Quand Jacques Chabane regagna Bonnal, ayant joué son rôle dans les
scènes de la Fédération, qui s’étaient déroulées à Limoges, il ne put
reprendre tout de suite son marteau. Il médita sur cette journée pour
ordonner les sentiments qui l’avaient traversé et il aperçut dans des
profondeurs sa fortune qui lui faisait signe.
Il voulut retracer par écrit, sur un petit cahier, les phases de cette
fête.
Le canon avait tonné dès le point du jour et les tambours battaient la
générale. Les fédérés s’étaient massés sur la place d’Aisne et Jacques
voyait encore se ranger avec superbe le régiment de cavalerie
royal-Navarre.
Un chef qui caracole sur un cheval, en présentant au soleil sa poitrine
où brille la goutte d’or d’une croix; des soldats amis du danger; un
prêtre passionné qui chante sa messe devant quatre mille hommes en
armes; un général vieilli sous le harnois qui redresse sa taille pour
prononcer son serment à la face de l’Éternel; le cri: «Je le jure!» qui
sort de quatorze mille bouches; ce spectacle formé par les hommes
s’effacerait-il? Ah! vivent la nation, le roi, l’Assemblée, Lafayette,
les gardes nationaux, le royal-Navarre! Ah! liberté chérie!
Quand tomba la nuit, les rues, les places s’éclairèrent de chandelles
qui brûlaient aux fenêtres. La ville du feu qui nourrit la fleur de
l’émail montrait son ardeur. A tous les carrefours, des chabrettes, des
vielles jouaient des bourrées, le pélélé, l’aigue de rose; et les
danseurs se démenaient comme de beaux diables. Les Limougeaudes qui ont
la jambe si fine, tournaient sans fatigue au bras de leurs galants.
Jacques et ses compagnons s’en étaient donné à cœur joie.
Il tenta de réveiller ces heures qui avaient coulé trop vite. Il jeta sa
plume avec colère; tous les mots étaient vains. Jean-Jacques Rousseau,
le sorcier, n’aurait pu que pleurer d’amour. Une seule tache, le silence
du royal-Navarre et sa bouderie. Il n’avait pas courbé son étendard sur
le passage de la bannière fédérative! Une sorte de rocher humain;
quelques hommes seulement s’en étaient détachés! Mais ces soldats
étaient superbes. Il faudrait reformer leurs rangs.
«Il me semble que je me suis bien tenu, songeait Jacques. Sylvie
m’aurait trouvé beau; des femmes m’admiraient.»
Il s’accouda sur sa pauvre table. La liberté était reine, mais il
importait de lui former une couronne d’épées. Ceux qui ne voulaient pas
de ses bienfaits devraient mourir. Ce royal-Navarre, quelques coups de
canon l’eussent mis à la raison; une fusillade et il aurait aimé la
Liberté. Ceux qui refusent de voir, il vaudrait mieux leur couper les
paupières.
Comme il rêvait ainsi, son père entra:
--Jacques, la soupe est prête. Tu peux venir la manger. Il y aura du
travail demain à la forge. Tu m’as manqué tous ces jours-ci.
Il vint s’asseoir près du feu chiche de la cheminée; et sa mère
tricotait en silence, près des enfants, qui jouaient sur la terre
battue.