Vers l'Ouest--en Chine--les campagnes boisées ont un aspect

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LES

DERNIERS JOURS

DE PÉKIN

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

DU MÊME AUTEUR Format grand in-18.

AU MAROC 1 vol.

AZIYADÉ 1 --

LE CHÂTEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 --

LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 --

LES DÉSENCHANTÉES 1 --

LE DÉSERT 1 --

L'EXILÉE 1 --

FANTÔME D'ORIENT 1 --

FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 --

FLEURS D'ENNUI 1 --

LA GALILÉE 1 --

L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 --

JAPONERIES D'AUTOMNE 1 --

JÉRUSALEM 1 --

LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 --

MADAME CHRYSANTHÈME 1 --

LE MARIAGE DE LOTI 1 --

MATELOT 1 --

MON FRÈRE YVES 1 --

LA MORT DE PHILÆ 1 --

PAGES CHOISIES 1 --

PÊCHEUR D'ISLANDE 1 --

PROPOS D'EXIL 1 --

RAMUNTCHO 1 --

RAMUNTCHO, pièce 1 --

REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 --

LE ROMAN D'UN ENFANT 1 --

LE ROMAN D'UN SPAHI 1 --

LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 --

TURQUIE AGONISANTE 1 --

UN PÈLERIN D'ANGKOR 1 --

VERS ISPAHAN 1 --

Format in-8º cavalier.

OEUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.

_Éditions illustrées._

PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8o jésus, illustré

de nombreuses compositions de E. =Rudaux= 1 vol.

LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16

colombier, illustrations de =Gervais-Courtellemont= 1 --

LE MARIAGE DE LOTI, format in-8o jésus. Illustrations

de l'auteur et de A. =Robaudi= 1 --

PIERRE LOTI

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE

LES

DERNIERS JOURS

DE PÉKIN

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.

A

MONSIEUR LE VICE-AMIRAL POTTIER

Commandant en chef l'escadre d'Extrême-Orient.

=Amiral=,

Les notes que j'ai envoyées de Chine au _Figaro_ vont être réunies en

un volume qui sera publié à Paris avant mon retour, sans qu'il me soit

possible d'y revoir. Je suis donc un peu inquiet de ce que pourra être

un tel recueil, qui contiendra sans doute maintes redites; mais je

vous demande cependant de vouloir bien en accepter la dédicace, comme

un hommage du profond et affectueux respect de votre premier aide de

camp. Vous serez d'ailleurs indulgent à ce livre plus que personne,

parce que vous savez dans quelles conditions il a été écrit, au jour

le jour, pendant notre pénible campagne, au milieu de l'agitation

continuelle de notre vie de bord.

Je me suis borné à noter les choses qui ont passé directement sous mes

yeux au cours des missions que vous m'avez données et d'un voyage que

vous m'avez permis de faire dans une certaine Chine jusqu'ici à peu

près inconnue.

Quand nous sommes arrivés dans la mer Jaune, Pékin était pris et les

batailles finissaient; je n'ai donc pu observer nos soldats que

pendant la période de l'occupation pacifique; là, partout, je les ai

vus bons et presque fraternels envers les plus humbles Chinois. Puisse

mon livre contribuer pour sa petite part à détruire d'indignes

légendes éditées contre eux!...

Peut-être me reprocherez-vous, amiral, de n'avoir presque rien dit des

matelots restés sur nos navires, qui ont été constamment à la peine,

sans une défaillance de courage ni un murmure, pendant notre long et

mortel séjour dans les eaux du Petchili. Pauvres séquestrés, qui

habitaient entre leurs murailles de fer! Ils n'avaient point comme

leurs chefs, pour les soutenir, les responsabilités qui sont l'intérêt

de la vie, ni le stimulant des résolutions graves à prendre; ils ne

savaient rien; ils ne voyaient rien, pas même dans le lointain la

sinistre côte. Malgré la lourdeur de l'été chinois, des feux étaient

allumés nuit et jour dans leurs cloîtres étouffants; ils vivaient

baignés d'humidité chaude, trempés de sueur, ne sortant que pour aller

s'épuiser à des manoeuvres de force, dans les canots, par mauvais

temps, parfois sur des mers démontées au milieu des nuits noires. Il

suffit de regarder à présent leurs figures décolorées et maigries pour

comprendre combien a été déprimant leur rôle obscur.

Mais voilà, si j'avais conté la monotonie de leurs fatigues, toujours

pareilles, et de leurs dévouements silencieux de toutes les heures,

personne n'aurait eu la patience de me lire.

PIERRE LOTI

I

ARRIVÉE DANS LA MER JAUNE

Lundi 24 septembre 1900.

L'extrême matin, sur une mer calme et sous un ciel d'étoiles. Une

lueur à l'horizon oriental témoigne que le jour va venir, mais il fait

encore nuit. L'air est tiède et léger... Est-ce l'été du Nord, ou bien

l'hiver des chauds climats? Rien en vue nulle part, ni une terre, ni

un feu, ni une voile; aucune indication de lieu: une solitude marine

quelconque, par un temps idéal, dans le mystère de l'aube indécise.

Et, comme un léviathan qui se dissimulerait pour surprendre, le grand

cuirassé s'avance silencieusement, avec une lenteur voulue, sa machine

tournant à peine.

Il vient de faire environ cinq mille lieues, presque sans souffler,

donnant constamment, par minute, quarante-huit tours de son hélice,

effectuant d'une seule traite, sans avaries d'aucune sorte et sans

usure de ses rouages solides, la course la plus longue et la plus

soutenue en vitesse qu'un monstre de sa taille ait jamais entreprise,

et battant ainsi, dans cette épreuve de fond, des navires réputés plus

rapides, qu'à première vue on lui aurait préférés.

Ce matin, il arrive au terme de sa traversée, il va atteindre un point

du monde dont le nom restait indifférent hier encore, mais vers lequel

les yeux de l'Europe sont à présent tournés: cette mer, qui commence

de s'éclairer si tranquillement, c'est la mer Jaune, c'est le golfe du

Petchili par où l'on accède à Pékin. Et une immense escadre de combat,

déjà rassemblée, doit être là tout près, bien que rien encore n'en

dénonce l'approche.

