Madame Durosay dormait.
Elle était étendue sur une chaise longue, dans une sorte de boudoir
attenant à sa chambre à coucher, d'où elle ne sortait presque pas, et
où elle recevait ses familiers. Les fenêtres aux persiennes rabattues
laissaient venir du jardin des parfums de réséda mêlés à ceux un peu
confus de la chaleur des feuillages et des choses sous le soleil de
juin. Un bourdonnement doux d'insectes lointains, et par moment,
l'entrée d'une mouche aux zigzags sonores, coupés brusquement par un
aplatissement contre une glace, repris, coupés de nouveau, jusqu'au
balancement dans la raie lumineuse des volets et une échappée soudaine
où le petit murmure s'est brisé sec. Après cela, un de ces silences
d'après-midi d'été, caressants comme un bain, de ces silences jamais
vides, mais qui portent en suspension, il semble, d'étranges et mous
objets légers dont le frôlement est bon comme des sourires ou des
baisers qui voletteraient, par impossible, dans l'ombre artificielle.
Inoubliables moments qu'il vaudrait la peine de vivre, ne fût-ce que
pour les goûter une fois!
La jeune femme était vêtue d'un peignoir blanc aux manches amples,
relevées jusqu'au coude, quelques dentelles autour du cou, formant
berthe, avec une légère échancrure à la gorge. Elle n'avait pas trente
ans et avait toute la beauté que donne l'approche de cet âge aux femmes
qui sont brunes, grandes et développées suffisamment. Sa langueur
exagérant le blanc de la peau, la largeur et le bistre des yeux bleu
limpide et la masse d'ombre des cheveux, la faisaient parfaitement
jolie. Elle était assurément la plus adorable personne qu'eût atteint le
mal de Néans.
Auprès d'elle, des travaux au crochet, des broderies, entrepris sans
goût, inachevés, des journaux de mode, désordonnés, épars, l'indolence
et l'ennui, et pire: l'inconscience même de l'ennui. Car elle voulait
se trouver fort bien; n'admettait pas qu'elle fût le moins du monde en
mélancolie. Elle était si fort atteinte que nul désir ne germait en sa
nature ensommeillée.
M. l'abbé, en sa qualité de directeur de cette âme encore pieuse, bien
que ralentie, et de plus vieil ami de la maison, conservait le
privilège des entrées à toute heure. Il avait celui, plus précieux et
plus rare, d'être accueilli avec le sourire d'antan, franchement ouvert,
tiédeur dernière. M. Durosay et le docteur le suppliaient d'en user et
abuser pour le grand bien de la chère femme. On s'ingéniait à la
réveiller. L'abbé, généreux et un peu inoccupé, venait, en bon pasteur,
taquiner d'une chiquenaude ou d'un aimable mot sa brebis somnolente.
--Serai-je reçu avec Septime? dit l'abbé, allongeant le nez, et sans le
moindre scrupule pour le petit soubresaut qu'il savait avoir causé par
son «toc-toc». J'ai donné congé à ce grand enfant que les chaleurs
fatiguent, et il vient vous offrir ses hommages...
L'abbé poussait Septime rougissant dans la pièce sombre où vaguait
peut-être, pour cet odorat de seize ans, un parfum spécial qui le
comblait de timidité. Le menant ainsi «dans le monde», pensait l'abbé,
il espérait l'aguerrir, et il avait l'ordre écrit du papa de ne négliger
aucune occasion.
Madame Durosay se souleva à demi, et tendit la main que l'abbé, selon
sa façon, prit entre ses deux longues mains plates et sèches et garda
longtemps. Septime avait le triste moment d'attente des pauvres jeunes
gens gênés qui n'ont pas encore dit bonjour et qui n'osent regarder la
maîtresse de maison avant d'avoir régulièrement salué; il ondulait sa
taille embarrassante et, par-dessus la tête de l'abbé, esquissait de la
tête des saluts perdus. Il pensait que l'abbé était ridicule de n'en
pas finir à lâcher cette main et qu'il allait l'être lui, plus que son
précepteur, par quelque gaucherie stupide dont il ne serait pas maître,
en approchant ce bras que madame Durosay avait nu jusqu'au coude. Son
coeur battait fortement, le bras lui semblait un objet extraordinaire,
qu'il ne comprenait pas même que l'on montrât, bien qu'il en fût bien
aise, à cause du trouble qu'on en reçoit.
