La Révolution touchait à son terme. La terre n’était plus assez profonde
pour boire tant de sang et elle le rendait. Forclos, dans la salle
commune, s’écria que la justice succédait à la terreur. Et l’on compara
aux plus vils pourceaux ceux que, hier encore, on traitait de dieux.
Mais le bruit que faisait l’aile des victoires couvrait le râle des
bourreaux. Le Limousin Jourdan avait gagné la bataille de Fleurus, comme
montait le soleil d’été.
Par un matin de nivôse, la mère Chabane entra précipitamment dans la
maison où habitait Sylvie; il fallait qu’elle fût bien émue.
--Ah! petite dame, cette fois notre Jacques devient riche tellement que
j’en suis apeurée. Il travaille le jour et la nuit pour fournir les
armées. Il a connu du beau monde à Paris. Je pensais toujours qu’on lui
ferait fête, car il est fièrement tourné et il veut bien ce qu’il veut.
Il mourrait plutôt que de quitter le morceau qu’il a mordu. Il nous a
envoyé plus d’argent, en un coup, que nous en avons vu pendant dix
années. Il parle toujours de vous dans ses mots d’écrit. Ah! vous avez
là un ami!
Ces paroles attristèrent Sylvie, comme si elles l’éloignaient de Jacques
Chabane. Il lui apparaissait maintenant dans une atmosphère trop
brillante.
* * * * *
Des mois passèrent; le printemps de l’an IV parut. A Bonnal, on parlait
avec envie et fierté de Jacques Chabane, qui était l’ami de hauts
personnages. On exagérait le chiffre de sa fortune rapide, comme on fait
d’habitude en des pays où chacun se plie au commun destin. La violence
faisait place à des mœurs plus douces et un peu fantasques. Forclos
lui-même montrait une nonchalance qu’il jugeait fort distinguée.
Sylvie continuait de vivre dans la pauvreté et les soins domestiques
l’occupaient. Elle arrivait à l’âge où sa grâce s’alourdissait. Elle
montrait cette beauté mûre qui répand plus d’émotion que
d’émerveillement.
Par un soir de floréal, elle entendit le pas d’un cheval qui s’arrêtait
sur le seuil et le bruit que peut faire un cavalier qui saute à terre.
Son cœur se serra quand retendit le heurt du marteau. Elle ouvrit en
hâte la porte et reconnut Jacques Chabane; il lui parut qu’il avait
grandi. Il dit en entrant, d’une voix étouffée:
--Je n’ai jamais cessé de penser à vous, Sylvie. J’ai plus tremblé pour
votre vie que pour la mienne, bien que souvent j’aie marché au canon. Et
vous, m’avez-vous accordé un souvenir?
Elle leva ses yeux vers lui; elle vit alors seulement qu’il était vêtu
comme un homme de qualité.
--Oui, Jacques, murmura-t-elle, j’ai pensé à vous.
Il entra dans une salle qu’elle avait arrangée en manière de salon et où
l’on voyait quelques fauteuils de paille jaune. Il lui baisa les doigts
et s’assit près d’elle. Il parla avec un feu voilé.
--J’avais peur de ne plus vous revoir. Et voilà que je vous ai devant
mes yeux! Comme c’est triste, ici; vous ne pourriez y vivre. Votre
jeunesse et votre beauté s’y faneraient...
--Qu’importe, une femme et un petit enfant ne tiennent pas beaucoup de
place.
--Ah! vous avez souffert! dit-il en s’approchant d’elle comme d’un
mystérieux miroir.
La tête dans les mains, il se mit à sangloter. Ce chagrin émut Sylvie et
quand il releva son visage, elle admira en secret des traits que la
volonté la plus dure avait modelés.
--Sylvie, dit-il, j’étais chef de bataillon, mais j’ai pensé que vous
étiez pauvre; alors, j’ai consenti à descendre au rôle de fournisseur
aux armées. Je ne suis à Bonnal que pour un mois bien court. J’ai su que
le château d’Argé et la réserve étaient en vente. Je les achèterai cette
semaine.
Il s’agenouilla aux pieds de Sylvie:
--Sans vous, Argé est sans âme. Je vous supplie d’y rentrer. Je ne me
relèverai que si vous acceptez d’y vivre. Je ne suis toujours que votre
très humble serviteur.
Il tendait vers elle son visage que colorait la plus grande passion.
--Jacques, vous m’effrayez. Quel gage d’amitié... Puis-je l’accepter?
Elle lui demanda de se relever. Alors il montra une joie si sombre
qu’elle en fut saisie. Elle parla quelque temps de choses banales qui
l’éloignaient du sentiment nouveau qu’elle maîtrisait. Quand il prit
congé, elle lui dit sur le seuil:
--Au revoir, noble ami. Pourrai-je reconnaître vos bontés?
Et lui, il la regardait avec avidité, plein d’un tremblement d’amour et
d’orgueil.