Depuis deux ou trois jours, dans cette mer Jaune, nous nous sommes

avancés par un beau temps de septembre. Hier et avant-hier, des

jonques aux voiles de nattes ont croisé notre route, s'en allant vers

la Corée; des côtes, des îles nous sont aussi apparues, plus ou moins

lointaines; mais en ce moment le cercle de l'horizon est vide de tous

côtés.

A partir de minuit, notre allure a été ainsi ralentie afin que notre

arrivée--qui va s'entourer de la pompe militaire obligatoire--n'ait

pas lieu à une heure trop matinale, au milieu de cette escadre où l'on

nous attend.

* * * * *

Cinq heures. Dans la demi-obscurité encore, éclate la musique du

branle-bas, la gaie sonnerie de clairons qui chaque matin réveille les

matelots. C'est une heure plus tôt que de coutume, afin qu'on ait

assez de temps pour la toilette du cuirassé, qui est un peu défraîchi

d'aspect par quarante-cinq jours passés à la mer. On ne voit toujours

que l'espace et le vide; cependant la vigie, très haut perchée,

signale sur l'horizon des fumées noires,--et ce petit nuage de

houille, qui d'en bas n'a l'air de rien, indique là de formidables

présences; il est exhalé par les grands vaisseaux de fer, il est comme

la respiration de cette escadre sans précédent, à laquelle nous allons

nous joindre.

D'abord la toilette de l'équipage, avant celle du bâtiment: pieds nus

et torse nu, les matelots s'éclaboussent à grande eau, dans la lumière

qui vient; malgré le surmenage constant, ils ne sont nullement

fatigués, pas plus que le vaisseau qui les porte. Le _Redoutable_ est

du reste, de tous ces navires si précipitamment partis, le seul qui en

chemin, dans les parages étouffants de la mer Rouge, n'ait eu ni morts

ni maladies graves.

Maintenant, le soleil se lève, tout net sur l'horizon de la mer,

disque jaune qui surgit lentement de derrière les eaux inertes. Pour

nous, qui venons de quitter les régions équatoriales, ce lever, très

lumineux pourtant, a je ne sais quoi d'un peu mélancolique et de déjà

terni, qui sent l'automne et les climats du Nord. Vraiment il est

changé, ce soleil, depuis deux ou trois jours. Et puis il ne brûle

plus, il n'est plus dangereux, on cesse de s'en méfier.

Là-bas devant nous, sous le nuage de houille, des choses

extra-lointaines commencent de s'indiquer, perceptibles seulement pour

des yeux de marin; une forêt de piques, dirait-on, qui seraient

plantées au bout, tout au bout de l'espace, presque au delà du cercle

où s'étend la vue. Et nous savons ce que c'est: des cheminées géantes,

de lourdes mâtures de combat, l'effrayant attirail de fer qui, avec la

fumée, révèle de loin les escadres modernes.

Quand notre grand lavage du matin s'achève, quand les seaux d'eau de

mer, lancés à tour de bras, ont fini d'inonder toutes choses, le

_Redoutable_ reprend sa vitesse (sa vitesse moyenne de onze noeuds

et demi, qu'il avait gardée depuis son départ de France). Et, pendant

que les matelots s'empressent à faire reluire ses aciers et ses

cuivres, il recommence de tracer son profond sillage sur la mer

tranquille.

Dans les fumées de l'horizon, les objets se démêlent et se précisent;

on distingue, sous les mâtures innombrables, les masses de toute forme

et de toute couleur qui sont des navires. Posée entre l'eau calme et

le ciel pâle, la terrible compagnie apparaît tout entière, assemblage

de monstres étranges, les uns blancs et jaunes, les autres blancs et

noirs, les autres couleur de vase ou couleur de brume pour se mieux

dissimuler; des dos bossus, des flancs à demi noyés et sournois,

d'inquiétantes carapaces; leurs structures varient suivant la

conception des différents peuples pour les machines à détruire, mais

tous, pareillement, soufflent l'horrible fumée de houille qui ternit

la lumière du matin.

On ne voit toujours rien des côtes chinoises, pas plus que si on en

était à mille lieues ou si elles n'existaient pas. Cependant, c'est

bien ici Takou, le lieu de ralliement vers lequel, depuis tant de

jours, nos esprits étaient tendus. Et c'est la Chine, très proche bien

qu'invisible, qui attire par son immense voisinage cette troupe de

bêtes de proie, et qui les immobilise, comme des fauves en arrêt, sur

ce point précis de la mer, que l'on dirait quelconque.

L'eau, en cette région de moindre profondeur, a perdu son beau bleu,

auquel nous venions si longuement de nous habituer; elle devient

trouble, jaunâtre, et le ciel, pourtant sans nuages, est décidément

triste. La tristesse d'ailleurs se dégage, au premier aspect, de cet

ensemble, dont nous allons sans doute pour longtemps faire partie...

Mais voici qu'en approchant tout change, à mesure que monte le soleil,

à mesure que se détaillent mieux les beaux cuirassés reluisants et les

couleurs mêlées des pavillons de guerre. C'est vraiment une étonnante

escadre, qui représente ici l'Europe, l'Europe armée contre la vieille

Chine ténébreuse. Elle occupe un espace infini, tous les côtés de

l'horizon semblent encombrés de navires. Et les canots, les vedettes à

vapeur s'agitent comme un petit peuple affairé entre les grands

vaisseaux immobiles.

Maintenant les coups de canon partent de tous côtés pour la bienvenue

militaire à notre amiral; au-dessous du voile de fumées sombres, les

gaies fumées claires de la poudre s'épanouissent en gerbes, se

promènent en flocons blancs; le long de toutes les mâtures de fer,

montent et descendent en notre honneur des pavillons tricolores; on

entend partout les clairons sonner, les musiques étrangères jouer

notre _Marseillaise_,--et on se grise un peu de ce cérémonial,

éternellement pareil, mais éternellement superbe, qui emprunte ici une

magnificence inusitée au déploiement de ces flottes.

Et puis le soleil, le soleil à la fin s'est réveillé et flamboie, nous

apportant pour notre jour d'arrivée une dernière illusion de plein

été, dans ce pays aux saisons excessives, qui avant deux mois

commencera de se glacer pour un long hiver.

