XX

Quand Jacques Chabane regagna Bonnal, ayant joué son rôle dans les

scènes de la Fédération, qui s’étaient déroulées à Limoges, il ne put

reprendre tout de suite son marteau. Il médita sur cette journée pour

ordonner les sentiments qui l’avaient traversé et il aperçut dans des

profondeurs sa fortune qui lui faisait signe.

Il voulut retracer par écrit, sur un petit cahier, les phases de cette

fête.

Le canon avait tonné dès le point du jour et les tambours battaient la

générale. Les fédérés s’étaient massés sur la place d’Aisne et Jacques

voyait encore se ranger avec superbe le régiment de cavalerie

royal-Navarre.

Un chef qui caracole sur un cheval, en présentant au soleil sa poitrine

où brille la goutte d’or d’une croix; des soldats amis du danger; un

prêtre passionné qui chante sa messe devant quatre mille hommes en

armes; un général vieilli sous le harnois qui redresse sa taille pour

prononcer son serment à la face de l’Éternel; le cri: «Je le jure!» qui

sort de quatorze mille bouches; ce spectacle formé par les hommes

s’effacerait-il? Ah! vivent la nation, le roi, l’Assemblée, Lafayette,

les gardes nationaux, le royal-Navarre! Ah! liberté chérie!

Quand tomba la nuit, les rues, les places s’éclairèrent de chandelles

qui brûlaient aux fenêtres. La ville du feu qui nourrit la fleur de

l’émail montrait son ardeur. A tous les carrefours, des chabrettes, des

vielles jouaient des bourrées, le pélélé, l’aigue de rose; et les

danseurs se démenaient comme de beaux diables. Les Limougeaudes qui ont

la jambe si fine, tournaient sans fatigue au bras de leurs galants.

Jacques et ses compagnons s’en étaient donné à cœur joie.

Il tenta de réveiller ces heures qui avaient coulé trop vite. Il jeta sa

plume avec colère; tous les mots étaient vains. Jean-Jacques Rousseau,

le sorcier, n’aurait pu que pleurer d’amour. Une seule tache, le silence

du royal-Navarre et sa bouderie. Il n’avait pas courbé son étendard sur

le passage de la bannière fédérative! Une sorte de rocher humain;

quelques hommes seulement s’en étaient détachés! Mais ces soldats

étaient superbes. Il faudrait reformer leurs rangs.

«Il me semble que je me suis bien tenu, songeait Jacques. Sylvie

m’aurait trouvé beau; des femmes m’admiraient.»

Il s’accouda sur sa pauvre table. La liberté était reine, mais il

importait de lui former une couronne d’épées. Ceux qui ne voulaient pas

de ses bienfaits devraient mourir. Ce royal-Navarre, quelques coups de

canon l’eussent mis à la raison; une fusillade et il aurait aimé la

Liberté. Ceux qui refusent de voir, il vaudrait mieux leur couper les

paupières.

Comme il rêvait ainsi, son père entra:

--Jacques, la soupe est prête. Tu peux venir la manger. Il y aura du

travail demain à la forge. Tu m’as manqué tous ces jours-ci.

Il vint s’asseoir près du feu chiche de la cheminée; et sa mère

tricotait en silence, près des enfants, qui jouaient sur la terre

battue.

Belle Sylvie · 第 27 / 51 题