I
_Les ragots qui empuantissent ces loges de concierges, les cénacles
littéraires_ (page 22). A propos de cette phrase et de quelques autres
analogues qu’on peut découvrir dans mes livres, un critique--d’ailleurs
fort bienveillant à mon égard--M. Tancrède de Visan a cru démêler que
j’éprouvais _de la haine_ pour mes confrères. Le terme n’est pas exact.
En effet, je puis assurer, en toute conscience, que je n’ai jamais su
haïr personne. Ce qui est vrai, c’est que j’ai jadis constaté chez la
plupart des écrivains une manie de dénigrement qui prend parfois des
formes tout à fait odieuses. _Homo homini lupus_ a dit Plaute. Cette
sentence s’applique aux littérateurs plus qu’à quiconque.
Il en résulta que, de bonne heure, je pris en dégoût les mœurs de la
gent de lettres. Je résolus de me tenir à l’écart et depuis vingt-huit
ans, je n’ai pas remis les pieds dans lesdits cénacles. Je m’en félicite
tous les jours d’autant que cette règle de vie s’accorde avec mon goût
_inné_ de la solitude. Par ainsi, je sauvegarde un bien que je considère
comme très précieux: mon indépendance. C’est pourquoi, écrivant à M. de
Visan, j’ai pu lui dire: «Quand je porte des jugements sur la
littérature, ils n’ont point pour objectif de plaire ou de déplaire aux
écrivains. Je me préoccupe seulement d’exposer au public mes façons de
voir. Je le fais avec sincérité; on ne peut rien me demander de plus...»
De fait, cette méthode m’a passablement réussi. D’abord j’ai conservé,
parmi les écrivains, des amis qui partagent mes sentiments. Ensuite,
dans le public assez étendu qui veut bien me suivre, j’ai conquis des
amitiés nouvelles dont je fais le plus grand cas. Enfin je garde le
droit intégral de dire ce que je pense, ce qui ne me serait pas possible
si je pratiquais _la camaraderie_.
A maintes reprises, je fus vilipendé, injurié, calomnié. J’espère qu’on
ne trouvera pas dans mes écrits de quoi prétendre que j’ai rendu la
pareille.