* * * * *

Quand le soir vient, nos yeux, qui s'en lasseront bientôt, s'amusent,

cette première fois, de la féerie à grand spectacle que les escadres

nous donnent. L'électricité s'allume soudainement de toutes parts,

l'électricité blanche, ou verte, ou rouge, ou clignotante, ou

scintillante à éblouir; les cuirassés, au moyen de jeux de lumière,

causent les uns avec les autres, et l'eau reflète des milliers de

signaux, des milliers de feux, pendant que les longues gerbes des

projecteurs fauchent l'horizon, ou passent dans le ciel comme des

comètes en délire. On oublie tout ce qui couve de destruction et de

mort, sous ces fantasmagories, dans des flancs effroyables; on est

pour l'instant comme au milieu d'une ville immense et prodigieuse, qui

aurait des tours, des minarets, des palais, et qui se serait

improvisée, par fantaisie, en cette région de la mer, pour y donner

quelque fête nocturne extravagante.

* * * * *

25 septembre.

Nous ne sommes qu'au lendemain, et déjà rien ne se ressemble plus. Dès

le matin la brise s'est élevée,--à peine de la brise, juste assez pour

coucher sur la mer les grands panaches obscurs des fumées, et déjà les

lames se creusent, dans cette rade ouverte, peu profonde, et les

petites embarcations en continuel va-et-vient sautillent, inondées

d'embruns.

Cependant un navire aux couleurs allemandes arrive lentement du fond

de l'horizon, comme nous étions arrivés hier: c'est la _Herta_, tout

de suite reconnue, amenant le dernier des chefs militaires que l'on

attendait à ce rendez-vous des peuples alliés, le feld-maréchal de

Waldersee. Pour lui, recommencent alors les salves qui nous avaient

accueillis la veille, tout le cérémonial magnifique; les canons de

nouveau épandent leurs nuages, mêlent des ouates blanches aux fumées

noires, et le chant national de l'Allemagne, répété par toutes les

musiques, s'éparpille dans le vent qui augmente.

Il souffle toujours plus fort, ce vent, plus fort et plus froid,

mauvais vent d'automne, affolant les baleinières, les vedettes, tout

ce qui circulait hier si aisément entre les groupes d'escadre.

Et cela nous présage de tristes et difficiles jours, car, sur cette

rade incertaine qui devient dangereuse en une heure, il va falloir

débarquer des milliers de soldats envoyés de France, des milliers de

tonnes de matériel de guerre; sur l'eau remuée, il va falloir promener

tant de monde et tant de choses, dans des chalands, dans des canots,

par les temps glacés, même par les nuits noires, et les conduire à

Takou, par-dessus la barre changeante du fleuve.

Organiser toute cette périlleuse et interminable circulation, ce sera

là surtout, pendant les premiers mois, notre rôle, à nous

marins,--rôle austère, épuisant et obscur, sans apparente gloire...

II

A NING-HAÏ

3 octobre 1900.

Dans le fond du golfe de Petchili, la grève de Ning-Haï, éclairée par

le soleil levant. Des chaloupes sont là, des vedettes, des

baleinières, des jonques, l'avant piqué dans le sable, débarquant des

soldats et du matériel de guerre, au pied d'un immense fort dont les

canons restent muets. Et c'est, sur cette plage, une confusion et une

Babel comme on n'en avait jamais vu aux précédentes époques de

l'histoire; à l'arrière de ces embarcations, d'où descend tant de

monde, flottent pêle-mêle tous les pavillons d'Europe.

La rive est boisée de bouleaux et de saules, et, au loin, les

montagnes, un peu bizarrement découpées, dressent leurs pointes dans

le ciel clair. Rien que des arbres du Nord, indiquant qu'il y a dans

ce pays des hivers glacés, et cependant le soleil matinal déjà brûle,

les cimes là-bas sont magnifiquement violettes, la lumière rayonne

comme en Provence.

Il y a de tout sur cette grève, parmi des sacs de terre qu'on y avait

amoncelés pour de hâtives défenses. Il y a des cosaques, des

Autrichiens, des Allemands, des midships anglais à côté de nos

matelots en armes; des petits soldats du Japon, étonnants de bonne

tenue militaire dans leurs nouveaux uniformes à l'européenne; des

dames blondes, de la Croix-Rouge de Russie, affairées à déballer du

matériel d'ambulance; des bersaglieri de Naples, ayant mis leurs

plumes de coq sur leur casque colonial.

Vraiment, dans ces montagnes, dans ce soleil, dans cette limpidité de

l'air, quelque chose rappelle nos côtes de la Méditerranée par les

beaux matins d'automne. Mais là, tout près, une vieille construction

grise sort des arbres, tourmentée, biscornue, hérissée de dragons et

de monstres: une pagode. Et, sur les montagnes du fond, cette

interminable ligne de remparts, qui serpente et se perd derrière les

sommets, c'est la Grande Muraille de Chine, confinant à la

Mandchourie.

Ces soldats, qui débarquent pieds nus dans le sable et s'interpellent

gaiement en toutes les langues, ont l'air de gens qui s'amusent. Cela

se nomme une «prise de possession pacifique» ce qu'ils font

aujourd'hui, et on dirait quelque fête de l'universelle fusion, de

l'universelle concorde,--tandis que, au contraire, non loin d'ici, du

côté de Tien-Tsin et du côté de Pékin, tout est en ruine et plein de

cadavres.

La nécessité d'occuper Ning-Haï, pour en faire au besoin la base de

ravitaillement du corps expéditionnaire, s'était imposée aux amiraux

de l'escadre internationale, et avant-hier on se préparait au combat

sur tous nos navires, sachant les forts de la côte armés sérieusement;

mais les Chinois d'ici, avisés par un parlementaire qu'une formidable

compagnie de cuirassés apparaîtrait au lever du jour, ont préféré

rendre à discrétion la place, et nous avons trouvé en arrivant le pays

désert.

Le fort qui commande cette plage--et qui termine la Grande Muraille au

point où elle vient aboutir à la mer--a été déclaré «international».

Les pavillons des sept nations alliées y flottent donc ensemble,

rangés par ordre alphabétique, au bout de longues hampes que gardent

des piquets d'honneur: Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, France,

Italie, Japon, Russie.

