Dans la première partie de cet essai, j’ai parlé de Bloy écrivain. J’ai
montré, je pense, combien il fut doué au point de vue de la langue, du
style, du rythme et de la couleur. J’ai dit aussi ses dons oratoires et
leur puissance d’évocation. Je voudrais y revenir puisque c’est, en
somme, par la beauté de sa forme, par la qualité persuasive de son
talent qu’il nous saisit et nous retient. Un de ses derniers livres,
_Dans les Ténèbres_, nous en fournira de nouvelles preuves.
Ailleurs, souvent, les péripéties de son existence douloureuse
l’enfièvrent; sa phrase frissonne, sanglote ou hennit d’angoisse et de
courroux. Elle est semblable à un cheval sauvage qui, percé de vingt
flèches, mène son galop saccadé à travers une brousse dont les buissons
épineux achèvent de le mettre en sang.
Ici, c’est l’apaisement, fruit de l’âge et de l’oraison persévérante.
Ici, sa pensée, toujours haute, toujours profonde, mais plus calme, se
déroule en larges périodes d’une éloquence entraînante. C’est comme un
grand fleuve aux moires d’or fauve où se reflètent les suprêmes clartés
d’un crépuscule mélancolique et sanctifiant.
Voici, pour exemple, le début de l’admirable méditation qu’il intitule
_les Apparences_:
C’est la plus banale des illusions de croire qu’on est réellement ce
qu’on paraît être, et cette illusion universelle est corroborée, tout
le long de la vie, par l’imposture tenace de nos sens. Il ne faudra
pas moins que la mort pour nous apprendre que nous nous sommes
toujours trompés. En même temps que nous sera révélée notre identité
si parfaitement inconnue de nous-mêmes, d’inconcevables abîmes se
dévoileront à nos _vrais_ yeux, abîmes en nous et hors de nous. Les
hommes, les choses, les événements nous seront enfin divulgués et
chacun pourra vérifier l’affirmation de ce Mystique disant qu’à partir
de la Chute, le genre humain tout entier s’est endormi profondément.
Sommeil prodigieux des générations, naturellement accompagné de
l’incohérence et de la déformation infinies de tous les songes. Nous
sommes des dormants pleins des images à demi effacées de l’Éden perdu,
des mendiants aveugles au seuil d’un palais sublime dont la porte est
close. Non seulement nous ne parvenons pas à nous voir les uns les
autres, mais il nous est impossible de distinguer, au son de sa voix,
notre voisin le plus proche.--Voici ton frère, nous est-il dit. Ah!
Seigneur, comment pourrais-je le reconnaître dans cette multitude
indiscernable et comment saurais-je s’il me ressemble puisqu’il est
fait à votre image autant que moi-même et que j’ignore ma propre
figure? En attendant qu’il vous plaise de me réveiller, je n’ai que
des songes, et ils sont quelquefois épouvantables. Combien plus
difficilement débrouillerais-je les choses! Je crois à des réalités
matérielles, concrètes, palpables, tangibles comme le fer,
indiscutables comme l’eau, et une voix intérieure, venue des
profondeurs, me certifie qu’il n’y a que des symboles, que mon corps
lui-même n’est qu’une apparence et que tout ce qui m’environne est une
apparence énigmatique.
Il nous est enseigné que Dieu ne donne son Corps à manger et son Sang
à boire que sous les apparences de l’Eucharistie. Pourquoi voudrait-on
qu’il nous livrât d’une manière moins enveloppée ne fût-ce qu’une
parcelle infime de sa création? Pendant que les hommes s’agitent dans
les visions du sommeil, Dieu, seul capable d’agir, fait réellement
quelque chose. Il écrit sa propre Révélation dans l’apparence des
événements de ce monde, et c’est pour cela que ce qu’on nomme
l’histoire est si parfaitement incompréhensible...
Ce développement lucide d’une grande parole de saint Paul[13], Bloy
l’_illustre_, plus loin, par l’exégèse mystique du miracle de
l’_Aveugle-né_ dans l’Évangile selon saint Jean.
[13] _Première épître aux Corinthiens_, XIII, 12.--Le miracle de
l’_Aveugle-né_, saint Jean, IX.
