Jacques Chabane, après la fête de Noël, n’était venu que rarement au
château d’Argé. Sylvie avait remarqué que son humeur s’était assombrie.
Il parlait avec une sourde fureur de son prochain départ vers les
frontières menacées. Il ne se livrait plus à des jeux de paroles, mais
il regardait Sylvie si fixement qu’elle baissait soudain les yeux; ou
bien il se jetait à ses genoux, lui baisant les mains et jurant de
veiller sur elle. Elle le priait de se relever; alors, il lui montrait
un visage en feu où coulaient des larmes. Puis des semaines passaient
sans qu’elle le vît paraître au château. Jamais il ne lui parlait de
Claude et elle s’en félicitait. Lorsqu’il lui fit ses adieux, elle le
trouva beau, et la flamme qui le portait la toucha secrètement.
Quand il fut parti, elle éprouva un sentiment de plus grande solitude.
Il avait été le seul ami et le seul compagnon en des jours terribles. Sa
force répandue lui soufflait de la sécurité et, lui présent, nul n’avait
osé lui manquer d’égards. Peu à peu, elle connut que ses visites
fréquentes l’avaient soutenue et charmée. Sa rudesse, mélangée
d’admiration tendre et maîtrisée, lui manquait ainsi que ses boutades de
garçon au visage formé pour la passion la plus humaine. A présent, il
était grandi par le danger qu’il courait; et bien qu’il défendît une
cause qu’elle détestait, son courage l’émouvait. En rêvant, elle
l’opposait à Claude le bien-aimé à l’âme si noble, mais si peu servie
par un corps trop gracieux. Dans la demeure spoliée, une peur confuse la
prenait, glissait dans ses os. Cette fois, elle était bien seule et
pauvre comme elle ne l’avait jamais été. Quand le soir tombait, elle
n’allumait que très tard une pauvre chandelle de village. Et, dans
l’ombre, elle prenait les petites mains de Marie-Gabriel, comme si, tous
les deux, ils allaient mourir doucement, emportés par les anges qui
dénombrent les douleurs et annoncent que la mesure est pleine. Le matin
revenait, comme pour la courber davantage sous sa trop claire lumière.
Elle n’avait pas reçu de nouvelles de Claude depuis qu’il était parti au
temps de Noël. Reviendrait-il victorieux, quand on jetait contre les
défenseurs du roi tant de violents garçons?
* * * * *
En floréal, ayant fait le calcul de ses ressources, elle congédia Marie
Cabiaud, qui trouva une place à Limoges, grâce à l’appui de Jean
Chabane.
Marie-Gabriel entrait dans sa quatrième année; il égayait sa mère et la
vieille Jeanne Cabiaud, mais sa gaieté, ses paroles vives, s’arrêtaient
net quand Sylvie se mettait à pleurer. Alors, il se blottissait contre
elle, levait sa petite figure anxieuse et ses yeux où grossissaient des
larmes.
Elle ne sortait que pour entendre la messe de l’abbé Broussel en des
lieux qui changeaient chaque semaine et qu’il annonçait aux fidèles
comme autrefois les nouvelles du prône. Elle n’osait se plaindre quand
cet homme si frêle couchait dans les champs, de peur qu’on ne l’arrachât
à son troupeau; mais autour d’elle tournait un souffle de frénésie, une
sorte de vent noir.
* * * * *
Un soir de messidor, Pierre Forclos se rendit au château. Il entra avec
superbe et trouva Sylvie dans la cuisine, où elle apprêtait elle-même
son repas; Jeanne Cabiaud travaillait au jardin. Elle dit:
--Que voulez-vous, monsieur?
--Citoyenne, ne m’appelez point monsieur, mais citoyen.
Forclos chassa, d’une chiquenaude, les grains de tabac qui souillaient
son jabot.
--Citoyenne, je n’ai pas une nouvelle agréable à t’apporter, bien au
contraire.
Sylvie se leva, toute pâle.
--On a fusillé ton mari.
Elle porta ses mains à sa gorge, mais ne put étouffer un grand cri. Elle
s’appuya sur une chaise pour ne pas tomber.
--Respire du vinaigre, s’écria Forclos.
Quand elle vit qu’il se penchait sur elle avec une étrange avidité, elle
se roidit. Et l’on n’entendit plus que le rauque battement de ses
sanglots.
--Il n’était pas digne de toi, car tu n’as pas trahi la nation, toi...
Il a été arrêté à Poitiers, au début de nivôse, comme il mangeait à
l’hôtel du Plat-d’Étain, en compagnie de traîtres.
Repoussant la chaise où il s’était assis, il lut:
--Le 20 avril 1793 (vieux style), je soussigné Marcel Cluzère, officier
civil de la commune de Poitiers, ayant été averti que Marie-Claude
Dargé--on a enlevé l’apostrophe, il ne nous apostrophera plus--né à
Bonnal, département de la Haute-Vienne, et ancien lieutenant au
ci-devant régiment Bouflers-dragons, marié à la citoyenne Flamare, était
décédé aujourd’hui à midi, à l’âge de vingt-trois ans, à la porte de
Limoges de cette commune; je m’y suis transporté et, m’étant assuré du
décès au désir de la loi, j’en ai dressé le présent acte, en présence et
sur la déclaration des citoyens Hubert-André Corlier, instituteur, et
Jules Dupré, menuisier, ces témoins majeurs et domiciliés en ce lieu et
soussignés avec moi...
C’est une copie de l’acte, tu peux la garder, citoyenne.
Sylvie ne l’entendait pas et cachait sa tête dans ses bras.