DEUXIÈME PARTIE

Dans la première partie de cet essai, j’ai tâché de donner une idée de

Léon Bloy, tel que ses confidences réitérées le font connaître, et de

son œuvre en général, avec ses énormes défauts et ses magnifiques

qualités. Je voudrais essayer maintenant de compléter ce travail en

étudiant en lui l’historien, le contempteur des mœurs actuelles, le

mystique: trois aspects significatifs de cette personnalité si forte. Je

prendrai pour cela trois de ses livres: _l’Ame de Napoléon_, _le Sang du

Pauvre_, _le Salut par les Juifs_.

I

Si j’ai bonne mémoire, dans la _Comédie humaine_, ce n’est qu’à trois

reprises que Balzac fait apparaître Napoléon en personne. Dans la

_Vendetta_, on trouve une silhouette vigoureusement découpée du Premier

consul. Dans _Une Ténébreuse Affaire_, l’Empereur est évoqué, de main de

maître, à la veille d’Iéna. Enfin, dans le _Médecin de campagne_, les

récits d’un de ses vieux soldats font comprendre comment sa légende se

dégagea de la foudroyante épopée qui va des plaines radieuses de la

Lombardie aux champs funèbres de Waterloo.

Relisant l’_Ame de Napoléon_, je ne pouvais m’empêcher d’établir une

sorte d’assimilation entre le _grognard_ à la retraite que ses courses à

la suite du Maître des Armées laissèrent ébloui, stupéfait, vaguement

conscient d’avoir été, pour son humble part, l’auxiliaire d’une destinée

d’exception et Bloy lui-même que l’aventure prodigieuse du Dominateur

plonge dans une admiration où se mêlent un étonnement indicible et

l’intuition aiguë du Surnaturel divin qui commande toute cette existence

sans analogue. On trouvera peut-être le rapprochement un peu forcé. Mais

qu’on se rappelle le physique de Bloy, sa moustache belliqueuse, ses

traits rudement modelés, son regard autoritaire, la ride verticale qui

coupe son front entre les sourcils. Qu’on évoque aussi sa passion

napoléonienne, si manifeste non seulement dans ce livre mais encore dans

tous ses écrits depuis le début jusqu’au dernier jour. Qu’on relève

également ses invectives opiniâtres contre la Restauration. Tel quel, il

donne l’impression d’un dur-à-cuire de la garde impériale, d’un

demi-solde qui se ronge de nostalgie guerrière au souvenir des grands

coups qu’il donna et reçut à l’époque où les Français, les yeux fixés

sur la face pâle et souveraine de l’Empereur, s’amusaient à conquérir

l’Europe. Positivement, Bloy m’apparaît assez souvent comme un capitaine

Coignet qui aurait des lettres. Et ce n’est pas un des aspects les moins

curieux de cet homme complexe.

Si l’on se place à un point de vue plus élevé, on remarque ceci: Bloy

discerne d’une façon nette que Napoléon fut, par-dessus tout, un poète.

Cette appréciation fort exacte, il la formule, dans un des plus beaux

chapitres de son livre, en ces termes:

On ne peut rien comprendre en Napoléon aussi longtemps qu’on ne voit

pas en lui un poète, un incomparable poète en action. Son poème, c’est

sa vie entière, et il n’y en a pas qui l’égale. Il pensa toujours en

poète et ne put agir que comme il pensait, le monde visible n’étant

pour lui qu’un mirage. Ses proclamations étonnantes, sa correspondance

infinie, ses visions de Sainte-Hélène le disent assez. Soit qu’il

parlât, soit qu’il écrivît, son langage magnifiait tout... Est-il donc

le poète du destin? Les événements dont il parle ont démontré

historiquement l’irréalité ou, si on le préfère, l’inanité de ses

grands desseins, mais ils ne l’ont pas démontrée dans l’âme de cet

Empereur des empereurs où ils avaient sans doute une consistance

prophétique, une réalité indémontrable, d’autant plus certaine à ses

yeux. Discernant mieux que personne les apparences matérielles à la

guerre ou dans l’administration de son empire, il avait, en même

temps, comme un pressentiment extatique de ce qui était exprimé par

ces contingences périssables et c’est précisément ce qui constituait

en lui le poète.