On s'est partagé ensuite les autres forts disséminés sur les hauteurs

d'alentour, et celui qui a été dévolu aux Français est situé à un

mille environ du rivage. On y va par une route sablonneuse, bordée de

bouleaux, de saules au feuillage frêle, et c'est à travers des

jardins, des vergers que l'automne a jaunis en même temps que ceux de

chez nous;--des vergers qui d'ailleurs ressemblent parfaitement aux

nôtres, avec leurs humbles carrés de choux, leurs citrouilles et leurs

alignements de salades. Les maisonnettes aussi, les maisonnettes de

bois aperçues çà et là dans les arbres, imitent à peu près celles de

nos villages, avec leurs toits en tuiles rondes, leurs vignes qui font

guirlande, leurs petits parterres de zinnias, d'asters et de

chrysanthèmes... Des campagnes qui devaient être paisibles,

heureuses,--et qui, depuis deux jours, se sont dépeuplées en grande

épouvante, à l'approche des envahisseurs venus d'Europe.

Par ce frais matin d'octobre, sur la route ombragée qui mène au fort

des Français, les matelots et les soldats de toutes les nations se

croisent et s'empressent, dans le grand amusement d'aller à la

découverte, de s'ébattre en pays conquis, d'attraper des poulets, de

faire main basse, dans les jardins, sur les salades et les poires. Des

Russes déménagent les bouddhas et les vases dorés d'une pagode. Des

Anglais ramènent à coups de bâton des boeufs capturés dans les

champs. Des marins de la Dalmatie et d'autres du Japon, très camarades

depuis une heure, font en compagnie leur toilette au bord d'un

ruisseau. Et deux bersaglieri, qui ont attrapé un petit âne, en se

pâmant de rire, s'en vont ensemble à califourchon dessus.

Cependant le triste exode des paysans chinois, commencé depuis hier,

se poursuit encore; malgré l'assurance donnée qu'on ne ferait de mal à

personne, ceux qui étaient restés se jugent trop près et aiment mieux

fuir. Des familles s'en vont tête basse: hommes, femmes, enfants,

vêtus de pareilles robes en coton bleu, et tous, chargés de bagage,

les plus bébés même charriant des paquets, emportant avec résignation

leurs petits oreillers et leurs petits matelas.

Et voici une scène pour fendre l'âme. Une vieille Chinoise, vieille,

vieille, peut-être centenaire, pouvant à peine se tenir sur ses

jambes, s'en va, Dieu sait où, chassée de son logis où vient s'établir

un poste d'Allemands; elle s'en va, elle se traîne, aidée par deux

jeunes garçons qui doivent être ses petits-fils et qui la soutiennent

de leur mieux, la regardant avec une tendresse et un respect infinis;

sans même paraître nous voir, comme n'ayant plus rien à attendre de

personne, elle passe lentement près de nous avec un pauvre visage de

désespoir, de détresse suprême et sans recours,--tandis que les

soldats, derrière elle, jettent dehors, avec des rires, les modestes

images de son autel d'ancêtres. Et le beau soleil de ce matin

d'automne resplendit tranquillement sur son petit jardin très soigné,

fleuri de zinnias et d'asters...

Le fort échu en partage aux Français occupe presque l'espace d'une

ville, avec toutes ses dépendances, logements de mandarins et de

soldats, usines pour l'électricité, écuries et poudrières. Malgré les

dragons qui en décorent la porte et malgré le monstre à griffes que

l'on a peint devant l'entrée sur un écran de pierre, il est construit

d'après les principes les plus nouveaux, bétonné, casematé et garni de

canons Krupp du dernier modèle. Par malheur pour les Chinois, qui

avaient accumulé autour de Ning-Haï d'effroyables défenses, mines,

torpilles, fougasses et camps retranchés, rien n'était fini, rien

n'était à point nulle part; le mouvement contre l'étranger a commencé

six mois trop tôt, avant qu'on ait pu mettre en batterie toutes les

pièces vendues à Li-Hung-Chang par l'Europe.

Mille de nos zouaves, qui vont arriver demain, occuperont ce fort

pendant l'hiver; en attendant, nous venons y conduire une vingtaine de

matelots pour en prendre possession.

Et c'est curieux de pénétrer dans ces logis abandonnés en hâte et en

terreur, au milieu du désarroi des fuites précipitées, parmi les

meubles brisés, les vaisselles à terre. Des vêtements, des fusils, des

baïonnettes, des livres de balistique, des bottes à semelle de papier,

des parapluies et des drogues d'ambulance sont pêle-mêle, en tas

devant les portes. Dans les cuisines de la troupe, des plats de riz

attendent encore sur les fourneaux, avec des plats de choux et des

gâteaux de sauterelles frites.

Il y a surtout des obus roulant partout, dégringolant des caisses

éventrées; des cartouches jonchant le sol, du fulmicoton

dangereusement épars, de la poudre répandue en longues traînées

couleur de charbon. Mais, à côté de cette débauche de matériel de

guerre, des détails drôles viennent attester les côtés de bonhomie de

l'existence chinoise: sur toutes les fenêtres, des petits pots de

fleurs; sur tous les murs, des petites images collées par des soldats.

Au milieu de nous, se promènent des moineaux familiers, que sans doute

les habitants du lieu n'inquiétaient jamais. Et des chats, sur les

toits, circonspects mais désireux d'entrer en relation, observent

quelle sorte de ménage on pourra bien faire par la suite avec les

hôtes imprévus que nous sommes.

Tout près, à cent mètres de notre fort, passe la Grande Muraille de

Chine. Elle est surmontée en ce point d'un mirador de veille, où des

Japonais s'établissent à cette heure et plantent sur un bambou leur

pavillon blanc à soleil rouge.

Très souriants toujours, surtout pour les Français, les petits soldats

du Japon nous invitent à monter chez eux, pour voir de haut le pays

d'alentour.

La Grande Muraille, épaisse ici de sept à huit mètres, descend en

talus et en herbages sur le versant chinois, mais tombe verticale sur

le versant mandchou, flanquée d'énormes bastions carrés.

Maintenant donc, nous y sommes montés, et, sous nos pieds, elle

déploie sa ligne séculaire qui, d'un côté, plonge dans la mer Jaune,

mais de l'autre s'en va vers les sommets, s'en va serpentant bien au

delà du champ profond de la vue, donnant l'impression d'une chose

colossale qui ne doit nulle part finir.

Vers l'Est, on domine, dans la pure lumière, les plaines désertes de

la Mandchourie.

