Forclos, dans une séance mémorable, demanda à ses concitoyens que la
fête de la Raison, à l’exemple des plus nobles cités, fût dignement
célébrée. Il avait résolu de faire pâlir d’envie les citoyens de Bellac.
Un grand enthousiasme naquit; un plan à observer pour la cérémonie fut
dressé avec un soin jaloux.
Par un décadi clair et froid, dès neuf heures du matin, Léonard Prufaud,
de Villemonteil, ancien tambour au régiment royal-Navarre, tricota sur
la peau d’âne sans craindre de la crever. Le cortège se forma dans un
ordre très admirable. Non loin du drapeau déployé, Jean Chabane, de
Bonnal, élevait entre ses fortes mains l’acte constitutionnel et les
enfants de deux officiers municipaux soutenaient les rubans qui
voltigeaient à la brise. Pierre Forclos, maire, tendant ses jambes
maigres dans des bas de soie chinés, parut la tête assez roide, comme si
elle avait été fixée à l’échine par une latte de bois invisible. Moins
majestueux, venait le corps municipal en écharpe. Il n’en fallait pas
moins pour permettre à Léonarde Viger, qui représentait la Raison, de
cheminer dignement, vêtue d’une blanche robe, et le chignon couronné du
bonnet de la liberté. A sa gauche, du côté du cœur, logis des grands
sentiments, marchait Catherine Ploumaud, mère de deux enfants à la
frontière. Quatre belles jeunes filles portaient sur une table le
flambeau. La Raison était grasse et blonde; c’était Pierre Forclos qui
l’avait choisie. Elle ne cessait de sourire et son regard était calme
comme celui de la génisse dans une prairie printanière. Elle ne prêtait
point l’oreille aux propos des mortels qui célébraient son culte sur un
ton un peu familier. Derrière elle, la société populaire de Bonnal,
formée par Pierre Forclos, se divisa en deux lignes; un écriteau élevé
par un paysan grave où le mot: «VÉRITÉ» paraissait en gros caractères,
montrait bien que le cortège ne pouvait errer. Fermant la marche, au nom
de l’Égalité, une troupe de citoyens et de citoyennes fort animée se
réjouissait au son de quatre chabrettes dont se mariaient les chants et
les chansons.
Le cortège vint se replier et s’enrouler dans la salle commune où l’on
put admirer à l’aise la belle Raison. Puis le peuple, au signal du
maire, reforma ses rangs et entra dans l’église. Léonarde Viger s’assit
en face de l’autel sur un fauteuil d’aristocrate, et l’on reposa sur les
dalles la table où brillait le flambeau. Pierre Forclos, ayant coiffé sa
tête d’un bonnet trop large qui lui couvrait le front jusqu’à la
naissance du nez, parla avec force. Les préjugés dont le visage est noir
et ridicule s’enfuyaient; le rayon du flambeau les transperçait; les
chaînes se brisaient et l’on entendait des cris de douleur et de joie.
Le fanatisme, la superstition, la tyrannie, étaient foulés aux pieds qui
désormais couraient aux plus doux des bonheurs, dans les sentiers
fleuris de la vertu. Alors, on cria: «Vive la Montagne... de Blond, vive
la République une et indivisible! Vive la Raison!»
Léonarde Viger tourna son visage vermeil vers les fidèles. Elle était
extrêmement flattée. S’élever à ce faîte après avoir gardé les troupeaux
et tiré le fumier de l’étable! Mais cette Raison demeura bonne fille et
distingua entre tous, dans la nombreuse assemblée, son galant qui
cultivait d’habitude un humble domaine.
Le soir fut marqué par des beuveries, des bals et des chansons. On
célébra la République sur l’air de _Colinette au bois s’en alla_. Quand
vint le matin, Léonarde avait tellement dansé au bras des citoyens qui
imploraient cet honneur et ce délice, car on ne danse pas tous les jours
avec la Raison, et elle tenait des propos si fantasques que son galant
l’attendit pour la battre au coin du bois des Verrières.