MARMONT À BONAPARTE.

«Alexandrie, 24 décembre 1798.

«J'espère, mon cher général, que nous avons vaincu le mal, et que, si la

peste reparaît, elle ne fera pas de grands ravages. Nous n'avons, depuis

ma dernière lettre, qu'un seul accident de peste: un tailleur français

avait sa boutique remplie de vieilleries; il est tombé malade et est

mort. Nous avons pris toutes les précautions que la prudence nous a

suggérées pour empêcher la propagation de la maladie, et nous en avons

senti les bons effets.

«Les vents constamment contraires ont empêché les djermes chargées de

blé d'arriver de Rosette ici, de manière que nous finissons aujourd'hui

de consommer l'emprunt de blé que j'ai fait il y a quinze jours. Il a

fallu encore avoir recours au divan. J'ai trouvé en lui beaucoup de

bonne volonté, et il a été convenu qu'un négociant serait chargé de

nous fournir chaque jour cent quintaux de blé. Le divan fera les fonds

nécessaires s'il en est besoin, et, dans tous les cas, demeure

responsable du prix de ce blé. J'ai pris le double engagement près du

divan, et comme commandant à Alexandrie, et comme particulier, de le

lui faire payer, c'est-à-dire que je lui rendrai, quand nos blés seront

arrivés, la quantité qui représentera la somme d'argent qui aura été

dépensée. Ainsi nos besoins sont pourvus pour le moment.

«Comme les vents peuvent être encore longtemps contraires, j'ai dû

penser aux transports intérieurs. Je me suis adressé aux Arabes qui

environnent Alexandrie; j'ai à peu près la certitude d'obtenir d'eux

cent cinquante à deux cents chameaux, qui apporteront le blé à

Alexandrie, et qui seront payés en nature à raison d'un tiers de la

charge, c'est-à-dire que le transport de deux ardebs, pesant huit cent

quarante livres, ne nous coûtera qu'un ardeb pris à Rosette, dont la

valeur est de trois piastres, ce qui est très-bon marché.

«Dans deux jours la navigation du lac sera en activité. Le premier

objet sera de m'approvisionner en fourrage; j'en ai, depuis six jours,

fait faire un gros magasin sur le bord du lac, près de l'Élowa, et, là,

cinquante bateaux iront le prendre pour l'apporter ici, ou au moins à

l'extrémité du lac, près d'Alexandrie.

«Depuis longtemps les envois de Damanhour sont suspendus. J'attribue ce

retard aux difficultés locales que le pays présente à un Français. Je

crois que le meilleur moyen pour ramener ici l'abondance, pour faire

facilement et promptement acquitter la contribution de Damanhour, enfin

pour profiter de toutes les ressources qu'offre ce pays, qui doit être

considéré comme le grenier d'Alexandrie, serait d'étendre jusqu'à

Damanhour le commandement du shériff d'Alexandrie. Il nous est

extrêmement utile; il le serait bien davantage s'il avait, pour pourvoir

à nos besoins, un pays riche et peuplé; et personne n'en tirerait un

plus grand parti que lui, parce qu'il joindrait alors à l'estime qu'on a

pour lui les moyens que donne l'autorité. L'unité de commandement ne

serait pas blessée, puisqu'il ne ferait qu'exécuter les ordres du

général Menou.

«J'ai trouvé un Arabe dont je suis sûr et qui partira demain pour

Derne. Quatre jours après, j'en ferai partir un autre: ils porteront

tous deux des lettres à un négociant et à un juif qui y fait les

affaires des Français. On pourrait, à telle fin que de raison, se

servir de ce moyen-là pour envoyer une lettre jusqu'à Tripoli, car il y

va souvent des bateaux.

«J'ai l'état, bâtiment par bâtiment, des matelots du convoi: le nombre

s'en élève à quinze cent trente-cinq, y compris les capitaines. Il me

paraît, d'après cela, difficile de vous en envoyer huit cents. Demain

nous prendrons tout ce qui peut remplir votre but et nous vous

l'enverrons. Quant aux Napolitains, dont les bâtiments ont été brûlés,

une centaine s'est réfugiée sur les vaisseaux de guerre. Nous les aurons

quand nous voudrons; mais ils sont en quarantaine.

«Je vous remercie de la défense que vous avez faite de recevoir en

payement du vin les billets de la caisse du Caire; il en était déjà

arrivé pour soixante mille francs.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 71 / 83 题