PARIS
Isidore LISEUX, Éditeur
Rue Bonaparte, nº 2
1876
[Vignette: C. MOTTEROZ]
Tiré à cinq cent cinquante exemplaires.
L’_Advis pour dresser une bibliothèque_ est un de ces livres d’érudition
aimable qui se lisent toujours avec plaisir. Nul n’était plus apte à
traiter ce sujet que Gabriel Naudé, le passionné bibliophile,
l’organisateur des bibliothèques du président de Mesmes, des cardinaux
Bagni et Barberini (deux des grands amateurs du temps), de Mazarin et de
la reine Christine. Il semble même qu’il n’aurait pu écrire ce livre
qu’à la fin de sa carrière, comme résumé de ses observations et de ses
travaux, alors que les plus belles collections lui avaient passé entre
les mains et avaient été mises en ordre par lui, tant en Italie qu’en
France et en Suède. C’est au contraire au début de sa vie, à l’âge de
vingt-cinq ou vingt-six ans, simple étudiant en médecine, recueilli par
le président de Mesmes pour mettre un peu d’ordre dans ses livres, qu’il
fit preuve en rédigeant cet opuscule, d’un savoir véritablement
étonnant, de connaissances déjà si étendues et si variées, et surtout de
ce remarquable esprit de classification dont il était doué. Depuis, il
suivit toujours la même voie, sans s’en laisser détourner même par ses
vastes travaux d’érudition et par les vives polémiques auxquelles il fut
contraint de se livrer pour les soutenir. Il passa sa vie dans les
livres, classant ceux qu’il avait, guettant ceux qu’il n’avait pas juste
au moment où les collections auxquelles ils appartenaient pouvaient
tomber en son pouvoir, achetant sans cesse, en France, en Hollande, en
Italie, en Angleterre, presque toujours pour le compte des autres,
parfois aussi pour son propre compte quand les malheurs des temps
faisaient chanceler la fortune de ses protecteurs. On le vit bien
pendant la Fronde lorsqu’un arrêt inepte du Parlement ordonna la vente
de la bibliothèque du cardinal Mazarin dans laquelle Naudé, au prix de
tant de peines et de fatigues, avait réuni près de 40,000 volumes. Ce
fut un véritable pillage dont Naudé sauva ce qu’il put, en y consacrant
tout l’argent qu’il avait, une maigre somme, un peu plus de 3,000
livres.
Ce dont il faut surtout le louer, c’est qu’il ne fut pas, comme tant
d’autres, un bibliophile égoïste, désireux de thésauriser d’immenses
richesses littéraires pour lui seul, ou tout au plus pour un petit
cercle d’amis. S’il proposait comme premier résultat de la fondation
d’une grande bibliothèque l’avantage de sauver de la destruction une
foule d’ouvrages exposés à périr en restant disséminés, il entrevoyait
pour but principal de faire jouir tout le monde de ces trésors si
difficilement amassés. On lui doit la première bibliothèque ouverte au
public en France, la Mazarine. A peine eut-il réuni, sur l’ordre du
cardinal, douze ou quinze mille volumes, qu’il lui persuada de ne pas
les garder pour lui, d’en faire part généreusement à quiconque voudrait
les consulter. La chose sembla bien téméraire, comme toutes les
innovations. Il n’y avait alors, en Europe, que trois bibliothèques
ouvertes au public, l’Ambroisienne fondée à Milan par le cardinal
Borromée, en 1608; la Bodleienne ouverte à Oxford en 1612 et la
Bibliothèque Angélique, du nom de son fondateur Angelo Rocca, établie à
Rome, en 1620. On doutait que pareille tentative pût réussir en France,
mais Naudé aurait volontiers répondu, comme d’Alembert, à ces
infatigables adversaires de toute idée un peu neuve: «Qu’on leur donne à
manger du gland, car le pain fut aussi, dans son temps, une grande
innovation.» A la fin de 1643, il eut le bonheur de voir le public
pénétrer dans la bibliothèque du cardinal, bonheur bientôt suivi de
rudes épreuves lorsqu’il lui fallut assister à la dispersion de ses
chers livres. Le cœur navré, il partit pour Stockholm où la reine
Christine lui offrait la direction de sa bibliothèque, puis revint à
Paris reconstituer celle du cardinal. Au milieu de toutes ces traverses,
des voyages qu’il lui fallut entreprendre tant pour visiter les
principales collections de l’Europe que pour en acquérir quelques-unes,
il trouva encore le temps d’écrire cinq ou six grands ouvrages
d’érudition et une trentaine de dissertations, la plupart fort curieuses
et qui le placèrent à la tête des plus savants hommes de son temps.
Savant, il l’était déjà au début de sa carrière et lorsqu’il publia
l’_Advis_ que nous réimprimons. On s’en apercevra dès les premières
pages de cet opuscule qu’il écrivit comme en se jouant et sans vouloir,
sans doute, faire parade de sa science. Le lecteur d’aujourd’hui,
habitué à une érudition plus sobre, sourira peut-être en voyant
l’auteur, à peine entré en matière, citer Pline, Cardan, Sénèque, faire
défiler Alexandre, Démétrius, Tibère, les rois d’Égypte, évoquer les
Pyramides et le temple de Salomon; il y a là un étalage un peu enfantin,
mais on tombe sous le charme en voyant combien Naudé est plein de son
sujet, comme il connaît son antiquité et les modernes; on se convainc
qu’il ne songe qu’à vous faire jouir du fruit de ses lectures, et l’on
partage l’enthousiasme du bibliomane qui ne voit rien de plus beau que
ceux qui collectionnent les livres, si ce n’est peut-être ceux qui les
font. Presque rien n’a vieilli dans cet opuscule qui a deux siècles et
demi de date; tout au plus le bibliophile contemporain donnerait-il plus
d’extension à quelques parties et diminuerait-il d’autant quelques
autres. Certaines branches du savoir n’ont pas, dans la classification
de Naudé, tout le développement qu’on leur donnerait de nos jours, et
l’on trouverait aisément que la théologie, la scolastique, la
controverse religieuse, la vieille jurisprudence et l’alchimie occupent
au contraire une trop grande place. C’est la conséquence de la marche du
temps et de l’esprit humain: comme la mer, il se retire d’un côté pour
se reporter de l’autre. Encore y aurait-il bien à redire à ces
restrictions, car nombre de ces livres sont d’une haute curiosité. Mais,
comme idées générales, l’_Advis pour dresser une bibliothèque_ reste un
modèle de classification méthodique et raisonnée. L’impression dernière
qui en résulte est saine; l’auteur l’a si bien pénétré de son amour des
livres qu’on se laisse insensiblement aller à sa passion. On gagne à sa
lecture sinon le désir de posséder une de ces belles collections qu’il
imagine, désir chimérique pour la plupart, du moins le respect de ces
majestueux «réservoirs» du génie de l’homme, et surtout la soif de
connaître.
Alcide Bonneau.