On regrette de ne pouvoir reproduire intégralement cette glose
pénétrante. On en donnera, du moins, l’essentiel:
Que penser de l’aveugle-né de l’Évangile, qui n’avait pu rien recevoir
dans son caveau de la synagogue, appelé soudain à envisager le Fils de
Dieu, sinon qu’il fut, par un miracle non moins grand que la création
des soleils, institué, d’un moment à l’autre le Clairvoyant de la
Divinité douloureuse? _Credo, Domine_, je crois, Seigneur, dit-il, et,
se prosternant, il l’adora. A cette minute, grande comme les siècles,
que pouvait-il voir, n’ayant jamais eu le pressentiment ni peut-être
même le désir d’une vision quelconque et la Face du Christ emplissant
devant lui tout l’horizon?
Rien d’autre sans doute que cette Face chargée de tous les crimes du
monde, incomparablement plus suave et plus terrible à ses yeux purs
qu’elle ne devait l’être dans l’avenir pour les plus saints
visionnaires. La Face de Jésus menaçant le vent et se faisant obéir de
la mer, pleurant au tombeau de Lazare et suant le sang à Gethsémani;
la Face livide et conspuée du Maître flagellé, crucifié, mourant,
prononçant les Sept Paroles infinies qui correspondent aux sept jours
de la Genèse; devant être manifestée à la fin dans une gloire
impossible à imaginer, infiniment au delà des collines d’or de la
Résurrection, en un lointain mystérieux et formidable pour le Jugement
de tous les hommes.
On remarquera certainement combien dans ces belles méditations il règne
un accent de tranquille certitude et comme elles décèlent l’équilibre
d’une âme assise dans la tradition et qui conforme l’enchaînement de ses
idées aux leçons de l’Église. Il en va de même tout le long de ce volume
_Dans les Ténèbres_ qui est, à notre avis, l’un des meilleurs que Bloy
ait publiés. Quel contraste entre ces pages pieusement pensives et
d’autres écrits plus anciens où, inquiet, tourmenté, débordant de
clameurs furieuses, il tâchait de persuader à lui-même et à autrui qu’il
avait mission de proclamer comme venant du Saint-Esprit les prétendues
révélations d’une infortunée qui sombra dans la folie! Il trépidait
alors comme une chaudière munie d’une soupape insuffisante et qui menace
toujours d’éclater. Et l’Esprit qui l’agitait en ces moments n’a,
certes, rien à voir avec le Paraclet.
Mais--et ceci peut se constater également dans toute son œuvre--lorsque,
humble et docile aux enseignements de l’Église, il se contenta de tracer
son sillon et de l’ensemencer dans le champ qu’elle offre aux âmes qui
s’épanouissent par l’oraison contemplative sous toutes ses formes, il
connut ce calme souverain de la vie intérieure que Jésus promit à ses
disciples quand il leur dit au Cénacle:--Je vous laisse, je vous donne
ma Paix.
Oui, par une grâce que lui valut sa foi inébranlable, il l’obtint
parfois cette Paix, et elle lui apporta des heures d’éclaircie même en
ses jours les plus orageux--ceux où, comme on le voit dans les
_Lettres_, la _libido carnis_ et l’orgueil de l’esprit l’assaillaient
avec une violence inouïe. Au plus fort de la crise, Notre-Seigneur lui
vint en aide, en lui inspirant l’admirable prière suivante dont je ne
retranche que quelques lignes qui n’ont point rapport à ses épreuves:
Mon adorable Sauveur Jésus, qui êtes crucifié par moi, pour moi, en
moi, depuis deux mille ans et qui attendez vous-même votre délivrance
en saignant sur nous du haut de votre Croix terrible--je vous supplie
de regarder mon effroyable misère et d’avoir tout à fait pitié de moi.
Considérez, mon Rédempteur, que j’ai eu pitié de vous, moi aussi, que
vos souffrances m’ont bien souvent déchiré le cœur et que j’ai pleuré,
nuit et jour, des larmes sans nombre en me souvenant de votre
agonie... Vous ne pouvez pas oublier non plus que, par respect pour
vos adorables plaies, j’ai rarement négligé de souffrir pour les
malheureux, que j’en ai tiré quelques-uns du fond des gouffres pour
les amener fraternellement en votre présence. Néanmoins vous avez
beaucoup exigé de moi; vous m’avez accablé d’un très lourd fardeau et
vous avez voulu que j’endurasse des peines si grandes que vous seul,
mon Dieu, pouvez les connaître... Mon divin Maître vous ne pouvez être
le bourreau des âmes pour qui vous agonisez. Je vous en supplie, par
le nom sacré de Joseph, par le cœur percé de votre Mère, par les
ossements glorifiés de tous vos Saints, ayez pitié de moi!...
