DEUX AMIS

Depuis vingt-cinq ans et plus, M. Vovelle et M. Lanche étaient amis

intimes. Ils s’étaient liés au Quartier Latin où, étudiants pauvres et

rangés, ils poursuivaient, l’un des études de droit, l’autre des études

de science; ils étaient restés en relations épistolaires suivies

lorsqu’ils avaient été séparés, M. Vovelle étant entré dans une grande

administration tandis que M. Lanche trouvait une place en province dans

un laboratoire industriel; ils s’étaient réunis quand M. Lanche était

revenu à Paris et dès lors s’étaient liés étroitement.

Chacun d’eux était le seul ami de l’autre. Ils se convenaient

parfaitement, tous deux ennemis de l’aventure, de l’ambition et du

changement, et tous deux ayant un goût vif pour le jacquet, jeu où ils

étaient de première force. Une des grandes satisfactions, la plus grande

peut-être, de leur existence nivelée avait été de pouvoir habiter la

même maison, une vieille maison de la rive gauche où, au fond de la

cour, M. Vovelle depuis des années, occupait un logement au troisième

étage qui était le dernier. Sur le palier se trouvaient deux autres

logements, l’un occupé par une vieille dame paisible et affable, l’autre

par un ménage de province qui s’en servait comme pied-à-terre et qui

enfin avait donné congé. M. Lanche avait loué aussitôt. De ce jour, la

vie des deux amis avait été parfaitement réglée. Au sortir de leurs

occupations quotidiennes, ils se retrouvaient dans un café tranquille;

ils allaient ensuite dîner à la même table dans un petit restaurant

confortable; puis ils rentraient chez eux, et, installés dans

l’appartement de M. Vovelle qui était le plus grand, ils jouaient au

jacquet passionnément tout en buvant de la camomille. A onze heures,

satisfaits de n’avoir pas l’obligation de faire un trajet dans les rues

noires, ils se quittaient.

Ainsi, dans un accord jamais troublé, que leur âge mûr et une longue

habitude rendaient de plus en plus étroit, ils vivaient très heureux, si

accoutumés l’un à l’autre qu’ils avaient les mêmes façons de penser, les

mêmes mots, les mêmes gestes, et pour ainsi dire un air de famille, bien

que M. Vovelle, toujours correctement vêtu, fût corpulent et très

chauve, tandis que M. Lanche, volontiers négligé, était fort maigre et

chevelu sans modération.

Tous deux, un soir d’automne où il pleuvait, rentraient en hâte quand,

en arrivant au pied de leur escalier, ils virent, à la faible lueur du

bec de gaz, une vieille dame qui attendait auprès d’une valise posée à

terre. Ils reconnurent leur voisine de palier avec qui ils entretenaient

des relations de politesse. M. Vovelle s’empressa obligeamment.

--Madame, cette valise est trop lourde pour vous. Permettez-moi de la

monter jusqu’à notre étage.

--Monsieur, vous êtes mille fois aimable et je suis confuse... Mais

j’attends ma petite-fille qui paye le cocher. Je viens de la chercher à

la gare. Elle était en province chez une de ses tantes, la pauvre enfant

est orpheline... Elle va maintenant habiter avec moi, et j’en suis bien

heureuse.

Un pas léger sonnait sur le pavé de la cour.

--Grand’mère, tu es là? demanda une voix fraîche. On n’y voit rien...

Une jeune fille parut, jolie, svelte et légère, dans un grand manteau à

carreaux. Elle riait de la pluie qui lui mouillait la figure et piquait

de gouttes brillantes son chapeau sombre et la mousse dorée de ses

cheveux.

M. Lanche s’élança pour prendre le sac de cuir qu’elle portait. M.

Vovelle, son parapluie d’une main, la valise de l’autre, s’inclina.

--Ma petite Alice, dit la vieille dame avec un sourire de tendresse, ces

messieurs sont nos voisins et ils ont la bonté...

--Madame, je vous en prie... interrompit M. Lanche.

--Ce n’est rien, compléta M. Vovelle.

En haut de l’escalier, ils reçurent à nouveau les remerciements des deux

femmes. Cinq minutes après ils étaient installés devant le jacquet. Ils

jouèrent quelques instants, mais sans y apporter leur acharnement

habituel. M. Vovelle oublia de boucher le jeu de M. Lanche, qui lui-même

négligea de tirer parti de cette faute.

--Elle est vraiment jolie, dit soudain M. Vovelle.

