Pierre. Cécile l’attira dans un coin et lui tendit un foulard qu’elle
tira de son corsage.
--C’est pour que tu m’oublies point, dit-elle.
--T’es bête, pour huit jours!
--Sait-on jamais! soupira-t-elle.
On s’embrassa, Perchais, gêné, sortit sur la route, et tout le monde le
suivit.
Personne sur la jetée; pas de barques au port. Seul, le ravitailleur du
Pilier qui démarre. Le temps était gris, et la mer, lourde, plus
lumineuse que le ciel Izacar visitait ses viviers et jetait les crabes
morts qui grossissaient à mesure de leur chute dans l’eau claire.
A bord du _Laissez-les dire_, P’tit Pierre se retrouva soudain. Il
empoigna la gaffe, déborda le sloop et envoya le foc, tandis que la mère
criait de la cale:
--Et pis ramène Florent!
--Sois tranquille, fit Bernard, il le ramènera...
La barque s’engagea dans le chenal de terre, entre les roches du
Martroger. P’tit Pierre établit la trinquette, étarqua la grand’voile
avec le matelot et para le flèche. La mer s’étalait comme un tapis,
transparente. Des mouettes planaient, puis se laissaient tomber à l’eau,
comme des balles pour pêcher. Au bout de la jetée, Cécile agitait son
mouchoir sans discontinuer.
* * * * *
Les vieux attendaient depuis huit jours dans leur maisonnette aux
peintures claires et guettaient le facteur du coin des fenêtres.
La Cécile avait porté chez eux les rideaux de «leur lit», comme elle
disait du lit nuptial, sitôt leur achèvement. En cretonne jaune semée de
fleurs rouges, ils fleuraient la cotonnade. Elle espérait que le
brigadier les mettrait en place pour juger de l’effet. Mais il n’y prit
pas plus garde que sa femme, et ils les abandonnèrent pliés sur une
chaise.
Elle n’osa plus demander de nouvelles, parce qu’elle sentait combien il
leur était douloureux de répondre qu’ils n’en avaient pas. Elle n’osa
plus entrer dans la chambre de P’tit Pierre, qui sera leur chambre, et
où elle aurait aimé déjà faire le ménage, parce qu’au seul bruit de la
porte, la figure de la mère se crispait.
La bonne femme ne tricotait plus, ne bougeait plus, restait assise les
mains sur le ventre, dans l’attente. A peine si elle faisait de la
cuisine pour son Bernard: la soupe aux légumes et le pot au feu. Elle
regardait indéfiniment la route blanche au travers des vitres, et
connaissait si bien l’emplacement des cailloux qu’elle s’apercevait du
moindre manquant. La sortie bruyante de l’usine lui rappelait l’heure,
mais l’agaçait à cause de la joie des filles.
Bernard feignait de s’occuper beaucoup du jardin et annonçait chaque
jour qu’il allait faire une tombe pour ses laitues ou tresser des
oignons. Seulement, si sa bonne femme venait le rejoindre, elle le
trouvait assis sur la brouette, les bras croisés ou se promenant parmi
les carrés, les yeux à terre.
Il descendait encore chez Zacharie, consulter _l’Echo de Paimbœuf_
qui suivait le sauvetage du _Pluviôse_. Il entrait par derrière, par
l’atelier, et demeurait à la cuisine pour ne pas se montrer dans
l’auberge, surtout aux amis.
_Le Pluviôse_ était maintenant à sec, dans le port, et l’on commençait
l’extraction des cadavres pourris dans ses flancs crevés. La plupart
étaient méconnaissables. On les portait à terre et on les alignait en
bière dans un hangar transformé en chapelle ardente, où sanglotaient
tout le jour des épouses et des mères. Et le journal, après ces brèves
indications, se répandait en louanges sur la conduite du Préfet
maritime, de l’amiral, des médecins, «qui tous faisaient leur devoir
avec un sublime dévouement», comme si le devoir accompli et l’exemple dû
par les chefs étaient une rare curiosité. Puis ronflaient des tirades
sur la grandeur du sacrifice, la beauté de la mort pour la patrie, en
prologue à l’apothéose des funérailles nationales, avec les drapeaux,
les baïonnettes, les panaches, les uniformes, au milieu de tout un
peuple dont on sentait se lever les suffrages comme des palmes.
Bernard lisait cela jusqu’au bout, le relisait souvent, en s’exaltant à
mesure. L’horreur de la catastrophe s’effaçait derrière la gloire qui
remuait sa vieille âme de soldat et de français; et l’imagination dupait
son cœur au point qu’il en oubliait la mort de son gars.
Mais au retour chez lui, devant sa bonne femme, tassée d’inquiétude, qui
ne sait pas, mais qui se doute, il retombait de son haut à la simple
douleur des mères et réentendait le cri tragique de la nature,
par-dessus la clameur de la patrie reconnaissante. Toujours pas de
nouvelles, P’tit Pierre n’avait même pas signalé son arrivée, ni à eux,
ni à Cécile.
Ils attendaient.
L’automne hâtif chargeait la nue, rongeait les jours qui s’éteignaient
maintenant en des crépuscules rouges au lieu de se prolonger en
clair-obscur comme à l’été, longtemps après la chute du soleil. La mer
et le vent s’alourdissaient, et les goélands tournoyaient sur le marais
en criant comme des enfants.
Les barques poursuivaient les dernières sardines, pêchaient le
maquereau, le thon, malgré les brouillards d’arrière-saison qui
réveillent la cloche lugubre, le soir, au bout de la jetée. Les
rhumatismes remontaient aux articulations de Clémotte dans les temps
humides comme la salure sur les vareuses. Hourtin se cassait, mais sans
perdre la mémoire de ses aventures qu’il contait aux jeunes gars en
buvant la goutte.