Vers l'Ouest--en Chine--les campagnes boisées ont un aspect trompeur

de confiance et de paix. Tous les pavillons européens, arborés sur les

forts, prennent au milieu de la verdure un air de fête. Il est vrai,

dans une plaine, au bord de la plage, s'indique un immense

grouillement de cosaques, mais très lointain et dont la clameur

n'arrive point ici: cinq mille hommes pour le moins, parmi des tentes

et des drapeaux fichés en terre. (Quand les autres puissances envoient

à Ning-Haï quelques compagnies seulement, les Russes, au contraire,

procèdent par grandes masses, à cause de leurs projets sur la

Mandchourie voisine.) Là-bas, toute grise, muette et comme endormie

entre ses hauts murs crénelés, apparaît Shan-Haï-Kouan, la ville

tartare, qui a fermé ses portes dans l'effroi des pillages. Et sur la

mer, près de l'horizon, se reposent les escadres alliées,--tous les

monstres de fer aux fumées noires, amis pour l'instant et assemblés en

silence dans du bleu immobile.

Un temps calme, exquis et léger. Le prodigieux rempart de la Chine est

encore fleuri à cette saison comme un jardin. Entre ses briques

sombres, disjointes par les siècles, poussent des graminées, des

asters et quantité d'oeillets roses pareils à ceux de nos plages de

France....

Sans doute elle ne reverra plus flotter le pavillon jaune et le dragon

vert des célestes empereurs, cette muraille légendaire qui avait

arrêté pendant des siècles les invasions du Nord; sa période est

révolue, passée, finie à tout jamais.

III

VERS PÉKIN

I

Jeudi 11 octobre 1900.

A midi, par un beau temps calme, presque chaud, très lumineux sur la

mer, je quitte le vaisseau amiral, _le Redoutable_, pour me rendre en

mission à Pékin.

C'est dans le golfe de Petchili, en rade de Takou, mais à de telles

distances de la côte qu'on ne la voit point, et que rien nulle part

n'indique aux yeux la Chine.

Et le voyage commence par quelques minutes en canot à vapeur, pour

aller à bord du _Bengali_, le petit aviso qui me portera ce soir

jusqu'à terre.

L'eau est doucement bleue, au soleil d'automne qui, en cette région du

monde, reste toujours clair. Aujourd'hui, par hasard, le vent et les

lames semblent dormir. Sur la rade infinie, si loin qu'on puisse voir,

se succèdent immobiles, comme pointés en arrêt et en menace, les

grands vaisseaux de fer. Jusqu'à l'horizon, il y en a toujours, des

tourelles, des mâtures, des fumées,--et c'est la très étonnante

escadre internationale, avec tout ce qu'elle traîne de satellites à

ses côtés: torpilleurs, transports, et légion de paquebots.

Ce _Bengali_, où je vais m'embarquer pour un jour, est l'un des petits

bâtiments français, constamment chargés de troupes et de matériel de

guerre, qui, depuis un mois, font le pénible et lassant va-et-vient

entre les transports ou les affrétés arrivant de France et le port de

Takou, par-dessus la barre du Peï-Ho.

Aujourd'hui, il est bondé de zouaves, le _Bengali_, de braves zouaves

arrivés hier de Tunisie, et qui s'en vont, insouciants et joyeux, vers

la funèbre terre chinoise; ils sont serrés sur le pont, serrés à tout

touche, avec de bonnes figures gaies et des yeux grands ouverts--pour

voir enfin cette Chine qui les préoccupe depuis des semaines et qui

est là tout près, derrière l'horizon...

Suivant le cérémonial d'usage, le _Bengali_ en appareillant doit

passer à poupe du _Redoutable_, pour le salut à l'amiral. La musique

l'attend, à l'arrière du cuirassé, prête à lui jouer quelqu'un de ces

airs de marche dont les soldats se grisent. Et, quand nous passons

près du gros vaisseau, presque dans son ombre, tous les zouaves--ceux

qui reviendront et ceux qui doivent mourir--tous, pendant que leurs

clairons sonnent aux champs, agitent leurs bonnets rouges, avec des

hourras, pour ce navire qui représente ici la France à leurs yeux et

pour cet amiral qui, du haut de sa galerie, lève sa casquette en leur

honneur.

Au bout d'une demi-heure environ, la Chine apparaît.

Et jamais rivage d'une laideur plus féroce n'a surpris et glacé de

pauvres soldats nouveaux venus. Une côte basse, une terre grise toute

nue, sans un arbre ni un herbage. Et partout des forts de taille

colossale, du même gris que la terre; des masses aux contours

géométriques, percées d'embrasures de canon. Jamais entrée de pays n'a

présenté un attirail militaire plus étalé ni plus agressif; sur les

deux bords de l'horrible fleuve aux eaux bourbeuses, ces forts se

dressent pareils, donnant le sentiment d'un lieu imprenable et

terrible,--laissant entendre aussi que cette embouchure, malgré ses

misérables alentours, est d'une importance de premier ordre, est la

clef d'un grand État, mène à quelque cité immense, peureuse et

riche,--comme Pékin a dû être.

De près, les murs des deux premiers grands forts, éclaboussés, troués,

déchiquetés par les obus, laissent voir des brèches profondes,

témoignent de furieuses et récentes batailles.

(On sait comment, le jour de la prise de Takou, ils ont tiré à bout

portant l'un sur l'autre. Par miracle, un obus français qu'avait lancé

le _Lion_ était tombé au milieu de l'un d'eux, amenant l'explosion de

son énorme poudrière et l'affolement de ses canonniers jaunes: les

Japonais, alors, s'étaient emparés de ce fort-là, pour ouvrir un feu

imprévu sur celui d'en face, et aussitôt la déroute chinoise avait été

commencée. Sans ce hasard, sans cet obus et cette panique, toutes les

canonnières européennes mouillées dans le Peï-Ho étaient

inévitablement perdues; le débarquement des forces alliées devenait

impossible ou problématique, et la face de la guerre était changée.)

Nous avançons maintenant dans le fleuve, remuant l'eau vaseuse et

infecte où flottent des immondices de toute sorte, des carcasses le

ventre gonflé, des cadavres humains et des cadavres de bêtes. Et les

deux rives sinistres nous montrent, au soleil déclinant du soir, un

défilé de ruines, une désolation uniformément noire et grise: terre,

cendre et charpentes calcinées. Plus rien, que des murs crevés, des

écroulements, des décombres.

Sur ce fleuve aux eaux empestées, une animation fiévreuse, un

encombrement au milieu duquel nous avons peine à nous frayer passage.