Et voici l’effet de cette prière; peu après, il écrit à sa fiancée:
Ce matin je me suis levé avant quatre heures, éveillé par les rayons
de la douce lune que j’aime. Le temps était presque tiède et dans le
grand silence de mon quartier endormi, j’ai prié pour toi et pour
moi-même, en regardant de ma fenêtre ce beau ciel si pur. Je sentais
une grande paix descendre en moi, une profonde, une sainte paix qui
renouvelait mon espérance...
En conclusion de cet essai, retenons que Bloy fut voué à la douleur et
par sa nature qui fut ultra-sensible, et, plus encore par cette
prédestination d’ordre surnaturel qui lui fit _demander_ de souffrir en
union avec la Passion du Christ pour le soulagement ou le salut d’âmes
en détresse. Il y eut des époques dans sa vie où il porta d’un cœur
allègre la croix qu’il avait ainsi sollicitée. Il y en eut d’autres où
il plia sous ce fardeau terrible. Il y en eut d’autres enfin où une
illusion, suscitée par la Malice «qui toujours veille», faillit le faire
dévier de la voie douloureuse où Jésus lui avait proposé de le suivre.
Mais toujours il se ressaisit. Et presque toujours il garda la
conscience de la tâche mystique qui lui était fixée. Cela, il l’a fort
nettement indiqué dans cent passages de son œuvre et, entre autres, dans
celui-ci:
Je remarque une fois de plus ma pente de prière. Il m’est impossible
de demander quoi que ce soit sans faire de moi une cible, sans offrir
de _payer_. Ainsi s’explique le bagne immense de ma vie. Pensée qui me
console et qui me fait peur en même temps.
Elle le consolait parce qu’elle lui donnait l’assurance qu’en _payant_
pour d’autres, il se conformait à son Rédempteur. Elle lui faisait peur
parce qu’il lui semblait qu’il n’aurait pas la force de gravir le
Calvaire jusqu’au sommet, à la suite du Bon Maître. Mais il n’y a qu’aux
grandes âmes que Dieu inspire de ces craintes afin de leur apprendre à
ne compter que sur Lui et non sur elles-mêmes.
Or, malgré ses travers, qu’il serait pharisaïque de lui reprocher avec
trop d’insistance, Léon Bloy fut une grande âme qui, tout pesé, la part
faite à la faiblesse humaine, accepta généreusement le rôle de victime à
la suite de l’Agneau pour lequel la Providence l’avait désigné. En
compensation il reçut le don des larmes et il en connut l’incomparable
valeur puisqu’il écrivit ces lignes d’une si sincère humilité:
Voilà plus de trente ans que je désire le bonheur unique: la Sainteté.
Le résultat me fait honte et peur. Il me reste d’avoir pleuré. Je n’ai
pas d’autre trésor. Mais j’ai tant pleuré que je suis riche en cette
manière. Quand on meurt, c’est cela qu’on emporte: les larmes qu’on a
répandues et les larmes qu’on a fait répandre--capital de béatitude ou
d’épouvante! C’est sur ses larmes qu’on sera jugé car l’Esprit de Dieu
est toujours «porté sur les eaux»... _Quare tristis es, anima mea_:
pourquoi es-tu triste, mon âme, et pourquoi me troubles-tu? _Spera in
Deo!_ En récitant ce commencement sublime de la Messe, que de fois
n’ai-je pas versé de ces larmes qui valent plus que les cantiques et
qui mettent le cœur dans les prairies du paradis!...
Larmes fécondes, larmes sacrées qui, sans doute, rafraîchissent
aujourd’hui l’âme de Bloy dans ce Purgatoire où il doit être si heureux
de souffrir pour le rachat de ses défaillances et de ses égarements!
Nous, cependant, chrétiens de bonne volonté, nous prierons pour sa
délivrance avec le ferme espoir qu’il lui sera beaucoup pardonné parce
qu’il a beaucoup souffert et beaucoup pleuré pour l’amour de
Jésus-Christ.