prusse, publiée par HASSEL, _Geschichte der
Preussischen Politik,_ 1807 _bis_ 1815, I, 400.]
Est-ce à dire qu'il se livrât sans réserve au génie qui avait juré sa
conquête? Il y avait chez lui, au milieu de ses enthousiasmes, au milieu
de ses idéales et flottantes aspirations, une subtile finesse, même,
suivant le mot d'un homme qui l'approcha de près et le jugea bien, un
«acquit de dissimulation souveraine[89]»; il était fils d'une race de
Slaves, mais de Slaves élevés à l'école de Byzance. À Tilsit, subissant
le charme, il ne s'y abandonna pas tout entier, garda une part de
lui-même pour l'observation et la méfiance. Dans cette âme à la fois
mobile et complexe, les sentiments les plus divers se superposaient
alternativement, pour ainsi dire, plutôt qu'ils ne se substituaient tout
à fait les uns aux autres: celui qui l'emportait un jour ne détruisait
pas entièrement celui qui avait prévalu la veille, le refoulait
seulement, et, sous l'engouement qui portait aujourd'hui Alexandre vers
l'alliance napoléonienne, on eût retrouvé un reste de crainte et de
suspicion. Si réelle qu'elle fût, sa confiance gardait quelque chose de
fragile, d'instable, et s'abandonnant avec délices aux séductions de
l'heure présente, il laissait certains doutes planer sur l'avenir.
[Note 89: Le général de Caulaincourt.]
Croyait-il, par exemple, que l'alliance, lorsqu'elle aurait produit les
résultats dont elle était promptement susceptible, peut-être la paix
maritime, au moins l'extension de la Russie en Orient, dût être
indéfiniment prolongée? Fallait-il, suivant lui, reconnaître la loi de
l'avenir dans un accord de principe entre la Russie se désintéressant
des affaires occidentales et la France débordant sur le monde? À cet
égard, il évitait de s'interroger. En descendant au fond de sa pensée,
on y eût retrouvé la crainte que la sécurité permanente de la Russie ne
pût se concilier avec l'excès de la puissance française. Il ne renonçait
pas absolument à rétablir l'Europe dans ses droits, à rejeter la France
dans de plus étroites limites, mais n'attendait plus la réalisation de
ce voeu que d'un concours problématique de circonstances: «Changent les
circonstances, disait-il confidentiellement, la politique aussi pourra
changer[90].» En attendant, il emploiera d'une part à rétablir ses
forces, de l'autre à se ménager d'égoïstes satisfactions, le temps qu'il
ne saurait plus consacrer à la défense commune, travaillera pour
lui-même après s'être épuisé en efforts stériles au profit d'autrui,
quitte ensuite, lorsqu'il aura pris ses avantages et ses sûretés, à voir
s'il doit rester l'allié de Napoléon ou redevenir celui de l'Europe. Il
se peut, à la vérité, que l'ambition du conquérant se découvre à bref
délai insatiable et dévorante, qu'elle menace la puissance même qu'elle
semble vouloir prendre pour auxiliaire: contre de tels périls, Alexandre
se tiendra sur ses gardes; sitôt qu'ils lui apparaîtront, l'alliance se
rompra d'elle-même, au cours de son activité, mais la Russie y aura
gagné tout au moins d'avoir suspendu quelques années la marche
terrifiante des armées françaises, d'avoir détourné ce torrent, d'avoir
obtenu le temps de fortifier ses frontières, de réparer ses pertes, de
se remettre en posture de défense. Après ce répit, s'il lui faut engager
une lutte suprême, elle se trouvera mieux préparée à la soutenir; sans
recourir alors à l'inutile moyen des coalitions, ne s'appuyant que sur
elle-même, sur sa puissance restaurée, sur le sentiment de son droit,
elle attendra l'envahisseur, lui opposera sa masse redoutable et «vendra
chèrement son indépendance[91]». En 1807, Alexandre ne souhaitait pas
encore, mais prévoyait par instants 1812.
[Note 90: Conversation avec Schoeler, HASSEL, 390.]
[Note 91: Conversation avec Schoeler, HASSEL, 386.]
Toutefois, les nuages qui passaient sur son esprit n'assombrissaient
point son visage. Auprès de Napoléon, il se montrait parfaitement calme,
rayonnant de satisfaction, plein d'espoir, affectait une foi sans bornes
dans la perpétuité de l'accord: il entrait dans les vues du grand homme,
admettait tous ses plans, s'inclinait devant sa supériorité, se
déclarait disposé à le seconder, prêt à l'aimer, et ce jeu caressant,
qui répondait à son caractère, à son penchant actuel, au plaisir qu'il
éprouvait de bonne foi à cultiver des relations attrayantes, faisait
aussi partie de sa politique. Vraiment séduit, il se montrait plus
conquis encore qu'il ne l'était en réalité, son but étant de procurer à
l'Empereur des impressions et des satisfactions qui lui fussent
nouvelles. Napoléon avait vaincu l'Europe, il ne l'avait point
persuadée; il avait soumis les rois à son joug, sans les plier à son
ascendant moral, et, parmi tous ses triomphes, l'amitié d'un grand
souverain était le seul succès qui lui manquât.
En la lui offrant, Alexandre pensait contenter en lui un secret et
orgueilleux désir, prendre dans ses sentiments une place à part et se
ménager plus aisément sa confiance: «Flattez sa vanité, disait-il aux
Prussiens en leur recommandant son système; c'est mon loyal intérêt pour
votre roi qui me fait vous donner ce conseil[92].» On doit chercher en
partie dans cette arrière-pensée et dans cette illusion le secret des
hommages à la fois délicats et passionnés qu'Alexandre prodiguait à
Napoléon. Sans doute, le désir de charmer était chez lui inné,
continuel, et la conquête de Napoléon devait particulièrement tenter
Alexandre _«le séduisant[93]»_. Il s'y vouait par goût, par une
instinctive tendance, mais aussi parce qu'il y voyait un moyen de mieux
servir et ménager l'intérêt de son État[94]. Il se trouvait de la sorte
que les deux souverains avaient adopté le même système l'un vis-à-vis de
l'autre: Napoléon voulait s'attacher Alexandre, mais la volonté de
plaire était égale chez le Tsar, et si l'on cherchait à préciser le
véritable caractère des rapports inaugurés à Tilsit, en les dégageant de
l'appareil émouvant et grandiose qui était venu les environner, on
pourrait les définir: un essai sincère d'alliance momentanée, doublé
d'une tentative de séduction réciproque.
[Note 92: Conversation avec Schoeler, HASSEL, 385.]
[Note 93: _Réminiscences sur Napoléon Ier et Alexandre Ier_, par la
comtesse de Choiseul-Gouffier, p. 11.]
[Note 94: Dans une note autographe sur les instructions à donner au
nouvel ambassadeur de Russie à Paris, le comte Pierre Tolstoï, Alexandre
écrivait: «Il faut dire entre autres choses que, la paix de Tilsit ayant
délivré la Russie du danger dont la menaçait son ennemi le plus
dangereux, la politique exige que nous cherchions à tirer le meilleur
parti possible de ce nouvel état de choses, et que c'est en cherchant à
resserrer les liens qui unissent les deux empires qu'on peut se flatter
de tourner à notre avantage les rapports nouvellement établis entre la
Russie et la France.» Archives de Saint-Pétersbourg.]