MARMONT À BONAPARTE.

«Alexandrie, 4 décembre 1798.

«J'ai reçu hier, mon cher général, votre lettre du 9, par laquelle vous

me donnez le commandement d'Alexandrie. Je vous remercie de ce nouveau

témoignage de confiance. Je ferai tout pour justifier votre choix, et,

si le zèle le plus constant et l'activité la plus soutenue suffisent,

j'espère m'acquitter d'une manière satisfaisante de la tâche que vous

m'avez imposée: elle ne me paraît pénible que parce qu'elle m'éloigne

de vous.

«Le général Mauscourt a été vivement affecté de son rappel, et des

motifs exprimés dans l'ordre qu'il a reçu. J'ai cherché à le rassurer,

à le calmer, et j'y suis parvenu. Il a presque cru que vous attaquiez

son honneur et sa probité, et il voulait à toute force faire mettre les

scellés sur ses papiers. Je l'en ai dissuadé, et je lui ai promis de

vous écrire pour attester près de vous, non la bonté de son

administration, mais la pureté de ses intentions. Il compte partir dans

deux jours pour se rendre à vos ordres.

«Je prends le commandement d'Alexandrie dans des circonstances

difficiles. Il se consomme journellement ici (la ration n'étant que

d'une livre) quatre-vingt-quinze quintaux de blé, et il n'existe en

magasin, aujourd'hui, que cinq cents quintaux. Nous n'avons de vivres

que pour environ cinq jours.

«Le général Menou a imposé, sur Damanhour, une contribution de deux

mille quintaux de blé, de cinq cents d'orge, de cinq cents de fèves,

qui doivent être versés à Alexandrie. Nous serions bien riches si tout

cela y était arrivé; mais nous avons pour tout moyen de transport

quatorze malheureux chameaux, et, au compte que je viens de faire, cent

chameaux portant du blé de Damanhour à Alexandrie pourraient à peine

suffire à la consommation journalière. Il faut donc réunir plusieurs

moyens.

«Je fais chercher, sur le lac Madieh, une passe pour aller le plus près

d'Alexandrie, au point le plus près de Rosette. On n'aurait plus alors

qu'un transport par terre de trois lieues du côté de Rosette, et de

deux lieues du côté d'Alexandrie; et les chameaux, retournant chaque

jour à leur gîte, n'ayant plus la dangereuse passe d'Aboukir à

traverser, seraient susceptibles d'un plus grand travail. L'officier

que j'ai envoyé pour ce travail sera, j'espère, de retour ici dans deux

jours.

«Ce moyen n'exige pas moins une grande quantité de chameaux. Je ne vois

qu'une manière de se les procurer. Les Arabes en ont beaucoup, et,

comme ils nous craignent, ils se tiennent toujours enfoncés dans les

déserts. Ils éprouvent aujourd'hui une perte très-considérable: les

pâturages des bords du canal, qui, les autres années, faisaient leur

richesse, sont déserts maintenant et ne servent à personne. J'espère

les décider à envoyer ici des otages pour obtenir la liberté d'amener

leurs troupeaux dans ces environs. Alors nous aurions à notre

disposition, et à bas prix, un grand nombre de chameaux, qui, avant que

la navigation du lac soit en activité, apporteraient quelques charges

de Damanhour.

«Le général Perrée, le citoyen Dumanoir, et tous les marins, pensent

qu'il est possible, pendant le temps de l'absence de la lune, de faire

venir de Rosette des djermes. Je l'ai mandé au général Menou, qui n'a

pas cru devoir risquer le blé qu'elles contiendraient. Je lui propose,

par ce courrier, de nous envoyer deux djermes chargées de paille. Cette

paille nous sera très-précieuse, et, si elle est prise, la perte ne

sera pas considérable. Si elles arrivent, on pourra en envoyer d'autres

chargées de blé.

«Enfin, mon général, d'ici à dix jours, j'espère avoir organisé un

transport de blé qui excédera la consommation.

«J'emprunterai aux habitants du blé, que nous leur rendrons en nature

quand nous en serons pourvus.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1/9) · 第 69 / 83 题