Des jonques par centaines, portant chacune les couleurs et, écrit à

l'arrière, le nom de la nation qui l'emploie: France, Italia, United

States, etc., en grandes lettres par-dessus des diableries et des

inscriptions chinoises. Et une innombrable flottille de remorqueurs,

de chalands, de charbonniers, de paquebots.

De même, sur les affreuses berges, sur la terre et sur la vase, parmi

les détritus et les bêtes mortes, une activité de fourmilière. Des

soldats de toutes les armées d'Europe, au milieu d'un peuple de

coolies menés à la baguette, débarquant des munitions, des tentes, des

fusils, des fourgons, des mulets, des chevaux: une confusion encore

jamais vue, d'uniformes, de ruines, de canons, de débris et

d'approvisionnements de toute espèce. Et un vent glacé, qui se lève

avec le soir, fait frissonner, après le soleil encore chaud du jour,

apporte tout à coup la tristesse de l'hiver...

Devant les ruines d'un quartier où flotte le pavillon de France, le

_Bengali_ accoste la lugubre rive, et nos zouaves débarquent, un peu

décontenancés par cet accueil sombre que leur fait la Chine. En

attendant qu'on leur ait trouvé quelque gîte, assemblés sur une sorte

de place qui est là, ils allument par terre des feux que le vent

tourmente, et ils font chauffer le petit repas du soir, dans

l'obscurité, sans chansons et en silence, parmi les tourbillons d'une

infecte poussière.

Au milieu des plaines désertes qui nous envoient cette poussière-là,

ce froid, ces rafales, la ville envahie de soldats s'étend dévastée et

noire, sent partout la peste et la mort.

Une petite rue centrale, rebâtie à la hâte en quelques jours, avec de

la boue, des débris de charpentes et du fer, est bordée de louches

cabarets. Des gens accourus on ne sait d'où, métis de toutes les

races, y vendent aux soldats de l'absinthe, des poissons salés, de

mortelles liqueurs. On s'y enivre et on y joue du couteau.

En dehors de ce quartier qui s'improvise, Takou n'existe plus. Rien

que des pans de muraille, des toitures carbonisées, des tas de cendre.

Et des cloaques sans nom où croupissent ensemble les hardes, les

chiens crevés, les crânes avec les chevelures.

* * * * *

Couché à bord du _Bengali_, où le commandant m'a offert l'hospitalité.

Des coups de fusil isolés traversent de temps à autre le silence

nocturne, et, vers le matin, entendus en demi-sommeil, d'horribles

cris, poussés sur la berge par des gosiers de Chinois.

Vendredi 12 octobre.

Levé à la pointe de l'aube, pour aller prendre le chemin de fer, qui

marche encore jusqu'à Tien-Tsin, et même un peu au delà.--Ensuite, les

Boxers ayant détruit la voie, je continuerai je ne sais encore

comment, en charrette chinoise, en jonque ou à cheval, et, avant six

ou sept jours, à ce que l'on vient de me dire, je ne puis compter voir

les grands murs de Pékin. J'emporte un ordre de service, afin que l'on

me donne ma ration de campagne aux gîtes d'étape en passant; sans cela

je risquerais de mourir de faim dans ce pays dévasté. J'ai pris le

moins possible de bagage, rien qu'une cantine légère. Et un seul

compagnon de route, un fidèle serviteur amené de France.

A la gare, où j'arrive comme le soleil se lève, retrouvé tous les

zouaves d'hier, sac au dos. Pas de billets à prendre pour ce chemin de

fer-là: tout ce qui est militaire y monte par droit de conquête. En

compagnie de soldats cosaques et de soldats japonais, dans des

voitures aux carreaux brisés où le vent fait rage, nos mille zouaves

parviennent à se loger. Je trouve place avec leurs officiers,--et

bientôt, au milieu du pays funèbre, nous évoquons ensemble des

souvenirs de cette Afrique où ils étaient, des nostalgies de Tunis et

d'Alger la Blanche...

Deux heures et demie de route dans la morne plaine. D'abord, ce n'est

que de la terre grise comme à Takou; ensuite, cela devient des

roseaux, des herbages fripés par la gelée. Et il y a partout

d'immenses taches rouges, comme des traînées de sang, dues à la

floraison automnale d'une espèce de plante de marais. Sur l'horizon de

ce désert, on voit s'agiter des myriades d'oiseaux migrateurs,

semblables à des nuées qui s'élèvent, tourbillonnent et puis

retombent. Le vent souffle du Nord et il fait très froid.

La plaine bientôt se peuple de tombeaux, de tombeaux sans nombre, tous

de même forme, sortes de cônes en terre battue surmontés chacun d'une

boule en faïence, les uns petits comme des taupinières, les autres

grands comme des tentes de campement. Ils sont groupés par famille, et

ils sont légion. C'est tout un pays mortuaire, qui ne finit plus de

passer sous nos yeux, avec toujours ces mêmes plaques rouges lui

donnant un aspect ensanglanté.

Aux stations, les gares détruites sont occupées militairement par des

cosaques; on y rencontre des wagons calcinés, tordus par le feu, des

locomotives criblées de balles. D'ailleurs, on ne s'y arrête plus,

puisqu'il n'y reste rien; les rares villages qui jalonnaient ce

parcours ne sont plus que des ruines.

* * * * *

Tien-Tsin! Il est dix heures du matin. Transis de froid, nous mettons

pied à terre, au milieu des envolées de poussière noirâtre que

perpétuellement le vent du Nord promène sur ce pays desséché. Des

coureurs chinois aussitôt s'emparent de nous et, à toutes jambes,

avant même de savoir où nous voulons aller, nous entraînent dans leurs

petites voitures. Les rues européennes, où nous voici courant (ce

qu'on appelle ici les concessions), aperçues comme à travers un nuage

de cendre aveuglante, ont des airs de grande ville; mais toutes ces

maisons, presque luxueuses, aujourd'hui sont criblées d'obus,

éventrées, sans toiture ni fenêtres. Les bords du fleuve, ici comme à

Takou, semblent une Babel enfiévrée; des milliers de jonques sont là,

débarquant des troupes, des chevaux, des canons. Dans les rues, où des

équipes de Chinois transportent du matériel de combat en charges

énormes, on croise des soldats de toutes les nations d'Europe, des

officiers de toute arme et de tout plumage, à cheval, en pousse-pousse

ou à pied. Et c'est, à la course, un perpétuel salut militaire.