Dans les mémoires de Rœderer, on trouve un passage où cet administrateur

impérial a fixé, avec précision, quelques-uns de ses entretiens avec

Napoléon. Une phrase s’en détache, exprimant à merveille combien

l’Empereur se rendait compte de la poésie grandiose qui régissait toutes

ses pensées et formait, par conséquent, l’essence même de son action sur

l’univers déconcerté: «Moi, dit-il à Rœderer, j’aime le pouvoir mais

c’est en artiste. Je l’aime comme un musicien aime son violon, je l’aime

pour en tirer des sons, des accords, des harmonies...»

Taine aussi, dans l’avant-dernier volume des _Origines_, constate cette

étrange et redoutable faculté qui _obligeait_ Napoléon de transformer en

une poésie strictement personnelle, terriblement égoïste, les

souffrances et les rêves des populations pétries par ses mains

impitoyables, au gré de son rêve surhumain. Mais, reclus dans le cachot

sans air du matérialisme, Taine resta toujours un de ces aveugles qui ne

veulent à aucun prix que le Seigneur Jésus leur rende la lumière. Malgré

ses dons d’analyste, malgré son talent littéraire, sa doctrine et sa

méthode, déterministes jusqu’à l’aberration, sentent le renfermé. A trop

lire ses œuvres, on subit une sorte d’asphyxie de l’âme. Pour lui,

Napoléon n’est qu’un bizarre et magnifique _animal_. Il lui était

absolument impossible de comprendre le mystère surnaturel qu’implique la

destinée de l’Empereur.

Bloy, au contraire, en eut la perception intégrale. Personne ne montra

mieux que lui à quel degré ce formidable instrument de Dieu préfigure un

des cavaliers de l’Apocalypse, celui qui répandra un déluge de sang au

regard duquel les saignées de l’Empire ne furent que d’insignifiants

ruisselets, celui qui précédera de peu le Règne de l’Agneau

rémunérateur.

Écoutez Bloy:

Napoléon, c’est la Face de Dieu dans les ténèbres. Il est notoire que

les prophéties ou préfigurations bibliques ne peuvent être comprises

qu’après leur entier accomplissement, c’est-à-dire lorsque tout ce qui

est caché aura été révélé, ainsi que Jésus l’annonce dans son

Évangile. Cela porte nécessairement la pensée au delà des temps.

Napoléon est inexplicable et, sans doute, le plus inexplicable des

hommes parce qu’il est, avant tout et surtout, le préfigurant de CELUI

qui doit venir et qui n’est peut-être plus bien loin, un préfigurant

et un précurseur tout près de nous, signifié lui-même par tous les

hommes extraordinaires qui l’ont précédé dans tous les temps.

Cette vue s’apparente à la doctrine que Bossuet développa dans son

immortel _Discours sur l’Histoire universelle_, œuvre d’un génie lucide

en comparaison duquel les historiens amoureux du «petit fait» semblent

des pucerons affolés ou de méticuleux cancrelats.

Que Bloy mérite cet éloge, ce n’est pas un de ses moindres titres à la

gloire.

Lisez encore ce passage sur la nécessité qui forçait Napoléon de servir

la Volonté de Dieu, parfois même contre les rébellions de sa propre

volonté. Ici, comme en bien d’autres endroits, la beauté de l’expression

égale la profondeur de la pensée:

Envisager Napoléon comme un instrument divin met fort à l’aise, pour

parler de ses fautes enregistrées avec tant de soin et sur tant de

papier par tous ses juges. Si l’on entend raisonnablement par le nom

de fautes une série de transgressions, volontaires, vénielles ou

capitales, la stricte justice ne permet pas qu’on les impute à un

instrument. En ce sens, Napoléon peut n’avoir pas commis une seule

faute, ayant toujours été obligé d’accomplir, en qualité d’instrument,

ce qui lui était prescrit de vouloir et d’accomplir... Aucun autre que

lui-même n’a pu savoir ni conjecturer sans témérité ce qu’il mit de sa

volonté propre dans les actions magnifiques ou effrayantes exigées par

une volonté supérieure à laquelle il ne fallait pas désobéir.

Confusément, il le sentait bien quand il parlait de son «étoile». Sans

pouvoir comprendre, il sentait une Main dans ses cheveux, une main sur

son cœur, une main autour de sa pensée formidable. En frémissant, ce

Maître du monde se voyait circonscrit, dans une liberté d’ordre

inférieur et--sous un masque impérial--_cadet_, en cette manière, de

tous ceux, fussent-ils les plus misérables, qui n’avaient pas comme

lui, une consigne, un mandement d’éternité, un canevas divin à remplir

et qui paraissaient avoir, plus que lui, le choix de leurs œuvres

bonnes ou mauvaises.