Les veillées allongeaient les stations au cabaret. On parlait du
_Pluviôse_, on lisait la feuille; Zacharie donnait des nouvelles du
brigadier:
--Son gars qu’a seulement point écrit!
--Lui s’rait-il point arrivé malheur aussi, dit Perchais.
--On sait point, insinua Cul-Cassé, mais qui dit qu’il aurait point
trouvé à s’embarquer!
Tout le monde protesta:
--La veille de son mariage!... Il ’tait trop amoureux!... Et qu’la
Cécile le tenait bien!...
Cul-Cassé hocha la tête en grimaçant; Perchais resta pensif. Puis on
passa aux plaintes sur la pêche.
La mère Bernard s’est mise à prier Dieu parce qu’il faut bien quelque
chose à quoi s’accrocher quand tout vous manque à la fois sur terre.
Elle a dit à son Bernard, sans pleurs, avec accablement:
--J’pense ben qu’on r’verra pus nos gars!
Il a essayé de rire; mais ils ont compris ensemble qu’il ne fallait plus
se tromper, mais s’unir. Et le lendemain est arrivé un paquet avec une
lettre qu’ils ont laissé Louchon déposer sur la table, sans y toucher
d’abord, parce qu’ils sentent en eux la certitude du malheur et n’ont
plus de hâte.
--J’ te l’avais ben dit, fait la bonne femme.
Bernard ouvre le paquet, sort un petit sac de marin avec ses rabans et
ses chavillots de buis. Dedans il y a deux mouchoirs à carreaux, un
tricot, des lettres gondolées et brouillées par l’eau, une pipe et la
photographie d’une fille en cheveux qu’ils ne connaissent pas. Sur le
sac une bouée de sauvetage est grossièrement peinte avec l’inscription:
Honneur-Patrie.
C’est tout. Les vieux étalent ces objets sur la table d’une main
tremblante. La mère a reconnu le dernier maillot qu’elle a tricoté pour
Florent, le père lui avait acheté la pipe à la foire de Saint-Gilles.
Ils ne disent rien. Mais quand Bernard veut lire la lettre de P’tit
Pierre, ses yeux s’obscurcissent tellement qu’il doit y renoncer.
--J’ peux pas! soupire-t-il.
Et la vieille essaie à son tour, frotte ses lunettes, ses paupières,
froisse le papier où deux gouttes tombent et font deux petites bosses,
puis en désespoir le remet sur la table. A quoi bon puisqu’ils savent!
C’est la Cécile qui lit la lettre, le soir à la chandelle, et pousse un
grand cri:
--Ah! ah! ah! il est parti! parti! parti!
Les vieux sont presque agacés par cette explosion douloureuse dans leur
muet accablement. La fille sanglote, éperdue, en jetant au travers de
ses hoquets:
--Il reviendra pus... il s’est embarqué... P’tit Pierre! j’ le r’verrai
pus... il est parti, sur un navire... Oh! là là... pus jamais...
La mère Bernard pousse un gros soupir et son homme baisse la tête. Ce
dernier coup ne les étourdit pas davantage. La Cécile à genoux, le front
dans le tablier de la bonne femme, continue à gémir par intervalle dans
le silence où l’on entend le vent d’automne secouer la porte au passage.
La chandelle se consume en crépitant, déplace des reflets sur la pipe,
le maillot, la photographie et le sac où, par moment, ces deux mots
brillent: Honneur--Patrie. Très tard, la Cécile s’en va, comme une
enfant perdue dans la nuit.
Le bruit des sabots sur la route réveille le lendemain les vieux
assoupis sur leurs chaises. Le temps a une clarté d’aube estivale; les
pêcheurs descendent au port; des coqs chantent.
La mère Bernard prend le portrait de cette femme en cheveux, aux
mauvaises allures, qu’ils ne connaissent pas, et l’installe sur la
cheminée, près des gars, parce que c’est un peu du cœur de Florent
sans doute. Les filles des usines passent dehors en riant et jacassant.
Les cloches sonnent.
Dans le port, les vareuses bleues embarquent à pleins canots. Les sloops
appareillent aux cris des poulies, doublent la jetée un à un et
s’éloignent sur l’océan calme avec de la lumière dans leurs voilures
multicolores.
Clémotte et Hourtin, appuyés sur des cannes, descendent voir la mer.
Mai 1910--Octobre 1911.
TABLE DES MATIÈRES
I.--La barque 1
II.--La femme 105
III.--La mer 187
Saint-Amand (Cher).--Imprimerie Bussière.
Typographical errors corrected by the etext transcriber:
aluettes=> alouettes {pg 31}
la roule et se gliss=> la roule et se glisse {pg 47}
leur ancre=> leur ancres {pg 60}
sur babord=> sur bâbord {pg 78}
interrogaient=> interrogeaient {pg 94}
mangaient la soupe=> mangeaient la soupe {pg 95}
déjà iflé chez la mère Cônard=> déjà giflé chez la mère Cônard {pg 120}
Et comme Jean-Batiste=> Et comme Jean-Baptiste {pg 127}
submergés et ballotés=> submergés et ballottés {pg 132}
flacon d’acool=> flacon d’alcool {pg 137}
le hissait à sa cabane=> le hissaient à sa cabane {pg 140}
hante le lit des parturiante=> hante le lit des parturiente {pg 150}
un lustre automnale=> un lustre automnal {pg 154}
hisurte=> hirsute {pg 267}
Les usines raccolaient=> Les usines racolaient {pg 272}