Où aller faire tête? Vraiment on n'en sait rien, malgré le désir que

l'on a d'un gîte, par ce vent glacé, par cette poussière. Et cependant

nos coureurs chinois vont toujours, devant eux, comme des bêtes

emballées...

Frappé à la porte de deux ou trois hôtels qui se réinstallent dans des

ruines, dans des fouillis de meubles brisés.--Tout est plein,

archiplein; à prix d'or, on ne trouverait pas une soupente avec un

matelas.

Et il faut, bon gré mal gré, mendier la table et le logis à des

officiers inconnus--qui nous donnent d'ailleurs la plus amicale

hospitalité, dans des maisons où les trous d'obus ont été bouchés à la

hâte et où le vent n'entre plus.

Samedi 13 octobre.

J'ai choisi de voyager en jonque tant que le cours du Peï-Ho le

permettra, la jonque étant un logis tout trouvé, dans ce pays où je

dois m'attendre à ne rencontrer que des ruines et des cadavres.

Et cela nécessite quantité de petits préparatifs.

D'abord, la réquisitionner, cette jonque, et y faire approprier

l'espèce de sarcophage où j'habiterai sous un toit de natte. Ensuite,

dans les magasins de Tien-Tsin, tous plus ou moins pillés et démolis,

acheter les choses nécessaires à quelques jours de vie nomade, depuis

les couvertures jusqu'aux armes. Et enfin, chez les Pères lazaristes,

embaucher un Chinois pour faire le thé,--le jeune Toum, quatorze ans,

une figure de chat et une queue jusqu'à terre.

* * * * *

Dîné chez le général Frey--qui, à la tête du petit détachement de

France, entra le premier, comme chacun sait, au coeur de Pékin, dans

la «Ville impériale».

Et il veut bien me conter en détail cette journée magnifique, la prise

du «Pont de Marbre», son arrivée ensuite dans cette «Ville impériale»,

dans ce lieu de mystère que je verrai bientôt, et où jamais, avant

lui, aucun Européen n'avait pénétré.

Au sujet de ma petite expédition personnelle, qui à côté de la sienne

paraît si anodine et si négligeable, le général a la bonté de

s'inquiéter de ce que nous boirons en route, mon serviteur et moi, par

ces temps d'infection cadavérique où l'eau est un perpétuel danger, où

des débris humains, jetés par les Chinois, macèrent dans tous les

puits,--et il me fait un inappréciable cadeau: une caisse d'eau

d'Évian.

II

LES DEUX DÉESSES DES BOXERS

Dimanche 14 octobre.

La vieille Chinoise, ridée comme une pomme d'hiver, entr'ouvre avec

crainte la porte à laquelle nous avons lourdement frappé. C'est dans

la pénombre au fond d'un étroit couloir exhalant des fétidités

malsaines, entre des parois que la crasse a noircies, quelque part où

l'on se sent muré comme au coeur d'une prison.

Figure d'énigme, la vieille Chinoise nous dévisage tous, d'un regard

impénétrable et mort; puis, reconnaissant parmi nous le chef de la

police internationale, elle s'efface en silence pour laisser entrer.

Une petite cour sinistre, où nous la suivons. De pauvres fleurs

d'arrière-automne y végètent entre des vieux murs et on y respire des

puanteurs fades.

Pénétrant là, bien entendu, comme en pays conquis, nous sommes un

groupe d'officiers, trois Français, deux Anglais, un Russe.

Quelle étrange créature, notre conductrice, qui va titubant sur la

pointe de ses invraisemblables petits pieds! Sa chevelure grise,

piquée de longues épingles, est tellement tirée vers le _chignon_ que

cela lui retrousse les yeux à l'excès. Sa robe sombre est quelconque;

mais sur son masque couleur de parchemin, elle porte au suprême degré

ce je ne sais quoi des races usées que l'on est convenu d'appeler la

distinction. Ce n'est, paraît-il, qu'une servante à gages; cependant

son aspect, son allure déconcertent; quelque mystère semble couver

là-dessous; on dirait une douairière très affinée, qui aurait versé

dans les honteuses besognes clandestines. Et tout ce lieu, du reste,

pour qui ne saurait pas, représenterait plutôt mal...

Après la cour, un vestibule sordide, et enfin une porte peinte en

noir, avec une inscription chinoise en deux grandes lettres rouges.

C'est là,--et sans frapper, la vieille touche le verrou pour ouvrir.

On pourrait s'y méprendre, mais nous venons en tout bien tout honneur,

pour faire visite aux _deux déesses_--aux «goddesses», comme les

appellent avec un peu d'ironie nos deux compagnons anglais,--déesses

prisonnières, que l'on garde enfermées au fond de ce palais.--Car nous

sommes ici dans les communs, dans les basses dépendances, les recoins

secrets du palais des vice-rois du Petchili, et il nous a fallu pour y

arriver franchir l'immense désolation d'une ville aux murs cyclopéens,

qui n'est plus à présent qu'un amas de décombres et de cadavres.

* * * * *

C'était du reste singulier, tout à fait unique--aujourd'hui dimanche,

jour de fête dans les campements et les casernes--l'animation de ces

ruines, qui se trouvaient par hasard peuplées de soldats joyeux. Dans

les longues rues pleines de débris de toute sorte, entre les murs

éventrés des maisons sans toiture, circulaient gaiement des zouaves,

des chasseurs d'Afrique, bras dessus bras dessous avec des Allemands

en casque à pointe; il y avait des petits soldats japonais reluisants

et automatiques, des Russes en casquette plate, des bersaglieri

emplumés, des Autrichiens, des Américains à grand feutre, et des

cavaliers de l'Inde coiffés de turbans énormes. Tous les pavillons

d'Europe flottaient sur ces dévastations de Tien-Tsin, dont les armées

alliées ont fait le partage. En certains quartiers, des Chinois, peu à

peu revenus après leur grande fuite, maraudeurs surtout et gens sans

aveu, avaient établi, en plein air frais, au beau soleil de ce

dimanche d'automne, des bazars, parmi la poussière grise des

démolitions et la cendre des incendies, pour vendre aux soldats des

choses ramassées dans les ruines, des potiches, des robes de soie, des

fourrures. Et il y en avait tant, de ces soldats, tant et tant

d'uniformes de toute espèce sur la route, tant et tant de

factionnaires présentant les armes, qu'on se fatiguait le bras à

rendre les continuels saluts militaires reçus au passage, dans cette

Babel inouïe.