C’est ce sens du Surnaturel qui fait la cohésion du livre. Et c’est

pourquoi l’_Ame de Napoléon_ suscite chez le lecteur tout un éveil

d’idées hautes et qui portent loin. Des chapitres comme _l’Escabeau_,

_la Garde recule_, _le Compagnon invisible_ et les pages de

l’_Introduction_ sur _la solitude_ de l’Empereur respirent le plus pur

esprit catholique. On trouvera là d’admirables thèmes de méditation sur

les choses de Dieu et des motifs d’oraison féconde. Nul plus que Bloy

n’excelle à construire de ces périodes qui s’élancent, comme des navires

aux voiles empourprées d’aurore angélique, loin des plages monotones du

terre à terre et qui nous emportent sur l’océan sans limites de la

contemplation.

Une restriction: Bloy n’a certainement pas saisi à quel point la chute

de Napoléon fut un immense soulagement pour la France et pour l’Europe

entière. Écrasés jusqu’alors sous son despotisme et sous les effets de

son orgueil implacable, les peuples comme les individus se sentirent

indiciblement délivrés. Fléau de Dieu, à l’égard de qui l’admiration se

mêle à l’horreur sacrée, Napoléon avait été, selon la définition d’un

observateur perspicace, «la Révolution à cheval». Il en incarna les

principes les plus délétères. Par ses codes, par ses guerres, par toute

sa politique, il en sanctionna les erreurs et il détruisit, de la sorte,

l’œuvre séculaire, si sage et si foncièrement chrétienne de la Royauté.

Par la Restauration, Dieu offrait à notre pays le remède qui aurait

permis à la France d’éliminer le virus révolutionnaire. Malgré des

fautes presque inévitables, vu les énormes difficultés de la situation,

les Bourbons accomplirent, dans une large mesure, la tâche réparatrice

que la Providence leur avait fixée. De 1815 à 1830, notre patrie pansa

ses plaies et fut prospère.

Malheureusement, «Celui qui toujours nie» veillait et ne cessait

d’insuffler le _Non serviam_ à beaucoup de doctrinaires et de

romantiques qui crurent fortifier le régime en lui ingurgitant cette

potion néfaste: les idées de 89. Voyez, par exemple, Chateaubriand. Il

faisait grand étalage de sa fidélité au Roi légitime. Mais, en même

temps, mû par la plus mesquine des rancunes, par une vanité folle et,

pour tout dire, par son tempérament anarchique, il ébranlait avec

persévérance cette maîtresse poutre de la maison: l’autorité.

Méconnaissant les bienfaits de la Restauration, ne comprenant point que,

par elle, Dieu nous invitait à _rentrer dans l’ordre_, ces illusionnés,

ces pantins, dont les fervents de la tradition encyclopédique et

jacobine maniaient subtilement les ficelles, amenèrent la ruine de la

Monarchie avec celle des Bourbons. Après la catastrophe, ils se

lamentèrent et prodiguèrent en chevrotant les _mea culpa_. Mais il était

trop tard: l’heure du salut ne sonnait plus au cadran de Dieu.

Résultat: cette crise de folie collective qu’on nomme la Révolution

perpétua ses ravages. Depuis plus d’un siècle, les accès se renouvellent

en s’aggravant--et la France saigne.

Voilà ce que Bloy, égaré par sa haine contre les Bourbons, n’a pas

distingué. Le sillon de feu que traçait dans son imagination la

chevauchée napoléonienne l’empêcha de voir clair.

Mais qui donc vit tout à fait clair lorsque surgit des ténèbres étoilées

de la Volonté divine ce monstre fatidique et démesuré: Napoléon?

Probablement la seule clairvoyante fut la sœur du duc d’Enghien, la

princesse Louise de Bourbon-Condé. Rentrée en France, avec les

survivants de sa famille, en 1814, elle établit, au Temple, une

congrégation de pénitence: les Bénédictines du Saint-Sacrement. Prieure

de cette communauté, à partir du 5 mai 1821, elle y fit dire, chaque

année, une messe pour le repos de l’âme de Napoléon.

Si l’Empereur subit, au lieu de l’Enfer, un miséricordieux Purgatoire,

c’est sans doute à la charité de cette sublime Moniale qu’il le doit.

Léon Bloy : Essai de critique équitable · 第 7 / 18 题