«... Un bohème vieilli, un pilier de brasserie, un pion resté pion pour
toujours... je suis cela, cela seulement... Et c’est à cause d’elle,
c’est parce qu’elle m’a quitté, parce qu’elle m’a trahi, parce qu’elle a
brisé ma vie il y a vingt-cinq ans... Pour elle, que n’aurais-je pas
fait?... Mais seul, seul, seul...»
M. César Balbois s’interrompit. Il était dans la rue; il se parlait à
lui-même et il se rendit compte qu’il avait prononcé tout haut les
derniers mots et que des passants le regardaient. Se redressant, il eut
pour eux un regard de hauteur et continua son chemin vers le quartier
latin.
Depuis quelques jours, M. César Balbois était en proie à une affreuse
mélancolie. Sa vie lui semblait odieuse; l’institution où il gagnait son
pain était une geôle peuplée de collègues envieux et d’élèves insolents;
sa brasserie était une geôle aussi, volontaire et méprisable, où, depuis
des années, quotidiennement, il passait des heures à pérorer devant des
sots... Car c’était là l’unique gloire qu’il ait su conquérir: être le
personnage important d’une petite taverne enfumée, fréquentée par des
boutiquiers. M. Balbois, en se rappelant ses ambitions passées, avait un
rire amer, mais sa plus âpre amertume l’assaillait lorsqu’il pensait à
celle qui, jadis, avait été sa femme et qui, lasse de leur indigence,
après peu de temps, était partie... Et ce souvenir, qui pendant des
années était resté comme assoupi dans sa mémoire, maintenant ne le
quittait plus.
M. Balbois, morne, remontait d’un pas lent vers chez lui. Il passa sans
s’arrêter devant sa brasserie et n’eut pas le courage d’entrer dans sa
crémerie habituelle. Après avoir dîné d’un morceau de pain et d’un café
noir, avalé dans un bar, il alla s’enfermer dans sa petite chambre mal
tenue. D’un tiroir il tira une photographie qu’il contempla à la lueur
de sa bougie. C’était elle. Et il se souvint de la couleur des grands
yeux si doux et des longs cheveux soyeux; il se souvint de la taille
souple, des mains fines, du charme sans pareil du sourire. Il se souvint
qu’elle l’avait aimé avant de le trahir...
* * * * *
M. Balbois, quelques jours plus tard, surveillait une récréation quand
on le prévint qu’une dame le demandait. Il crut que c’était la mère d’un
élève et s’empressa. La personne qu’il trouva au parloir lui était
parfaitement inconnue. De haute taille, maigre et anguleuse dans la robe
sévère, dont un ruban violet décorait le corsage, elle avait un visage
osseux et parcheminé, aux yeux froids sous un lorgnon d’or; sur son
front jaune, dominé d’un chapeau revêche, plaquaient deux bandeaux
maigres, d’un noir dur mêlé de gris.
--Monsieur César Balbois?
Il salua.
«Vous ne me reconnaissez pas?»
Elle le regardait, parfaitement calme. Balbois, surpris, cherchait dans
sa mémoire. Une idée horrible le saisit tout à coup, mais c’était si fou
qu’il haussa les épaules. L’idée revint, s’imposa. Il pâlit, puis
rougit.
«Je vois que vous me reconnaissez, continua la visiteuse. Voici le but
de ma démarche: Jadis j’ai eu des torts envers vous, César. Je ne veux
pas chercher si, dans la faute que j’ai commise, une part de
responsabilité ne vous incombe pas. Le fait est incontestable: j’ai eu
des torts envers vous. Je viens aujourd’hui vous demander votre pardon
et réparer mes torts.»
Elle débitait ces phrases d’une voix sèche, et sans que l’intonation
répondît le moins du monde au sens des mots.
--Que je vous pardonne?... balbutia Balbois atterré.
--Oui. Il convient, je vous le répète, que je répare ma faute. Après une
erreur de jeunesse, condamnable, certes, mais qui a été fugitive, j’ai
fait un retour sur moi-même, et je suis entrée dans la voie du travail.
Grâce à ma seule énergie, je me suis créé une situation enviable. Dans
ces conditions, César, et m’étant discrètement renseignée sur votre
existence, je viens vous dire: «Quittez la bohème indigne où vous
croupissez. Je vous en offre les moyens».
Balbois se taisant, elle continua:
«Je suis dans l’enseignement moi-même, mais non pas comme salariée. Je
possède à Saint-Cloud une maison d’éducation pour les jeunes filles.
C’est un établissement de premier ordre que j’ai fondé avec une associée
qui vient de mourir. Je garde la maison à mon nom qui est le vôtre
puisque, légalement, je suis toujours Mme César Balbois. Venez prendre
place à mes côtés. Votre âge et votre extérieur respectables le
permettent et vous vous chargerez des cours supérieurs. J’ajouterai
franchement que si l’on apprend que nous vivons séparés cela pourra me
faire du tort et que j’ai besoin de certaines autorisations. Mais ces
considérations sont secondaires pour moi. Je vous affirme que le but
principal de ma démarche est de réparer le dommage moral que je vous ai
causé.»
Balbois restait silencieux. Auprès de la vie qu’on lui offrait, sa vie
actuelle, soudain, lui avait paru délicieuse. Trop d’années de bohème le
tenaient captif, et la gargote où il mangeait à son heure, la brasserie
où il était libre, la pauvre chambre même où il était chez lui, tout à
coup lui étaient devenues très chères, mais ce n’est pas ce sentiment-là
qui le fit trembler quand, avec un puissant effort pour paraître calme,
il répondit à sa visiteuse:
--Je vous pardonne. Je signerai les autorisations qu’il faudra. Je me
montrerai deux fois par an à votre pensionnat. C’est tout. Je ne veux
rien de vous.
Offensée, elle voulut répondre mais, brusquement dressé, il lui coupa la
parole:
--Allez-vous-en! Je vous dis de vous en aller!...
Il frémissait d’angoisse et de colère. Ce n’était pas du tout parce que,
jadis, elle l’avait abandonné et qu’il en avait tant souffert. C’était
seulement parce que cette personne jaune, sèche et correcte, depuis
qu’elle se trouvait là, était en train de détruire le seul souvenir
qu’il eût dans sa vie mesquine, la seule image d’amour, si cruelle
fût-elle, que lui eût laissée sa jeunesse lointaine.