De bonne heure, M. Arthur Langlacy quitta son hôtel pour aller se
promener dans le parc de la station thermale. La douceur vaporeuse et
ensoleillée du matin calma son agacement. Il avait été chassé de chez
lui par les échos, mal atténués par les cloisons minces, d’une scène qui
venait d’éclater chez ses voisins. De ceux-ci, M. Langlacy savait
seulement le nom: de Ferlan, et que c’était un vieux ménage qui devait
être riche puisque l’hôtel était cher. Il avait à peine entrevu un homme
d’allure timide, à barbe grise, aux yeux résignés derrière un lorgnon
d’or,--une dame bien mise, de considérable prestance. C’était elle qui
faisait les scènes et elle les renouvelait souvent: des scènes longues,
âpres, implacables, faites par une personne bien élevée qui contient sa
voix et mesure ses injures. Parfois, protestait faiblement une voix
masculine aussitôt submergée par un redoublement de reproches acerbes.
M. Langlacy faisait sans hâte le tour du parc. Il se trouvait en bonne
santé, ce matin-là, et il marchait d’un pas ferme, très jeune d’aspect
avec sa taille svelte dans son vêtement correct et son visage à peine
marqué, resté fin sous les cheveux blancs.
Il reprenait le chemin de la ville lorsque, débouchant d’une allée
latérale, il vit venir au-devant de lui Mme de Ferlan. Imposante et
élégante, les cheveux acajou, le visage fardé avec discrétion, de loin
elle était encore belle. Comme, en la croisant, M. Langlacy ébauchait un
geste de salut, elle laissa volontairement tomber son ombrelle. Il la
lui rendit, elle le remercia et se livra à quelques considérations sur
la ville et sur le temps. Elle les coupait de silences qui paraissaient
attendre. M. Langlacy n’y prenait point garde, mais, comme Mme de Ferlan
éveillait en lui un souvenir confus, il se demandait s’il l’avait déjà
rencontrée en réalité ou si, seulement, elle lui en donnait
l’impression, à cause de la banalité apprêtée de son aspect qui
l’apparentait à tant d’autres fortes dames bien mises. Soudain, elle fit
un pas vers M. Langlacy et, d’une voix basse et pathétique, prononça ces
mots:
--Oh! Arthur, Arthur, votre cœur est donc toujours le même pour moi!...
M. Langlacy, malgré la maîtrise qu’il avait de lui-même, eut un sursaut
de stupeur et recula. Comme dans un éclair, il l’avait reconnue. Il
avait retrouvé la voix et les traits de jadis sous la voix et les traits
d’à présent qui en étaient comme la caricature. Henriette! C’était
Henriette! Un frisson soudain d’émotion et de souffrance le reporta
trente ans en arrière. Il l’avait aimée de telle sorte qu’aucun autre
amour n’avait jamais, pour lui, remplacé celui-là. Il avait failli
l’épouser. Il avait tenté de se tuer, lorsque, sans raisons, sinon qu’un
autre était venu, beaucoup plus riche et muni de hautes relations, elle
lui avait repris sa parole, devenant soudain impitoyable, dure, presque
cynique, en parlant d’argent et de position. Et, ensuite, pendant
combien d’années n’avait-il pas été torturé par son souvenir, ne
l’avait-il pas adorée malgré tout?...
Pâle, dominant un frémissement, M. Langlacy écoutait sans bien
comprendre les mots, et, surtout, regardait Mme de Ferlan qui lui
parlait de la même voix sourde, vibrante, où elle mettait une émotion
qui se contient.
--Arthur, pourquoi m’avoir suivie et depuis si longtemps? L’année
dernière déjà, au bord de la mer, votre présence, je l’ai devinée... Oh!
ne niez pas, j’en suis sûre... Et, maintenant, vous venez à moi
ouvertement... Quand j’ai appris à l’hôtel le nom du voyageur qui
devenait notre voisin, j’ai compris...
Elle eut pour lui un regard profond.
M. Langlacy s’était ressaisi, était revenu au temps présent. Très calme,
il essaya de dire la simple vérité:
--Mais non, Madame, je vous assure... c’est le hasard... j’ignorais...
Elle rit, incrédule et, comme jadis, sûre d’elle.
--Arthur, ne vous défendez pas... J’ai compris... Vous saviez qui était
Mme de Ferlan... Et elle ajouta: Ferlan est le nom d’une terre qu’il (le
mot, entre ses lèvres, siffla avec mépris et dérision) possède dans le
Poitou et que je l’ai contraint de prendre. Pouvais-je m’appeler
Beaupuy, comme il s’appelait quand je l’ai épousé?...
Elle prit un temps, et, plus bas:
«Oh! Arthur, quelle démence... Comment vous ai-je sacrifié, vous...
vous! à cet homme?... Mais n’étais-je pas une enfant mal conseillée, une
petite fille trop gâtée, qui laisse le bonheur pour le plaisir?...»
Elle s’arrêta encore et, soudain, la voix changée, dure, amère, elle se
mit à parler de son mari. Il était sans énergie, sans courage, sans
esprit et sans capacité. Il avait menti à toutes les ambitions dont il
lui avait promis la réalisation. Il avait échoué dans tout ce qu’il
avait entrepris. Il avait failli se ruiner en voulant augmenter sa
fortune. Il l’avait blessée dans ses aspirations, son orgueil et sa
délicatesse...
Mme de Ferlan ne s’observait plus. M. Langlacy reconnaissait les phrases
des scènes dont, sans le vouloir, il avait entendu des lambeaux à
travers les cloisons. Il la regardait et voyait se peindre sur son
visage fardé toute la somme d’injuste rancune dont elle était capable,
toute l’oppressive et mesquine méchanceté qui pouvait l’animer.
Soudain, elle lui mit la main sur le bras.
«Le voici!... Regardez-le! Non, mais regardez-le!»
Promenant le petit chien de Mme de Ferlan dans une allée voisine, dont
les séparaient des buissons peu épais, le mari s’avançait.
Jadis, M. Langlacy avait failli provoquer, en un duel à mort, M.
Beaupuy. Il avait eu pour lui une haine folle, et la seule idée de cet
homme le torturait de rage et de jalousie. Maintenant, à voir ce
vieillard à l’air humble et peureux, un peu courbé, comme sous un
fardeau trop lourd pour sa faiblesse, et qui, avec un visible respect,
trottait ou s’arrêtait selon le bon plaisir du chien, il se demandait
seulement ce que lui-même, Arthur Langlacy, serait, à la minute
présente, si, trente ans avant, il avait, triomphant de son rival,
réussi à épouser Henriette. Il se posa la question et frissonna un peu
en songeant à l’immense amour qu’il avait eu pour elle et à tout ce
qu’elle aurait pu faire de lui au gré de son caprice.
Mais Mme de Ferlan disait à son oreille:
«Et c’est à cet homme que je vous ai sacrifié, Arthur. Comme je
comprends maintenant que vous l’ayez haï...
--C’est vrai, je le haïssais... murmura M. Langlacy.
Il suivit d’un regard presque reconnaissant le mari qui s’éloignait et
ajouta d’un ton pénétré:
«Comme on peut être injuste, n’est-ce pas?...