--Tu as trouvé ça tout seul? répondit M. Lanche avec une ironie presque

hostile.

Au cours des semaines qui suivirent, un étrange bouleversement, et qui

n’avait pas de raison avouée, s’opéra peu à peu dans l’existence

mitoyenne des deux hommes. Simultanément, chacun d’eux s’aperçut que

l’autre était un vieux garçon grotesque, encombrant et ignare,

odieusement indiscret, en outre, et plein de prétentions inouïes. En

conséquence, sans se brouiller ouvertement, ils cessèrent de se

fréquenter avec assiduité. D’abord, ils ne se retrouvèrent plus au café.

Puis, à la stupeur du garçon de restaurant, ils dînèrent à des tables

séparées. Le jacquet résista plus longtemps à cause du puissant attrait

qu’il exerçait sur eux, mais une passion plus forte sans doute en eut

raison, et ce jeu leur apparut fastidieux, banal et bien gênant pour les

voisins; ils y renoncèrent.

Malgré qu’ils eussent ainsi rompu entre eux toute intimité, ils se

voyaient cependant une fois par semaine environ, et c’était chez leurs

voisines. Après la rencontre dans l’escalier, ils avaient, avec

celles-ci, noué des relations. La jeune fille cherchant une place de

dactylographe. M. Vovelle et M. Lanche avaient rivalisé de zèle. La

vieille dame, reconnaissante, bien qu’Alice eût sans eux réussi à

trouver une situation, les avait priés de prendre une tasse de thé chez

elle, après dîner, et cette petite soirée familiale s’était renouvelée

bientôt régulièrement. M. Vovelle et M. Lanche y déployaient l’un envers

l’autre une malveillance affligeante pour l’affable vieille dame qui les

croyait amis intimes. Ils ne cessaient de se décocher d’acerbes traits

que pour faire chacun son propre éloge et tous deux, du reste,

apportaient maintenant à leurs affaires une activité et une énergie qui

promettaient d’heureux résultats. Autant que leur caractère, leur aspect

physique s’était d’ailleurs modifié et, si M. Lanche fixait un œil de

dérision sur la perruque qui dissimulait à présent la calvitie de M.

Vovelle, celui-ci avait des reniflements sardoniques pour les parfums

dont s’arrosait son ex-ami, dont les cravates étaient devenues

luxueuses.

Un soir, ils arrivèrent presque ensemble chez leurs voisines; chacun

d’eux semblait contenir une allégresse vive.

--J’ai une nouvelle à vous annoncer, Mesdames, dit le premier M.

Vovelle. J’ai la promesse formelle d’être chef de bureau à la prochaine

promotion... Cela améliorera beaucoup ma situation, et...

--Je suis directeur de laboratoire d’aujourd’hui, interrompit M. Lanche,

ce n’est pas une promesse, c’est un fait...

Il eut un coup d’œil oblique vers M. Vovelle et se rapprocha de la

vieille dame.

--Je voudrais, chère Madame...

Mais la vieille dame l’interrompit.

--Moi aussi, j’ai une nouvelle, dit-elle, une nouvelle bienheureuse pour

nous. Le fiancé d’Alice arrive demain en permission... Il a fait la

Champagne et Verdun, il vient maintenant de Salonique et le mariage va

avoir lieu pendant sa permission. Excusez mon émotion, Messieurs, je

suis si heureuse...

M. Vovelle apoplectique et M. Lanche blêmissant regardèrent Alice dont

les yeux étincelaient de bonheur. Ils balbutièrent des félicitations et

se retirèrent bientôt.

Par un accord tacite, le lendemain ils se retrouvèrent à leur ancien

café, ils dînèrent ensemble comme par le passé et, à neuf heures, chez

M. Vovelle, s’installèrent devant le jacquet.

--Enfin, dit avec un soupir M. Vovelle, je suis tout de même chef de

bureau.

--Et moi directeur de laboratoire, répondit M. Lanche.

Ses yeux tombèrent sur une chose chevelue et brune qui coiffait la

pendule. Il reconnut la perruque de M. Vovelle et eut un petit rire

intérieur, mais il se rappela ses propres cravates et ses parfums.

--Nous avons été bien ridicules, dit-il, résigné.

--C’est à toi de jouer, dit M. Vovelle, en désignant le jacquet.

Douze aventures sentimentales, suivies d'autres histoires d'à présent · 第 40 / 63 题