Au bout de la ville détruite, près des hauts remparts, devant ce

palais des vice-rois où nous nous rendions pour voir les déesses, des

Chinois à la cangue étaient alignés le long du mur, sous des écriteaux

indiquant leurs méfaits. Et deux piquets gardaient les portes,

baïonnette au fusil, l'un d'Américains, l'autre de Japonais, à côté

des vieux monstres en pierre au rictus horrible qui, suivant la mode

chinoise, veillaient accroupis de chaque côté du seuil.

Rien de bien somptueux, dans ce palais de décrépitude et de poussière,

que nous avons distraitement traversé; rien de grand non plus, mais de

la vraie Chine, de la très vieille Chine, grimaçante et hostile; des

monstres à profusion, en marbre, en faïence brisée, en bois vermoulu,

tombant de vétusté dans les cours, ou menaçant au bord des toits; des

formes affreuses, partout esquissées sous la cendre et l'effacement du

temps; des cornes, des griffes, des langues fourchues et de gros yeux

louches. Et dans des cours tristement murées, quelques roses de fin de

saison, fleurissant encore, sous des arbres centenaires.

* * * * *

Maintenant donc, après beaucoup de détours dans des couloirs mal

éclairés, nous voici devant la porte des déesses, la porte marquée de

deux grandes lettres rouges. La vieille Chinoise alors, toujours

mystérieuse et muette, tenant le front haut, mais baissant obstinément

son regard sans vie, pousse devant nous les battants noirs, avec un

geste de soumission qui signifie: Les voilà, regardez!

Au milieu d'un lamentable désordre, dans une chambre demi-obscure où

n'entre pas le soleil du soir et où commence déjà le crépuscule, deux

pauvres filles, deux soeurs qui se ressemblent, sont assises tête

basse, effondrées plutôt, en des poses de consternation suprême, l'une

sur une chaise, l'autre sur le bord du lit d'ébène qu'elles doivent

partager pour dormir. Elles portent d'humbles robes noires; mais çà et

là par terre, des soies éclatantes sont jetées comme choses perdues,

des tuniques brodées de grandes fleurs et de chimères d'or: les

parures qu'elles mettaient pour aller sur le front des armées, parmi

les balles sifflantes, aux jours de bataille; leurs atours de

guerrières et de déesses...

Car elles étaient des espèces de Jeanne d'Arc--si ce n'est pas un

blasphème que de prononcer à propos d'elles ce nom idéalement

pur,--_elles étaient des filles-fétiches_ que l'on postait dans les

pagodes criblées d'obus pour en protéger les autels, des inspirées qui

marchaient au feu avec des cris pour entraîner les soldats. Elles

étaient les _déesses_ de ces incompréhensibles Boxers, à la fois

atroces et admirables, grands hystériques de la patrie chinoise,

qu'affolaient la haine et la terreur de, l'étranger,--qui tel jour

s'enfuyaient peureusement sans combattre, et, le lendemain, avec des

clameurs de possédés, se jetaient à l'arme blanche au-devant de la

mort, sous des pluies de balles, contre des troupes dix fois plus

nombreuses.

Captives à présent, les déesses sont la propriété--et le bibelot

curieux, si l'on peut dire--des sept nations alliées. On ne les

maltraite point. On les enferme seulement, de peur qu'elles ne se

suicident, ce qui est devenu leur idée fixe. Dans la suite, quel sera

leur sort? Déjà on se lasse de les voir, on ne sait plus qu'en faire.

Cernées, un jour de déroute, dans une jonque où elles venaient de se

réfugier, elles s'étaient jetées dans le fleuve, avec leur mère qui

les suivait toujours. Au fond de l'eau, des soldats les repêchèrent

toutes les trois, évanouies. Elles, les déesses, après des soins très

longs, reprirent leurs sens. Mais la maman ne rouvrit jamais ses yeux

obliques de vieille Chinoise, et on fit croire à ses filles qu'elle

était soignée dans un hôpital, d'où elle ne tarderait pas à revenir.

D'abord, les prisonnières étaient braves, très vivantes, hautaines

même, et toujours parées. Mais ce matin, on leur a dit qu'elles

n'avaient plus de mère, et c'est là ce qui vient de les abattre comme

un coup de massue.

N'ayant pas d'argent pour s'acheter des robes de deuil, qui en Chine

se portent blanches, elles ont demandé au moins ces bottines de cuir

blanc, qui chaussent à cette heure leurs pieds de poupée, et qui sont

essentielles ici, comme chez nous le voile de crêpe.

Frêles toutes deux, d'une pâleur jaune de cire, à peine jolies, avec

une certaine grâce quand même, un certain charme comme il faut, elles

restent là, l'une devant l'autre, sans larmes, les yeux rivés à terre

et les bras tombants. Leurs regards désolés ne se lèvent même pas pour

savoir qui entre, ni ce qu'on leur veut; elles n'ont pas un mouvement

à notre arrivée, pas un geste, pas un sursaut. Rien ne leur est plus.

C'est l'indifférence à toute chose, dans l'attente de la mort.

Et voici qu'elles nous inspirent un respect inattendu, par la dignité

de leur désespoir, un respect, et surtout une compassion infinie. Nous

ne trouvons rien à nous dire, gênés à présent d'être là, comme d'une

inconvenance que nous aurions commise.

L'idée nous vient alors de déposer des dollars en offrande sur le lit

défait; mais l'une des soeurs, toujours sans paraître nous voir,

jette les pièces à terre et, d'un signe, invite la servante à en

disposer pour elle-même... Allons, ce n'était de notre part qu'une

maladresse de plus...

Il y a de tels abîmes d'incompréhension entre des officiers européens

et des déesses de Boxers, que même notre pitié ne peut sous aucune

forme leur être indiquée. Et, nous qui étions venus pour être amusés

d'un spectacle curieux, nous repartons en silence, gardant, avec un

serrement de coeur, l'image des deux pauvres anéanties, en prison

dans la triste chambre où le soir tombe.

* * * * *

Ma jonque, équipée de cinq Chinois quelconques, remontera le fleuve

sous pavillon français, il va sans dire, et ce sera déjà une

sauvegarde. Toutefois, le service des étapes a jugé plus prudent, bien

que nous soyons armés, mon serviteur et moi, de m'adjoindre deux

soldats--deux cavaliers du train avec fusils et munitions.

Les derniers jours de Pékin · 第 1 / 17 段