Enfin, l'abbé fit place et Septime prit la main, avec tant de peur d'en
abuser, qu'à peine il l'effleura.
--Monsieur l'abbé, dit la jeune femme, est bien dur pour ses élèves et
c'est mal à lui, pour un jour de congé, de les mener visiter les
malades.
--Je vous jure, madame, dit l'abbé, que tout le long du chemin, mon
galant élève a marché plus vite que moi...
Septime, confus, se sentait l'envie de prononcer quelque mot extrêmement
aimable, et il rougit seulement.
Mais madame Durosay ne prenait garde, se plaignant en termes dolents, de
la visite fastidieuse du grand médecin qu'on ne faisait venir que pour
lui faire peur. M. Durosay tenait à se ruiner en consultations et en
pure perte. En somme, que lui voulait-on? Elle mangeait et dormait
convenablement, ne se plaignait de rien. Qu'elle remuât? Qu'elle
bouleversât toutes choses de son activité? Qu'elle explosât
continuellement de belle humeur? Qu'elle ébranlât la maison d'éclats de
rire? Mais c'était grotesque à la fin! Et quels sujets, s'il vous plaît,
à cette ébriété? Avouez que le bon Dieu perdrait son latin à vouloir
établir la vie de plaisir à Néans.
L'abbé, plein d'indulgence et de bonté, se délectait du ton plaisant et
d'avoir vu madame Durosay sourire.
--Moins puissants que le bon Dieu, madame, et moins forts en latin, nous
avons osé comploter de belles et honnêtes distractions. Monsieur votre
mari me parlait tout à l'heure d'un jeu que Septime vous expliquera.
--C'est un _lawn-tennis_, madame, dit Septime, qu'on organiserait aux
Veulottes.
--J'ai joué à ça!... C'est charmant. Je serai très bien sous le
marronnier, à vous regarder faire.
--Eh! allez donc, s'écria M. Durosay, dont la dodue bedaine faisait
irruption dans la pièce, échinez-vous donc à dénicher un joujou, à
inventer l'impossible pour ces monstres de femmes. Voilà ce qui vous
attend; voilà où l'on aboutit!... Ah! n'épousez jamais, monsieur
Septime, ni vous, monsieur l'abbé... ha! ha! ha! ha!
Et le notaire se réjouissait de son tour d'esprit dont la vingtième
édition laissait calmes les auditeurs ordinaires.
--Voyons, bellotte, dit-il, sérieux et tendre, en s'approchant de
madame Durosay, que faut-il pour votre plaisir? On exécutera vos petits
caprices; on vous gâtera comme une enfant-gâteau: c'est le grand
médecin qui l'a ordonné.
Il prenait le bras dans ses grosses pattes de dogue, le beau bras à la
manche relevée, où Septime remarquait la douce ombre que faisait un
duvet léger et le petit creux à l'intérieur du coude, pochette
imaginaire et mystérieuse où il soupçonnait, dans le vague de son
instinct, que quelque chose de grave ou de grand même, comme la vie d'un
ou de beaucoup d'hommes pouvait se venir blottir et étouffer. Pauvre
jolie dépression bleuâtre sur le blanc de la peau! Et ces mains énormes
et disgracieuses touchaient cela, tapotaient cela comme elles eussent
fait des flancs d'un honnête chien, familièrement et sans plus
d'émotion. Septime était choqué comme d'un sacrilège.
--On demande, continuait le mari, que vous soyez insupportable, que vous
cassiez, brisiez tout, que vous battiez votre époux; que vous fassiez
damner monsieur le curé ou venir madame votre mère si bon peut vous
sembler!
»C'est le cas de demander, comme disaient les bateliers de la Loire, la
«corde à virer le vent», d'avoir faim d'ortolans ou appétit de la lune!
Eh bien, qu'est-ce que tu dirais, bellotte, d'un bon petit voyage avec
les clefs sous la porte et les clients au diable?
--J'aimerais mieux la paix, mon ami!
M. Durosay plaqua fortement la boîte aux échecs sur la table, et, bien
que l'on fût proche de l'heure du dîner, se fit trois fois battre par
l'abbé. Madame Durosay classait des journaux de mode, et pour les
feuilletons, les passait à Septime. Septime allait du bras nu aux
gravures coloriées où des femmes en toilettes de soirée avaient des
épaules et des gorges roses, et de cette contemplation silencieuse et
bébête sa puberté toute neuve recevait une joie trouble et exquise.