XXXII

Jacques Chabane, après la fête de Noël, n’était venu que rarement au

château d’Argé. Sylvie avait remarqué que son humeur s’était assombrie.

Il parlait avec une sourde fureur de son prochain départ vers les

frontières menacées. Il ne se livrait plus à des jeux de paroles, mais

il regardait Sylvie si fixement qu’elle baissait soudain les yeux; ou

bien il se jetait à ses genoux, lui baisant les mains et jurant de

veiller sur elle. Elle le priait de se relever; alors, il lui montrait

un visage en feu où coulaient des larmes. Puis des semaines passaient

sans qu’elle le vît paraître au château. Jamais il ne lui parlait de

Claude et elle s’en félicitait. Lorsqu’il lui fit ses adieux, elle le

trouva beau, et la flamme qui le portait la toucha secrètement.

Quand il fut parti, elle éprouva un sentiment de plus grande solitude.

Il avait été le seul ami et le seul compagnon en des jours terribles. Sa

force répandue lui soufflait de la sécurité et, lui présent, nul n’avait

osé lui manquer d’égards. Peu à peu, elle connut que ses visites

fréquentes l’avaient soutenue et charmée. Sa rudesse, mélangée

d’admiration tendre et maîtrisée, lui manquait ainsi que ses boutades de

garçon au visage formé pour la passion la plus humaine. A présent, il

était grandi par le danger qu’il courait; et bien qu’il défendît une

cause qu’elle détestait, son courage l’émouvait. En rêvant, elle

l’opposait à Claude le bien-aimé à l’âme si noble, mais si peu servie

par un corps trop gracieux. Dans la demeure spoliée, une peur confuse la

prenait, glissait dans ses os. Cette fois, elle était bien seule et

pauvre comme elle ne l’avait jamais été. Quand le soir tombait, elle

n’allumait que très tard une pauvre chandelle de village. Et, dans

l’ombre, elle prenait les petites mains de Marie-Gabriel, comme si, tous

les deux, ils allaient mourir doucement, emportés par les anges qui

dénombrent les douleurs et annoncent que la mesure est pleine. Le matin

revenait, comme pour la courber davantage sous sa trop claire lumière.

Elle n’avait pas reçu de nouvelles de Claude depuis qu’il était parti au

temps de Noël. Reviendrait-il victorieux, quand on jetait contre les

défenseurs du roi tant de violents garçons?

* * * * *

En floréal, ayant fait le calcul de ses ressources, elle congédia Marie

Cabiaud, qui trouva une place à Limoges, grâce à l’appui de Jean

Chabane.

Marie-Gabriel entrait dans sa quatrième année; il égayait sa mère et la

vieille Jeanne Cabiaud, mais sa gaieté, ses paroles vives, s’arrêtaient

net quand Sylvie se mettait à pleurer. Alors, il se blottissait contre

elle, levait sa petite figure anxieuse et ses yeux où grossissaient des

larmes.

Elle ne sortait que pour entendre la messe de l’abbé Broussel en des

lieux qui changeaient chaque semaine et qu’il annonçait aux fidèles

comme autrefois les nouvelles du prône. Elle n’osait se plaindre quand

cet homme si frêle couchait dans les champs, de peur qu’on ne l’arrachât

à son troupeau; mais autour d’elle tournait un souffle de frénésie, une

sorte de vent noir.

* * * * *

Un soir de messidor, Pierre Forclos se rendit au château. Il entra avec

superbe et trouva Sylvie dans la cuisine, où elle apprêtait elle-même

son repas; Jeanne Cabiaud travaillait au jardin. Elle dit:

--Que voulez-vous, monsieur?

--Citoyenne, ne m’appelez point monsieur, mais citoyen.

Forclos chassa, d’une chiquenaude, les grains de tabac qui souillaient

son jabot.

--Citoyenne, je n’ai pas une nouvelle agréable à t’apporter, bien au

contraire.

Sylvie se leva, toute pâle.

--On a fusillé ton mari.

Elle porta ses mains à sa gorge, mais ne put étouffer un grand cri. Elle

s’appuya sur une chaise pour ne pas tomber.

--Respire du vinaigre, s’écria Forclos.

Quand elle vit qu’il se penchait sur elle avec une étrange avidité, elle

se roidit. Et l’on n’entendit plus que le rauque battement de ses

sanglots.

--Il n’était pas digne de toi, car tu n’as pas trahi la nation, toi...

Il a été arrêté à Poitiers, au début de nivôse, comme il mangeait à

l’hôtel du Plat-d’Étain, en compagnie de traîtres.

Repoussant la chaise où il s’était assis, il lut:

--Le 20 avril 1793 (vieux style), je soussigné Marcel Cluzère, officier

civil de la commune de Poitiers, ayant été averti que Marie-Claude

Dargé--on a enlevé l’apostrophe, il ne nous apostrophera plus--né à

Bonnal, département de la Haute-Vienne, et ancien lieutenant au

ci-devant régiment Bouflers-dragons, marié à la citoyenne Flamare, était

décédé aujourd’hui à midi, à l’âge de vingt-trois ans, à la porte de

Limoges de cette commune; je m’y suis transporté et, m’étant assuré du

décès au désir de la loi, j’en ai dressé le présent acte, en présence et

sur la déclaration des citoyens Hubert-André Corlier, instituteur, et

Jules Dupré, menuisier, ces témoins majeurs et domiciliés en ce lieu et

soussignés avec moi...

C’est une copie de l’acte, tu peux la garder, citoyenne.

Sylvie ne l’entendait pas et cachait sa tête dans ses bras.

Belle Sylvie · 第 42 / 51 题